Catégorie : Textes théoriques

  • Agir par le dedans : la recherche-création, l’intériorité, le monde

    Agir par le dedans : la recherche-création, l’intériorité, le monde

    « Coextensif à leur dehors, il y a un Dedans des choses. » — Teilhard de Chardin

    En recherche-création, nos études sur l’expérience créatrice, sur la subjectivité, et toutes les questions artistiques que nous explorons ainsi, forment à mes yeux un grand corpus de recherches sur l’expérience humaine, sur les potentiels humains, et sur l’intériorité. Et par intériorité, je n’entends pas seulement la nôtre personnelle : je parle aussi du monde non humain, des animaux, des êtres, des éléments.

    L’université est dominée par une forme de science qui s’astreint à n’observer et n’interpréter que le « dehors des choses ». Mais nous sommes dans cette université, nous aussi, et notre projet de recherche-création se détourne de cette objectivité imposée, pour proposer une approche singulière, qualitative, intime, phénoménologique souvent — une approche qui permet de travailler au plus près du « Dedans des choses ». Et qui pourrait nous renseigner sur cette cosmologie de l’interconnexion et cette intelligence de l’alliance main-matière-esprit, qui depuis la préhistoire ont construit le monde humain et humanisé le cosmos. Et dont nous avons besoin plus que jamais.

    Voici l’enregistrement et le texte d’une présentation qui a eu lieu au Doctorat en études et pratiques des arts de l’Université du Québec à Montréal, le 19 novembre 2024. Elle se veut un peu dans un axe de science engagée.

    Licence: CC BY 3.0 CA

    Agir par le dedans :
    la recherche-création, l’intériorité, le monde

    Il y a assurément un autre monde, mais il est dans celui-ci. [On] doit chercher son état à venir dans le présent, et le ciel, non point au-dessus de la terre, mais en soi. i

    Paul Éluard

    Avant-propos

    Je vais commencer par une anecdote d’un ami à moi, Claude Schryer, qui est un artiste sonore, et qui a décidé de consacrer désormais tout son travail à la situation climatique. Claude s’étonne que les artistes, qu’on aimerait croire plus conscientisés, nous continuons souvent nos activités comme si de rien n’était. Le printemps dernier, l’Orchestre symphonique de Paris est venu donner un concert à Montréal et Claude a été troublé que la seule allusion à la catastrophe en cours était la brève mention d’une réduction du nombre de pages dans le programme en papier (pour la planète, soi-disant)ii. C’est alors qu’il a proposé qu’on prenne l’habitude de faire une sorte de « déclaration d’urgence climatique » au début de nos événements, un peu comme celles qu’on fait pour reconnaître que les terres sur lesquelles nous nous trouvons sont des territoires autochtones non cédés.

    C’est ma troisième fois d’ouvrir une communication avec cette remarque de Claude. Personnellement, je ne m’imagine plus rien faire sans envisager mes actions dans ce contexte catastrophique. Une catastrophe déjà bien avancée, on est d’accord, mais suffisamment lente pour qu’on s’imagine avoir encore le temps de faire comme d’habitude, « as usual ». Mais en fait, tous nos propos, et tous nos travaux, deviendront vite insignifiants aux yeux de l’histoire, quand les chercheurs du futur réaliseront que nous ne prenions pas acte du désastre qui se déroulait sur la planète. En ce qui me concerne, je ne peux m’empêcher de garder à l’esprit que tout ce que nous faisons aujourd’hui est forcément, d’une manière ou d’une autre, lié au contexte climatique; un contexte qui est déjà installé comme l’axe principal de l’histoire humaine de notre époque.

    C’est d’autant plus important dans le séminaire d’aujourd’hui, qui selon moi constitue un événement scientifique significatif dans ce contexte. Car cela va peut-être vous surprendre, mais je pense réellement que ce que nous faisons en recherche-création est signifiant sur ce plan-là. Nos études sur l’expérience créatrice, sur la subjectivité, et toutes les questions artistiques que nous explorons ainsi, en viennent à former un grand corpus de recherches sur l’expérience humaine, sur les potentiels humains, sur l’imagination, sur la créativité, et sur l’intériorité.

    Au regard de la longue histoire, l’époque présente est un moment décisif, un kaïros comme auraient dit les Grecs. J’ai ouvert mon livre, L’intelligence de l’art, avec cette question « mais pourquoi l’art ne peut-il pas sauver le monde? » Pour vrai, c’est une question qu’on m’a déjà posée, et à laquelle l’ensemble de mon travail est une sorte de réponse. Car je suis convaincue que si quelque chose peut nous sauver, c’est bien l’art. Oh, je ne parle pas d’œuvres en particulier ni de projets spécifiques, mais de l’existence même de l’art — en tant que la version occidentale d’un grand type d’activité que je vais appeler aujourd’hui le « faire créateur ». Et donc je reprends : si quelque chose peut nous sauver, c’est bien le faire créateur. Et j’utilise ce terme pour désigner l’ensemble des activités liées à la culture et à la dimension esthétique, telles la conception des mythes et des rituels, la fabrication d’images, l’aménagement des lieux, etc. Toutes ces activités relevant de l’alliance main-matière-esprit (ou corps-matière-esprit) qui ont présidé aux cultures du monde, et dont l’art fait partie – et c’est à ce titre que je crois en son pouvoir.

    Et je poserais la question de cette façon : va-t-on laisser aujourd’hui l’art être assimilé par la science et la technologie, comme on s’y attend dans certains milieux, ou bien allons-nous retravailler sur sa nature essentielle et transhistorique d’une sorte de pratique de l’intériorité?

    Mon livre explore en fait la fonction existentielle de l’art — une exploration que j’ai résumée en exergue du livre par cette citation de Joseph Beuys : « L’homme est l’œuvre de l’art ». Depuis, j’ai découvert que son intuition de cette fonction existentielle est corroborée par l’anthropologie. Souvent les artistes et les anthropologues ont eu les mêmes intuitions.

    Le monde positiviste versus l’intériorité : deux grandes épistémologies

    Nous vivons sous la domination idéologique d’un certain type de science, qui essentiellement regarde les humains et tous les autres êtres vivants de la planète comme autant de petites machines biochimiques. Cette science sans états d’âme est d’une grande puissance en matière de production technologique et de nouvelles molécules, mais elle n’a rien à dire sur tout ce qui appartient au versant intérieur, spirituel et psychique, du monde; c’est-à-dire tout ce qui n’est pas directement observable ou mesurable. Ce sont les sciences humaines, et particulièrement celles qualitatives, qui peuvent en parler. Donc l’anthropologie, justement, et ses nombreuses spécialités, comme l’ethnographie, la mythologie, etc. Mais aussi l’histoire, les arts et les littératures et la toute récente recherche-création… Autant de « sciences » (à mes yeux, en tout cas) qui, elles, sont capables d’étudier le vécu, l’expérience et la conscience humaine. En somme, capables d’étudier l’intériorité.

    Deux grandes postures existentielles; deux catégories épistémologiques
    Posture « reliée » (animisme)⎻⎻⎻⎻⎻⎻⎻⎻⎻⎻Posture « séparée »
    Cosmologie de l’interconnexion⎻⎻⎻⎻⎻⎻⎻⎻⎻⎻Monde inerte
    Épistémologie de la présence⎻⎻⎻⎻⎻⎻⎻⎻⎻⎻Épistémologie de la représentation
    Relation d’identification⎻⎻⎻⎻⎻⎻⎻⎻⎻⎻Relation d’objectification
    Intériorité / sens, signifiance⎻⎻⎻⎻⎻⎻⎻⎻⎻⎻Extériorité / les choses
    Intelligence du faire⎻⎻⎻⎻⎻⎻⎻⎻⎻⎻ Intelligence rationnelle (et artificielle)

    Je suis consciente que ce terme, « l’intériorité », peut être vu comme problématique, particulièrement aux yeux de la philosophie, peut-être, de la psychologie ou de la neurologie. Et je ne crois pas que ce soit un terme que beaucoup d’entre vous utilisent non plus.

    Je ne veux pas personnellement en faire un truc compliqué, je veux l’utiliser en fait dans son sens naturel, phénoménologique, comme le vécu que nous avons tous et toutes d’avoir une conscience, d’être une personne, de vivre une vie intime en nous-même. Ensuite, voir qu’il y a l’expérience, donc, de l’intériorité, mais aussi les contenus de l’intériorité : tous ces faits subjectifs, toute cette vie intérieure, qui constituent le sens, ou la signifiance de la vie, sur laquelle repose notre compréhension du monde et de nous-mêmes, et sur laquelle portent les œuvres d’art et les artefacts anciens. Bref, l’intériorité en tant que réalité phénoménologique — non pas un truc conceptuel, mais une réalité sensible et agissante.

    Et il ne s’agit pas uniquement de nos intériorités personnelles : il y a aussi l’intériorité du monde non humain, c’est-à-dire les animaux, les êtres, les éléments. En fait, je nous propose d’envisager l’intériorité comme le versant intérieur du monde manifesté, et donc comme un lieu; un lieu ininterrompu, coextensif au monde extérieur. Ce lieu paradoxal et incommensurable au sein duquel nous vivons nos expériences. Il est facile d’en zapper l’existence car nous sommes continuellement dedans — comme l’océan pour le poisson.

    Mais on en devient plus conscients à certains moments, par exemple lorsqu’on est en relation avec des œuvres d’art, et qu’on doit passer de la réalité ordinaire à celle, imaginale, d’une œuvre. On peut observer alors que l’intériorité n’est pas seulement le lieu intime où nous sommes seuls au cœur de nous-mêmes : elle nous dépasse pour englober aussi l’intériorité de l’artiste. Et au-delà, celle des êtres et du monde qui sont les sujets dans les œuvres. L’intériorité, c’est le « Dedans des choses », ce « cœur de la matière » dont parle Teilhard de Chardin, dans un continuum qui va de l’intime au cosmique.

    Par intériorité, j’entends l’Âme, la nôtre, celles des autres, celle du monde, les âmes des êtres non humains et des forces élémentales. J’entends l’infini territoire de sens, de vie, de connaissance et d’expérience dont notre intériorité personnelle fait partie. C’est le lieu des arts, de la musique, du chamanisme. Le grand continent de l’Anima Mundi et du transpersonnel ; peut-être aussi ce monde du rêve, le « dreamtimeiii » des Aborigènes australiens, qui est leur « mémoire de la Terre et du cosmos », selon l’anthropologue Barbara Glowczewski (Glô-tchosz-ski).

    C’est pour cette raison que je préfère le mot « intériorité » à d’autres mots, comme « subjectivité », par exemple, ou « conscience de soi ». Dans les termes de Teilhard de Chardin, l’intériorité se déploie dans l’espace et le temps, elle est aussi réelle que le monde manifesté. Elle en est le revers, comme le revers d’une étoffe, dit-il. Plus familièrement peut-être, c’est la dimension du sens — là où le monde n’est plus constitué de choses aléatoires et reliées seulement par les lois de la causalité, mais se présente comme un tissu spatiotemporel vivant et signifiant, comme un Cosmos intégré, duquel nous sommes partie prenante.

    Cette notion de l’intériorité en tant que lieu est très présente pour moi. L’année dernière, j’ai exploré la sensation de spatialité en musique dans un article intitulé « ʺUne ténébreuse et profonde unitéʺ :L’espace-temps imaginal de la musique »iv. En 2014, j’avais déjà publié un chapitre de livrev dans lequel je parlais de cette sensation d’espace (un espace phénoménologique) – quelque chose dont plusieurs musiciens et musicologues ont parlé. Philip Glass a dit: « music is a place as real as any place you have been to » — music is a place : la musique est un lieu… On trouve ce même sentiment d’espace dans la poésie, quand Fernando Pessoa écrit : « Nous ne marchons qu’à l’intérieur de nous-mêmes ». Tout ça, c’est l’intériorité. Et la fonction du faire créateur semble bien être de s’en occuper, de la manifester, et de la rendre partageable.

    L’université est dominée par cette forme de science qui s’astreint à n’observer que le Dehors des choses. Mais nous sommes dans cette université, nous aussi, avec notre projet de « recherche-création » qui, à l’inverse de cette objectivité imposée, peut se faire en première personne, dans une intention phénoménologique. Du coup, il devient possible d’explorer directement de telles expériences, depuis l’intérieur. Nous pouvons alors sonder la profondeur de cette cosmologie de l’interconnexion et l’intelligence de cette alliance main-matière-esprit, qui depuis la préhistoire ont construit le monde humain, ont humanisé le cosmos, ont développé notre conscience et (très certainement aussi) notre capacité réflexivevi.

    Mise à distance des paradigmes habituels

    Avant de continuer là-dessus, je voudrais circonscrire ce que j’entends par « l’art », qui est un mot bien trop général et trop associé à la modernité occidentale. Je vais commencer en mettant à distance quelques-uns des paradigmes qui organisent les discours habituels sur l’art.

    La primauté de la réception dans la définition de l’art

    Le premier paradigme — le plus important, au fond — est la primauté de la réception. Pratiquement tous les textes habituels de philosophie, de critique et d’histoire de l’art occidentaux travaillent depuis une compréhension de l’art qui repose sur la réception. La connaissance sur l’art émane en majorité de spécialistes dont le point de vue est axé sur les œuvres et sur leurs effets sur nous. Parce que ces spécialistes sont surtout des récepteurs, leurs écrits ont amené à voir la réception comme le phénomène général de l’art. Et à voir l’art comme un grand catalogue d’objets spéciaux offerts à notre contemplation.

    Mais si pour nous, au contraire, le phénomène général de l’art est la création, alors on parlera plutôt en termes d’actions, d’intentions, de processus — de « faire créateur ». C’est le regard de l’artiste, un regard posé sur le « faire », qui amène à prendre conscience de toutes ces entreprises, petites ou monumentales, que ce soit des masques, des marionnettes, des jardins, des images de la nature ou de l’inconscient, etc.,— ces entreprises qui extériorisent, voire même installent, le rapport entre l’humain et le monde. Nos faires sont un phénomène extrêmement important sur un plan anthropologique, mais qui reste dans l’ombre quand on voit les cultures seulement dans leur dimension productive.

    Or cette primauté de la réception est essentiellement une affaire occidentale.

    Permettez-moi un petit détour par l’extrême est de la Sibérie. En 2014, l’anthropologue française Nastassja Martin se trouvait chez les Even, des autochtones de la péninsule du Kamchatka.

    Dans son livre À l’Est des rêves, qui raconte ce terrain, Martin réfléchit aux changements que le soviétisme a apportés à ces Autochtones. Il y a un passage où elle raconte comment la culture matérielle des Even est encore bien conservée. Les danses, les costumes, les masques, les cérémonies… tout cela a été sauvegardé et est encore vivant.

    Mais elle fait remarquer que si cette conservation a été possible, c’est grâce au tourisme. En effet, si les danses sont encore pratiquées et les artefacts encore fabriqués, c’est pour les offrir aux touristes. La conservation est réelle, donc, mais elle se fait au prix d’une mise en spectacle. Martin écrit :

    Les danses, les chants, les performances masquées, c’est-à-dire tous les éléments composant les pratiques rituelles destinées aux autres qu’humains, avec lesquels on se mettait en devoir d’ouvrir la possibilité d’un dialogue, doivent être vidés de leurs relations — qui leur conféraient une raison d’être — pour se convertir en formes pures, dès lors assignables au domaine de la représentation « artistique » desdits rituels. En somme, le fonds de pratiques (les relations interspécifiques nouées dans et par les rituels) doit être hypothéqué au profit de la forme (donner à voir un rituel dissocié des effets qu’il devait produire sur le monde). [Le « culturel » doit alors] devenir une simple forme d’expression, et non plus une manière particulière d’organiser des relations au mondevii.

    Nastassja Martin

    Chez les Even, donc, on a conservé les formes, mais elles sont désormais adressées à un public humain. On n’a pas forcément sacrifié les significations originelles, mais on a sacrifié l’adresse originelle — c’est-à-dire à qui ces artefacts étaient adressés : dans ce cas-ci, aux êtres non humains, aux animaux, aux forces de la nature, etc.

    Remarquez, elle a évoqué : « les relations interspécifiques nouées dans et par les rituels. » L’anthropologue Philippe Descola a souvent parlé lui aussi de ce qu’on voit aujourd’hui comme étant les « arts » des peuples autochtones, ce sont bien souvent les pratiques animistes par lesquelles ils « nouaient des relations » avec ce monde non humain. Et réciproquement, ces pratiques étaient les conduits par lesquels les êtres non humains leur parlaientviii. Autrement dit, ces pratiques — ces rituels, ces masques — servaient à ouvrir un espace de relation entre les mondes humain et non humain. Pour revenir aux Even du Kamchatka, leurs pratiques ont été vidées de leur intention première, pour devenir des objets d’intérêt adressés à la curiosité détachée d’humains contemporains.

    La séparation ontologique

    En lisant cela, j’ai réalisé soudainement que le même phénomène s’était passé dans notre système occidental de l’art. Dans l’émergence de la modernité, on a sacrifié les fonctions que les arts servaient au sein de la vie communautaire, pour institutionnaliser un art de type spectaculaire. On a instauré ce même type de relation que les Even avec les touristes. On a construit des musées, des théâtres et des salles de concert, toutes les infrastructures nécessaires, autrement dit, pour accompagner ce glissement vers des arts qui ne servent plus des fonctions magiques, communautaires et de communication interspécifiques, mais des arts qui s’adressent à des humains définis comme des « spectateurs ».

    L’ethnomusicologue Jean-Jacques Nattiez a défini l’animisme comme (je cite) « l’attribution aux animaux et aux phénomènes de la nature, voire à des objets, d’une âme analogue à celle des êtres humains ».

    Et Philippe Descola, dont j’ai parlé tout à l’heure, donne à peu près la même définition : pour lui, l’animisme est « l’idée que les nonhumains sont des personnes dotées d’une intériorité de type humainix ».

    Mais cela ne veut pas dire que l’animisme ne soit qu’une simple « croyance » archaïque; ou pire, un anthropomorphisme simpliste. Il faut plutôt le voir comme une décision, une décision répondant à une sensibilité. L’animisme relève de la décision consciente d’établir une relation à travers des gestes et des faires.

    De notre côté, avec notre rapport d’adresse orienté vers un public récepteur, nous exacerbons la séparation ontologique entre soi et les autres — celle-là même qui permet l’objectification et l’exploitation sans limite de la nature. Alors si je parle d’animisme, du coup, c’est pour évoquer la possibilité d’un autre rapport, un rapport de convivialité et d’amitié, qui nous aiderait à envisager la crise autrement que par les lunettes de la même vision séparante qui l’a permis en premier lieu. Or les faires créateurs qui président à l’animisme sont aussi à l’origine de l’art — je veux donc croire que les artistes, nous sommes encore capables de cette intuition.

    L’art comme langage

    Le dernier paradigme que je veux mettre à distance est que l’art serait un langage. La fonction « expressive » de l’art est conçue comme centrale chez nous, au point où on va souvent parler de l’œuvre comme d’un « discours » — un discours sur quelque chose. Mais d’un point de vue anthropologique, c’est une idée récente : sauf quelques exceptions, notamment contemporaines, l’art n’a pas l’habitude d’être un langagex. Oui, l’art est une activité génératrice de sens, mais pas selon une logique linguistique de signifiant et signifié. L’œuvre ne véhicule pas des contenus, comme le fait le langage, elle propose une expérience sensible — et c’est cette expérience qui sera signifiante.

    Nous la vivrons comme remplie de sens, mais sans forcément pouvoir dire ce qu’elle « signifie » de façon objective. Au même titre que les rituels, le chamanisme ou l’architecture, l’art matérialise, instaure ou « manifeste » nos dispositions intérieures et notre expérience des choses. Et réciproquement, il fait voir et entendre l’esprit des choses. J’y reviendrai.

    Les postulats que j’ai posés : racines transhistoriques de l’art, fonction existentielle, signifiance et mondiation, intériorité

    Après avoir mis à distance ces quelques paradigmes liés à l’art occidental, j’ai posé certains postulats qui m’apparaissent cohérents avec mon expérience et celle des artistes avec qui j’ai travaillé, ainsi qu’avec, je le note encore, les propositions d’anthropologues actuels.

    1er postulat : racines transhistoriques de l’art

    Le premier postulat, c’est que l’art occidental n’est pas l’aboutissement suprême de millénaires d’activité artistique. C’est seulement une actualisation culturellement située, et récente d’une réalité anthropologique qui, elle, traverse toutes les cultures et toutes les époques. Autrement dit, l’art que nous étudions ici n’est pas universel. Toutes les cultures ont des pratiques génératrices d’expériences esthétiques et sensibles, débordantes de signifiance et de sens, mais ces pratiques diversifiées ne répondent pas toutes à notre définition de l’art. Plusieurs, à travers les millénaires, étaient destinées à d’autres fins que purement esthétiques et avaient d’autres rapports d’adresse.

    Je dis ça pour faire remarquer que plusieurs pratiques artistiques actuelles (souvent non occidentales) se comprennent mieux si on les relie à des pratiques plus anciennes. On retrouve aujourd’hui, chez plusieurs artistes contemporains, des fonctions et des opérativités transhistoriques — par exemple, des artistes qui travaillent avec des idées de rituel, de transe, d’aménagement, de sacralisation, de participation, etc.

    On ne peut pas théoriser ces démarches actuelles avec les outils tardifs de notre philosophie de l’art — non plus que d’imposer aux œuvres non occidentales une pensée qui traduit tout en objets ou en événements adressés à un public. Il est beaucoup plus productif, théoriquement parlant, d’interroger directement les pratiques archaïques — et c’est ce que font des anthropologues actuels rattachés à ces grands mouvements de réflexion que sont l’écologie profonde et le néomatérialisme : des anthropologues comme ceux que j’ai nommés : Philippe Descola, Barbara Glowczewski, Nastassja Martin, etc. Et Tim Ingold.

    Si on réconcilie cette séparation occidentale entre l’esprit et la matière, entre l’humain et la nature, alors on peut reconstruire une compréhension selon laquelle esprit et matière, humain et nature, connaissance et faire, sont intégrés — non pas comme deux réalités ontologiques antithétiques (comme elles le sont maintenant), mais comme deux versants d’une même réalité, d’un même monde. On peut ainsi identifier une sorte de « pensée artistique » s’apparentant aux formes de pensée ancestrales. En effet, l’engagement performatif avec la matière et la production de formes ou d’images — tant ancestraux que contemporains — constituent une épistémologie et un éthos à part entière… l’épistémologie et l’éthos du faire créateur.

    2e postulat : la fonction existentielle de l’art et des faires créateurs

    C’est ainsi que je me suis orientée vers des paradigmes et des épistémès de la non-séparation — à la fois liés aux pensées-racines originelles et à la pensée immersive très actuelle du néomatérialisme et de l’écologie profonde. Ce sont là des compréhensions de l’humain pour qui vie psychique et vie physiologique sont deux versants d’une même vie. On oublie que nos besoins psychiques sont aussi importants et pressants que nos besoins physiologiques : il n’y a pas juste la faim, la soif et la sécurité, nous avons aussi des besoins relationnels (d’appartenir, de participer, d’avoir un statut) dont le manque peut autant nous tuer que la soif. Et aussi des besoins existentiels (comme se réaliser, se dépasser, vivre dans un monde signifiant) qui sont tout aussi vitaux et qui, comme les premiers besoins, demandent une attention et des pratiques spécifiques. Il y a en nous une dynamique d’actualisation de soi, qui appelle une intensification, un haussement de notre expérience vitale. Et c’est pourquoi nous inventons, nous voyageons de par le monde, nous nous exerçons à des pratiques spirituelles ou sportives, nous travaillons à augmenter la beauté et la qualité des lieux et des expériences… Autant d’efforts dont la fonction est de générer, dans les mots extraordinaires de Mircea Eliade, une « surabondance de réalité »xi, un « surcroît de substance ontologique »xii.

    3e postulat : faire du monde un « Monde » (le besoin de sens et de cohérence)

    Après, il ne s’agit pas seulement de nous réaliser « nous-même », individuellement. Nos communautés ont, elles aussi, un même besoin existentiel de déploiement et de dépassement. Cela s’accomplit par l’élaboration de cultures riches, débordantes de vie, de beauté, de virtuosité et de sens. La fonction existentielle s’applique à nous personnellement, certes, mais elle s’applique aussi à la collectivité que ces pratiques entrainent dans ce haussement existentiel et cette intensification ontologique que je viens d’évoquer.

    Individuellement et collectivement, nous avons besoin que le monde soit signifiant. Pour ça, il nous faut des expériences esthétiques et sensorielles, et des expériences d’intelligibilité et de signifiance. Cela peut nous venir naturellement, dans des moments d’illumination. Mais le plus souvent, il faut s’y mettre. Il faut y travailler, il faut mettre en œuvre l’alliance main-matière-esprit. Mircea Eliade parle de cela comme de faire d’un « chaos » un « cosmos », c’est-à-dire de relier ensemble les êtres et les éléments du monde dans une même réalité cosmique. Philippe Descola, lui, appelle ce processus la « mondiation », pour désigner l’ensemble des pratiques et des actions qui nous permettent d’inscrire des êtres et des choses disparates dans un tout.

    On parle souvent de notre besoin de « sens », mais il ne faut pas croire qu’il y aurait un ensemble d’énoncés scientifiques ou philosophiques qui révéleraient le sens de la vie. On n’a trouvé aucune formulation à laquelle nous pourrions objectivement nous rallier concernant une ou des raisons pour lesquelles nous sommes sur Terre. Aucun énoncé général ne pourrait expliquer pourquoi la souffrance, pourquoi la joie, pourquoi la mort. Mais voilà, ce n’est pas d’une théorie ou d’une explication des causes dont nous avons tant besoin, c’est d’un sentiment de signifiance — c’est-à-dire sentir, ressentir, que le monde est cohérent, intelligible, qu’il est un tout et que nous en faisons partie. Contrairement à ce qu’on pense, souvent, le sens n’est pas une compréhension intellectuelle, mais quelque chose qu’on éprouve. C’est un sentiment, autrement dit, que John Dewey appelle un « sentiment d’intelligibilité et de clartéxiii ».

    Ce sentiment ne vient donc pas d’une simple conversion conceptuelle, il émane de pratiques : une cérémonie funéraire ou la fréquentation d’un totem nous font vivre du sens : nos rites funéraires manifestent dans l’espace-temps notre conception de la vie après la mort… Le totem manifeste la magie de l’animal. Les mosaïques des anciennes mosquées ou la musique dite sacrée nous renseignent plus que n’importe quel texte sur la divinité, sur sa nature, et sur notre lien à elle.

    On en revient un peu toujours à cette phrase de Paul Klee (Klé) : « L’art ne reproduit pas le visible, il rend visible » — et cela rejoint une immense idée anthropologique, que Philippe Descola a exploré d’ailleurs à fond dans son livre Les formes du visiblexiv. L’image, l’œuvre d’art, rend visible (ou sensible) quelque chose que l’artiste ou la communauté éprouve, quelque chose qui vit dans son intériorité et sa sensibilité.

    Klee (Klé) avait la peinture en tête lorsqu’il disait « l’art ». Mais s’il avait pensé aux arts temporels, tels le théâtre, la danse ou la musique, il aurait dit « fait arriver » au lieu de « rend visible »… Il aurait dit, comme Merleau-Ponty : l’art ne représente pas la situation, il la fait se produire. « L’art ne vient pas nous parler de quelque chose : il est lui-même ce quelque chosexv », écrit Susan Sontag. Et ceci nous amène beaucoup plus loin dans la compréhension de toutes ces stratégies de fabrication esthétique qui permettent de rendre perceptibles, rendre plus sensibles les dimensions invisibles, c’est-à-dire — quoi — l’intériorité du monde.

    4e postulat : L’intériorité

    Sous l’influence de cette science dominante qui ne s’intéresse qu’à ce qui s’analyse et se laisse disséquer, il est difficile aux hypermodernes que nous sommes, de croire sérieusement aux esprits; de croire sérieusement que les nuages, les vents, les forêts ou les animaux ont une intériorité, qu’ils ont des noms, qu’ils nous répondent. Mais quand on y pense, il est bien plus étrange de croire que nous serions les seuls à en avoir une, intériorité, dans un univers qui serait composé uniquement de quoi… De surfaces ? « L’univers est biface », disait Teilhard de Chardin. « L’Étoffe de l’Univers a une face interne », « Coextensif à leur dehors, il y a un Dedans des chosesxvi. »

    Si on pose ainsi qu’il y a une dimension intérieure partout où il y a une existence extériorisée — ce qui franchement est logique —, alors on comprend que l’art travaille dans cette dimension. En l’inscrivant dans la matière, dans les sons, dans les gestes, il la rend tangible. Globalement, nos faires créateurs ont transformé le monde naturel pour y inscrire un peu plus de notre esprit : les peintures rupestres, les jardins, les costumes, les chants… Un peu partout, nous inscrivons notre présence, les formes de notre participation, comment nous voyons le monde, etc. Et par les mêmes canaux, nous pouvons entendre la réponse du monde non humain.

    On ne sait pas encorexvii comment notre type de conscience, très intériorisée et réflexive, a pu émerger dans le cours de l’évolution. Mais à un certain moment, avec l’expérience d’une conscience de soi toujours plus affirmée, des problèmes d’un genre nouveau se sont posés à nous : comment gérer ces prises de conscience, en effet, ces fulgurances, ces intuitions du futur, ces souvenirs du passé, ces impressions d’un ailleurs et d’un invisible qui nous habitent? Et comment ne pas postuler l’existence d’une intériorité semblable chez nos compagnons et compagnes humains, de même que chez les animaux, les êtres et les forces de la Nature?

    Sa richesse, à cette intériorité, est plus importante, plus vitale, que toute richesse matérielle — et nous en sommes responsables, car elle existe dans la mesure où nous la matérialisons.

    Et pourtant…

    Le versant psychique de la catastrophe climatique

    La crise écologique est une crise humaine et spirituelle.xviii

    I. Miron

    La catastrophe climatique, qui se passe dans les écosystèmes de la planète, s’accompagne d’une catastrophe humaine tout aussi grave. Elles sont les deux versants — extérieur et intérieur — de la même catastrophe.

    Cette catastrophe humaine est multidimensionnelle, et entraîne des désastres sur le plan social, spirituel, scientifique (lorsqu’une seule épistémologie invalide toutes les autres, c’est une catastrophe scientifique), et plus que jamais démocratique…

    Ce monde utilitariste et extractiviste dans lequel nous sommes entrés progressivement, ce Grand capitalisme qui s’arroge toute raison et tout pouvoir… Nous sommes autant malades dans nos territoires intérieurs que dans nos environnements naturels et sociaux. « La Nature », construite de cette manière, a fini par se taire et s’éloigner : elle n’est plus pour nous qu’un concept général — un concept dont, en plus, nous ne faisons pas partie. Les animaux et les êtres surnaturels ont perdu leur agentivité : ils ne sont plus que des symboles et des métaphores dans nos rêves et nos images. Nous sommes seuls désormais, dans notre univers scientisé et désenchanté.

    Dans cette culture, cet ersatz de culture, l’esprit est un épiphénomène négligeable, inutile à l’ordre cosmique. L’intériorité n’est qu’une illusion générée par le scintillement réactif des neurones. Le monde n’est que de la matière inerte obéissant à des lois physiques qui, elles, ne génèrent que de l’aléatoire. Nous voyons maintenant la nature comme une sorte de mégamachine. Et comme mythes de création, nous n’avons plus qu’une grosse explosion nucléaire (le Big Bang) ou encore des théories comme le multivers et les supercordes qui ne sont, en fin de compte, que des suppositions mathématiquesxix.

    C’est là le versant psychique de la catastrophe multidimensionnelle. Nous souffrons d’un « isolement ontologique » : c’est-à-dire de nous sentir seuls dans l’univers. Chacun pour soi. C’est une maladie de l’âme, une maladie cosmique, une maladie du rapport à l’autre et de la relation au monde.

    « Mon problème, dit Nastassja Martin, c’est que mon problème n’appartient pas qu’à moi. Que la mélancolie qui s’exprime dans mon corps vient du monde. »

    La ritualiste Catherine Dajczman, une collègue à moi, se désole que nous ayons (je la cite) « glissé lentement mais sûrement dans le matérialisme scientiste et anticlérical, brimant ainsi et pour longtemps notre rapport au sens, au sacré et à la solidarité socialexx ». Elle fait remarquer que Freud a assez vite répudié « l’idée de l’âme pour faire de la place à son concept d’inconscientxxi », et elle déplore avec Jung que nous soyons « dans une culture qui ne favorise pas l’intérioritéxxii ».

    Mais elle cite surtout le chercheur spirituel Malidoma Somé, qui écrit : « Tandis que le tiers-monde ressent l’urgence d’une aide accrue afin de lutter contre la faim sur le plan physique, l’Occident prend conscience d’une faim si angoissante sur le plan spirituel qu’elle fait presque peurxxiii. »

    En tant qu’artistes ou chercheurs en recherche-création, nous ne pouvons pas grand-chose concernant le climat. Mais le pendant psychique de la catastrophe, cela nous concerne; cette catastrophe du sens et de la relation, voilà où nous pouvons agir. Dans la revue Relations, Isabelle citait ces mots du moine bouddhiste Thich Nhat Hanh : « Ce dont nous avons le plus besoin est d’entendre à l’intérieur de nous les pleurs de la Terrexxiv ».

    Nous, les poètes et les artistes, nous sommes capables de faire ça. Nous sommes capables « d’entendre les pleurs de la Terre », nous sommes capables de « prendre le regard du loup sur nous », comme nous le demande Baptiste Morizotxxv. Il en va de même pour les pleurs des autres humains et du regard de l’autre sur nous.

    Nous sommes les héritiers de millénaires d’application collective de ce pouvoir existentiel du faire créateur, et des savoirs qui lui sont liés : nous pourrions faire bien plus que ce que nous faisons maintenant.

    L’origine, la cause première de la crise climatique n’est pas la technologie. La crise démocratique ne commence pas avec le capitalisme. Toutes, elles commencent à l’intérieur de nous, dans nos démissions et nos désespoirs. Et en insistant sur le caractère purement biochimique de nos psychés, la science ne fait qu’augmenter nos malaises et nous empêcher de comprendre.

    Il me semble que de renouveler nos pratiques de l’intériorité et développer une science de l’intériorité… Cela nous aiderait à mieux comprendre et peut-être dépasser ces vulnérabilités. Or ces pratiques à renouveler et cette science de l’intériorité à développer… c’est là quelque chose qui se rapproche de ce que nous faisons ici, dans nos études sur la pratique artistique. C’est un projet que la recherche-création pourrait prendre à son compte, effectivement.

    Conclusion

    C’est l’art qui pose aujourd’hui les questions épistémologiques qui ne sont pas posées par la science. […] Il est donc vital que l’on questionne les processus en l’homme à partir de l’art, que l’on pratique une science de l’homme dans ce sens. (Joseph Beuysxxvi)

    Je ne suis pas la seule à croire que l’art et la littérature — des pratiques millénaires — pourraient être nos meilleures voies d’accès. Après tout, c’est par elles que nous sommes devenus humains, si j’ai bien compris Joseph Beuys. C’est vrai que je crois que les modes de vie qui nous aideraient à survivre — survivre non pas dans des bulles de verre, mais dans des environnements naturels en rétablissement — survivre non pas dans des régimes technocratiques, mais dans des sociétés hospitalières —, ces modes de vie devraient intégrer une revalorisation du faire créateur, plutôt que d’aller vers des solutions technologiques, ou des mutations de type transhumanistes, par exemple.

    Oui, je sais. L’idée que les arts, ou le « faire créateur », puissent représenter une avenue crédible dans le contexte actuel, cela peut sembler totalement naïf. Mais franchement, je ne trouve rien de déraisonnable à suggérer que la présente ère industrielle, qui en trois ou quatre siècles seulement a mené à une telle catastrophe généralisée, que cette ère industrielle puisse être questionnée dans ses fondements mêmes. Rien de déraisonnable non plus à suggérer que les éthos et les technès millénaires, diversifiés et durables, que l’industrialisation a remplacés n’étaient peut-être pas si arriérés ou « primitifs » que cela. Quand on regarde la décadence des civilisations dans l’histoire, on voit bien que ces décadences s’accompagnent de dérives et de folies humaines. Personnellement, je ne vois pas ce qu’il y aurait d’insensé à suggérer de prendre un pas de recul sur les visions du monde qui soutiennent l’industrialisation et le capitalisme, pour reconsidérer notre chemin depuis là où nous étions rendus au moment de la bifurcation — lorsque nous avons choisi l’épistémologie de la séparation au détriment de l’épistémologie relationnelle du faire.

    Mais cela ne signifie pas que j’imagine des « solutions » à la catastrophe humaine. Les bonnes approches, les bonnes pratiques ne nous seront inspirées que par des pratiques de réconciliation avec le monde vivant; elles nous viendront comme nous viennent les œuvres d’art : c’est-à-dire dans le creuset de notre attention à la matière, dans notre engagement avec elle, dans le faire lui-même.

    Donc, oui, faire de l’art. Mais aussi, dans la suite de cet élan, générer des compréhensions plus profondes du socle ontologique et épistémologique sur lequel reposent l’ensemble des faires créateurs. Je suis consciente que nous n’allons pas retourner en arrière. Dans une nature moins hypothéquée qu’aujourd’hui, il y avait autant de désastres écologiques, de guerres, d’injustice et de massacres. Ce dont parle Joseph Beuys, en filigrane, c’est d’une véritable « science » de qui nous sommes dans nos sensibilités et nos imaginaires. Une science véritablement humaine, engagée dans la longue histoire et dans la suite du monde.

    Dans la mesure où nous prendrons ce temps de la réflexivité, le temps d’énoncer les compréhensions générées par nos activités — le temps de la recherche-création, donc —, nous pourrons à terme constituer un corpus de recherches originales sur nos pratiques, et par extension, un corpus de recherches sur le rapport de l’humanité à l’imagination, à la créativité, et à l’intériorité dans son infini. Chacune de nos recherches individuelles pourrait contribuer à départager les potentiels de ces savoirs-faires plastiques et performatifs qui ont le plus de chance de toucher les profondeurs de l’âme et d’inspirer les actions susceptibles d’augmenter notre sentiment de signifiance et d’inclusion.

    En recherche-création, nous ne travaillons pas tous avec les mêmes intuitions, les mêmes approches épistémologiques et les mêmes méthodologies. Et je ne me vois pas en imposer une en particulier. J’ai juste envie de nous inviter à nous investir des mêmes questions et des mêmes intentions que Beuys de « questionner les processus humains à partir de l’art » et de « pratiquer une véritable science de l’Humain ». Nous inviter à la création, certes, mais aussi à la réflexivité, et à partager cette réflexivité. Pour moi, la recherche-création est l’une de ces avenues vers une conscience réflexive agissante, tant dans notre rapport à l’art, que dans notre rapport à l’intériorité et au monde.

    Références

    Beuys, Joseph, 1970. « l’art est une nourriture pour l’homme », site ÆTHER. 27 janvier 1970.

    Collins, Christopher, 2013. Paleopoetics : The Evolution of the Preliterate Imagination. Columbia University press.

    Descola, Philippe, 2021. Les formes du visible. Seuil.

    Dewey, John, 2010. L’art comme expérience. Gallimard / Folio.

    Éluard, Paul, 1968. Œuvres complètes, vol. 1. Gallimard.

    Eccles, John C., 1994. Évolution du cerveau et création de la conscience. Champs / Flammarion.

    Glowczewski, Barbara. « Aborigènes australiens : Spiritualité : le Dreaming et la terre », Encyclopédie Universalis.

    Martin, Nastassja, 2022. À l’est des rêves. Les Empêcheurs de penser en rond.

    Miron, Isabelle, 2023. « La force agissante de la poésie », Relations, 821, été 2023.

    Morizot, Baptiste, 2020. Manières d’être vivant. Mondes sauvages / Actes Sud.

    Nattiez, Jean-Jacques, 2022. La musique qui vient du froid. PUM.

    Schryer, Claude. A Calm Presence https://acalmpresence.substack.com/p/lorchestre-de-paris-a-montreal-410

    Sontag, Susan, 2010. L’œuvre parle. Christian Bourgois éditeur.

    Teilhard de Chardin, Pierre, 1970. Le phénomène humain [1955]. Seuil.

    Notes

    i Paul Éluard, 1968. Œuvres complètes, Gallimard, vol. 1, p. 986. La citation par Éluard est de Ignaz-Vitalis Troxler, cité par Albert Béguin dans L’âme romantique et le Rêve. » Voir https://www.guichetdusavoir.org/question/voir/44909 Voir Llewelyn, John, Margins of Religion, note 22, p. 452.

    ii https://acalmpresence.substack.com/p/lorchestre-de-paris-a-montreal-410 “However, as I sat in this magnificent wood laden temple of sound, the only tangible mention of our current poly–crisis that I could discern, was a brief mention in the program about ‘a reduction in the number of pages in the program’. Nothing else signalled a crisis.”

    iii Barbara Glowczewski, « Aborigènes australiens : Spiritualité : le Dreaming et la terre », Encyclopédie Universalis. https://www.universalis.fr/encyclopedie/aborigenes-australiens/#c27346  

    iv Boutet D. (2024). « ʺUne ténébreuse et profonde unitéʺ : l’espace-temps imaginal de la musique », La Revue des lettres modernes 2024 – 2. Processus créateur et voies négatives, P. 125 à 136.

    v Boutet, D. (2015). « L’art et la vie intérieure : phénoménologie d’une expérience de création », B. Hidalgo-Bachs, dir., Écritures poétiques, écritures du sacré: interactions. Paris : Éditions Michel Houdiard.

    vi Car la réflexivité a besoin d’un espace vide à l’intérieur pour opérer le retournement.

    vii Martin, N. (2022). À l’est des rêves. Les Empêcheurs de penser en rond, p. 57.

    viii Descola, P. (2021). Les formes du visible. Seuil, chap. 2.

    ixJean-Jacques Nattiez (2022). La musique qui vient du froid. PUM, p. 13. P. Descola (2021). Les formes du visible. Seuil, p. 138.

    x Excluant l’insertion plus ou moins artificielle d’éléments codifiés. De tels éléments ne sont pas définitoires de l’art.

    xi Eliade, Le sacré et le profane, 45.

    xii Eliade, Le sacré et le profane, 87.

    xiii Dewey, J. (2010). L’art comme expérience. Gallimard / Folio, p. 323.

    xiv « Une image peut ainsi être vue comme une ostension de propriétés ontologiques que le regard de son auteur aura repérées dans la texture des choses ou dans les détours de son for intérieur […]. » Descola, P. (2021). Les formes du visible. Seuil, p. 15.

    xv Une œuvre d’art, examinée en sa qualité d’œuvre d’art, constitue un domaine d’expérience et nullement une déclaration d’opinion ou la réponse à une question. L’art ne vient pas nous parler de quelque chose : il est lui-même ce quelque chose. L’œuvre d’art a dans le monde sa place, son existence propre, elle n’est pas simplement là comme un texte, un commentaire du monde. Sontag, S. (2010). L’œuvre parle. Christian Bourgois éditeur, p. 42.

    xvi Teilhard de Chardin, P. (1955), 44.

    xvii Eccles, J. C. (1994). Évolution du cerveau et création de la conscience. Champs / Flammarion et Collins, C. (2013). Paleopoetics : The Evolution of the Preliterate Imagination. Columbia University Press.

    xviii Miron, I. (2023). « La force agissante de la poésie », Relations, 821, été 2023.

    xix “The Vedic science story starts out : the Universe is consciousness, which slows down into matter and everything therefore evolves within that consciousness field. […] Western science started out with a story of a non-living, material, meaningless, purposeless universe. It then discoverered entropy and said it’s all running down. This is the bleakest creation story anyone ever thought of.” (Elisabet Sahtouris, evolution biologist http://newstoryhub.com/film/watch/ 2’25’’ à 2’40’’)

    Voir Sahtouris, E. (2014). “Ecosophy : Nature’s Guide to a Better World”. https://www.kosmosjournal.org/article/ecosophy-natures-guide-to-a-better-world/

    xx Dajczman, C. (2022). Marcher un chemin de légitimité et de liberté. Mémoire, UQAR, p. 23. https://semaphore.uqar.ca/id/eprint/2302/

    xxi Idem, p. 22.

    xxii Idem, p. 18.

    xxiii Idem.

    xxiv Cité dans Miron, I., 2023.

    xxv Morizot, B. (2020). Manières d’être vivant. Mondes sauvages / Actes Sud.

    xxvi « Joseph Beuys : l’art est une nourriture pour l’homme », ÆTHER. 27 janvier 1970. 2’51 et 3’46. https://www.youtube.com/watch?v=kf7JP5thQE0

  • Barnett Newman – Le premier homme était un artiste (1947)

    Barnett Newman – Le premier homme était un artiste (1947)

    Traduction du texte « The First Man Was an Artist » (Newman 1947). Frustrée de ne pas le trouver en français (il est peut-être dans le livre des Écrits de Barnett Newman, édité par Macula, mais on ne trouve pas facilement ce livre), j’en ai fait une traduction personnelle.

    Barnett Newman, Voice of Fire, 1967 540 cm x 240 cm, acrylique sur toile
    Barnett Newman, Voice of Fire, 1967
    540 cm x 240 cm, acrylique sur toile

    Le premier homme était-il un chasseur, un faiseur d’outils, un fermier, un travailleur, un prêtre ou un politicien? Nul doute que le premier homme était un artiste.

    On pourrait écrire une science de la paléontologie qui avancerait cette proposition, si on la construisait sur le postulat que l’acte esthétique précède toujours l’acte social. Devant le tigre ancestral, l’acte totémique d’effroi admiratif est venu avant l’acte du meurtre. Il faut garder à l’esprit que la nécessité de rêver est plus forte que n’importe quel besoin utilitaire. Dans le langage de la science, la nécessité de comprendre l’inconnaissable vient avant le désir de découvrir l’inconnu.

    La première expression de l’humain, comme son premier rêve, fut de nature esthétique. La parole fut une exclamation poétique plutôt qu’une demande de communication. L’homme originel, hurlant ses consonnes, criait son bouleversement et sa colère devant son état tragique, sa conscience de lui-même et son impuissance devant le vide. Les philologues et les sémioticiens commencent à accepter l’idée que si le langage doit être défini comme la capacité à communiquer par signes – sons ou gestes – alors le langage est un pouvoir animal. Quiconque a observé le pigeon commun tourner autour de sa femelle sait qu’elle sait ce qu’il veut.

    Ce qu’il y a d’humain dans le langage est littérature, et non communication. Le premier cri humain fut un chant. La première parole d’un humain à son voisin fut une expression de puissance et de digne faiblesse, et non pour demander de l’eau. Même l’animal s’essaie vainement à la poésie. Les ornithologues disent que le cri du coq est une extatique expression de pouvoir. Le huard solitaire glissant sur le lac, avec qui communique-t-il? Le chien, seul, hurle à la lune. Allons-nous dire que le premier humain a appelé Dieu le soleil et les étoiles dans un acte de communication et seulement après avoir fini sa journée de travail? Le mythe est venu avant la chasse. La raison de la première parole humaine fut de s’adresser à l’inconnaissable. Ce comportement est ancré dans notre nature artistique.

    Tout comme sa première parole fut poétique, c’est une idole de glaise que l’humain a façonnée, avant de fabriquer une hache. Sa main a utilisé un bâton pour tracer une ligne dans la boue avant d’apprendre à le lancer comme un javelot. Les archéologues nous diront que c’est la lame de hache qui a inspiré l’idole en forme de hache. (On peut faire une figurine avec de la boue, mais non une hache.) Mais c’est l’image du Dieu et non la poterie, qui a été sa première fabrication. C’est la corruption matérialiste de l’anthropologie actuelle qui essaie de nous faire croire que l’homme originel a fait de la poterie avant de faire de la sculpture. La poterie est le produit de la civilisation. L’acte artistique est le droit inné de l’humain.

    La première histoire des désirs humains jamais rédigée prouve que le sens du monde ne se trouve pas dans l’acte social. En effet, un examen des premiers chapitres de la Genèse offre une meilleure clé pour le rêve humain. Pour l’écrivain archaïque, il était inconcevable qu’Adam, l’homme originel, ait été mis sur terre pour être un travailleur ou un animal social. L’inspiration créatrice de l’écrivain lui a plutôt dit que l’origine de l’homme était celle d’un artiste, et il l’a placé dans le Jardin d’Éden, près de l’arbre de la Connaissance, du Bien et du Mal, au sens le plus élevé de révélation divine. Cet auteur et ses lecteurs ont compris la chute de l’homme, non pas comme une chute de l’Utopie vers les épreuves… ni, comme le religieux voudrait nous le faire croire, comme une chute de la Grâce vers le péché, mais plutôt qu’en mangeant du fruit de l’Arbre de la Connaissance, Adam cherchait à ce que sa vie créative soit comme Dieu, « un créateur de mondes », pour prendre la phrase de Rashi, et fut réduit à une vie de travail, résultat d’une simple punition jalouse.

    C’est dans notre capacité à vivre la vie d’un créateur qu’on trouve le sens de la chute de l’homme. C’était une chute hors de la vie bonne, plutôt que de la vie abondante. Et c’est précisément ici que l’artiste d’aujourd’hui cherche une approche plus près de la vérité concernant l’homme originel… Ce sont le poète et l’artiste qui se préoccupent de la fonction de l’homme originel, et qui essaient d’arriver au même état créateur que lui. Quelle est sa raison d’être, qu’est-ce qui explique sa pulsion apparemment folle d’être un peintre et un poète, si ce n’est un acte de défi envers la chute de l’homme et une affirmation qu’il doit retourner à l’Adam de l’Éden. Car les artistes sont les premiers hommes.

    — Barnett Newman, “The First Man Was an Artist” (1947)

    *Merci au site Venetian Red pour la version originale en anglais. 2014/09/04.

  • Conférence vidéo – Vous êtes ici : Quelques trajectoires historiques et anthropologiques traversant l’art actuel

    Conférence vidéo – Vous êtes ici : Quelques trajectoires historiques et anthropologiques traversant l’art actuel

    Danielle Boutet, centre d’artistes Caravansérail, Rimouski (Québec), le 22 novembre 2018

    Plusieurs forces tiraillent le monde artistique actuel : métissage des cultures, fragmentation postmoderne, financement et institutions, nouveaux médiums, aspirations individuelles, conceptions divergentes de la fonction de l’art… Autant la situation est foisonnante et inédite, autant il peut être difficile de nous situer.

    Lorsque, dans ma vie de création et d’enseignement, j’ai eu besoin de comprendre la dynamique des arts de mon époque, j’ai toujours commencé par plonger dans les profondeurs de l’histoire et de l’anthropologie. Dans cette présentation, je commencerai par mettre en lumière les particularités de l’art de type occidental qui le distinguent des arts « d’avant et d’ailleurs » et de ce qui émerge dans le dépassement actuel du modernisme artistique et dans les arts mondialisés d’aujourd’hui. Ensuite, à travers une description de la mécanique de l’interdisciplinarité, je proposerai certains grands concepts qui fondent l’architectonique de l’art et qui évoquent une fonction ontique – ou existentielle – de l’art. Pour moi, les arts sont une sorte de technologie millénaire du dépassement existentiel et de l’expérience intense.

  • La dynamique instaurative dans la recherche création

    La dynamique instaurative dans la recherche création

    (Paru en feuilleton sur le site Le crachoir de Flaubert entre le 30 mai 2016 et le 9 janvier 2017)

    D Boutet
    Danielle Boutet, Ph. D.

    Notes sur la série « La dynamique instaurative dans la recherche création »

    Dans cette optique, la recherche portant sur la création sera soit une recherche sur les mécanismes, les contextes ou les produits de ces actes existentiels, ou elle sera elle-même une recherche à fonction instaurative. Ou bien on met ce processus vivant et transformateur dans une éprouvette et on s’en distancie le plus possible de façon à ne surtout pas l’altérer par notre observation, ce qui correspond à l’« in vitro » scientifique, ou bien on va audacieusement, dangereusement, dans le sens de son mouvement, nous laissant transformer, faisant de la dimension « recherche » une suite conséquente du geste créateur – ce qu’on pourrait dire « in vivo ». D’un côté on aura des spécialistes en blouse blanche mesurant, comparant et prenant des notes sur l’artiste en création, de l’autre côté on a l’artiste elle-même, ou lui-même, qui s’observe et se parle à soi-même – qui travaille de façon réflexive… c’est la recherche en première personne, par l’artiste sujet et agent de la recherche, qui vit tout le processus et s’en trouve à chaque minute ému et ébranlé. Dans l’in vitro, la recherche est un acte en laboratoire, alors que dans l’in vivo, il y a continuité et solidarité entre l’œuvrement, la vie et nos pensées sur la vie.
    Le travail artistique étant une consécration de l’être à sa surexistence, à la surexistence, la recherche-création (in vivo) est, logiquement, le prolongement de ce mouvement d’augmentation.

    Extrait du texte 3. La recherche création : in vivo ou in vitro

    Les cinq textes qui forment cet « essai-feuilleton » portent sur un aspect de la recherche-création qui est relativement peu théorisé. J’ai nommé cela la « dynamique instaurative », c’est-à-dire le pouvoir qu’a ce type de recherche de nous transformer nous-même tout en transformant notre art.

    Les efforts de certains chercheurs en art pour crédibiliser les recherches-créations auprès du monde scientifique en général les amènent à concevoir leurs projets selon des critères plus familiers aux autres disciplines. Les véritables « recherches-créations » des débuts, celles liées aux maîtrises et doctorats des créateurs, sont peu à peu marginalisées, au profit de recherches plus classiques, des recherches sur l’art qui se réclament désormais de la recherche-création, encouragés en cela par les programmes institutionnels. On voit même des chercheurs en sciences pures s’adjoindre des collaborateurs artistes ou emprunter des méthodes pseudo artistiques (production d’images, projets d’animation dans les milieux, etc.) pour présenter des demandes de subventions en recherche-création.

    Dans cette série, j’ai exploré ce qui me semble être la véritable nouveauté et originalité de la recherche-création par l’artiste. Cette recherche partage son épistémologie et ses méthodologies avec les recherches dites « en première personne », l’autoethnographie, les histoires de vie, tout ce qu’on appelle parfois « le tournant réflexif » en sciences humaines. Sa grande caractéristique est son aspect recherche-action, où ce qui se fait au nom de la recherche se répercute dans l’être et l’œuvre de l’artiste – et qui sait, du récepteur aussi.

    Remerciements

    J’ai une très longue histoire avec les idées que j’ai développées ici. Elles ne sont peut-être pas aussi claires et bien argumentées que nécessaire, car je les ai rédigées ici sans plan préalable, au fil des mois, un texte après l’autre. De toute façon, il se dit tant de choses dans le monde de l’art… penser qu’en retravaillant nos formulations toujours plus, toujours mieux, on pourrait convaincre quelqu’un qui n’est pas d’humeur à l’être est une folie. Mon seul but est de ne jamais arrêter de réfléchir…

    J’assume entièrement ces idées, mais je ne les ai pas développées toute seule. Je dois remercier toutes mes étudiantes et mes étudiants, avec qui j’ai conversé sur de longues années, tant en anglais qu’en français. Mes collègues, aussi, collègues universitaires, collègues artistes, qui n’étaient pas toujours d’accord avec moi mais dont les réflexions ont toujours été éclairantes.

    Je remercie plus particulièrement Diane Laurier et Pierre Gosselin, pour leur travail sensible et intelligent, mes collègues de l’UQAR en étude des pratiques psychosociales, dont les recherches alimentent les miennes, et mes lectrices fidèles Suzanne Boisvert, Claudine Desrosiers et Claire Maillé. Je remercie Suzanne pour la photo, aussi. Annie Abdalla a conversé longuement avec moi sur ces sujets – je me rappelle avec amitié le petit carnet dans lequel elle prenait moult notes durant nos échanges. Je remercie aussi les gens du Crachoir de Flaubert, à commencer par Pierre-Luc Landry, qui a initié l’invitation, puis Treveur Petruzziello, Mathieu Simard et Caroline Loranger.


    Introduction

    Réfléchir, trop réfléchir, à la résidence

    Voilà un bon moment que j’ai reçu cette invitation de résidence. Et trop de temps pour s’y préparer, c’est comme un piège… plus on y pense, plus on se demande ce qu’on pourrait bien dire, plus la barre est haute, plus on a le trac, plus on a d’idées mais aucune qui dure. Celles que j’ai eues étaient surtout d’ordre stylistique : faire la contribution sous forme épistolaire, un dialogue (fictif ou réel), un fac simile de Facebook, un clip YouTube, un podcast… Sous forme anonyme, sous un alias mystère, seulement ma photo… et puis pourquoi pas, uniquement visuel ou sonore. J’ai tout imaginé, mais c’était seulement cosmétique en fin de compte, pour déguiser une simplicité dont je suis timide. Je me suis finalement décidée pour un ton familier, conversationnel. Au Crachoir, je me sens dans un lieu habité, convivial, réflexif, dialogique.

    Mais si la forme est restée longtemps indécidée, j’ai toujours su le contenu. Je savais que je parlerais de (voyez le titre) la dynamique instaurative – je dis aussi « incantatoire » parfois – de la recherche-création.

    La recherche création en première personne

    Vous êtes bien placés pour le savoir, la recherche-création, c’est beaucoup de choses différentes pour différentes personnes, différents contextes ou lignées institutionnelles. Je ne crois pas qu’il faille chercher un consensus ou déterminer une orthodoxie, mais il est difficile d’aller contre le zeitgeist qui aspire à des critères consensuels et des principes généraux, histoire de simplifier l’évaluation des demandes de financement. Du coup, l’approche traditionnelle des chercheurs qui cherchent et des artistes qui créent se refaufile dans les conceptions théoriques de la recherche-création. On préférerait que les spécialistes fassent les analyses du processus des artistes, qui eux, ne sont pas censés être spécialistes de la réflexion. Personnellement, je résiste à cette normalisation. Je suis en faveur de « travailler en étoiles », comme disait Lancri (Gosselin et Le Coguiec, 2006, 9-20).

    Si on regarde au Québec, des premiers livres (Laurier et Gosselin, Gosselin et Le Coguiec) dans les années 2000 au programme des États généraux de la recherche-création qui ont lieu ces jours-ci à l’Université Laval, on voit qu’il y a deux grandes tendances : la recherche création en première personne, effectuée par l’artiste lui-même ou elle-même sur sa propre pratique (comme on en fait beaucoup au doctorat en études et pratiques des arts de l’UQAM) et la recherche-création en troisième personne, où des chercheurs professionnels étudient la pratique d’un ou plusieurs artistes.

    Je suis professeur à l’Université du Québec à Rimouski. C’est vrai, il n’y a pas de département d’art à l’UQAR, j’enseigne au département de psychosociologie. Et la raison de cela est intéressante : je suis là non pas tant à cause d’une correspondance d’expertise disciplinaire, mais méthodologique et épistémologique.J’interviens surtout dans le programme de maîtrise en étude des pratiques psychosociales, dont la méthodologie est justement ce dont je suis spécialiste. L’étude de la pratique artistique sert de paradigme, ici. Les méthodologies singulières dans les études de la pratique artistique – comme on en trouvait notamment dans le vieux livre Tactiques insolites (Laurier et Gosselin) – sont transférables à d’autres pratiques. Les pratiques dont nous nous occupons sont des pratiques « psychosociales » au sens large, c’est-à-dire qui travaillent avec les humains, les relations. Notre but est de former des praticiens réflexifs et pour cette simple raison, l’étude de pratique est en première personne. Je suis spécialiste des méthodologies qualitatives, réflexives, en première personne – en recherche-création, je n’étudie donc pas les pratiques de création d’artistes tiers, j’enseigne à étudier sa propre pratique.

    Ce dont je vais parler dans cette série de textes, c’est d’une particularité, d’une efficience, tout à fait fascinante de ce type de recherche en première personne. Il s’agit de sa fonction transformatrice, autoactualisatrice. Loin d’être une étude distanciée qui ne touche pas à son objet, ce type d’étude transforme cet objet – c’est-à-dire la pratique créatrice – et transforme le chercheur praticien lui-même.


     1.   L’idée d’ « instauration »

    Lorsque nous mettons des mots sur notre pratique ou sur nous-mêmes, nous ne procédons pas simplement à une description objective et détachée d’une réalité: nous achevons, nous parachevons cette réalité.

    Bordeleau, 2004, 9

    Il y a plusieurs adjectifs pour nommer ce que je cherche à nommer. On trouve « instauratif » chez Étienne Souriau et Gilbert Durand. On trouve « opératif » chez Françoise Bonardel (1993), et bien sûr « performatif » dans toute une catégorie d’écrits depuis les années 1960. Mon ami Erik Bordeleau définit ce dernier terme, « performatif », comme étant « en relation avec cette possibilité du langage de parachever la réalité qu’il décrit » (2004, 25). Il m’arrive à moi d’utiliser l’adjectif « incantatoire » pour dire cela, au sens où l’incantation est une parole qui appelle quelque chose à l’existence. Quelque part, tous ces termes tendent vers la désignation d’une même idée : des actes, pratiques ou paroles dont le sens véritable est de faire arriver quelque chose, de faire se manifester quelque chose – quelque chose de l’ordre du sens ou de la signifiance. On retrouve un peu, ici, la distinction que fait Merleau-Ponty entre une « expression seconde », qui véhicule une « pensée déjà faite », et une autre sorte de parole, qualifiée d’« authentique », qui accomplit ce qu’elle exprime (1945, chap. vi).

    Il y a long à dire sur ce sujet et j’avoue que j’y passe beaucoup de temps. Cette notion d’instauration me sert d’ancrage pour examiner comment l’art crée le sens qu’il crée. Car plusieurs artistes disent que l’artiste est un « meaning maker » et d’autres que l’œuvre est un texte, au sens très large où Roland Barthes a défini le texte. Mais lorsqu’on dit cela, on ne dit rien de la façon toute particulière qu’a l’art d’être signifiant, une façon très différente du discours ordinaire et ma foi, très différente aussi du symbole (du moins comme l’envisagent la psychanalyse, l’iconographie ou les mathématiques).

    Une peinture, disait Rothko, « n’est pas au sujet d’une expérience, elle est une expérience »1, ce qui va dans le même sens que Susan Sontag, dans un essai de 1965 :

    Une œuvre d’art, examinée en sa qualité d’œuvre d’art, constitue un domaine d’expérience et nullement une déclaration d’opinion ou la réponse à une question. L’art ne vient pas nous parler de quelque chose : il est lui-même ce quelque chose. L’œuvre d’art a dans le monde sa place, son existence propre, elle n’est pas simplement là comme un texte, un commentaire du monde.

    Sontag, 2010, 42

    Sémiologiquement parlant, ce qui distingue les œuvres d’art « de la connaissance scientifique ou discursive, de la philosophie, la sociologie, la psychologie, l’histoire, par exemple », explique encore Susan Sontag (2010, 42-43), « c’est qu’au lieu de nous transmettre un savoir conceptuel, elles provoquent une sorte d’excitation, un phénomène de participation, où le jugement se trouve entraîné, captivé ».

    Autrement dit, l’œuvre ne nous dit pas quoi penser, elle nous met en présence et c’est à nous d’en penser quelque chose. L’art signifie « comme une chose signifie », dit Merleau-Ponty :

    C’est le bonheur de l’art de montrer comment quelque chose se met à signifier, non par allusion à des idées déjà formées et acquises, mais par l’arrangement temporel ou spatial des éléments. Un film signifie comme […] une chose signifie : l’un et l’autre ne parlent pas à un entendement séparé, mais s’adressent à notre pouvoir de déchiffrer tacitement le monde ou les hommes et de coexister avec eux.

    Merleau-Ponty, 1966, 103

    Si on parle de signifiance, on est dans l’épistémologie et celle dont je parle ici est de nature expérientielle. Pour moi, c’est l’une des façons possibles de définir l’art : comme une pratique qui organise des matières dans le temps et l’espace de façon à nous faire vivre une expérience signifiante (bien qu’« expérience signifiante » soit un pléonasme, car je crois, avec Dewey, que la signifiance est intrinsèquement liée à l’expérience). Autrement dit, l’artiste met en place les paramètres d’une expérience à vivre. L’expérience peut être de dimensions modestes – comme une miniature ou un court film d’animation – ou très longue, comme la tétralogie de Wagner ou La trilogie des dragons, ou très grande comme le Waterlicht de Studio Roosegaarde. Ça n’y change rien.

    *       *       *

    Cette dimension instaurative ou incantatoire n’est pas exclusive à l’œuvre d’art – et de loin. Il y a des actes de langage qui instaurent et beaucoup de gestes – quotidiens autant que rituels. Cette fonction instaurative est liée à l’œuvrer de l’humain – c’est ce que fait l’œuvre, qu’elle soit écriture, art, construction, relation, etc., tout ce que nous faisons, qui consiste à faire émerger une forme d’un ensemble de matières. En fait, je pense qu’on n’en parlerait pas si les langages non instauratifs, que Durand appelle « réductifs », n’étaient pas la norme dans la culture scientiste, culture dominante comme on sait, et qui impose la distanciation et l’objectivité. De fait, tout acte d’expression verbale ou non verbale instaure quelque chose, ne serait-ce qu’une relation entre interlocuteurs. La vérité, c’est que les humains instaurent continuellement la signifiance du monde dans lequel ils vivent – c’est-à-dire que nous lui donnons le sens qu’il a. Mais la science pose un monde neutre, dépourvu de valeurs et de significations, où les choses n’ont pas de sens a priori mais sont comme l’horloge de Descartes : elles n’ont que des apparences (à décrire), des causes (à identifier) et des mécanismes (à expliquer). Le sens n’appartient pas à la science, mais plutôt à la poésie, à la philosophie, voire au religieux. La construction du sens est l’acte primordial de la culture.

    Mais l’art ne construit pas de sens comme tel, ni n’en transmet, il met plutôt en place des paramètres qui nous permettront d’en faire; c’est-à-dire qu’il nous met en présence, nous fait vivre des éprouvés, propose une expérience qui active notre faculté à faire du sens, anime notre esprit d’un mouvement créateur, réflexif, pensant.

    Or cet aspect instauratif de l’art se réverbère dans la recherche création en première personne, qui rapidement devient méta-œuvre.


     2.   Un peu plus d’explications sur l’idée d’instauration et d’incantation; de la « bifurcation » de Whitehead; du potentiel philosophique de la recherche-création

    Retour sur l’art comme expérience

    Puisqu’il se terminait par les mots « à suivre », j’ai voulu vérifier où s’arrêtait mon premier texte. Avec le recul, j’ai l’impression d’y avoir condensé toute une série d’idées peut-être pas si évidentes que ça, somme toute. Je vais donc développer encore un peu plus loin cette idée d’instauration, puis j’en arriverai au lien à faire avec la recherche-création.

    En substance, j’ai proposé la dernière fois que l’art opère en mettant en place les paramètres d’une expérience à vivre. Nul besoin de préciser qu’il s’agit d’une « expérience esthétique », car c’est la nature même d’une expérience que d’être « esthétique », selon Dewey, au sens où, à la différence d’une simple série d’événements séparés, une expérience est composée d’événements qui forment un tout entre eux. Même lorsqu’elle est vécue comme chaotique, l’expérience a une intégrité qui la définit comme expérience. Elle est un tout. Et toujours selon Dewey, dans ce livre au titre éloquent L’art comme expérience, l’œuvre d’art – dans sa manière d’être contenue, intégrée et formellement irréductible –, est un peu comme un paradigme de l’expérience. Voyons ce propos de Brian Eno :

    Cessons de penser aux œuvres d’art comme à des objets, mais comme à des déclencheurs d’expériences. (La phrase de Roy Ascott.) Cela résout plusieurs problèmes : on n’a plus besoin d’argumenter si les photographies sont de l’art, ou les performances, ou les briques de Carl André ou la pisse d’Andrew Serranos ou « Long Tall Sally » de Little Richard, parce qu’on dit : « L’art est quelque chose qui se produit, un processus et non une qualité, et toutes sortes de choses peuvent le faire se produire ». […] Ce qui rend une œuvre d’art « bonne » à vos yeux n’est pas quelque chose qu’elle contient, mais quelque chose qui arrive en vous – et la valeur de l’œuvre réside dans la mesure où elle peut vous aider à vivre le genre d’expérience que vous considérez comme artistique. (Cité par Maria Popova – ma traduction.2)

    C’est drôle… la semaine dernière, un évaluateur externe sur un article que j’avais proposé quelque part a critiqué cette notion même d’expérience en lien avec l’art – comme si le fait d’associer l’artistique au « vécu » et à l’expérience dénotait une sorte d’anti-intellectualisme ou une vision non éduquée de l’art, opposant pensée à expérience vécue. On a même voulu me rappeler que « l’art contemporain a précisément été le domaine de la pensée par excellence »! Étrange critique. Car même les œuvres à teneur très conceptuelle ou portant des contenus intellectuels élaborés actualisent ces contenus dans une expérience (donc sensible et d’ordre esthétique). Dire que l’œuvre d’art est de nature expérientielle n’invalide en rien sa puissance intellectuelle.

    Loin d’opposer « expérience » à « pensée », je tente précisément de comprendre comment l’art provoque et soutient la pensée. La dernière fois, je reprenais une distinction de Merleau-Ponty (1945, chap. vi) entre un acte d’expression qui véhicule une idée déjà faite et un acte d’expression qui fait arriver le sens dans le lieu même. Dans le premier cas, on a des symboles qui servent de véhicules à des idées ou des concepts et dans l’autre, on a des formes et des matières qui créent les conditions dans lesquelles une signifiance sera réalisée et vécue – j’ai qualifié ce deuxième mode d’« incantatoire » ou « instauratif ». Mon évaluateur anonyme avisait que « toute réflexion sur ces questions ne peut faire l’économie d’une réflexion sur les origines, la persistance et le dépassement nécessaire des dualismes traditionnels (théorie/pratique; expérience/pensée; intuition/réflexion…) », ce avec quoi je ne peux qu’être d’accord – avec bien sûr une certaine frustration due au fait qu’il (elle?) a lui-même (elle-même?) brandi cette opposition.

    La bifurcation

    Ce problème de dualisme me semble lié à l’ethos d’une société avancée et lettrée. La pensée conçue comme un ensemble de contenus abstraits, s’élaborant indépendamment des dynamiques chaotiques ayant cours dans le monde physique (et l’expérience qu’on en fait), cela ne peut exister qu’en mode d’écriture. Dans The Concept of Nature, Alfred North Whitehead a appelé « bifurcation » le moment où cela s’est produit – et qui est un moment dans l’évolution de la science, lorsque les choses que nous percevons (disons les couleurs ou la matière) se sont avérées de composition différente (longueurs d’onde ou électrons et protons) en laboratoire. En d’autres termes, il y a à ce moment « “bifurcation de la nature en deux systèmes de réalité”, l’un qui serait composé d’entités physiques, étudiées par la science, et l’autre qui relèverait de la vie de l’esprit » (Taleb, 2011). Cela se passe entre le 16e et le 19e siècle, c’est-à-dire au moment où la société atteignait un niveau de littératie particulièrement développé. C’est cette littératie avancée qui a permis l’essor fulgurant de la science qu’on a connu avec les Galilée, Newton et autres – essor qui grâce aux applications technologiques et industrielles qu’il rendait possibles a été vu comme un immense succès. Succès qui, à son tour, a présidé à l’établissement actuel de la science comme épistémologie première (voire comme seule épistémologie valable).3

    Or du moment où il n’y a plus de continuité, plus de cohésion ontologique, entre la dimension physique et l’esprit, il y a aussi séparation entre le langage et l’être. Dans notre modernité tardive, la pensée étant liée au langage, associer l’art à l’être (la matière, la physis) revient à le découpler de la pensée. Ainsi, pour revenir à mon évaluateur anonyme, si je dis que l’art appartient à la dimension de l’expérience sensible, je suis réputée laisser entendre que l’art ne relève pas de la pensée. Aberration, évidemment, résultant de la séparation dont on parle.

    Tout cela vous semblera peut-être très philosophique et sans rapport avec la recherche-création. Mais ce que je veux mettre en lumière (et vous verrez bientôt pourquoi), c’est qu’au moment où se produit cette bifurcation, l’art tombe d’un côté et la science et la philosophie tombent de l’autre. Ainsi, dans le paysage épistémologique actuel, l’art – seul – fait contrepoids dans ce dualisme caractéristique de toute la vie intellectuelle occidentale. C’est pourquoi il questionne tant de philosophes, d’ailleurs.

    Cette séparation remonte à bien plus loin que la bifurcation cartésienne (ou galiléenne ou newtonienne, c’est selon). Ces deux épistémologies dont je parle depuis le début, l’une « instaurative » l’autre « réductive » (je reprends les termes de Gilbert Durand), ont des racines très anciennes; certains auteurs en retracent les germes jusque dans l’invention de l’écriture alphabétique (Abram, 1996; Ong, 1982). Pour les questions qui nous occupent dans le présent article, remarquons qu’on les retrouve effectivement jusque dans le concept de mimèsis – ou d’imitation – que, tout à notre obsession pour la Grèce antique, nous avons installé au fondement de notre pensée sur l’art. Il est intéressant de noter que ce concept a eu deux périodes, si je puis dire : l’une archaïque, remontant à la tradition orale et l’autre datée du 5e siècle avant l’ère commune, c’est-à-dire la période des Socrate, Platon et Aristote – nos familiers.

    In Delian hymns, […] imitation did not signify reproducing external reality but expressing the inner one. It had no application then in visual arts.

    In the fifth century B.C. the term “imitation” moved from the terminology of cult into philosophy and started to mean reproducing the external world.

    Encyclopedia of Ideas (mes italiques)

    Je veux bien que la Grèce classique soit le berceau de la philosophie, mais avouons, entre nous, qu’elle n’est pas une référence bien convaincante en matière d’art ou de compréhension de l’art, avec un Platon qui voulait exclure les poètes de la cité et un Aristote qui voyait ni plus ni moins les œuvres d’art comme des actions de re-présentation, autrement dit de deuxième instance. Ce n’est pas cette mimèsis là qui nous intéresse, mais celle d’Homère, où ce qui est représenté dans l’art et la poésie n’est pas le réel visible, mais sa part invisible, intérieure, son contenu psychique, symbolique, sa signifiance. Aujourd’hui, on retrouve cette idée chez Souriau, lorsqu’il précise que « Debussy ne “représente” pas la mer : il l’instaure, plus pure et plus spirituelle », ajoutant ensuite : « l’admirable », en effet, « est que Debussy nous a présenté la signification esthétique de la réalité même » (1955, 259 et 259 note 1). C’est aussi le sens de cette phrase bien connue de Paul Klee sur le fait que l’art ne reproduit pas le visible, il le rend visible (1985, 34).

    Du potentiel philosophique de la recherche-création

    Cette idée de l’art comme expression d’une réalité intérieure – ou du versant intérieur de la réalité – prolonge l’épistémologie primordiale et originaire de l’humanité, c’est-à-dire notre capacité à invoquer des dimensions invisibles, à les rendre réelles et agissantes dans le monde physique. Et par « dimensions invisibles », je n’imagine pas d’abord des dimensions transcendantes, ultimes ou divines, mais bien plus simplement cette trame de compréhension et de signifiance qui est essentielle à la vie intime autant que collective. L’imaginaire humain est constamment à l’œuvre dans l’instauration de ces dimensions peut-être « invisibles », mais inhérentes à notre perception des choses. Car il faut voir que ce travail constructiviste de signification que notre imaginaire fait sans relâche est la condition incontournable de notre participation au monde : si nous ne voyons pas le sens d’une chose ou d’une situation, si nous ne pouvons la relier à rien d’autre, en effet, nous ne pouvons nous engager avec ou envers elle.

    Donc voilà. J’ai cette idée que l’art d’aujourd’hui est un avatar relativement récent de cette épistémologie incantatoire (ou instaurative) qu’on retrouve dans les réalisations humaines au fil de l’histoire.

    Bien sûr, la recherche-création n’est qu’une petite planète dans la grande galaxie de la connaissance. C’est marginal, la recherche-création. Mais si je peux prolonger un peu ma métaphore, cette petite planète tourne autour d’une immense étoile. L’art est immensément important dans la pensée occidentale, notamment parce qu’il opère selon cette épistémologie instaurative. De Hegel à Deleuze, et puis même Thomas d’Aquin (Eco, 1997), nombreux sont les philosophes qui ont vu dans l’art une manifestation paradigmatique de l’esprit humain. Il n’est donc pas du tout insensé de penser que sur notre « petite planète », nous avons le loisir d’expérimenter des approches et des méthodologies permettant d’aller au plus près de l’esprit instaurateur et des mécanismes de l’incantation. Alors ce qui m’intéresse dans la recherche-création, c’est lorsque j’y vois un début de méthodologie pour l’étude des composantes et des manifestations de cette opérativité de l’imaginaire. Il y a beaucoup d’études de l’art vu de l’extérieur, mais la recherche-création, elle, peut l’étudier de l’intérieur.


    3.   La recherche création : in vivo ou in vitro

    Première approche de la fonction instaurative de la recherche-création

    L’art occupe ses lieux propres dans l’univers de la pensée occidentale. Opérant selon des modes radicalement différents de la philosophie et de la science, les siens sont incantatoires, instauratifs, imaginaux. Conséquemment, un choix se pose à nous : on peut concevoir la recherche-création comme une forme de recherche entièrement située à l’intérieur de ces lieux de l’art – c’est-à-dire pensée selon les modes opératoires de l’épistémologie artistique – ou comme une incursion de la science dans ce grand territoire. On a le plus souvent choisi la seconde option : l’histoire de l’art, la musicologie, la sémiologie de l’art, l’anthropologie et la sociologie de l’art et de plus en plus de neurologie… tout cela, qui est de la recherche sur l’art, est déjà bien établi. On y applique les mêmes critères de distanciation et de tension vers l’objectivité qu’on trouve dans les sciences humaines et sociales. Mais cette approche scientifique, qui est indéniablement « recherche » (recherche en, recherche sur), n’a jamais eu de raison particulièrement indispensable de se nommer « recherche-création ». Si ce terme existe, effectivement, ce devrait être pour nommer autre chose.

    Comme on l’a fait remarquer de bien des façons au cours de l’histoire, l’œuvre n’est pas un discours sur le monde, elle est une dimensionnalisation du monde. Elle génère des champs de signifiance autour d’elle. C’est là tout le sens de la très fameuse phrase de Klee (fameuse parce qu’elle a rapidement fait un quasi-consensus), à l’effet que l’art ne représente pas le visible, il rend visible quelque chose qui est invisible (Klee, 1985, 34)… Cela s’appliquait à la peinture dans l’esprit de Klee, mais on a des effets du même type pour les autres arts, qui agissent dans d’autres dimensions spatiotemporelles ou à d’autres niveaux perceptifs. La musique, notamment, qui selon Schopenhauer, « exprime d’une seule manière, par les sons, avec vérité et précision, l’être, l’essence du monde » (cité dans Sacks, 2009, 11), ce qui rejoint le propos (cité précédemment) de Souriau, à l’effet que Debussy ne représente pas la mer, il en révèle plutôt la dimension spirituelle – « révéler » ici signifiant qu’il (le compositeur) ouvre, fait se produire (donc instaure), cette dimension qui, avant que la pièce de musique commence, n’existait pas.

    Sur le plan existentiel, cela est très significatif. C’est comme si nous n’avions pas assez du monde naturel ou de la réalité ordinaire : nous voulons vivre d’autres dimensions, des dimensions de notre propre fabrication. Nous sommes des addicts de la fiction4, d’expériences esthétiques fabriquées, de mondes imaginés… Nous sommes des addicts de la signifiance – plus ou moins conscients que nous en sommes les auteurs. Cette instauration des dimensions invisibles, ineffables, entourant un monde autrement utilitaire et prosaïque est, pour plusieurs artistes et esthètes, le rôle même de l’art : pour le compositeur Stockhausen (1989, 32), ce rôle est « d’explorer l’espace intérieur de l’homme; de découvrir jusqu’à quel point et combien intensément il peut vibrer, par le son, par ce qu’il entend, peu importe. Les arts sont un moyen pour agrandir son univers intérieur »5.

    In vitro ou in vivo?

    Dans cette optique, la recherche portant sur la création sera soit une recherche sur les mécanismes, les contextes ou les produits de ces actes existentiels, ou elle sera elle-même une recherche à fonction instaurative. Ou bien on met ce processus vivant et transformateur dans une éprouvette et on s’en distancie le plus possible de façon à ne surtout pas l’altérer par notre observation, ce qui correspond à l’« in vitro » scientifique, ou bien on va audacieusement, dangereusement, dans le sens de son mouvement, nous laissant transformer, faisant de la dimension « recherche » une suite conséquente du geste créateur – ce qu’on pourrait dire « in vivo ». D’un côté on aura des spécialistes en blouse blanche mesurant, comparant et prenant des notes sur l’artiste en création, de l’autre côté on a l’artiste elle-même, ou lui-même, qui s’observe et se parle à soi-même – qui travaille de façon réflexive… c’est la recherche en première personne, par l’artiste sujet et agent de la recherche, qui vit tout le processus et s’en trouve à chaque minute ému et ébranlé. Dans l’in vitro, la recherche est un acte en laboratoire, alors que dans l’in vivo, il y a continuité et solidarité entre l’œuvrement, la vie et nos pensées sur la vie.

    Le travail artistique étant une consécration de l’être à sa surexistence, à la surexistence, la recherche-création (in vivo) est, logiquement, le prolongement de ce mouvement d’augmentation.

    À qui l’emportera…

    Si le terme « recherche-création » doit désigner une réalité universitaire distincte, ce serait là où la recherche et la création sont concomitantes et consubstantielles, installées dans le prolongement l’une de l’autre – la recherche englobant la création comme un nuage réflexif autour d’un processus possédant son propre génie. Là, la réflexion vient altérer la création aussi sûrement que la création altère l’artiste. Autrement, franchement, on a simplement de la recherche sur la création – approche classique dans les sciences en tout genre. Comme je l’expliquais dans le texte précédent, la même bifurcation (le terme de Whitehead) qui a fragmenté la pensée occidentale entre la matière et l’esprit a aussi séparé le langage de l’être, a aussi séparé la connaissance du substrat de réalité et de vécu où pourtant celle-ci devrait être enracinée. Dans le monde universitaire, aujourd’hui, la connaissance et le langage opèrent ensemble en autarcie, séparés de l’expérience. Si on est pour juxtaposer ces mondes en juxtaposant ces termes, alors il faut commencer à penser différemment la recherche et la connaissance qu’elle est censée produire.

    Il y a une sorte de bataille, actuellement, dans le monde de la recherche-création, où certains prônent une régularisation (ou normalisation) de la recherche-création pour rendre la partie « recherche » plus conforme aux critères traditionnels de la recherche scientifique, alors que d’autres espèrent au contraire que la recherche en arts – particulièrement celle qui s’appellera recherche-création – s’inscrira en continuité des aspirations constitutives de la création artistique.

    Dans leur travail de fond sur les enjeux de la recherche-création, les chercheurs Stévance et Lacasse proposent une approche d’équipe. L’un de leurs projets, réalisé à l’université Laval avec l’artiste inuite Tanya Tagaq, est à cet égard plutôt édifiant : on parle d’un projet visant « d’une part, à stimuler, susciter et alimenter une réalisation artistique, laquelle se conformera à l’ensemble des critères caractéristiques d’une création (par exemple, la réalisation d’un disque ou la diffusion sur scène d’un concert). D’autre part, le projet vise aussi à saisir le processus de création dans le cadre d’une problématique plus large, celle de l’expression artistique autochtone » (Stévance et Lacasse, 2013, 117). Effectivement, le double objectif de susciter la création et d’en étudier le contexte plus large semble justifier le tiret auquel Stévance et Lacasse disent tenir beaucoup.

    Ce projet montre bien que la recherche-création est bienvenue de se décliner au pluriel, et comment cela peut permettre d’en démultiplier les effets. Mais il ne faut pas céder aux critères traditionnels de la recherche scientifique qui nous amèneront inévitablement à re-séparer les termes en spécialités différentes. C’est ce qui semble arriver, d’ailleurs, lorsque Stévance et Lacasse parlent de « double expertise » en proposant de confier la partie « création » à des créateurs et la partie « recherche » à des chercheurs spécialisés. Ce qui équivaut – on l’aura compris – à consolider encore une fois cette séparation déjà présente dans toute la culture universitaire.

    Si l’approche intrinsèquement bidirectionnelle de la recherche-création en musique exige d’un seul chercheur-créateur entreprenant un projet solo qu’il possède une double expertise de musicien et de chercheur, alors on devrait encourager un nombre croissant de musiciens universitaires à posséder les habiletés musicologiques pour conduire seuls la portion « recherche » du projet de recherche-création. Toutefois, le désintérêt relatif de ces musiciens à produire de la recherche académique est contrebalancé par leur intérêt manifeste à participer en tant qu’artistes à de tels projets de recherche-création (ce qui est le cas, par exemple, de plusieurs de nos collègues musiciens à l’université Laval). Dans ces circonstances, de façon à respecter la double expertise si indispensable au champ, l’approche préférable implique le plus souvent que des créateurs et des chercheurs combinent leur expertise dans un même projet, dans un esprit de collaboration.

    Stévance et Lacasse, 2015

    Dans la recherche-création, si ce mot composé est pour avoir un sens, on a un créateur comme agent premier de la théorisation, ou encore on a un chercheur qui s’ouvre au feu transformateur de la création. Dans les deux cas, la création est envisagée comme mode de connaissance – voire comme méthodologie, diront Laurier et Gosselin (2004). Et on ne se contentera pas de se théoriser soi-même, car si on ne sépare plus le langage de l’être, on ne se sépare pas non plus du monde dans lequel on vit. On voudra en venir à déplier la vision du monde qui est repliée autant dans nos œuvres que dans notre « œuvrer ». Il faut maintenant comparer l’approche proposée par Stévance et Lacasse avec ces propos de notre collègue Kateri Lemmens (2013) :

    [Et] s’il existait bien quelques lieux de rencontre où l’artiste (celui qui répond aux exigences de son art) se fait intellectuel (celui qui pense le monde en exposant idées et arguments) tout en demeurant artiste (celui qui dévoile les « échos de la vie5 » grâce à sa sensibilité)? Et si la pratique de l’essai littéraire était justement l’un de ces lieux privilégiés, saillants? Et si, comme l’écrit Yvon Rivard, citant Hermann Broch, certains romans mènent de l’esthétique vers l’éthique6 , n’existe-t-il pas une pensée essayistique qui reconduit la pensée vers la beauté et la beauté vers la pensée, tout à la fois? Et si la pratique d’un type d’essai, en littérature, se présentait, chez certains écrivains, comme une seule pièce à deux côtés, celle qu’on fait tournoyer d’une œuvre à l’autre; pile et face, comme une nécessité, comme une soudabilité, voire, parfois, une insécabilité de la beauté et de la pensée.

    La « recherche-création » intégrée, conduite par le créateur lui-même en continuité de tout ce qu’il est dans sa vie, est une proposition désordre, fluide et processuelle, sans coda ni conclusion définitive. C’est la recherche, ici, qui emprunte les termes de la création; on s’inquiéterait que ça soit le contraire, quand on sait combien la recherche est soumise à l’approbation et au contrôle des institutions6. L’autre, celle où les chercheurs évoluent dans un laboratoire construit autour de l’atelier, dans un système normatif bien établi, est beaucoup plus sécurisante. Certes, cette dernière comporte aussi une part de noblesse, dans la mesure où ces chercheurs s’effacent derrière la création de l’autre, se gardant de trop l’influencer… Mais on se demande pourquoi le terme « recherche création » (avec ou sans tiret) s’appliquerait à eux… Tout comme le terme « recherche-action » ne s’applique pas à la recherche sur l’action, mais bien plutôt à la recherche qui se veut elle-même une action sur la situation étudiée. Il serait logique qu’il en aille de même pour la recherche-création.

    Dans le même essai, Kateri Lemmens cite l’écrivaine britannique Zadie Smith confessant : « [Je] suis malade du roman bien fait avec son intrigue et ses personnages et ses paramètres. Je suis, moi aussi, attirée par la littérature en tant que [comme le dit David Shields] “forme de pensée, de conscience, de quête de sagesse” ».


    4.   La création de soi par soi

    Permettez-moi de commencer en rappelant une phrase du troisième texte : « Le travail artistique étant une consécration de l’être à sa surexistence, à la surexistence, la recherche-création (in vivo) est, logiquement, le prolongement de ce mouvement d’augmentation ». En effet, dans la recherche-création effectuée par le créateur lui-même, on a un effet de rétroaction sur soi, effet voulu ou indirect, qui continue logiquement les fonctions de la création :

    De même que le talent du peintre […] se modifie, sous l’influence même des œuvres qu’il produit, ainsi chacun de nos états, en même temps qu’il sort de nous, modifie notre personne, étant la forme nouvelle que nous venons de nous donner. On a donc raison de dire que ce que nous faisons dépend de ce que nous sommes ; mais il faut ajouter que nous sommes, dans une certaine mesure, ce que nous faisons, et que nous nous créons continuellement nous-mêmes. Cette création de soi par soi est d’autant plus complète, d’ailleurs, qu’on raisonne mieux sur ce qu’on fait.

    Bergson, 2013, 7

    Dans le présent texte, je veux regarder la mécanique, en quelque sorte, de ce mouvement réciproque entre l’augmentation de soi et le développement de notre pratique artistique. Par « augmentation de soi », je veux dire l’augmentation de la conscience, l’intensification du sentiment d’exister, ainsi que de cet autre sentiment, « d’intelligibilité », dont je vais parler maintenant, tout de suite après avoir ajouté que tout cela – conscience, sentiment d’exister, d’intelligibilité (ou de signifiance) – est concomitant et coextensif, ce ne sont là que différents aspects d’un même état d’être.

    L’intelligibilité de l’expérience

    John Dewey évoque un « sentiment d’intelligibilité et de clarté » produit en nous dans la rencontre avec l’art.

    L’œuvre d’art met en évidence et accentue cette qualité d’être un tout et d’appartenir au tout global de plus grande ampleur qui constitue l’univers dans lequel nous vivons. C’est ce qui explique, je crois, le sentiment d’intelligibilité et de clarté que nous inspire la présence d’un objet dont nous avons une expérience esthétiquement intense. […] Nous sommes pour ainsi dire introduits dans un monde au-delà du monde, et qui n’en est pas moins la réalité plus profonde du monde vécu de nos expériences ordinaires. Nous sommes transportés au-delà de nous-mêmes et c’est là que nous nous découvrons.

    Dewey, 2010, 323

    Ce que Dewey décrit ici, autant le sentiment d’intelligibilité et de clarté, que la façon qu’a l’œuvre d’art « d’être un tout global » appartenant au « tout global de plus grande ampleur » qu’est l’univers, que ce « monde au-delà du monde » qui n’est – de fait – que « la réalité plus profonde du monde vécu de nos expériences ordinaires »… tout cela constitue une expérience existentielle primordiale. Et c’est lorsque nous avons ce sentiment de faire partie d’un tout intelligible que, dit encore Dewey, « nous nous découvrons ».

    Bien sûr, la philosophie et la science ont elles aussi émergé dans le prolongement de cette quête d’intelligibilité et de clarté qui anime l’humanité depuis les tout débuts de ce qu’on peut appeler « culture ». Mais dans la production symbolique – cette grande catégorie d’activités diverses dont l’art fait partie –, il ne s’agit pas de produire la connaissance désincarnée et transmissible de la science, mais bien de produire certains effets sur nous-même. L’art génère des émotions, des affects, du sens, il fait naître des idées, accompagne la réflexion, mais la différence est majeure : le but de l’art n’est pas, comme en science, de rendre compte, expliquer et transmettre des contenus déterminés et stables, mais de générer ces contenus. Et de cela, il ressort une idée aussi simple que profonde : la rencontre avec l’art, l’expérience vécue dans l’art, nous transforme psychiquement. Elle nous transforme comme toute expérience nous transforme, mais les dimensions de sens que l’art met en œuvre sont particulières à lui, particulières au genre de monde qu’il invoque – fait venir à l’existence ou… instaure. C’est effectivement un monde particulier, à la fois abstrait et émotionnel, qu’on a souvent (et à raison) appelé l’invisible; et que dans le passage ci-haut, Dewey appelle « la réalité plus profonde ». Toutes nos activités nous transforment, chacune à sa manière, dans une direction particulière : que ce soit la religion, le sport, la science, la philosophie ou la psychanalyse, la vie en société… Et l’art lui aussi, dans ses dimensions propres, avec une puissance toute particulière.

    Recherche d’intelligibilité et développement de l’attention

    Nous n’avions pas besoin d’attendre la confirmation des IRM cérébraux pour savoir que l’art nous rend plus intelligents : “Years of neuroimaging have now given us a plausible or putative mechanism by which arts training could now influence cognition, including attention and IQ” (Mehta, 2009). Ce que les neurosciences découvrent par leurs moyens propres, un nombre incalculable d’artistes, de philosophes et d’éducateurs l’avaient compris depuis longtemps…

    La mécanique de cela est puissante : l’art centre l’attention et la dirige vers l’intérieur de nous – en augmentant notre attention à nous-même, il augmente notre conscience. Mihály Csíkszentmihályi explique ainsi ce mouvement : « Le soi dirige l’attention et l’attention détermine le soi. [La] conscience n’est pas un système linéaire, mais un système de causalité circulaire – l’attention façonne le soi et celui-ci façonne celle-là » (Csíkszentmihályi, 2004, 46). Dans ce contexte, le lien établi par les neurosciences entre l’art et l’attention – plus précisément entre la pratique de l’art et l’attention – est extrêmement éloquent. Il faut s’y arrêter, pour comprendre que si « l’art » au sens moderne du terme est une invention culturelle récente (quelques courts siècles, à l’échelle de l’Histoire), il appartient à une grande catégorie d’activités et de comportements dont la fonction est d’influer sur l’esprit (au sens de mind), de l’agrandir, de l’intensifier… En regardant autour de nous avec un certain degré d’attention, que ce soit la nature ou l’environnement humain, on en vient à se regarder regarder, le sujet s’englobe lui-même dans son champ de vision, puis il se représente ce regard qui regarde, et ainsi de suite en posant des cercles concentriques de réflexivité toujours plus grands autour des réalités qu’on a saisies. On trouve ici le schéma par lequel se « crée la conscience », d’après le philosophe et maître zen Albert Low (2000), c’est-à-dire un mouvement d’intensification qui se produit en ajoutant, comme autant de cercles concentriques, des couches de réflexivité, ou d’attention, des couches de « présence à » : présence, présence à la présence, présence à la présence à soi, etc., et des couches de conscience : « conscience de », « conscience de soi », « conscience de la conscience de soi », etc. Une telle intensification entraîne une augmentation du sentiment de signifiance et concentre (littéralement) encore plus l’attention : l’énergie psychique est augmentée, la conscience est plus aiguë et c’est l’ensemble de l’être qui se vit d’une façon intensifiée.

    En termes simples, l’art est une expérience – de nature à la fois matérielle et intérieure, « inséparablement opératif et méditatif » (Bonardel, 1993, 23) – et d’une expérience, on ne sort jamais complètement indemme. À moins que comme le scientifique, on se soit couvert d’une combinaison étanche et stérile pour éviter autant d’être contaminé par le déroulement de l’expérience que de la contaminer. Dans l’art évidemment, nous souhaitons cette contamination, ou pour le dire de façon moins prosaïque, cette atteinte à l’intime : on a intentionnellement mis en place les paramètres de cette expérience de façon à ce qu’elle produise cet effet au plus haut point possible.. Et à moins d’être radicalement positiviste, c’est-à-dire convaincu que l’intériorité de l’être n’est qu’un épiphénomène ontologiquement négligeable, nous sentons bien que cette transformation opérée par l’expérience artistique est une augmentation. Et personnellement, je pense que cette augmentation pourrait bien être la fonction anthropologique de l’art.

    Du pouvoir instauratif de la réflexion sur l’expérience

    Or ce schéma d’activation qui procède comme les cercles concentriques à la surface de l’eau ne s’arrête pas à la simple prise de conscience du processus ; il continue de façon fluide dans davantage de cercles réflexifs. De l’expérience à la réflexion sur l’expérience, il y a continuité. On peut évidemment choisir de maintenir notre création dans une certaine innocence, histoire de lui conserver sa spontanéité et son irrationnalité. Nous faisons tous ça dans des mesures différentes, car il y a effectivement une part du processus créateur – sa poïétique – qui est irréductible, intuitive, et devant laquelle le raisonnement est contreproductif. Il y a une part d’ombre qui peut difficilement être élucidée ou théorisée. Comme l’écrit T. S. Eliot dans The Hollow Men (1925) :

    Between the conception
    And the creation
    Between the emotion
    And the response
    Falls the Shadow

    Mais au-delà de cette zone obscure, l’art s’exerce dans une attitude ordonnée combinant attention et intention – et à ce niveau, une augmentation délibérée de notre niveau de conscience est nécessaire à la performance des actes éclairés, à la fois libres et organisés, que l’art exige. C’est dans ces niveaux supérieurs de maîtrise poïétique que l’artiste, devenu réflexif, voit son activité créatrice générer ces cercles additionnels de conscience réflexive. Ainsi, on ne doit pas se surprendre que les professeurs d’art – les Laurier, Gosselin, Le Coguiec, Bruno, Villeneuve et autres – aient amené leurs étudiants vers la recherche-création de type autoréflexive. En effet, c’est dans la logique d’un mouvement créateur que les études avancées en art en sont arrivées à exiger cette réflexion, cette conscientisation de sa pratique qu’est la recherche-création de type réflexif. Ce type de recherche-création, qu’on dira « en première personne » (Vermersch, 2010), est tout à fait particulier dans l’univers scientifique, et c’est précisément celle-là que je regarde pour dessiner les contours de son effet existentiel instauratif. Car l’effet existentiel est incontournable : qu’on le mette à l’avant-plan de nos objectifs de recherche ou qu’il soit à l’arrière-plan comme un effet second (mais pas si secondaire que ça), quelque chose va forcément se produire en nous alors que nous cherchons dans l’acte même d’écriture à mettre en lumière les axes et les niveaux de sens qui structurent notre pratique créatrice. Nous ne pouvons qu’en être transformés, de la même manière que nous sommes transformés dans la création elle-même.

    Les mots sont quelque chose en train de se produire.

    Low, 2000, 287

    La réflexivité comme mouvement instauratif

    À partir d’ici, mon raisonnement se continue de lui-même : si l’art et les activités du même genre permettent de centrer l’attention et d’augmenter l’énergie psychique, alors la réflexion sur l’art et sur les activités du même genre procède du même mouvement et le prolonge. Et si elle ne vient pas toujours d’elle-même, la réflexivité vient logiquement. Dans un texte de 1938 intitulé Expérience et éducation, John Dewey affirme l’idée centrale qui, selon moi, ancre le concept même de pratique réflexive : la connaissance (on pourrait dire aussi l’augmentation) ne vient pas de l’expérience elle-même, mais de notre réflexion sur cette expérience. Une expérience qui n’est pas examinée n’a qu’un pouvoir limité de transformation comparé au potentiel de cette expérience de nous transformer lorsque nous prenons le temps d’y réfléchir.

    Une activité qui ne serait pas momentanément suspendue pour permettre l’examen de ses conséquences peut être un instant occasion de joie, mais, intellectuellement, elle ne conduit à rien. Elle ne fournit aucune information sur les situations où l’action peut se produire et n’achemine ni à l’élucidation ni à l’expansion des idées.

    Dewey, 2011, 513

    « Cela », dit encore Dewey, « suppose qu’on garde la trace des idées, des activités et des conséquences observées ». Ensuite, il faut encore de la réflexion : « Pour conserver ces traces il faut que la réflexion soit capable de réviser et de totaliser, – opérations grâce auxquelles on discerne et enregistre les traits significatifs de l’expérience dont on est l’acteur » (514).

    Dans le domaine des expériences artistiques, ce genre de réflexion n’est nulle part plus délibérée et accomplie que dans la recherche-création en première personne, in vivo. L’artiste qui étudie sa propre pratique travaille ainsi sur sa propre conscience. En effet, dans les dimensions de l’expérience, les mots « connaissance » et « conscience » sont synonymes : « Depuis ses débuts les plus humbles, la conscience est connaissance, la connaissance conscience, pas moins reliées l’une à l’autre que ne l’étaient pour Keats la vérité et la beauté » (Damasio, 1999, 35). C’est cette inextricable synergie – de fait, cette synonymie – qui fait que la réflexion sur nos actions augmente non seulement le pouvoir et l’efficience de ces actions, mais aussi le sentiment d’être de l’artiste qui les accomplit : ce sentiment d’être soi, d’être là, d’être présent, d’être… quoi !

    La résidence achève

    Je n’ai pas tout à fait fini ma résidence. Il me reste à regarder le fait que ce genre de recherche-création, si elle ne laisse pas l’artiste inchangé, ne laisse pas non plus l’œuvre inchangée. Je ferais aussi quelques remarques sur le fait que la recherche-création n’est peut-être pas condamnée à rester confinée à l’université. Elle peut aussi intéresser les récepteurs.


    5.  La recherche-création a-t-elle un avenir hors de l’université?

    Par ‘méta-art’, je désigne l’action de rendre explicites les raisonnements, les opérations et les présuppositions liées à l’art que l’on fait, de quelque genre que ce soit.7

    Piper, 1996, 17

    La prépondérance du contenu sur la forme

    Les développements de l’art occidental entre le 16e siècle (environ) et les années 1960 montrent une évolution qui a d’abord vu s’établir la notion d’art telle que nous la connaissons aujourd’hui, englobant tous les arts dans un même concept de l’Art, puis les préoccupations de l’artiste passer d’essentiellement esthétiques à philosophiques. Selon Arthur Danto (1989 : 107), cette progression confirme la théorie de l’histoire d’Hegel8, qui avait prédit une prépondérance toujours croissante du contenu sur la forme. Dans son Esthétique, en effet, Hegel développait un curieux système à trois phases qui aurait présidé à l’évolution de l’art : la première, archaïque (Hegel dit « symbolique »), où la forme excède le contenu, la seconde, classique, où la forme et le contenu sont en équilibre et la troisième, romantique, où le contenu excède la forme9. Dans cette vision le contenu, au sens général, est évidemment l’esprit humain et cette évolution vers une prépondérance du contenu est un mouvement vers une toujours plus grande intériorisation et subjectivité. Hegel donne en exemple un passage de ces arts plus matériels, et donc extériorisés, que sont l’architecture et la sculpture vers ces arts plus immatériels que sont (dans l’ordre) la peinture, la musique et la poésie. De la poésie, plus immatérielle que tout, Hegel dit notamment :

    Par là, se détruit la fusion du contenu et de la forme à un degré qui commence à ne plus répondre à l’idée originelle de l’art. De sorte que maintenant la poésie court le danger de se perdre elle-même en passant de la région sensible dans celle de la pensée purement spirituelle.

    Cité par Pierre, 2011, 43

    Bien sûr, les tentatives hégéliennes de systématiser la marche désordonnée de l’humanité apparaissent quelque peu dérisoires à nos esprits postdéconstructionnistes, d’autant plus que l’architecture et la poésie ont toujours coexisté : nous ne sommes pas passés de l’une à l’autre. Mais tout alambiqué que puisse nous sembler ce système en trois phases (qui, incidemment, se « résout » dans la disparition de l’art), l’idée d’une évolution des contenus de l’art de l’idéal vers une vision toujours plus intérieure et subjective me semble dire quelque chose sur la situation d’aujourd’hui. De même la soumission de la forme aux impératifs du contenu et la dématérialisation de l’œuvre au profit du concept, qui sont des réalités contemporaines.

    Mais après la phase conceptuelle exploratoire qui va de Duchamp à Kosuth (disons) et qui a pu laisser croire qu’il ne serait plus pertinent, et contrairement tant à la prédiction de Hegel qu’au souhait de Platon, l’art n’est pas disparu, il ne s’est pas fondu dans la philosophie. Il a plutôt repris de plus belle, avec cette particularité que le contenu est devenu de plus en plus prédominant. Et par contenu, j’entends toute la dimension de l’esprit de l’œuvre : son concept, son intentionnalité, ses fondements discursifs, voire dans bien des cas, sa thèse. Ce qui se pose alors comme défi à l’artiste, c’est de rendre compte de cette dimension – ou du moins, de ses aspects les plus intéressants – quand l’œuvre elle-même n’est pas explicite à cet égard. On y va souvent au plus facile : ajouter un discours paratextuel, l’énoncer dans la critique, l’évoquer en entrevue… autant de stratégies imparfaites mais nécessaires pour les œuvres contemporaines.

    L’idéal moderniste de l’art exigeait que les œuvres soient autonomes, décontextualisables. On disait qu’une œuvre devait parler par elle-même, qu’elle ne devait pas avoir besoin d’explications. L’œuvre devait pouvoir se détacher de la pensée de l’artiste et sortir de son atelier sans qu’elle en soit altérée significativement. Aujourd’hui, au contraire, les gens aiment comprendre et accueillent les œuvres « accompagnées » sans sourciller. Si on est parfois impatient avec les textes d’accompagnement dans les musées, ce n’est pas par refus de réfléchir, mais plutôt parce que le texte en question n’est pas le meilleur véhicule pour la pensée de l’œuvre, ou encore que son propos ne porte pas sur ce qui nous questionne vraiment dans l’œuvre. Quoi qu’il en soit, on voit que la dimension esthétique ne suffit plus, la dimension épistémologique est aussi très importante. Je me demande d’ailleurs si la place prépondérante qu’on a accordée au concept d’esthétique dans les théories et les philosophies de l’art n’était pas une simple illusion. Je veux dire, l’esthétique a-t-elle jamais été la raison d’être de l’art? Je n’en suis pas sûre. Si je retourne dans l’histoire ou que je voyage dans les cultures du monde, je vois plutôt une fonction humaniste, existentielle. La contemplation esthétique – c’est-à-dire le plaisir sensoriel – fait sûrement partie de l’expérience que nous avons dans l’appréciation de l’art, mais elle ne m’apparaît pas centrale. Elle est plutôt inséparable d’une expérience d’ordre épistémique, humaniste, existentiel et surtout, surtout, relationnel.

    Tant qu’on envisageait l’art principalement du point de vue esthétique, le contenu pouvait être conçu comme accessoire et relatif ; et effectivement, la forme semblait primer dans les expériences abstraites ou de musique pure. On disait alors que le contenu d’une œuvre comme Le marteau sans maître (1954) de Pierre Boulez ou Lavender Mist (1950) de Jackson Pollock était la musique elle-même dans le premier cas et la peinture elle-même dans le second. Je vois cela comme une phase. Car si toutes les œuvres de ce genre, qui ont ensemble parachevé la phase moderniste, ont révélé une sorte d’état absolu de l’art, rien ne s’est arrêté là. La fonction épistémique de l’art ne s’est jamais démentie et les expériences en ce sens se sont multipliées – jusqu’à ce qu’aujourd’hui, on en soit venu à considérer toutes les œuvres sous leurs angles conceptuels, contextuels (Ardenne, 2004) et relationnels (Bourriaud, 1998).

    Le méta-art

    En 1973, en pleine période conceptuelle donc, l’artiste américaine Adrian Piper publiait un article dans la revue Artforum, l’un des médias d’art les plus influents de l’époque (toujours publié aujourd’hui). Piper, cette même artiste qui a remporté en 2015 un Lion d’or à la Biennale de Venise, était alors âgée de 25 ans. Intitulé In Support of Meta-Art, son article appelait les artistes à révéler leur pensée et leurs contextes de création à l’intérieur, en filigrane ou en parallèle de leurs œuvres : ce qu’elle voulait appeler « méta-art ». Elle pensait que les conditions sociales, politiques, culturelles, mais aussi psychologiques et philosophiques dans lesquelles les œuvres sont créées sont importantes dans leur interprétation. Préfigurant les grands axes de la Cultural Theory qui balaierait tout le monde universitaire dans les années 1980 et 1990, elle refusait à l’art ses prétentions à l’universalité et au détachement idéologique. Son article ne générera pas le mouvement espéré d’écriture par les artistes, mais l’article lui-même reste symptomatique d’un courant de réflexivité qui a traversé l’art du 20e siècle et dont procède aussi la recherche-création. D’une certaine façon, la prémisse est la même, à savoir que les intentions et les contextes de création font partie intégrante de l’œuvre et qu’un récepteur qui veut comprendre l’œuvre va vouloir s’y intéresser. La réflexivité est l’une des grandes caractéristiques du temps présent – cette espèce de post-postmodernisme dont on cherche encore le nom – et celle-ci se joue dans les œuvres d’art, lesquelles ne sont plus définies comme des objets esthétiques, mais comme des objets à comprendre et à méditer.

    Ainsi il y a quelque chose d’autre qui se joue dans la recherche-création que la simple production théorique de type universitaire. La thèse classique n’est qu’un début. Si l’on est d’accord que les aspects conceptuels, intellectuels, épistémiques ont pris de l’importance dans les œuvres contemporaines (et comment le nier?), alors on ne peut voir ceux-ci que comme partie intégrante de la création et leur explicitation comme partie intégrante du défi créateur. Puisqu’on est toujours dans l’œuvre elle-même, alors cette dimension « méta » de l’œuvre est une nouvelle habileté à maîtriser et un nouvel axe d’exploration dans la création. C’est pour cette raison que j’insiste sur une recherche-création faite en première personne, par l’artiste, que je différencie des recherches sur l’art, plus classiques, plus fidèles aux injonctions scientifiques, conduites par des spécialistes de l’art10. On a déjà les signes d’une création réflexive (car c’est de cela qu’il s’agit dans la recherche-création en première personne) dans la production contemporaine et dans les attentes du public qu’on lui donne accès à cette réflexion.

    Il n’est pas question de demander à l’artiste d’éclaircir les dimensions esthétiques de ses œuvres ou de produire un nuage herméneutique autour d’elles, mais plutôt de déployer les dimensions de compréhension et de sens dont l’œuvre est le médiateur. La question méthodologique prend ici une intensité toute particulière : en effet, sous quelles formes réaliser cela? Comment bien le faire? Que cette question se pose dans les études supérieures en art, que l’exploration des discours et des sens de l’œuvre fasse partie de l’éducation de l’artiste, cela n’est finalement ni surprenant, ni anodin.

    La contribution humaniste de l’art

    Adrian Piper voyait le témoignage de l’artiste sur son œuvre comme une contribution importante dont la société a besoin. Il s’agissait là, pour elle, d’un témoignage unique sur l’expérience artistique, d’une part, et sur la société au sein de laquelle la pratique de l’artiste est inscrite, d’autre part. Elle en faisait une question politique, mais on peut aller beaucoup plus loin, pour dire que c’est un témoignage unique sur la nature humaine elle-même : la création et l’imaginaire sont essentiels, en effet, à l’émergence même de l’esprit humain et tout ce qui s’y rapporte nous concerne profondément. Au-delà de l’œuvre à proprement parler, comme en orbite dans ses hautes sphères herméneutiques, se joue une vision de l’humain, de son intériorité, de sa relationalité, dont nous avons besoin, individuellement et collectivement, pour nous situer, pour nous développer. Pour instaurer (c’était là tout mon propos dans la présente série d’articles) les signifiances par lesquelles nous nous reconnaissons et nous nous approfondissons existentiellement. Les discussions sur l’art – et en particulier ce que l’artiste écrira de son expérience créatrice – sont d’un grand intérêt existentiel et humaniste et le public ne s’y trompe pas.

    C’est ici que se fait le véritable lien entre l’art et la philosophie, selon moi. Non pas un art qui (comme le pensait Hegel) se consume dans le feu philosophique, ni un art qui va (comme l’a pensé Kosuth) incapaciter la philosophie, mais un art en tant que philosophie. C’est la logique du temps présent dans le monde de l’art, c’est aussi la logique derrière les travaux de recherche-création effectués par les artistes universitaires. Le modèle actuel de recherche-création, qui s’actualise dans les thèses et les articles universitaires, est un précurseur. Je ne dis pas que ces thèses sont susceptibles d’intéresser un large public. Pas encore. Mais elles explorent et expérimentent quelque chose qui a de l’avenir.

    La dimension instaurative

    L’œuvre contemporaine n’est pas un texte, c’est un lieu d’intelligence – de cette intelligence sensible et spirituelle (au sens large) qui appartient à l’expérience. Je crois que les humains font de l’art pour se donner des expériences qui transcendent la sphère limitée de la réalité ordinaire. Et ne nous y trompons pas, c’est parce que nous sommes capables de cette transcendance que nous avons pu évoluer : transcender l’immédiat et le visible, pour aller derrière, au-delà, autant dans les espaces que les temps de l’imaginaire. La mise en œuvre de l’imaginaire (imaginer l’autre, imaginer le futur, imaginer le possible et l’impossible, imaginer le sens…) est la fonction millénaire des arts et des littératures, personnellement je n’en vois pas d’autres. C’est ce que j’ai appelé la fonction instauratrice. Les œuvres d’art ouvrent ces dimensions expérientielles et la recherche-création nous permet de les penser et d’en parler entre nous.

    Contrairement à la recherche sur l’art qui observe à distance l’œuvre et la création, cette recherche-création en première personne dont j’ai parlé s’inscrit dans la continuité de l’œuvre sur laquelle elle porte : elle a la même fonction et le même pouvoir instaurateur qu’elle – avec en plus le pouvoir de la réflexion. Elle pourrait donc avoir la même audace, la même inventivité… Être, avec la rigueur et la finesse qu’on attendra d’elle, une forme littéraire à part entière, pourquoi pas?


    Bibliographie

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    Version pdf : La dynamique instaurative dans la recherche création

    1. “A painting, (Rothko) had said, ’is not about an experience, it is an experience’.” (Sheldon, 1997, 341). ↩︎
    2. « Stop thinking about art works as objects, and start thinking about them as triggers for experiences. (Roy Ascott’s phrase.) That solves a lot of problems: we don’t have to argue whether photographs are art, or whether performances are art, or whether Carl Andre’s bricks or Andrew Serranos’s piss or Little Richard’s ‘Long Tall Sally’ are art, because we say, ‘Art is something that happens, a process, not a quality, and all sorts of things can make it happen.’ … [W]hat makes a work of art ‘good’ for you is not something that is already ‘inside’ it, but something that happens inside you — so the value of the work lies in the degree to which it can help you have the kind of experience that you call art. » ↩︎
    3. Et bien que Whitehead protestait contre cette bifurcation, celle-ci apparaît désormais comme constitutive de la nature et du rapport entre la nature et l’esprit – une erreur que nous ne sommes pas près de corriger, malgré les travaux de nombreux penseurs, de Whitehead à Bateson à David Bohm. Mais cela n’est pas notre problème ici. ↩︎
    4. J’aime bien l’essai, tout en simplicité, de Nancy Huston, L’espèce fabulatrice. ↩︎
    5. “The role of the arts is to explore the inner space of man; to find out how much and how intensely he can vibrate, through sound, through what he hears, whichever it is. They are a means by which to expand his inner universe. » ↩︎
    6. C’est d’ailleurs ce qui semble vouloir arriver dans le projet de Stévance et Lacasse, lorsqu’on lit (dans l’extrait déjà cité) que la réalisation artistique « se conformera à l’ensemble des critères caractéristiques d’une création »… On se demande où cela peut mener. ↩︎
    7. By ‘meta-art’ I mean the activity of making explicit the thought processes, procedures, and presuppositions of making whatever kind of art we make. ↩︎
    8. « Ainsi, l’évolution de l’art confirme virtuellement la théorie hégélienne de l’histoire, selon laquelle l’Esprit est destiné à devenir conscient de lui-même » (Danto, 1989, 107). ↩︎
    9. Voir l’excellente présentation de ces idées par Schallum Pierre (2011). ↩︎
    10. On dira alors « recherche en troisième personne ». Cette recherche sur l’art, que j’ai qualifiée d’in vitro dans un texte précédent, n’est pas visée par les considérations que je développe dans cette série de textes. ↩︎
  • L’artiste et sa recherche

    L’artiste et sa recherche

    Affiche du colloque "L'atelier intérieur"

    Allocution au colloque « L’atelier intérieur » – Université du Québec à Rimouski, campus de Lévis, 28 février 2016

    Introduction

    Ce texte a été présenté au colloque des finissantes du cours Recherche et création, dans le cadre du programme court de 2e cycle en étude de la pratique artistique. Ce colloque étudiant fait toute la place à la présentation, par les artistes du programme, de leur recherche. À contre-courant des habitudes dans le monde de l’art, les œuvres ne sont là, cette fois, qu’en appui aux propos réflexifs. C’est que ce colloque fait le pari que la recherche et la réflexion des artistes sur leur pratique est aussi intéressante que les œuvres isolées – voire même plus intéressante, du moins lorsqu’elle est présentée de façon authentique et généreuse dans le dévoilement. En fait, la présentation d’une recherche par l’art et d’une réflexion d’atelier peut devenir une œuvre en soi, ayant demandé autant de génie et d’invention qu’une œuvre matérielle ordinaire. Lorsqu’on connaît les artistes, on sait que les histoires qui sortent de leur atelier, leurs intuitions et leurs quêtes ont une immense valeur existentielle et nous rejoignent à une place différente de la contemplation des œuvres.

    Cette année-là, une dizaine d’étudiantes présentaient leur recherche devant une bonne soixantaine de participants, sur deux journées. Après avoir remercié les organisatrices de m’avoir invitée, j’ai souligné l’intérêt des présentations, qui atteignaient un niveau de parole généreux – bien loin de la simple « présentation d’artiste » qu’on connaît d’habitude. J’ai souligné qu’on entendait « un niveau de réflexion qui nous fait réfléchir à notre tour, un niveau de franchise et d’intimité que personnellement, je trouve très touchant ». C’est avec émotion que je rencontrais la synthèse, la condensation, de ces quêtes que j’avais eu le privilège d’accompagner à certains moments de leur émergence et de leur mûrissement dans les semestres précédents.

    L’artiste et sa recherche

    Les écrits d’artistes

    Lorsque je parle de ce programme en « étude de la pratique artistique » à l’extérieur, je me heurte souvent à un certain scepticisme… L’idée de « réfléchir sur sa pratique artistique » semble étrange, voire répréhensible, à certaines personnes. Les gens n’imaginent pas toute la part de création qu’il y a dans la pensée artistique… Et puis on a tellement idéalisé la dimension non-verbale de la création, son aspect ineffable et indicible, que c’en est devenu une sorte de mythe – du style « l’art, si on en fait, on ne peut pas en parler – et si on en parle, c’est parce qu’on n’en fait pas »… L’œuvre doit être autonome, elle doit « parler pour elle-même », dit-on, avec un soupçon de reproche si l’artiste ressent le besoin de nous la présenter ou de nous en expliquer quelques aspects. Avec pour conséquence que les philosophes n’hésitent jamais à écrire sur l’art, alors que les artistes se sentent souvent moins légitimes de le faire. Mais que la réflexion puisse nuire à la création, c’est bien vite dit. Il est vrai qu’il y a quelque chose de spontané dans la création et que parfois, il faut simplement se lancer dans l’acte créateur sans réfléchir, mettre les peurs et les jugements de côté, tenter le coup – quitte à voir après. Mais voilà, s’il y a des parties spontanées et des parties indicibles dans la création, la réflexion est toujours présente dans le long temps de l’atelier et la continuité de toute une vie d’artiste. La démarche ne s’improvise pas, elle se désire, se réfléchit, elle s’examine, elle se dit.

    Ce que les gens qui ont de tels préjugés ignorent souvent, c’est que les artistes, de fait, ont toujours beaucoup écrit. Oh, les vrais « livres », les monographies comme telles, sur des sujets en particulier, sont assez rares. On trouve plus souvent des collections de textes, qui ont été mis en recueil. On trouve aussi des journaux personnels, de notes d’atelier. Et pendant la période moderne surtout, un certain nombre de « manifestes ». Plus souvent encore, ce sont des entrevues – c’est-à-dire des dialogues. Ou des correspondances, qui sont aussi des échanges dialogiques. La réflexion, ça vient plus facilement avec un interlocuteur, ou mieux, avec des interlocuteurs, car l’art évolue dans les échanges et les brassements culturels.

    Certainement, la difficulté de l’indicible est bien réelle : il y a effectivement de grandes parties inexprimables, intraduisibles, dans la création – de grands pans qu’on peut difficilement théoriser. Plusieurs artistes l’ont mentionné. Mais on voit aussi que la réflexion, et même la réflexion systématique, est partie intégrante d’une vie de création – autant que les moments de sauts dans le vide, que les flashs de création pure. Dans l’atelier, en plus des moments de réalisation ou de matérialisation comme telle, il y a des phases d’introspection, des interrogations, des idées à expérimenter et à approfondir, des expériences à théoriser, des conclusions à tirer… des trucs à lire, des notes à prendre. Réfléchir sur sa pratique, c’est tout cela – et c’est une dimension importante de la vie de l’artiste.

    Processus, œuvre, processus orienté

    Pour revenir à quand il m’arrive de parler de ce programme à l’extérieur, les gens ont aussi l’air de comprendre que si nous ne centrons pas l’enseignement sur la production des œuvres, c’est que nous privilégions le processus, les opposant ainsi l’un à l’autre, comme si on disait que le résultat importerait peu finalement, que c’est le processus qui compte. Vous savez, le dicton qui dit que c’est le voyage qui importe, et non la destination.

    Ça m’agace, cette opposition. Je ne sens pas que nous mettons l’œuvre de côté ou que nous en diminuons l’importance. Au contraire… Un processus sans œuvre, ça n’existe pas en art – ça serait du loisir. L’œuvre est toujours là, dans le processus, même si parfois nous ne réussirons pas à l’atteindre, à la faire aboutir. L’œuvre c’est le point de fuite du travail, c’est l’attracteur, ce vers quoi tout le processus converge. Elle est aussi inséparable du processus que la pointe de l’épée est inséparable de la lame! Si je n’étais pas portée par une inspiration – même diffuse – de quelque chose à accomplir, si je n’étais pas poussée par un désir d’œuvre, est-ce que j’œuvrerais? Est-ce que je mettrais en place tous les outils et les matières d’une œuvre si je n’étais pas tournée dans la direction de son existence? Est-ce que j’y travaillerais sans que quelque part à l’intérieur de moi, il n’y ait une partie de mon être qui est là, tendue, à tenter de l’apercevoir?

    Le processus créateur est un processus orienté (comme tous les processus, en fait, parce que par définition un processus, c’est « quelque chose en train de se faire »). C’est comme une quête : on peut dire que c’est la quête qui est importante, et ça serait vrai… Mais une quête, pour en être une, est forcément orientée vers un but, vers quelque chose qu’on cherche. Sinon ça ne serait pas une quête, mais une simple promenade. Dans la création, c’est la même chose : on ne peut pas imaginer un processus créateur qui ne soit pas tendu vers une œuvre à venir. Cette œuvre qu’on entrevoit est le point d’attraction de tous les mouvements, les actes et les matières qui se travaillent dans l’atelier. En plus, c’est d’elle que vient l’énergie.

    Et puis entre nous, c’est comme ça parce que la vie humaine elle-même est orientée. Mais j’y reviendrai.

    Former des artistes

    C’est pour cette raison que l’enseignement est axé sur le processus et sur l’artiste, c’est-à-dire sur ce qui se passe dans l’atelier. Car on ne peut pas enseigner un mystère qui n’est pas encore accompli. On pourra toujours dire, a posteriori, si une œuvre est de qualité ou non, on pourra toujours en décortiquer les attributs, en comprendre le pouvoir – tout ça –, mais on ne peut rien dire de l’œuvre en amont. Je veux dire, il est impossible (comme professeur ou comme créateur) de savoir quelle idée, quelle vision a le plus de chances d’aboutir sur une œuvre forte. Il faut la faire – et tant qu’elle ne sera pas terminée, on ne peut rien savoir de sa puissance ou de sa beauté.

    La seule chose sur laquelle nous ayons une prise, donc, c’est sur le faire – et sur la personne qui œuvre. Souvent, on reproche à l’enseignement traditionnel des arts d’être centré sur le produit plutôt que sur le processus, mais bien au contraire, ce qu’on enseigne, c’est le faire. Le problème, selon moi, c’est lorsqu’on ne va pas assez loin dans les dimensions du faire : lorsqu’on enseigne l’art comme on enseigne le génie ou la médecine; comme un savoir-faire. Lorsqu’on enseigne la théorie des couleurs, l’harmonie, l’analyse musicale, la sémiologie du langage pictural, etc., mais qu’on s’occupe peu de la personne singulière, unique, qui va les mettre, ces outils, au service de sa quête artistique personnelle.

    Je ne dis pas qu’il ne faut pas enseigner ces matières plus techniques. Si on veut faire de la musique, il est utile de savoir lire les partitions, de connaître les règles de l’harmonie – où elles commencent, où elles s’arrêtent. On peut difficilement apprendre l’aquarelle tout seul : il est utile de prendre des cours ou de suivre des tutoriels. Même chose pour l’histoire de l’art – c’est essentiel d’en avoir des notions. Et en plus, ce sont des sujets qui s’enseignent bien.

    Mais voilà, cela ne suffit pas pour former des artistes. Et ici, il faut prendre « former des artistes » au sens propre. C’est-à-dire prendre acte de la solidarité existentielle qui existe entre l’artiste et son œuvre : chaque fois que j’avance dans l’inconstruit, le pas-encore-construit, de l’œuvre, j’avance aussi dans des inconstruits de moi-même. Je me fais en faisant. Il n’y a pas que l’œuvre, qui nait dans l’atelier. Toutes les œuvres qu’une artiste produit forment ensemble un plus grand processus, une autre quête « orientée » vers une autre œuvre, qui est cette fois l’accomplissement de l’être de l’artiste, l’actualisation de l’artiste elle-même.

    Se former comme artiste, ce n’est donc pas seulement la technique, c’est aussi se rendre capable de l’œuvre, se rendre capable de la vision qu’on porte : apprendre – entre autres – à oser chercher, à oser les phases de l’œuvre, oser les risques que l’œuvre va nous demander, apprendre à oser déplaire, oser échouer, oser croire – parfois – à une œuvre qui ne ressemble à rien de ce qu’on connait et dont on ne peut savoir comment elle sera reçue. Une œuvre qui bien souvent nous surprend et même nous fait peur. Il y a dans cela l’exigence d’une certaine force de caractère, particulière à l’artiste.

    Ce parcours de l’artiste qui doit se construire lui-même pour pouvoir mener son œuvre à l’existence, c’est là une histoire rarement racontée, mais très inspirante. C’est une histoire qui raconte l’actualisation de l’humain. Quand je réfléchissais à ce que j’allais dire aujourd’hui, je lisais le programme. C’est ça qui m’a mise sur cette piste, parce que cette autre œuvre, cette « méta œuvre » pourrait-on dire, où l’artiste se fait lui-même dans les opérations de l’atelier, ça ressortait de l’ensemble de vos textes. Et j’ai repensé à cette phrase du sculpteur et performeur allemand Joseph Beuys, qui résume tant en si peu de mots : « L’homme est l’œuvre de l’art », dit-il. Et par « homme », il voulait dire l’humain, l’anthropos, l’humain réalisé.

    C’est très frappant, cette idée (« l’homme est l’œuvre de l’art »), et elle revient constamment dans les écrits d’artistes, exprimée de toutes sortes de façons.

    « L’atelier intérieur », comme on l’a appelé dans ce colloque, c’est le lieu alchimique où cette double création se produit : création de soi et de l’œuvre, création de soi par l’œuvre et création de l’œuvre à partir de soi. Je cite cet extrait du programme : « Lieu de tous les possibles en création, [l’atelier intérieur] apparaît comme un terrain de travail sur soi où la matière se métamorphose par le geste, le coeur et l’esprit agissant. »1

    Œuvrer

    « Le geste, le cœur et l’esprit agissant ». Voilà qui est important : l’ « agissant ». Comme une œuvre d’art ne peut pas être réalisée en pensée seulement, l’être humain non plus. Il faut faire, il faut œuvrer – se « mettre à l’œuvre », se « mettre soi-même en œuvre ». La pensée, la connaissance, la signifiance ne sont pas immatériels. Et lorsqu’on fait, lorsqu’on œuvre, lorsqu’on travaille, le temps qu’on y passe, l’engagement, la ferveur, les efforts qu’on y met nous changent aussi, et changent notre relation même au monde. Laissez-moi vous lire un petit passage dans L’attente de Dieu, de Simone Weil. Elle écrit :

    Si on cherche avec une véritable attention la solution d’un problème de géométrie, et si, au bout d’une heure, on n’est pas plus avancé qu’en commençant, on a néanmoins avancé, durant chaque minute de cette heure, dans une autre dimension plus mystérieuse. Sans qu’on le sente, sans qu’on le sache, cet effort en apparence stérile et sans fruit a mis plus de lumière dans l’âme. Le fruit se retrouvera un jour, plus tard, […] dans un domaine quelconque de l’intelligence, peut-être tout à fait étranger à la mathématique. Peut-être un jour celui qui a donné cet effort inefficace [du problème de géométrie] sera-t-il capable de saisir plus directement, à cause de cet effort, la beauté d’un vers de Racine.2

    On comprend ici qu’il n’y a pas que l’art qui est instauratif dans ce sens-là – le simple fait de mettre de l’effort, de l’application, à quelque chose a cet effet sur notre esprit. La pratique ou la jouissance des arts n’est donc pas le seul domaine où l’on peut vivre ainsi, de façon augmentée, mais plus que tout autre domaine, l’art revendique le fait qu’il implique tout de nous : la conscience, l’intention, la pratique systématique, l’intelligence, l’intuition, la sensibilité, la création, l’imagination, la concentration, toutes nos facultés psychiques en somme, qu’il met en œuvre dans le temps, l’espace, la matière. Et cela se fait aussi à travers une mobilisation générale du corps et de ses facultés, dans une série d’actes ou d’arrêts sinon toujours conscients, du moins toujours attentionnels. D’ailleurs, plusieurs philosophes – je pense à John Dewey, à Hans-Georg Gadamer, à Étienne Souriau – ont utilisé l’art comme exemple de la création de soi. L’éducateur américain Elliot W. Eisner a écrit ce livre au titre tellement évocateur pour expliquer pourquoi l’enseignement des arts dès l’enfance est absolument essentiel au développement de la personne : le livre s’intitule « Les arts et la création de l’esprit »3 et le premier chapitre « Le rôle des arts dans la transformation de la conscience ». Il y écrit :

    Le travail artistique ne vise pas seulement la création de performances et de produits; il sert à créer nos vies en élargissant notre conscience, donnant forme à nos dispositions, répondant à notre quête de sens, établissant notre rapport avec les autres et partageant une culture.4

    Quand on lit les écrits d’artistes ou d’éducateurs des arts, ou les philosophes qui ont pris l’art au sérieux, on trouve une théorie de la vie, de l’existence humaine, très différente de la vision de la science ou de la philosophie. On trouve une théorie où la vie est un processus orienté de création de soi et du monde, une vie où l’on est, à chaque instant, orienté vers le mystère de notre accomplissement.

    Il y a beaucoup à dire sur ce grand sujet, mais pour le moment, je m’en tiendrai à une question plus simple : Comment enseigner ça? Car au-delà des savoir-faire et des connaissances techniques, la formation des artistes devrait aussi impliquer une formation existentielle. Que faut-il mettre en place pour aider l’artiste à se rendre capable de l’œuvre qui l’appelle?

    J’ai plusieurs idées à ce sujet, et j’ai aussi une intuition, que j’ai mise en pratique dans différents contextes d’enseignement depuis une bonne vingtaine d’années : ce qui est le plus formateur, en matière de création et de formation de l’être, c’est le dialogue, l’échange, la co-formation. Une fois acquise une bonne maîtrise technique et une certaine culture artistique, une fois que l’artiste est dans une pratique, une fois qu’il y a une démarche qui est commencée, c’est entre nous, ensemble, que nous nous formons. C’est avec les autres, en leur compagnie, qu’on apprend le plus sur l’art. Car franchement, aucun professeur ne peut enseigner, tout seul comme ça, comment faire pour augmenter votre capacité à vibrer, à ressentir, à prendre les risques de la création, à chasser le spectre de l’abandon et du découragement, à connaître les conditions de la beauté et de l’évocation. On le fait en s’accompagnant les uns les autres. Comme professeur, je ne peux qu’aider à mettre en place les conditions de cet accompagnement.

    On ne fait pas qu’ « échanger » sur notre expérience dans ce programme court, on la vit ensemble, pendant une série de weekends sur deux ans. Au fil des rencontres, une expérience commune se génère et je ne connais rien, personnellement, de plus dynamisant et de plus existentiellement fondateur qu’un tel « vécu ensemble », avec des personnes qui croient en nous lorsque nous n’en sommes plus sûrs, qui nous rappellent ce qu’on a dit qu’on voulait faire, qui reconnaissent notre vision en voyant ce que nous avons fait.

    Au-delà du « comment créer » qui est au centre des études en arts – surtout au premier cycle –, il y a une autre dimension : celle du pourquoi créer et celle du quoi créer; c’est-à-dire les questions existentielles de l’art. Dans une vie d’artiste, ce sont ces questions qui posent problème, qui obsèdent, ce sont rarement des problèmes techniques – ou du moins, les problèmes techniques trouvent réponse à l’extérieur de soi. L’artiste qui ne se pose pas ces questions du pourquoi et du quoi n’est qu’un technicien. La « recherche » de l’artiste, dont je parle et dont vous témoignez dans ce colloque, concerne ces questions existentielles. Je crois qu’elles sont non seulement les plus importantes, mais aussi qu’elles méritent d’être partagées.

    1. C’est moi qui ajoute les italiques. ↩︎
    2. S. Weil, Attente de Dieu (Fayard, 1966), 68. ↩︎
    3. E. W. Eisner, The Arts and the Creation of Mind (Yale University Press, 2002). Le chapitre en question : The Role of the Arts in Transforming Consciousness. ↩︎
    4. “Work in the arts is not only a way of creating performances and products; it is a way of creating our lives by expanding our consciousness, shaping our dispositions, satisfying our quest for meaning, establishing contact with others, and sharing a culture.” E. W. Eisner, The Arts and the Creation of Mind (Yale University Press, 2002), 3. ↩︎
  • L’idée de méta-art : Adrian Piper, 1973

    L’idée de méta-art : Adrian Piper, 1973

    Adrian Piper, “In Support of Meta-Art”, Out of Order Out of Sight, MIT Press, 1996, 17-27.


    Résumé et discussion: Danielle Boutet, professeure agrégée, Université du Québec à Rimouski

    Introduction : cohérence des projets

    C’est en 1973 qu’Adrian Piper publie In Support of Meta-Art[1] dans la revue Artforum[2]. On est alors en pleine époque de l’art conceptuel et Piper, une jeune artiste philosophe américaine[3], se réclame de ce mouvement. Son idée de « méta-art », présentée un peu sur le ton d’un manifeste, ne générera pas chez les artistes le mouvement d’écriture espéré, mais elle aura été symptomatique d’un courant de réflexivité qui ne s’est pas démenti jusqu’ici dans la pratique de plusieurs artistes.

    Mon projet doctoral et mes récentes activités m’ont amenée à écrire sur ma pratique de création, et j’ai vu à plusieurs moments comment les deux pourraient être inséparables et s’intégrer l’un dans l’autre pour former un projet créateur d’un type particulier : c’est là que sans le savoir, je rejoignais Piper, d’autant plus que j’avais choisi d’utiliser le terme « méta-œuvre d’art » pour désigner ce tandem œuvre/écriture.

    Ce que j’aime, dans l’essai de Piper, c’est qu’elle voit le témoignage de l’artiste sur sa pratique comme une contribution importante dont la société a besoin. Elle écrit d’un point de vue marxiste et dans son esprit le « méta-art » proposé a une fonction révolutionnaire, mais sa proposition n’est pas si fondamentalement différente de celle que je fais dans le projet Récits d’artistes.org . Ce témoignage de l’artiste, pour Piper, concerne les conditions sociales et politiques, en même temps que psychologiques et philosophiques, de la création des œuvres — ce qui en fait un témoignage unique sur l’expérience artistique d’une part, et sur la société au sein de laquelle la pratique de l’artiste est inscrite d’autre part. Piper dit que seul un discours où l’artiste témoigne de ces conditions de création peut empêcher les classes dominantes de s’approprier l’art pour leurs propres intérêts. Elle explique aussi que la critique d’art (centrée sur la dimension esthétique) sert ces intérêts capitalistes, alors que le témoignage de l’artiste sur sa propre œuvre viendrait désamorcer cette récupération. Personnellement, je ne suis pas certaine de la puissance réelle de ce pouvoir dialectique que Piper voit dans l’activité artistique, mais je suis d’accord que le témoignage du créateur nous renseignerait sur la société dans laquelle cette création est inscrite. Mon projet ne nie pas cette fonction sociale, il l’inclut au contraire dans un ensemble plus large qui comprend les dimensions sociales et politiques autant que métaphysiques, spirituelles et existentielles, psychologiques, imaginaires, etc., de l’activité artistique. Piper dit, à la fin de son article, que l’artiste est un « être social » et c’est pourquoi son expérience est importante à la société — mais pour moi, il s’agit d’un argument particulier inclus dans une affirmation plus large : l’artiste est un être humain et c’est pourquoi son expérience est importante à l’humanité.

    Un autre aspect qui rejoint mon projet, c’est lorsque Piper dit que si la fonction de l’œuvre d’art est une fonction esthétique, la fonction du « méta-art » est humaniste. En effet, ma propre proposition ne vise pas à éclaircir les dimensions esthétiques des œuvres ni à produire un nuage herméneutique autour d’elles, mais plutôt à dire qu’en plus des œuvres d’art, les artistes peuvent produire un témoignage particulier sur l’expérience humaine — et que ce témoignage s’inscrirait dans un système humaniste de valeurs, plutôt que de répondre à des valeurs d’ordre purement esthétique.

    Par contre, je regrette qu’elle n’ait pas exploré de possibles manières de faire : à quoi pourrait ressembler ce « méta-art », concrètement? Quelles formes cela pourrait-il prendre? Son article reste, comme le titre le suggère d’ailleurs, un argument en faveur de ce type de travail. Malgré cela, je suggèrerais quand même à tous de lire cet article. Malheureusement, il ne semble pas être disponible en ligne au moment où j’écris et je n’en trouve pas de traduction française non plus. En voici donc un résumé.

    1.

    Piper commence en disant que son intention est de préconiser une « nouvelle occupation pour les artistes ». Cette occupation, dit-elle, pourrait faire partie de l’œuvre comme telle, comme elle pourrait aussi se faire en parallèle, ou encore carrément à la place de l’œuvre. Tant mieux si elle remplace l’œuvre, s’exclame Piper, qui appelle cette nouvelle occupation « méta-art ». « Par ‘méta-art’, je désigne l’action de rendre explicite les raisonnements, les opérations et les présuppositions liées à l’art que l’on fait, de quelque genre que ce soit[4]. »

    Elle définit ensuite ce qu’elle entend par chacun de ces termes:

    Les raisonnements (thought processes). C’est-à-dire comment nous avons imaginé la venue à l’existence d’une œuvre : si cela nous vient de manière subliminale, ou si l’œuvre nous apparaît soudainement à la conscience, déjà complètement formée; si nous raisonnons à partir de problèmes rencontrés dans des œuvres précédentes; ou si nous avons été simplement « inspirés » (Piper met ce mot entre guillemets, je présume qu’elle le considère problématique) en voyant l’œuvre de quelqu’un d’autre; ou par un aspect d’une œuvre à nous que nous n’avions pas remarqué avant; ou par une lecture, ou une expérience, ou une conversation, ou si nous avons travaillé à l’aveugle, et ainsi de suite.

    Les opérations (procedures) : Les « opérations » comprennent comment nous avons trouvé les matériaux dont nous nous servons; où nous nous les procurons et avec qui nous devons négocier pour ce faire; quelles sortes de décisions nous devons prendre à leur sujet (esthétiques, financières, environnementales, etc.); dans quelle mesure ce projet nous demande-t-il d’interagir avec d’autres, etc. « En général, dit-elle, j’appelle ‘opérations’ ce que nous faisons en lien avec la réalisation de l’œuvre, par opposition à ce que nous pensons[5] ».

    Les présuppositions (presuppositions) : Par là elle entend nos présupposés subjectifs sur le monde, qui influencent la réalisation de l’œuvre. Ces présuppositions sont d’ordre social, psychologique, politique, métaphysique ou esthétique — ou tout amalgame possible de ceux-ci. Piper note que ces présuppositions sont plus difficiles à identifier : « Alors que l’identification des raisonnements et des opérations est beaucoup une affaire de décrire attentivement quelque chose qui est immédiatement manifeste, identifier les présuppositions n’est pas aussi simple[6]. » Il faut utiliser un processus d’analyse quelconque (qu’elle cherche chez Kant et Hegel, dans la psychanalyse de Freud, de Jung et de Reich, ou d’autres encore, méthodes inductives, analyse des rêves, etc.).

    Elle précise qu’il n’est pas nécessaire de faire trop de cas de ces trois catégories.

    De façon générale, tout ce que ça prend, pour le méta-art, c’est de se reculer pour réfléchir à notre activité d’artiste; de regarder le fait même de notre production artistique comme un état ou un processus particulier dont les implications sont intéressantes en elles-mêmes et valent la peine d’être regardées; d’articuler et de présenter ces implications à un public (le même ou un public plus large que le public de l’art) pour évaluation et commentaire[7].

    En d’autres mots, elle suggère que la réflexion sur l’art — qu’elle accompagne la production d’une œuvre ou qu’elle se fasse pour elle-même — puisse être une activité d’artiste — et elle précise que ce serait une nouvelle activité. Elle implique que cette réflexion pourrait apporter des éléments différents sur l’art que la réflexion des théoriciens et philosophes. Elle croit, comme je le crois aussi, que l’artiste a une expérience particulière à partager avec le public, sur son rôle au sein de la société.

    2.

    Il est possible que les résultats de cette activité réflexive reviennent nourrir et transformer l’art que nous faisons. Comme toute autre chose, cette réflexion pourrait aussi devenir un matériau pour la création artistique. Ou encore, ajoute-t-elle, cette activité réflexive pourrait carrément remplacer la création. Quelqu’un pourrait en effet en venir à consacrer tout son temps à réfléchir aux raisonnements, aux opérations et aux présuppositions liées à la pratique artistique, détournant en quelque sorte la pulsion créatrice vers la réflexion. (18)

    [À partir de là, Piper va considérer en priorité la possibilité de faire du « méta-art » notre vocation première, de façon à 1) clarifier certaines différences entre l’art et le méta-art, 2) offrir quelques suggestions sur ce qui constitue notre identité d’artistes, et 3) argumenter le fait que le méta-art est spécifiquement un travail pour artistes.]

    La pulsion créatrice de l’artiste, écrit Piper, génère un produit qui est, en un sens, « opaque » (19). En effet, dit-elle, si l’art peut, d’une certaine façon, changer le monde ou la structure de la société, il ne le fait pas de la même façon que le font par exemple le travail social ou politique, l’enseignement, la médecine, etc. Si l’artiste peut parfois offrir un service, ce n’est pas au même titre qu’un chauffeur de taxi ou un administrateur. Il ne contribue pas à la connaissance par des découvertes scientifiques, des recherches anthropologiques, etc. S’il peut parfois améliorer notre environnement habité, il ne le fait pas de la même manière que le design intérieur, la mode ou l’architecture. Et la différence est liée au caractère particulier de l’œuvre. En qualifiant le produit artistique d’ « opaque[8] », elle suggère que celui-ci est un exemple unique, concret, une manifestation de quelque chose dont les référents — liés à la personnalité de l’artiste, à des préoccupations esthétiques, au climat sociopolitique de l’époque — ne sont pas complètement accessibles. Pour comprendre ce qu’elle dit ici, je pense à l’idée de H.R. Jauss[9], à l’effet que les intentions premières de l’artiste ne sont plus visibles dans la réception de l’œuvre, ou encore à cette rupture entre le poïétique et la réception dont parle aussi J.J. Nattiez[10]. Je crois que son affirmation, ici, rejoint celle de d’autres théoriciens : l’œuvre n’est pas transparente, au sens où le travail d’un travailleur social ou d’un chauffeur de taxi sont transparentes, au regard de leur fonction et de leur raison d’être.

    La fonction de l’artiste diffère des autres fonctions professionnelles en ce que la pulsion de l’artiste est de personnifier ou d’incarner (epitomize) son expérience dans les fruits mêmes de son travail. (p. 19) Le médecin soigne les malades, le chauffeur conduit les passagers, l’activiste transforme la société, le scientifique fait des découvertes, mais l’artiste travaille à incarner dans son travail son expérience même de création. Comme si le médecin travaillait à être médecin et que les résultats de son travail de médecin étaient de produire des exemples de son expérience de la médecine. En somme, et quoiqu’elle ne le qualifie pas de cette manière, Piper souligne ici l’aspect autotélique et autoréférentiel de l’activité artistique, et c’est cela qu’elle considère comme une forme d’opacité dans les œuvres de l’artiste.

    Les référents de l’œuvre (elle en a déjà listés quelques-uns) ne résument pas l’œuvre : « énumérer ses référents possibles ne peut ni fixer ni épuiser la signification de l’œuvre à nos yeux : il semble que seule une rencontre réitérée et excessive puisse le faire[11] ». Elle s’engage alors dans un argument sur l’aspect unique, non généralisable et non fonctionnel, de l’œuvre, voyant dans cette caractéristique particulière la raison de l’opacité de sa signification. J’étais déjà arrivée à cette même observation en montrant que le contenu de l’œuvre est lié à un mode de connaissance plus gnostique qu’épistémique; et donc que le sens de l’œuvre doit être appréhendé par la fréquentation et l’expérience sensible — et non par un processus rationnel, comme le sens d’une phrase ou d’un texte, par exemple. « Tout cela pour dire, conclut Piper, que l’œuvre est un objet esthétique plutôt qu’un objet épistémique[12] ».

    Or, continue-t-elle, « l’activité de création artistique est de même nature que l’œuvre elle-même[13] » : la poïétique, en effet, est tout aussi opaque, au sens où il est impossible de rationaliser l’impulsion qui nous amène à créer quelque chose qui manifestera notre expérience. On peut justifier la création en termes des effets de l’œuvre (effets sur la conscience, sur la culture, etc.), mais le désir d’esthétiser, d’édifier, de disséminer, n’est pas une explication au même titre qu’une personne pourrait expliquer pourquoi elle choisit d’être travailleur social. « Il n’y a pas d’explication rationnelle pour l’activité de création artistique, pas plus qu’il n’y en a pour l’existence de l’œuvre ». De même, l’unicité (ou la singularité) de l’activité est fonction de l’unicité (ou la singularité) de l’œuvre : si nous ne pouvons répliquer une œuvre, nous ne pouvons non plus répéter un processus de création[14].

    Piper vient d’affirmer deux choses importantes : 1) l’autotélisme du processus artistique, parallèle à l’autotélisme de l’œuvre; et 2) le processus est aussi unique et singulier — non codifiable, non généralisable — que l’œuvre. L’œuvre, en tant qu’objet esthétique et manifestation d’une expérience, est autotélique, opaque et singulière. Et il en va de même pour le processus de sa création.

    En fait, remarque Piper, l’œuvre et le processus sont aussi opaques, autotéliques et singulier, donc irréductibles, que l’artiste lui-même ou elle-même, comme personne. « Je peux essayer d’expliquer comment je vis, mais pas le fait que je vis[15] ».

    La thèse de Piper, ici, est que l’œuvre, l’activité poïétique et l’artiste sont « homogènes » (c’est le mot qu’elle utilise, mais on devrait peut-être dire « isomorphes »). Mais des trois, l’artiste est plus actif et plus complexe, et c’est cela qui donne toute son importance au projet de « méta-art » : notamment un spectre plus large et plus subtil d’influences diverses (sociales, politiques, psychologiques, physiologiques, esthétiques, philosophiques, etc.). Aussi, alors que l’œuvre est essentiellement un objet esthétique, l’artiste est un être à la fois esthétique et épistémique. Esthétique par notre manière d’être, qui est unique, particulière, inclassable, insondable — autrement dit, opaque. Mais nous sommes aussi des êtres épistémiques, c’est-à-dire capables de conceptualisation, de discours et de cognition. Et dans la mesure où nous pouvons analyser, identifier et déterminer des propriétés nous caractérisant, nous dépassons notre être esthétique (donc notre opacité), pour devenir « épistémiquement transparents » : nous pouvons être connus. (p. 20 – 21).

    Ceci nous mène à une seconde différence entre l’œuvre et l’artiste : alors que l’œuvre est un objet ne pouvant être rencontré que de l’extérieur, l’artiste a un accès privilégié à lui-même ou elle-même : nous pouvons en effet nous connaître nous-mêmes. Or si l’œuvre d’art, le processus artistique et l’artiste sont génériquement apparentés (comme on a vu), ce caractère qui les relie, cela, qui leur est commun, est accessible à l’introspection de l’artiste. Cette introspection pourra donc intégrer une vision à la fois esthétique et épistémique du caractère unique liant l’œuvre, le processus et l’artiste.

    Mais malgré que nous puissions vivre une expérience esthétique en faisant ou en contemplant de l’art, nous ne pouvons rien connaître au sens conceptuel ou discursif : j’ai montré que cette impossibilité est dans la nature de l’esthétique [l’opacité]. Plus encore, j’ai montré que toute tentative de déplier le sens de l’objet par une analyse conceptuelle sera problématique, sinon impossible. Si on veut articuler quelque chose, il faut faire appel à nos capacités épistémologiques et non à l’expérience esthétique[16].

    Et c’est ici qu’entre en jeu son projet de « méta-art ». En effet, elle s’aperçoit que ce « méta-art », c’est-à-dire cette activité de sonder le caractère esthétique et épistémique du travail de l’artiste, est lié (génériquement, isomorphiquement, disons) aux trois autres déjà mentionnés, autrement dit l’œuvre, l’activité de production et l’artiste. Le « méta-art », en effet, est génériquement relié à l’objet d’art, à l’activité artistique et à « l’être artiste ». La pulsion de faire du méta-art est aussi inexplicable que l’impulsion de faire de l’art; le méta-art est singulier au même titre que l’activité artistique et pour les mêmes raisons; et finalement, le sujet du méta-art (son contenu) est, comme l’œuvre et le processus, directement accessible à l’artiste[17]. Cependant, il n’est pas complètement opaque, car ses outils sont les habiletés discursives, conceptualisatrices et cognitives de l’artiste.

    Le méta-art présuppose un accès direct et privilégié à l’inspiration, l’action et l’actualisation de l’art. Le méta-art est inséparable de ces derniers, mais il implique en plus un retour conscient épistémique sur eux : précisément, se voir soi-même comme l’objet esthétique que nous sommes, puis élucider le plus complètement possible les pensées, les opérations et les présuppositions qui nous définissent[18].

    Je comprends un peu ce qu’elle dit à partir d’une image de poupées russes : l’œuvre, le processus, l’artiste (l’auteur) et le méta-art sont dans une relation d’isomorphisme, mais à des degrés de conscience réflexive de plus en plus grands, du plus esthétique au plus épistémique.

    3.

    Dans la section suivante, Piper discute de la différence entre le discours de la critique, qui est une interprétation à la troisième personne d’une œuvre artistique, et celui de méta-art, qui est écrit par l’artiste lui-même. Les deux formes de réflexion ont donc un « point focal » différent : « l’attention du méta-artiste est sur soi-même comme objet et sur le processus par lequel on réalise une œuvre. L’attention du critique, par contre, porte, de façon générale, exclusivement sur l’œuvre. »[19]

    À partir de là, son propos devient essentiellement politique, d’un point de vue marxiste. Elle discute des motifs et de l’idéologie animant autant la critique que l’histoire de l’art, qui servent les intérêts financiers du marché de l’art et, derrière le marché de l’art, les intérêts des classes dominantes. Elle dénonce le fait que ce discours sur l’œuvre à la troisième personne permet l’appropriation du travail de l’artiste par ces intérêts financiers. Ce faisant, elle dénonce tout le système du marché de l’art, voyant les collectionneurs comme des spéculateurs, et le critique comme un agent important au service de ce marché. Elle montre aussi comment ce contrôle du marché de l’art par les spéculateurs se traduit aussi par un contrôle de qui peut devenir artiste.

    « Le critique doit s’intéresser aux propriétés esthétiques de l’œuvre, et non pas aux ramifications plus larges que cette œuvre peut avoir »[20], dit Piper, et ce, parce que s’il discutait des implications plus larges de l’art, il se mettrait en position de dénoncer les conditions sociales sur lesquelles son propre travail repose et que son travail contribue à perpétuer (24). Il doit en quelque sorte se soumettre à une forme d’autocensure, sous peine de subir une véritable censure de la part du marché et de l’establishment de l’art.

    Mais le ou la méta-artiste ne craint pas une telle situation :

    Parce que son point focal est sur l’artiste en tant qu’artiste, le méta-art intègre tous ces référents plus larges qui soutiennent l’art (incluant son statut culturel, financier et social), tout en n’ayant pas à s’occuper des exigences de l’anthropologie culturelle lorsqu’elle veut rendre compte d’un contexte social entier. Car même si les valeurs seront sociales, éthiques, philosophiques et politiques autant qu’esthétiques, le ou la méta-artiste n’a besoin que d’expliquer ses propres conditions particulières pour suggérer la condition de la société.[21]

    Et en cela, le projet de Piper n’est pas sans nous rappeler le mien, qui se centre sur la singularité des conditions et de l’expérience de l’artiste. Je suis d’accord avec elle, aussi, lorsqu’elle dit que le méta-art est « artistique dans ses préoccupations, épistémologique dans sa méthode et humaniste dans son système de valeur[22] ». Je crois que cela s’applique aussi au projet récits d’artistes.org.

    4.

    Piper reformule alors sa propre question de cette manière : « mais pourquoi donc les artistes devraient-ils faire quelque chose d’autre que de l’art?[23] »

    Comme je le comprends, son but est de mettre la valeur humaniste au centre des préoccupations de l’artiste. Tant que nous (les artistes autant que la société) ne nous préoccupons que de l’œuvre, les valeurs liées à l’art sont purement esthétiques.[24] Or, elle rejette l’idée que la fonction de l’art soit de nature esthétique : elle insistera plutôt, sans toutefois la nommer ainsi, sur la dimension autotélique de l’art :

    À ce point ci, l’œuvre d’art n’a aucune fonction. Même si elle nous affecte, nous énerve, nous stimule, nous « rappelle qui nous sommes », elle n’a aucune fonction qui ne puisse être remplie tout aussi bien par l’architecture, la psychologie Gestalt, ou la culture populaire. Comme je l’ai montré plus tôt, on peut justifier de plusieurs façons les effets de l’art du point de vue du spectateur. Mais parce que ces justifications ne sont généralement pas les mêmes que nos intentions, elles ne suffisent pas à justifier ou expliquer notre activité. […] Pour une raison ou une autre, la pulsion de faire de l’art est irrépressible pour l’artiste et ce, que le produit de l’art ait une valeur utilitaire ou non.

    On ne peut pas justifier notre activité en fonction du produit de notre travail, on ne peut le faire qu’en vertu de nous-mêmes comme agents conscients et responsables. Ce n’est pas notre art, mais notre rôle comme artistes qui a besoin d’être analysé[25].

    Autrement dit, pourquoi faisons-nous de l’art, si notre activité ne sert pas à produire un effet quelconque à l’extérieur? Si un psychologue (c’est l’exemple qu’elle donne) en venait à réaliser que ses techniques d’intervention ne donnent pas les résultats escomptés, peut-on imaginer qu’il continuerait à les utiliser juste parce qu’il a la pulsion de le faire? En quelque sorte, elle en vient à dire que c’est l’artiste qui est la justification de l’œuvre, plus encore, la justification de cette triade isomorphe « artiste – processus – œuvre », et comme l’artiste est un être épistémique et éthique en plus d’être esthétique, il faut ce plus grand cercle autour de la triade qu’est le « méta-art » pour rendre compte du fait que si l’œuvre en elle-même est de nature purement esthétique, l’art (incluant l’activité et son auteur) n’est pas seulement esthétique, mais aussi éthique et épistémique — en d’autres mots, c’est une question humaine, qui doit donc être empreinte d’un système de valeurs humaniste.

    Mais si l’œuvre n’a pas de fonction comme telle, l’activité artistique n’est pas qu’un jeu gratuit pour autant[26] : notre activité incarne les courants sociaux[27].

    L’activité artistique a une valeur pragmatique nécessaire, parce qu’elle révèle la société d’une manière qui peut et doit être explicitée. Elle révèle la société à elle-même parce que nous sommes des êtres sociaux. Le méta-art explicite le caractère et les raisons de notre activité artistique d’une façon que ne peut le faire l’œuvre à elle seule, et qu’on ne doit pas attendre d’elle[28].

    Elle insère un argument idéologique, ici, en considérant que les pulsions esthétiques qui animent plusieurs artistes (et que le marché de l’art trouve tout à fait commodes) sont en quelque sorte bourgeoises.

    Nos penchants esthétiques sont réels à la base, mais curieusement, ils ne se développeront pas, ou si peu, dans la pauvreté, la surpopulation, la médiocrité de l’éducation, ou la discrimination en emploi. Avoir des penchants esthétiques présuppose que nos besoins de survie sont répondus, et plus nous sommes frappés par les réalités sociales et politiques de la souffrance des autres autour de nous, plus la satisfaction de nos pulsions esthétiques nous apparaît une justification stupide[29].

    Le projet de Piper est un projet révolutionnaire.  « En éclaircissant le processus de l’art au plan personnel, le méta-art critique et dénonce les machinations qui maintiennent la société telle qu’elle est. Il montre à tous comment fonctionne le capitalisme sur nous et à travers nous […][30]. » Elle termine alors sur ceci :

    Ce n’est pas pour dire que la seule justification du méta-art est la dénonciation sociale. Il peut aussi être un outil épistémique pour discuter de l’œuvre à un niveau plus large, qui inclut aussi le niveau esthétique. Mais la justification ultime du méta-art demeure sociale, parce qu’il s’intéresse aux artistes en premier lieu et les artistes sont des êtres sociaux. Nous ne sommes pas à l’abri des forces à l’œuvre dans cette société ou de son destin[31].

    Entre le projet de Piper et le mien, il n’y a au fond que cette différence : alors qu’elle voit essentiellement l’humain comme un être social, je le vois d’abord comme un être spirituel. Mais ce qu’elle dit du pouvoir du méta-art de montrer les conditions sociales peut tout aussi bien être dit du pouvoir de montrer la condition humaine dans toutes ses dimensions. Il y a aussi que je propose la phénoménologie du récit, alors qu’elle semble à l’aise avec une approche analytique des conditions de pratique.

    Notes :

    [1] Artforum 12, no 2 (octobre 1973), p. 79–81. Repris dans A. Piper, Out of Order Out of Sight, MIT 1996, p. 17–27.

    [2] http://www.artforum.com/ Sarah Thornton, dans Seven Days in the Art World (WW Norton, 2008) écrit : “Artforum is to art what Vogue is to fashion and Rolling Stone was to rock and roll. »

    [3] Adrian Piper a 25 ans à l’époque (née en 1948). En plus de son activité artistique, elle étudie la philosophie analytique, ce qui transparait dans son art autant que dans sa pensée.

    [4] By ‘meta-art’ I mean the activity of making explicit the thought processes, procedures, and presuppositions of making whatever kind of art we make. (17)

    [5] […] what we do to realize the work as contrasted with how and what we think… (17)

    [6] Whereas getting at thought processes and procedures is largely a matter of perspicuous description of what is immediately available, getting at presuppositions is not. (17)

    [7] Generally what is required in meta-art is that we stand off and view our role of artist reflectively; that we see the fact of our art making as itself a discrete state or process with interesting implications worthy of pursuit; that we articulate and present these implications to an audience (either the same as or broader than the art audience) for comment, evaluation, and feedback.(18)

    [8] Il est possible qu’elle ait emprunté ce mot à John Dewey (Art As Experience) qui lui aussi, a qualifié l’œuvre d’art d’ « opaque ». Cette idée, de toute façon, rejoint plusieurs auteurs, dont Susan Sontag (« Against Interpretation »).

    [9] H. R. Jauss, Pour une esthétique de la réception (Paris : Gallimard, 1978).

    [10] J.-J. Nattiez, La musique, la recherche et la vie (Montréal : Leméac, 1999).

    [11] [I]t is in the nature of the work that listing its possible referents can neither fix nor exhaust the significance it has for us : It seems that only repeated and excessive contact can do that. (19)

    [12] That is just to say that it is an aesthetic, rather than an epistemic, object. (19)

    [13] The activity of making art is similar in character to the work itself. (19)

    [14] There is no rational explanation for the art-making activity any more than there is for the existence of the work. Similarly, the uniqueness of the activity is determined by the uniqueness of the work: We don’t, indeed can’t by definition, go through the same process each time we make a work. And this reinforces the opacity of the activity. (20)

    [15] I can try to explain the way I live, but not the fact of my living. (20)

    [16] But although we can have an aesthetic experience by making and looking at art, we can’t thereby know anything in the conceptual or discursive sense; I have argued that it is in the nature of the aesthetic that we can’t. Further, I have argued that any attempt to unpack the object through conceptual analysis will be at the least problematic and ultimately unsuccessful. If we want to articulate anything, it must be by appeal to our epistemological abilities, and not to the aesthetic experience. (21)

    [17] Meta-art is generically related to art, art activity, and being an artist. The impulse to meta-art is unfathomable in the way the impulse to art is; meta-art is unique in just the way art-making activity is, and for the same reasons; its subject matter is, like both of these immediately accessible to artists. (21)

    [18] But unlike art and art making, meta-art is not completely opaque because its tools are the discursive, conceptualizing, cognitive abilities of the artist. Doing meta-art presupposes immediate and privileged access to the impulse, the activity, and the emergence of the art. It is all of a piece with these, but in addition requires an epistemic self-consciousness about them, namely, viewing ourselves as the aesthetic objects we are, then elucidating as fully as possible the thoughts, procedures, and presuppositions that so define us. (21)

    [19] For a meta-artist the focal point is oneself as object, and the process by which one realizes a work. For an art critic the focal point is, generally speaking, the work alone. (22)

    [20] The critic’s concern must be with the aesthetic properties of the work, and not with any broader ramifications it may have. (24)

    [21] Because the focal point of meta-art is on the artist qua artist, it simultaneously accommodates all those broader referents that support the art (including its cultural, financial, and social status), while circumventing the requirements of cultural anthropology to account for an entire social context. Although the values will be social, ethical, philosophical, political, as well as aesthetic, the meta-artist need merely explicate his or her particular condition in order to suggest the condition of the society. (24)

    [22] …artistic in its concerns, epistemological in its method, humanistic in its system of values (p. 24)

    [23] Why do artists need to do anything besides make art? (24)

    [24] I characterized meta-art as a cognitive, self-conscious process that attempts to elucidate the broad scope of referents which together define the art-making process over and above the art. I contended that such an elucidation would include its social, political, philosophical, and psychological, as well as aesthetic, components; and that consequently — because we are social beings — the system of values would be humanistic. Right now, our system of values centers around the aesthetic… (24)

    [25] [A]s things stand, the work of art is functionless. While it does indeed affect us, annoy us, stimulate us, ‘remind us of who we are,’ it has no function that can’t be performed as well by architecture, Gestalt psychology, or popular culture. As I claimed earlier, there are many valid justifications of the effects of the work from the position of spectator. But because these justifications are generally not the same as our intentions, they are not sufficient to justify or explain our activity. […] For whatever reason, the impulse to make art compels artists whether the product has discernible utilitarian value or not. […]

    The work per se is without pragmatic value, and this is as it should be. If we are going to justify the activity, it can’t and shouldn’t be by reference to the product of our labor, but to ourselves as conscious and responsible agents. It is not the art but our role as artist that needs analysis. (25)

    [26] Of course I want to press the argument that art activity is a great deal more than a gratuitous game. (25)

    [27] …our activity epitomizes the social currents of this society. (26)

    [28] The art-making activity has a necessary pragmatic value because it reveals society in a way that can and needs to be articulated. It reveals society to itself because we are social beings. Doing meta-art explicates the character of and reasons for making art in ways the art itself cannot and should not be expected to do. (26)

    [29] Our basic aesthetic proclivities may indeed be real enough; but curiously, they barely develop, if at all, in the face of poverty, overcrowding, fifth-rate education, or job discrimination. Having aesthetic proclivities presupposes gratification of survival needs, and the more we are hit by the social and political realities of the suffering of other people, the more the satisfaction of aesthetic proclivities seems a fatuous defense of our position. (26)

    [30] In elucidating the process of making art on a personal level, meta-art criticizes and indicts the machinations necessary to maintain this society as it is. It holds up for scrutiny how capitalism works on us and through us […] (27)

    [31] This is not to say that the justification for meta-art is social indictment alone. It can also be an epistemic tool for discussing the work on a broader basis, which includes the aesthetic. But ultimately the justification of meta-art is social, because it is concerned with artists, and artists are social: We are not exempt from the forces or the fate of this society. (27)

  • L’intelligence du mot « soi »

    Le présent essai est une étude du mot soi. C’est une étude peut-être plus au sens artistique que scientifique; en tout cas, il s’agit d’un objet conceptuel un peu étrange… Je n’y réfléchis pas sur le soi, mais sur le mot lui-même, en tant qu’objet, d’une façon qui tient davantage de la création littéraire que du travail scientifique. Je ne suis ni linguiste ni philologue ni étymologiste, mais le mot soi étant un objet dont on se sert très souvent, j’ai voulu comprendre comment il fonctionnait, comme on peut vouloir savoir comment fonctionne l’horloge de la cuisine ou un logiciel de traitement de texte. J’ai regardé le mot soi de mon point de vue d’artiste — avec mes affinités particulières pour l’histoire et mon sens de la forme — et l’essai qui suit est en quelque sorte le compte rendu de ma contemplation.

    C’est une proposition à l’effet que les nouvelles technologies de l’information soient des techniques de soi qui m’a fait m’intéresser à la définition du Soi. Dans le contexte d’un colloque savant sur la question, j’étais inquiète que la création d’un avatar par un joueur en réseau, par exemple, puisse être considérée comme une technique de soi, sans distinguer entre « identité », « moi » et « soi ». Le sujet m’intéressait dans la mesure où l’art comme technique de soi fait partie de mes questions de recherche et le jeu vidéo s’approche beaucoup d’une forme d’art. Le colloque regroupait surtout des philosophes, dont Michel Foucault était la principale référence — ce qui peut être étonnant si on pense, par exemple, que la psychologie, notamment archétypale, jungienne et transpersonnelle, a une relation au concept de Soi beaucoup plus importante que la philosophie ; et le définit complètement différemment. Comprenant que ces deux visions du Soi sont profondément irréconciliables[2], j’ai voulu regarder par moi-même. Le résultat est mi-sérieux mi-poétique, mi-rigoureux mi-esthétique — mais ce qui en est ressorti est quand même édifiant. Bonne lecture !


    Le mot et le sens

    On a tendance à croire (négligemment, selon moi) que le lien entre le mot et son sens, ou entre le signe et son signifié, est arbitraire ; « le signe linguistique est arbitraire » est d’ailleurs une phrase de Saussure[3]. Ainsi, le fait qu’on appelle [table] ce meuble au dessus plat sur lequel je mange ou je travaille, remonterait à un hasard. En effet, table vient d’abord du latin tabula, qui veut dire « planche » ou « tablette »[4], mais d’où venait tabula? Mon dictionnaire des racines indo-européennes ne le dit pas, mais on peut penser que table et tabula viennent tous deux d’une racine plus ancienne, qu’on pourrait imaginer apparentée à tabl’ ou plus simplement t’bl : c’est cela qui est arbitraire. Pourquoi, en effet, ces sons en particulier, associés à cet objet en particulier? Pour aucune raison significative, dit le linguiste.

    Mais si la juxtaposition originelle des sons et de l’objet (ou du concept) s’est faite de façon fortuite (ce qui pourrait être examiné de plus près), leur relation millénaire, elle, n’est pas inerte. C’est comme si je disais que mon lien avec telle personne est « arbitraire » du fait que notre première rencontre a été fortuite. La vérité est que, de cette rencontre peut-être fortuite, une relation significative, active et déterminante pour chacune s’est développée : mon esprit a été transformé par l’esprit de mon amie et le sien de même. Pour revenir à la linguistique, donc, une fois qu’un mot (objet sonore ou graphique) est inventé, sa relation avec le sens qu’il désigne se charge progressivement d’histoire, de théorisation, de connotations diverses… au point qu’on ne peut plus le changer sans créer une certaine commotion chez les locuteurs qui l’emploient.

    D’une part, chaque terme […] est chargé de sens selon ses divers usages dans les multiples domaines de la pensée ; d’autre part, chaque terme se nourrit de sens selon sa place dans le réseau pluridimensionnel qui croise l’ensemble des domaines. (Kristeva, 2009)

    Une certaine précision dans la définition d’un terme nous importe évidemment, ne serait-ce que pour nous entendre dans nos communications sur le sujet. Mais la définition d’un terme ne peut pas être fixe, elle est d’autant plus dynamique que le mot est chargé d’histoire et d’énergie. Le mot est plus qu’un signe convenu pour retrouver un sens convenu, c’est un activateur de ce sens : il le fait exister dans notre esprit, il nous permet d’y réfléchir, et détermine les lieux et la portée de notre réflexion.

    Impossible définition du « soi »

    Je me suis aventurée, innocemment au départ, sur le terrain compliqué, problématique et convoité de ce mot pourtant très courant, le mot soi : un mot aussi riche de sens qu’il est court et ancien, et d’une très grande importance sur le plan existentiel. Comme l’horizon de sens du mot soi rejoint des questions touchant l’Être, la conscience, l’esprit, la psyché et son développement, peu de mots en réalité sont aussi importants. En particulier, il vit aux intersections de la philosophie, la psychologie et la spiritualité ; on peut même dire qu’il est l’un des grands enjeux de la compétition territoriale et idéologique entre ces trois domaines depuis deux ou trois siècles. Je ne suis associée particulièrement à aucun des trois camps, je m’intéresse au soi en tant qu’artiste et dans une perspective transdisciplinaire. Habituée à travailler avec de grands concepts (le concept « art », notamment, un autre mot de trois lettres fort riche et difficile), je ne pensais pas que soi serait facile d’utilisation, mais j’en avais besoin dans mes travaux sur l’art comme mode de connaissance et comme pratique de conscience. Pour moi, il s’agit d’une connaissance et d’une conscience de soi et du monde, où les deux — soi et monde — ne seraient pas séparés[5]. Ma question sur le soi se posait donc un peu de cette manière : quel est ce « soi » qui est indissociable, à la fois inclus et observateur, du monde dans lequel il vit et crée? Quel est son mode d’être dans l’atelier? Avant de commencer à considérer ces questions, la définition même du mot soi posait problème, et le fait qu’il soit utilisé dans divers champs de connaissance et de réflexion, dont trois des plus grands, accentuait encore cette difficulté. Je raconte ici mes efforts pour cerner le concept de « soi ».

    L’approche convenue pour la définition d’un mot est évidemment l’intertextualité : on infère le sens en recoupant les différentes définitions qui lui ont été données par les traditions et les penseurs au cours de son histoire. Les encyclopédies, les dictionnaires spécialisés et les données étymologiques nous fournissent généralement les pistes pour nous y retrouver à travers les textes importants. Dans le cas du mot soi, cependant, des positions idéologiquement incompatibles rendent impraticable l’inférence d’une définition générale : la philosophie contemporaine et la spiritualité, notamment, ne s’entendant pas sur les prémisses mêmes de l’Être, elles ne s’entendent pas non plus sur la nature de la conscience et leur idéal respectif de connaissance suppose une définition différente du terme « connaissance ». La psychologie, de son côté, est divisée en plusieurs camps, dont certains pensent le soi et d’autres n’en ont que faire.

    Une approche artistique du concept de « soi »

    Devant cela, j’ai alors réfléchi à une définition « artistique ». S’il y avait une définition philosophique du soi, une définition théologique, une définition psychologique, pourrait-il y avoir une définition artistique? C’est bien sûr une question à la limite de l’absurdité, car l’art ne s’occupe pas de définitions : les artistes empruntent les définitions qui leur conviennent dans les champs disciplinaires appropriés et les retournent lorsqu’ils en ont fini. Nous n’avons pas l’habitude de définir les termes car cela reviendrait à figer leur sens, ce qui serait contraire à l’esprit poétique. L’art interdit même de définir l’art !

    Éventuellement, j’ai réalisé qu’une définition n’était peut-être même pas nécessaire à ce que je voulais faire, qui était d’observer le « soi », l’étudier. Au fond, définir est un réflexe de philosophe, de penseur, ce n’est pas au cœur d’une méthode artistique ; et de toute façon, la meilleure définition est souvent une bonne description. C’est ainsi qu’au lieu de définir le concept de « soi », j’ai eu l’idée de le décrire ; et je précise que je ne parle pas de décrire le soi, mais de décrire le concept. Et ce qui est arrivé, c’est que je l’ai décrit comme on décrirait un objet matériel — ce qui n’est peut-être pas si surprenant au fond, lorsqu’on pense à une manière d’artiste d’étudier un concept : en regarder la forme, le voir comme un objet, en étudier la « forme-contenu ».

    Cette idée de m’intéresser à la forme du concept avant de m’intéresser à ce qu’il désigne peut sembler étrange à plusieurs, mais elle n’est pas étrange dans une perspective d’artiste. Si dans l’esprit des gens, en effet, l’activité de l’artiste consiste à mettre en forme des contenus[6], en réalité, il s’agit beaucoup plus de mettre en œuvre les multiples modes d’interaction entre le contenu et la forme : c’est-à-dire les modes selon lesquels le contenu et la forme agissent l’un sur l’autre, se réalisent mutuellement, se font exister l’un l’autre. Dans le cas présent, il s’agira des modes d’interaction du mot (la forme) et du sens (le contenu). Comme artiste, je suis entraînée à percevoir les formes, les atmosphères, les liens cachés et pour moi, un mot écrit ou énoncé n’est pas inactif : il a une forme, il porte une atmosphère, des connotations ; il est rattaché à des gens et à des cultures. J’appréhende un mot comme une œuvre d’art — non pas qu’un mot soit une œuvre d’art, mais plutôt que je le regarde du même regard. La forme matérielle d’une œuvre est entièrement liée à la forme plus abstraite (spirituelle, émotionnelle ou conceptuelle) du contenu — les deux s’entre-déterminent ; en fait, il n’y a pas de séparation ontologique entre les deux. Gregory Bateson demandait, fort à propos :

    Où se situe, dans le tintement d’une pièce d’argent ou dans les affres de la maladie, la frontière entre le matériel et le mental? (Bateson et Bateson, 1989 : 250)

    De la même façon, je demanderais : où se situe, dans la sonorité d’un mot, la frontière entre la musique du mot et son sens? Si je dis le mot « aurore », où finit le signe arbitraire et où commence l’image poétique? La longue association entre un pattern sonore ou graphique et le sens auquel il renvoie, leur évolution côte à côte dans les cultures qui les ont employés, les teintes et les harmoniques qu’ils ont prises à force d’être dépeints et écrits par les millions de locuteurs qui s’en sont servis pour les penser, tout cela a soudé leur relation d’une façon plus intime qu’on ne pourrait le dire. Or le concept (mot et sens inséparables) de « soi » est millénaire, son origine se perdant dans l’émergence indo-européenne. Le mot et ce qu’il désigne ont une relation longue, riche et créatrice. Étudier le concept demandait de regarder cette relation, selon une approche tenant de la phénoménologie : observer les rouages, la structure, le comportement du concept en interaction avec ce qu’il est censé désigner.

    J’ai ainsi progressivement distingué une série de caractéristiques s’enchaînant dans un mouvement qui m’a semblé naturel, ou même systémique ; en fait, comme vous le verrez, il y a quelque chose de presque mathématique, voire cybernétique, dans la logique de cet enchaînement. En effet, on peut voir dans le comportement du concept, dans son utilisation, quatre grandes caractéristiques : la réflexivité, la subjectivité, l’augmentabilité et l’autofinalité. Je les présente dans l’ordre dans lequel elles me sont apparues.

    La réflexivité

    Dès l’abord, on remarque le mouvement réflexif : le soi apparait comme un concept qui retourne sur lui-même — en effet, « soi » est premièrement un pronom réfléchi. Le mot soi est réflexif dans son origine même : tout comme son équivalent anglais self, qui a la même origine[7], le mot soi remonterait directement à la racine indo-européenne °swe–, qui est l’« Idée du réfléchi » (G. d’Hauterive, 1948) [8]. C’est de là que proviendrait soi, après quelques détours dans le latin se et l’ancien français sei[9]. Je note de plus que l’indo-européen °swe– signifie aussi l’ « idée de ce qui est propre à une personne ou à un groupe », c’est-à-dire le possessif « son » : un sens qui ne contredit pas « l’idée du réfléchi ».

    Fait intéressant, et dans ce qui m’apparait être la même foulée, il n’y a pas que soi qui soit marqué par la réflexivité. D’autres concepts qui lui sont liés ont aussi un caractère réflexif : pensons à conscience, connaissance et aussi à soi-même qui est une forme réflexive renforcée de ce pronom déjà réfléchi. Ces termes ont tendance à s’accompagner eux-mêmes, si je puis dire : le préfixe con- venant du cum latin, signifiant « avec ». Les mots conscience (cum + scire) et connaissance (cum + noscere), très proches l’un de l’autre, évoquent un savoir (science ou gnose) qui se sait savoir. On peut se demander pourquoi ce préfixe con-, de fait, placé un peu partout où il n’était pas nécessaire, et je ne peux que penser qu’il s’agissait d’insister : insister sur la pensée de la pensée, sur le savoir accompagné du savoir (savoir que l’on sait, ou savoir avec les autres). En réalité, « conscience réflexive » est presqu’un pléonasme, car y a-t-il d’autre conscience que réflexive? Pourrait-on parler de conscience dans le cas d’une conscience qui ne serait pas consciente d’elle-même? Peut-être n’y a-t-il aucune autre raison pour ce préfixe con- que l’importance de marquer la réflexivité, marquer le fait que le concept s’accompagne de sa conscience de lui-même, de la même façon qu’il n’y a pas d’autre raison pour l’existence de soi-même, que de marquer la réflexivité du réflexif.

    Voyons l’articulation, par Foucault, de la finalité du souci de soi chez les philosophes grecs et romains : « Établissement d’un rapport complet, achevé, adéquat de soi à soi » (2001 : 202 — c’est moi qui souligne). « Aller vers le soi, c’est en même temps un retour à soi », remarque-t-il encore (205). Cette idée de « retour », de rapport « de soi à soi », voilà la grande caractéristique du concept de soi : la réflexivité. Le mot semble nous dire que le soi se retourne sur lui-même, qu’il est en relation avec lui-même, il fait lui-même l’expérience de lui-même.

    La subjectivité

    Ce retour du soi sur soi — le mouvement du soi — constitue son expérience de lui-même. Se connaissant lui-même, le soi est une expérience intime, il « se vit ». Il n’existe alors qu’en lui-même, en référence avec lui-même : il ne pourrait donc pas être observé de l’extérieur, être objet ou objectifié par un autre soi que lui-même. C’est ici que j’ai l’impression d’apercevoir sa nature ontologique : le soi ne serait pas une chose, mais une expérience existentielle ; il se révèle à travers l’expérience. La seule manière d’en rendre compte serait de décrire l’expérience que nous en avons, subjectivement.

    D’ailleurs « soi » est en grande part aujourd’hui assimilé à « sujet ». Foucault, par exemple, établit une (quasi) synonymie entre soi et sujet lorsqu’il intitule son étude du souci de soi, L’herméneutique du sujet. De fait, développer son rapport à soi, c’est se développer comme sujet, explique-t-il. Comme le soi, le sujet n’est pas un objet, il n’est pas vu de l’extérieur. Il se connaît lui-même : il est justement cette conscience qui se connaît, ce « je » qui dit « je ».

    Mais autant le mot soi remonte à des sources d’il y a plus de 5000 ans, autant sujet est récent. Depuis le vingtième siècle, la philosophie semble pourtant préférer sujet au mot soi. Pourquoi? Peut-être pour des raisons de connotations et d’associations, soi étant utilisé notamment dans la psychologie des profondeurs et dans la spiritualité. Le sujet intime, sujet de la conscience de soi, est probablement plus opportun pour les philosophes qu’un Soi possiblement transpersonnel, possiblement spirituel. C’est d’ailleurs dans ce potentiel transcendant et spirituel que le Soi n’est pas un vrai synonyme de sujet ; autrement, sujet et soi s’équivalent grosso modo.

    L’augmentabilité

    Nombre d’indices montrent que le soi n’est pas fixe mais développable : il augmente, ou s’intensifie, ou se précise. Cette observation m’amène à poser comme troisième caractéristique du soi son augmentabilité. Voici quelques-uns de ces indices.

    D’abord, il y a le fait que le soi se constitue à partir de pratiques ou de techniques particulières. Les « techniques de soi » du genre de celles que cultivaient les Grecs existent dans toutes les cultures anciennes et contemporaines. Celles-ci visent à développer une plus grande maîtrise du soi et/ou une plus grande conscience de soi. Ceci suggère donc que le soi est progressif et perfectible, comme un idéal vers lequel tendre. L’idée même d’un processus d’individuation (chez Jung) suggère que le soi évolue dans le temps —  évolue vers une plus grande singularité, une individualité mieux définie.

    Un autre indice est l’impression de synonymie entre le « soi » et la « conscience ». Les deux termes ne sont pas équivalents, mais ils se comportent de la même façon : la réflexivité est inscrite dans l’étymologie des deux termes, ils sont tous deux caractérisés par la subjectivité — ce sont deux expériences de l’être — et ils sont l’un et l’autre « augmentables » ou « intensifiables » à l’aide des mêmes techniques et pratiques. Pourtant ils ne sont pas synonymes, c’est plutôt que le soi augmente dans le sens de la conscience. En fait le processus d’individuation, ou ce mouvement de réflexivité identifié plus haut, peut être vu comme le processus par lequel les dimensions inconscientes de la psyché deviennent conscientes, et la psyché elle-même de plus en plus intensément consciente de soi. Le développement du soi, que la psychanalyse a défini comme l’ensemble de l’inconscient et du conscient, se fait dans le sens d’une toujours plus grande conscientisation des dimensions inconscientes ; c’est ce qui fait que son développement est parallèle à celui de la conscience. Par le processus d’individuation, le soi tend à devenir la conscience.

    Autre apparence de synonymie : soi et psyché/soma. Si le soi est l’ensemble des contenus conscients et inconscients, alors il est la psyché — car la psyché, c’est tout le « mental » de l’homme, par opposition au soma, au physique. Mais le soma est lui aussi conscient et inconscient, et dans ce sens, il ne peut pas être départagé de la psyché (comme le disait Bateson, en évoquant l’impossible frontière entre le tintement et la pièce). Tous deux, soma et psyché, font partie du Soi. Mais le Soi est-il l’équivalent de la psyché/soma? On ne peut pas le dire, car les frontières du soi (où il s’arrête) se perdent dans le brouillard de l’inconscient — puisque la psyché et le soma ne sont qu’en partie conscients.

    Soi et psyché sont donc très différents, et le terme psyché n’ayant pas le caractère réflexif de soi, il ne porte pas la même dynamique d’augmentation et il ne pointe pas d’emblée vers l’hypothèse transpersonnelle.

    Jung a fait remarquer que la conscience de soi était arrivée un jour, qu’elle n’avait pas été là de toute éternité. Et fait plus intéressant, elle serait née par ce qu’on peut considérer comme la plus grande « technique de soi » jamais inventée, l’écriture. « La naissance de l’écriture », dit Jung, « marque aussi la naissance d’une conscience réflexive ».

    La découverte de l’écriture est pour moi le critère qui permet de dater l’éclosion d’une conscience responsable. Cette découverte représente un pas décisif dans l’évolution de la conscience humaine. Elle indique la naissance d’une conscience réflexive, et non simplement de la conscience. (Jung, 1998 : 205) [10]

    Selon l’idée de Jung, donc, la conscience réflexive remonterait tout au plus à 6000 ans environ. À ce sujet il dit encore :

    Au regard de l’histoire de l’humanité, il s’agit d’une période relativement brève. Nous pouvons dire que nous avons parcouru un chemin considérable. Mais, eu égard à toutes les possibilités qui s’offrent encore à nous, ou à l’immense étendue de l’inconscient, c’est peut-être encore bien peu. Et ceux qui affirment que la conscience véritable n’a peut-être pas encore vu le jour ont peut-être raison. […] Je croirais plutôt, pour ma part, que l’inconscient représente encore la plus grande part de notre psyché. (Jung, 1998 : 205-206)

    Chez certains auteurs, l’Inconscient englobe aussi le monde : c’est une idée qu’on trouve dans « l’inconscient collectif » de Jung, et chez de plus en plus d’auteurs. Les limites du Soi n’étant pas perceptibles (se perdant dans le brouillard de l’inconscience, comme je le disais), elles sont au-delà de « nous » en somme. Qu’est-ce qui nous permet de croire qu’elles existent, ces frontières, alors? C’est ce qui amenait Jung à dire que le Soi, c’est l’Univers. J’évoquais moi-même la non-séparation entre le monde et le soi au début de ce travail. Or si le soi augmente — et on pourrait dire, se réalise — en devenant conscient des contenus inconscients, et si parmi ces contenus inconscients on trouve le monde et la nature[11], il s’ensuit que dans son mouvement d’augmentation qui n’a pas de limite visible (il ne semble pas se présenter comme une asymptote), le soi engloberait éventuellement le monde. Cette idée va peut-être à l’encontre de la séparation ontologique occidentale entre le monde matériel et l’esprit, mais elle est dans la logique du concept de « soi ».

    Plus réalistement, l’augmentation peut donc logiquement aller jusqu’à un soi transpersonnel. Car il faut voir que si le soi est considéré par certains (Jung, Grof, Maslow, etc.) comme potentiellement transpersonnel, cette possibilité était inscrite dans sa constitution même : sa réflexivité impliquait déjà son augmentabilité, et cette augmentabilité ne présentant pas de limite évidente, elle pointe forcément vers un dépassement du personnel. Dans la psychologie des profondeurs autant que la psychologie transpersonnelle, l’inconscient n’est pas ce récipient fermé au fond de la psyché, ce placard à débarras de l’analyse freudienne, mais s’ouvre au contraire « au-delà des limites habituelles de l’ego et au-delà des limitations du temps et de l’espace » (Grof, 1989 : 52). Pour Jung, l’inconscient personnel est un système ouvert sur un inconscient plus large, qu’il a appelé l’inconscient collectif, suggérant par là que certains des contenus de l’inconscient ne sont pas d’origine biographique.

    Le Soi étant plus grand que le Moi et en partie inconscient, il s’intensifie par un processus visant à conscientiser l’inconscient. Or si une part de l’inconscient est collectif et transpersonnel, alors le soi peut être transpersonnel — c’est d’ailleurs le soi des spiritualités et de la psychologie des profondeurs. Selon cette logique, le soi devrait même être, dans une certaine mesure, collectif, car il n’y a pas de raison pour que le développement du soi s’arrête à un sujet refermé sur lui-même. C’est peut-être précisément parce que le Soi est en grande partie inconscient et pourrait être sans limite que les philosophes du 20e siècle se sont mis à lui préférer le terme de « sujet ».

    L’autofinalité

    Quand je regarde les choses de cette façon (réflexivité, subjectivité, augmentabilité), j’ai l’impression d’une véritable machine : une sorte de dispositif d’auto-génération par accumulation d’énergie. Dans une vision systémique, on parlerait d’un système néguentropique et autofinalisé, l’image étant celle d’un mouvement de feedback, d’une force centripète et d’un système de causalité mutuelle ; le tout s’augmentant, ou s’échauffant, en s’alimentant lui-même. Au début, cette force est relativement basse et erratique, peut-être un simple échauffement psychique[12] — mais l’échauffement augmente et le soi prend soudainement conscience de lui-même, un peu comme s’il s’enflammait[13]. Du moment qu’il se conscientise (qu’il devient réflexif) et à mesure qu’il est choisi librement par le sujet, le processus s’accélère. Le sujet commence à porter attention à ce processus, puis il y porte attention de plus en plus, puis souvent à l’aide de techniques de soi, de faire particuliers, il décide de concentrer son attention sur cette augmentation, jusqu’à — chez certains — faire du souci de soi le sens de sa vie. Le psychologue Csikszentmihalyi décrit ce dispositif, cette « machine » d’augmentation du soi :

    Le lecteur aura sans doute détecté des traces de circularité. Si, d’une part, l’attention, ou l’énergie psychique, est dirigée par le soi, […] et si, d’autre part, les contenus de la conscience résultent de la façon d’investir l’attention, il y a là un système qui tourne en rond — sans cause ni effet clairs. Le soi dirige l’attention et l’attention détermine le soi […] : la conscience n’est pas un système linéaire, mais un système de causalité circulaire — l’attention façonne le soi et celui-ci façonne celle-là. (Csikszentmihalyi, 2004 : 46)

    Ce mouvement d’autogénération qui selon les logiques consacrées peut sembler tautologique, c’est tout simplement le même mouvement néguentropique et autopoïétique qui caractérise tout le vivant. En effet, si une finalité apparente de la nature est de se déployer, de s’enrichir continuellement, en quantité, en diversité, en complexité, en transformant l’énergie solaire en information, alors le soi procéderait de la même manière. D’ailleurs, pourquoi en serait-il autrement?

    Frédéric Gros, l’éditeur des cours de Michel Foucault, écrit : « Le sujet s’auto-constitue en s’aidant des techniques de soi » (Foucault,  2001 : 494 — les italiques sont de moi). Ici, on voit « soi » et « techniques de soi » dans un rapport autotélique : le soi est ce qui est visé par les techniques de soi, et une technique de soi est une technique qui mène à un rapport à soi plus intense, plus développé. Il ne semble y avoir aucune raison externe de développer le soi, autre que le simple fait de le faire — ou peut-être est-ce simplement dans la nature du soi…

    Dans son article sur le soi dans l’Encyclopédie Universalis, Delaunay évoque « une dynamique inconsciente d’individuation, dont la réalisation du soi serait la finalité ». Je me suis intéressée à cette idée d’une « dynamique inconsciente », car que le projet du soi soit inscrit dans l’inconscient (ou le non encore conscient) est une idée assez étonnante. Il s’agit peut-être d’une affirmation plus spéculative que phénoménologique, au sens où j’ai essayé de traiter jusqu’ici le concept du « soi », mais elle aborde une caractéristique qui est en filigrane de la réflexivité et du mécanisme d’augmentabilité. L’idée d’une « dynamique inconsciente d’individuation » serait absurde, à moins qu’on soit en train de dire que le soi serait inscrit en potentiel dans l’être humain naissant, et que son déploiement s’amorcerait de lui-même, de la même façon que la croissance physique. Ainsi, le processus d’individuation serait aussi « naturel » et autofinalisé que la maturation de l’individu vers son état adulte. L’idée même de dynamique inconsciente — comme si le développement du soi se déclenchait de lui-même avant même la constitution du je chez l’enfant — pointe vers une dimension phylogénétique du soi : c’est-à-dire qu’il n’est pas d’abord un projet personnel, mais un projet de l’espèce, tout comme la bipédie, le langage (Pinker, 1994) ou les fonctions élevées du cerveau (Eccles, 1994).

    Mais si le soi est autofinalisé (et c’est ce que dit Foucault, 2001 : 198), alors pourquoi devrait-on s’en soucier à l’aide de techniques? C’est ce qui me fait dire qu’il y aurait deux grands chapitres dans le processus de déploiement du soi. Dans un premier temps, à partir d’un simple potentiel de devenir un soi, le processus se fait de lui-même, sans intention particulière : l’ego se constitue, le moi construit son sentiment d’identité, les distinctions se font entre soi et les autres, entre un être authentique et une persona superficielle. Des activités aident le développement à ce niveau, telles que l’exercice physique, le jeu et l’école par exemple.

    Mais il faut qu’il y ait un moment décisif de prise de conscience où le processus d’individuation devient conscient — moment important d’une prise de conscience de soi qui n’est plus la simple conscience subjective ordinaire, la simple conscience d’être une conscience, mais vraiment la conscience du soi d’être soi. À partir de là, la décision peut être prise (elle ne l’est pas toujours) de travailler à déployer le soi à l’aide de pratiques systématiques, mises au point expressément pour le développement et la maîtrise de soi, comme le yoga, la méditation, les arts martiaux et autres entraînements rigoureux de ce genre. Cette décision, c’est celle de se « soucier de soi-même », celle de « se poser soi-même, et de la façon la plus explicite, la plus forte, la plus continue, la plus obstinée possible, comme fin de sa propre existence. » (Foucault, 2001 : 316)

    C’est cette décision réitérée d’un entraînement rigoureux qui caractérise le « souci de soi »[14]. Or si le souci de soi n’était que le souci de son propre bien-être, alors le simple fait de bien vivre — en santé et à l’aise — suffirait. Mais que le souci de soi requière des efforts systématiques, des « faire » particuliers, cela suggère qu’il s’agit d’un état de conscience supérieur par rapport à la conscience du moi ordinaire. « Une forme rare d’existence », dira sobrement Foucault (2001 : 123).

    Un dispositif remarquable…

    Pour l’instant, c’est tout ce que je peux observer en regardant dans la mécanique du concept. Mais le moins qu’on puisse dire, c’est que Soi est loin d’être un concept anodin : il s’agit d’un dispositif linguistique d’une très grande portée, une invention humaine dotée d’un pouvoir d’évocation et d’actualisation quasi magique, poétique et spirituel. Du coup, je voudrais intervenir dans la guerre territoriale dont je parlais au début et dont le terme « soi » est un enjeu : nier l’augmentation et le dépassement transpersonnel du soi, c’est nier le sens même du concept ; autant choisir sujet ou psyché, dans ce cas… Il y a manifestement une intelligence dans ce concept, une intelligence ancienne qui est divulguée dans le concept lui-même. Est-ce un pur hasard? Je veux dire, les mots ne sont-ils vraiment que des signes arbitraires et cette mécanique que je crois voir à l’œuvre ici, pure invention?

    Au fond, ce qui est en question dans ma réflexion, c’est la pensée linéaire, causale et positiviste qui n’admet pas de dimension transpersonnelle et donc pas de mécanisme de dépassement du soi. Cette pensée pose une limite ontologique au soi — c’est-à-dire une limite de nature entre soi et l’univers, alors que cette limite est non seulement non observable, mais il n’y a aucune raison de penser qu’il pourrait en exister une. Ce que j’ai observé dans mon voyage linguistique, c’est au contraire que ce mécanisme possède une logique intrinsèque incontournable. À partir du moment où l’on comprend cette logique — presque cette mécanique —, voilà désormais un monde vibrant, vivant, allant en s’intensifiant et de plus en plus signifiant. Scientifiquement ou philosophiquement, tout cela n’est pas très logique, mais c’est effectivement plutôt une logique de la créativité, une logique de la poésie et de l’art.

    Je ferais le même raisonnement que Jung face à l’inconscient collectif : dans le soi personnel de chacun, il y a manifestement une part phylogénétique : ce projet inscrit dans le mot depuis bien avant la pensée indo-européenne.


    Une première version (plus sommaire) de cet essai inventif a été donnée au colloque « Les techniques de soi à l’ère des technologies d’information et de communication », congrès de l’ACFAS, Ottawa, 2009.


    Bibliographie

    Bateson, Gregory (1996). Une unité sacrée : Quelques pas de plus vers une écologie de l’esprit. Paris : Éditions du Seuil.

    Bateson, Gregory et Mary Catherine Bateson (1989). La Peur des anges. Paris : Éditions du Seuil.

    Boutet, Danielle (2009). Paysages de l’holocène : une expérience de connaissance par la création d’art. Thèse de doctorat, Université Laval.

    Cazenave, Michel (1996). La science et les figures de l’âme. Monaco : Éditions du Rocher.

    Csikszentmihalyi, Mihaly (2004). Vivre — la psychologie du bonheur. Paris : Robert Laffond.

    Delaunay, Alain (2009). Article « symbologie — soi », Encyclopédie Universalis, en ligne.

    Eccles, John C. Évolution du cerveau et création de la conscience. Paris : Champs / Flammarion, 1994.

    Foucault, Michel (2001). L’herméneutique du sujet. Paris : Hautes études, Seuil / Gallimard.

    Grandsaignes d’Hauterive, R. (1948) Dictionnaire des racines des langues européennes. Paris : Larousse.

    Grof, Stanislav (1989). Les nouvelles dimensions de la conscience. Monaco : Éditions du Rocher.

    Jung, C.G. (1998). Sur l’interprétation des rêves. Paris : Albin Michel.

    Kristeva, Julia (2009). Article « sémiologie », Encyclopédie Universalis, en ligne.

    Langer, Susanne K. (1953). Feeling and Form. New York: Charles Scribner’s Sons.

    Pinker, Steven. The Language Instinct: How the Mind Creates Language. New York : William Morrow & Company, 1994.

    Puddu, Nicoletta (2003). « Reflecting on *se-/swe-: From typology to Indo-European and back », The Journal of Indo-European Studies, #14.

    Teilhard de Chardin, Pierre (1955). Le Phénomène humain. Paris : Éditions du Seuil.


    Notes

    [1] Une première version (plus sommaire) de cet essai inventif a été donnée au colloque « Les techniques de soi à l’ère des technologies d’information et de communication », congrès de l’ACFAS, Ottawa, 2009.

    [2] D’ailleurs, l’utilisation par Foucault du mot « soi » est un archaïsme délibéré de sa part : il l’utilise dans les expressions « souci de soi » et « techniques de soi », qui sont des expressions venant des Grecs. Ce dont Foucault parle vraiment, c’est du « sujet » et c’est le mot qu’il utilise.

    [3] Cité notamment dans Kristeva, 2009.

    [4] Le mot latin pour le meuble « table » est mensa.

    [5] Pour cette idée de non-séparation, je m’appuyais beaucoup sur Gregory Bateson, le penseur de la « structure qui relie » l’esprit et la nature (Bateson, 1996).

    [6] Ou plus exactement : mettre en forme des sens (meanings), comme dans le concept de « significant form », de Susanne K. Langer (1953).

    [7] Et le même sens, mais évidemment pas les mêmes connotations et pas exactement les mêmes usages.

    [8] Cette thèse est contestée par Puddu (2002) de l’université de Pavia, mais réaffirmée à plusieurs endroits, notamment dans un document sur la grammaire indo-européenne, A Grammar of Modern Indo-European, (http://dnghu.org/indoeuropean/indo-europeen_substantive.htm) (2009/12/1). On y lit :

    1. Le pronom Réfléchi de la troisième personne a une forme spéciale utilisée seulement dans ce sens, le même pour singulier et pluriel. C’est donc a décliné: swe [165]

    ACC. : s (w) e, moi-même, vous, lui-même / elle / il, nous-mêmes, vous-mêmes, eux-mêmes.

    GEN. : séwe, de moi-même, vous, lui-même / elle / il, nous-mêmes, vous-mêmes, eux-mêmes.

    DAT. : sébhi, ói s (w), à moi-même, vous, lui-même / elle / il, nous-mêmes, etc.

    LOC.-INS. : oí s (w), en / avec moi-même, vous, lui-même / elle / il, nous-mêmes, etc.

    ABL. : swed, par / de / etc. moi-même, vous, lui-même / elle / il, nous-mêmes, etc.

    [9] Le Dictionnaire historique de la langue française Le Robert note aussi le grec ethos comme apparenté à la même origine, °swe.

    [10] Ces citations de Jung ont été relevées sur le site Carl Gustav Jung en langue française, « cgjung.net »  http://www.cgjung.net/oeuvre/textes/conscience/index.htm

    [11] Cazenave (1996) parle du monde comme d’un « psychoïde », c’est-à-dire une entité non consciente, mais conscientisable.

    [12] Voir l’idée d’énergie psychique chez Csikszentmihalyi (2004).

    [13] J’emprunte cette image à Teilhard de Chardin (1955).

    [14] Chez les Grecs et dans le monde antique, ce souci devait être constant et engager l’ensemble de la vie (Foucault, 2001).

  • Différents modes et niveaux de recherche ayant donné lieu au concept de « recherche création » en art

    Le terme « recherche-création » ou « recherche création » (sans tiret) peut désigner le travail de réflexion autopoïétique[[1]] effectué par les étudiants qui produisent une thèse ou un mémoire de création. Cette forme s’est développée surtout depuis le milieu des années 1990, dans les universités québécoises.

    Les ouvrages suivants en donnent aussi une bonne idée :

    • Pierre Gosselin et Éric Le Coquiec (dir.). La recherche création : pour une compréhension de la recherche en pratique artistique. Québec : Presses de l’Université du Québec, 2006.
    • Diane Laurier et Pierre Gosselin (dir.). Tactiques insolites : vers une méthodologie de recherche en pratique artistique. Montréal : Guérin Éditeur, 2004

    On a aussi appelé « recherche-création » le travail des professeurs-praticiens dans les départements d’art ou de littérature, dont les activités de recherche consistent à créer des œuvres.

    La recherche sur la relation entre les théories de l’art et de la société, et les pratiques artistiques ; ou entre la dimension philosophique et la dimension créatrice. Ce type de recherche, lui aussi, est surtout présent dans les universités. En France, on parlera de « recherche sur l’art ».

    Un autre travail, pas du tout confiné à l’université, intéressant toutes sortes d’artistes, où le processus créateur est posé comme une expérience systématique du potentiel visionnaire et transformateur de l’art.

    Comme pour toutes les formes de recherche, le défi est de mettre en mots les idées et les découvertes pour les partager et susciter la réflexion collective. L’expérience artistique ne mène pas d’emblée à la théorisation, à l’abstraction ou à la généralisation : elle reste le plus souvent originale et singulière, c’est d’ailleurs là sa force et son intérêt. Dans cet optique, la forme la plus riche en contenus expérientiels et la plus respectueuse de la singularité des visions nous semble être le récit, qui par sa forme ouverte et intime peut intégrer autant les réflexions philosophiques et les idées que les aspects méthodologiques et procéduraux, ou encore les anecdotes et les détails personnels ou poétiques.

    [1] Le terme « poïétique » (nom ou adjectif) réfère au processus de création, au faire de l’artiste, à l’ensemble des opérations dans l’atelier — atelier au sens large des lieux et contextes où l’artiste travaille. « Autopoïétique » s’applique lorsque c’est l’artiste lui-même qui regarde sa propre pratique.

  • IV : Une vision transhistorique de l’art

    [Le poète] doit être conscient du fait évident que l’art ne s’améliore jamais, mais que le matériel de l’art n’est jamais tout à fait le même. Il doit réaliser que l’esprit de l’Europe — l’esprit de son propre pays — un esprit qu’il réalisera être plus important que son esprit privé à lui — est un esprit qui change, et que ce changement est un développement qui n’abandonne rien en route, qui ne supplante ni Shakespeare, ni Homère, ni les dessins rupestres des artistes magdaléniens.

    T.S. Eliot1

    Relativité et multiplicité des conceptions de l’art

    Dépendamment de qui nous sommes, de la culture dans laquelle nous vivons, notre époque, notre éducation et nos affinités personnelles, nous avons une image différente de l’art. Le critique de musique classique, l’étudiant en art contemporain, l’art-thérapeute, le restaurateur d’œuvres d’art, le spécialiste de la peinture chinoise, le graffiteur, l’ethnomusicologue, l’employé d’entretien à la biennale de Venise, le philosophe allemand, l’amateur d’aquarelle, le neurologue, le maître de raku…, chacune de ces personnes — et on pourrait en imaginer bien d’autres — a une image mentale différente de l’art. (Et on notera que j’ai limité ma liste à des personnes d’aujourd’hui.)

    Ce qu’on appelle « l’art contemporain » n’est qu’une petite partie de tout l’art qui se fait sur la terre. Il s’agit peut-être de la partie la plus institutionnalisée dans nos pays, celle qu’on retrouve dans les galeries urbaines, les musées, les département d’art dans les universités et les conseil des arts nationaux, mais c’est quand même une région très spécifique — et peut-être pas si typique que ça — de l’immense territoire de l’art. D’ailleurs, « le monde de l’art2 » et « l’art contemporain » sont des notions occidentales très récentes, en comparaison du fait que les arts existent dans les différentes cultures humaines depuis la nuit des temps.

    L’artiste japonais Yoshio Shirakawa, dans un texte bouleversant sur la domination idéologique de l’art contemporain3, rappelle que le mot japonais désignant les beaux-arts, bijutsu, n’est apparu qu’en 1872 avec la modernisation du Japon. Si on a eu besoin de ce mot, explique Shirakawa, ce n’est pas parce que les Japonais ne faisaient pas d’art avant cette date, mais parce que les formes d’art et les manières de faire dans ces îles distantes que les occidentaux appellent « le Japon » étaient trop différentes du concept européen pour être englobées sous un seul mot.

    En fait l’art est une catégorie universelle si large et diversifiée qu’on pourrait arguer que le terme ne veut rien dire à l’échelle planétaire et qu’il vaudrait mieux le limiter à la culture (aujourd’hui en voie de mondialisation) qui l’a inventé pour désigner une catégorie particulière d’activités et de produits. On voudrait alors que le terme « art » ne désigne, justement, que l’art d’inspiration occidentale associé à des institutions (universités, musées, conseil des arts, etc.) et spécialités bien définies (histoire de l’art, théorie de l’art), craignant qu’à l’autre extrême, il ne s’applique à une variété d’activités trop disparates. Quelle justification y aurait-il, en effet, à appeler « art » des activités auxquelles leurs auteurs n’ont jamais réfléchi en de tels termes, dans des cultures qui, pour plusieurs, n’ont jamais pensé à créer une catégorie de ce genre?

    Je suis sensible à ces problèmes terminologiques et peut-être aurait-on besoin d’un groupe de trois mots : un mot pour le modèle, d’origine occidentale, d’art moderne et contemporain, un autre dans chaque langue pour les arts traditionnels d’une culture donnée, puis un troisième mot pour désigner la grande catégorie universelle et transhistorique englobant les arts de toutes les cultures et de toutes les époques. Car il y a bel et bien quelque chose d’universel en lien avec l’art : la danse, la musique, le chant, la peinture, la sculpture, la décoration, les contes… sont universels. Les humains préhistoriques, qui manquaient dramatiquement d’outils, qui n’avaient pratiquement aucun moyen de calcul ou système de raisonnement, qui ne connaissaient (loin s’en faut) encore ni l’écriture, ni la philosophie, ni l’agriculture, ni le commerce, ni rien de toutes ces choses essentielles à la civilisation, faisaient pourtant de l’art : ils peignaient sur les murs, sculptaient statuettes et amulettes, fabriquaient des ornements, jouaient vraisemblablement du tambour et de la flûte, chantaient, dansaient, racontaient des sagas, etc. Avant de savoir écrire, de savoir philosopher, avant de savoir cultiver un champ, les humains faisaient de l’art. N’est-ce pas remarquable, d’ailleurs? Et même à ces époques d’avant l’histoire, il semble qu’une notion d’autotélisme4 existait déjà pour la valeur de certains objets : en effet, on aurait découvert que certains des outils fabriqués par des Solutréens étaient si beaux qu’ils n’étaient pas utilisés…

    De tous ces outils, les plus élaborés furent produits par l’homo sapiens sapiens il y a 40 000 ans. Ce sont des outils d’une taille très habile et délicatement épaufrés qui appartiennent à la culture des « lames en feuille » des ères de Cro-Magnon et de Solutré. Les plus beaux de tous sont les lames en forme de feuille de laurier, mais on doute qu’elles aient été utilisées, car les hommes les vénéraient pour leur beauté.

    John C. Eccles5

    La notion de progrès et la fin de l’histoire de l’art

    Aujourd’hui, en ce début du 21e siècle, l’art à l’occidentale est dans un tournant déterminant. En ce moment, sa définition se défait et les trois catégories de l’art (moderne/contemporain, traditionnel et transhistorique) se confondent. Comme plusieurs auteurs6 l’ont fait remarquer avant moi, les cinq derniers siècles en Europe ont marqué une période faste et fascinante pour l’art — c’est la période majeure de l’histoire de l’art, c’est « l’Art » ! Mais cet « Art » très particulier quand on y pense, cet art comme catégorie autonome par rapport au reste de la société, où créateurs et spectateurs sont strictement séparés dans un face à face immobile ; cet art défini, aussi, par le besoin constant d’innovation et de rejet de l’ancien… cet art est fini. C’est la fin de l’art, a dit Danto7. Il faut bien sûr nuancer cette affirmation dramatique, mais on a bel et bien l’idée que quelque chose s’est produit, que quelque chose a changé dans l’art comme l’a connu la modernité.

    Mais quoi qu’il en soit, c’est loin d’être la fin de l’art comme pratique de création. Il s’en fait encore beaucoup et selon toute vraisemblance, il s’en fera toujours. Il est possible, en fait, que la société actuelle soit en train, petit à petit, de réinventer sa relation avec l’art et la création artistique. Cette fameuse « fin de l’art » est plutôt la fin de « l’histoire de l’art », c’est-à-dire la fin d’un type d’art qui s’est historicisé, qui s’est inscrit dans la linéarité d’un avancement progressif : d’un mouvement à l’autre, on avait l’impression que l’art avançait, que chaque nouveau mouvement était la nouvelle vérité de l’art, que donc, l’art était de plus en plus ce qu’il devait être… de plus en plus abstrait, de plus en plus pur, jusqu’au moment où on est arrivé (milieu du 20e siècle environ) à la toile monochrome (noire ou blanche), à la pièce pour piano silencieuse, à la dance immobile, au texte inintelligible, à « l’objet » purement conceptuel… Si cet art est fini, c’est parce qu’il a fini par accomplir son idéal, qu’il a atteint son degré zéro. Mais ces trucs silencieux, monochromes, immobiles, n’ont pas arrêté notre élan créateur — ils ont simplement arrêté la marche de l’histoire de l’art conçue comme un progrès continu.

    Ce qu’on cherchait, c’était à chaque fois des formes nouvelles, des manières nouvelles de penser l’art, de le faire, de le poser dans sa relation au réel : on expérimentait de nouvelles possibilités expressives, en même temps qu’on cherchait à s’approcher d’une vérité plus grande des médiums. Progressivement, d’ailleurs, on s’est détaché de toute considération extérieure (en terme de contenu, de fonction sociale, etc.) en cherchant à atteindre une forme pure : la peinture pure, la musique pure, etc. — d’où les monochromes et le silence. On croyait — avec raison, en un sens — que l’art « progressait » : la même notion de progrès qui galvanisait l’ensemble de la société par ailleurs. Lorsque le romantisme a remplacé le classicisme en musique, on croyait que la musique se rapprochait de l’âme. Lorsque l’atonalité a remplacé le romantisme, on croyait que la musique se rapprochait d’elle-même. En peinture, l’abstraction a remplacé les formes précédentes de représentation du réel pour toucher d’abord à une plus grande intériorité du peintre (l’expressionnisme), puis ces formes d’abstraction ont été remplacées par des considérations purement formelles : le minimalisme, la couleur pure, etc. Jusqu’à ces « degrés zéro » en peinture, en musique, en théâtre, en littérature, en danse, que j’ai déjà évoqués.

    Une multiplicité post-historique

    Cette marche de l’histoire de l’art, où chaque nouveau mouvement remplaçait le précédent, s’est faite rapidement. Les mouvements tombaient en désuétude avant que leurs possibilités expressives et/ou esthétiques n’aient été épuisées. Aujourd’hui, les mouvements se chevauchent, ils ne se remplacent plus. Dans les quartiers urbains où se trouvent concentrées des galeries d’art, on peut voir de tout : du portrait, du paysage, du minimalisme, de l’hyper-réalisme, de l’expressionnisme abstrait, de la peinture d’inspiration orientale, d’inspiration africaine, du néo-symbolisme, du color field et ainsi de suite, incluant de nouvelles approches, qu’on n’avait jamais vues avant. Dans la musique, on entend des accents de romantisme, d’atonalité, de jazz, de musique populaire, mêlés à des idiomes d’autres cultures8. Si je décidais de faire une œuvre polyphonique inspirée de la Renaissance, personne ne sourcillerait : on présumerait que je suis dans une recherche. Il y a coexistence des formes d’art occidentales historiques, avec des formes des cultures traditionnelles, et beaucoup d’hybrides, de syncrétisme et de fusion. À l’époque historique, on en était venu à dire qu’ « en art, tout est possible » : cela est plus vrai encore aujourd’hui car ce qui n’était pas possible alors était le retour aux mouvements passés — or cela est désormais acceptable. Et voilà qu’on reprend des recherches formelles ou spirituelles qui avaient été mises de côté dans la marche progressive de l’art ; on les étudie, on les approfondit.

    Il faut encore prendre le temps de mentionner aussi que pendant sa période historique, l’art officiel ne canalisait pas toutes les énergies créatrices : il a continué à se faire beaucoup d’art non officiel, non répertorié, non historicisé. Je parle bien sûr des arts des classes populaires, a-historiques car ce sont les arts des classes dominantes qui ont fait l’histoire. Mais aussi, beaucoup de pratiques individuelles se sont développées dans l’ombre des génies reconnus — notamment par les femmes, ainsi que les artistes des groupes marginalisés, autochtones, afro-américains, immigrants. Il y a eu des moments où l’histoire de l’art a pris acte de ce qui se faisait dans ses marges et au long des siècles, plusieurs théoriciens et artistes s’y sont intéressés : qui à l’art populaire, qui à l’art brut, à l’art naïf, à l’art folklorique, l’art primitif, l’art religieux, etc. Mais maintenant que la période historique s’est terminée, tous ces arts sont sur le même pied et ont la même pertinence dans les questions que nous nous posons — en fait, ces catégories ont perdu leur importance au profit de préoccupations conceptuelles et/ou existentielles. C’est dans cet éclatement que je vois l’art prendre une dimension transhistorique : nous avons désormais une conscience élargie des possibilités historiques et anthropologiques de l’art, et c’est la rencontre avec l’art des autres et les arts passés qui nous a donné cette conscience, de façon concomitante avec l’achèvement de la quête moderne d’une vérité de l’art, de l’atteinte de son degré zéro.

    L’art comme technique de soi

    J’emprunte le terme « technique de soi » à Michel Foucault9 : je trouve le terme un peu morose, mais il a l’avantage d’être précis. L’expression est liée à la tradition grecque et romaine (de Pythagore et Socrate à Sénèque et Marc-Aurèle) du « souci de soi », c’est-à-dire de l’importance de se développer personnellement, de cultiver son esprit et son caractère. Dans un sens large, une technique de soi est une technique, une pratique particulière qui aide à développer le soi ou la conscience de soi. Les humains ont développé un grand nombre de ces techniques, du yoga aux arts martiaux, en passant par le journal intime, la méditation, etc… et bien entendu, toutes les techniques artistiques. J’évoquerai bientôt comment l’écriture permet la réflexivité de la conscience, et particulièrement les formes d’écriture qu’on pourrait appeler « écritures de soi » : dans ce sens, l’écriture est une des plus grandes techniques de soi.

    Mais si l’écriture assiste le développement de la conscience réflexive, les arts assistent le développement de la conscience tout court10 et ce, depuis les débuts de l’humanité : Eccles en trace l’évolution parallèlement à l’évolution du cerveau humain, dans la phase dite d’hominisation. C’est une idée — ou plutôt un faisceau d’idées — très vaste que j’ai l’intention d’explorer dans d’autres textes ; je mentionne cela ici pour revenir à mon assertion du début, à l’effet qu’il se fait beaucoup plus d’art que ce qu’on retrouve dans le « monde de l’art contemporain », et ce n’est pas seulement une question de qualité des œuvres ou des pratiques. Dit simplement, la culture, le marché, l’industrie, le public — tout ce qui consomme des œuvres esthétiques — n’ont pas besoin d’autant d’art pour leurs besoins. La grande majorité des créateurs et créatrices ne travaillent pas pour ce marché ou ce monde de l’art et encore moins pour la postérité.

    C’est le caractère autotélique de l’art qui fait ça : la création est une activité qu’on fait pour elle-même, pour notre enrichissement personnel, par nécessité intime. Pour certains, ce n’est qu’un loisir — honorable certes, mais sans grande conséquence — mais pour les plus sérieux et les plus engagés, dont plusieurs qui font des études avancées en art et produisent de façon soutenue, c’est une véritable technique de soi, faiseuse de conscience et d’humanité.

    L’évolution de la conscience réflexive

    Il me reste une dernière idée à développer dans le présent texte, celle du rapport entre l’écriture et l’art dans un contexte où la création est envisagée comme une technique de soi ou un mode de connaissance. L’idée d’écrire pour raconter notre expérience de création, un type d’écriture qui se développe actuellement dans les universités et que j’espère voir se développer plus largement11, me semble s’inscrire dans le temps présent, post-historique, mais logiquement aussi dans le prolongement de l’histoire.

    En visitant une grotte paléolithique des Pyrénées, T.S. Eliot en avait conclu que l’art n’avait jamais évolué12, qu’il avait toujours été parfait — et ce, parce que le langage pictural des artistes ayant vécu 20 000 ans avant nous lui apparaissait un langage aussi achevé que celui des artistes de son époque. Le peintre français Pierre Soulages a dit quelque chose du même genre :

    Il faut le dire et le répéter : il n’y a pas de progrès en art, seulement des techniques qui se perfectionnent […]. Les peintres de Lascaux ou de Chauvet ont d’emblée porté l’art à un sommet.

    Pierre Soulages13

    Il s’agit de déclarations d’autant plus significatives lorsqu’on les remet dans leur contexte moderniste du vingtième siècle où, justement, l’art était considéré comme étant en évolution et en continuel progrès. Mais j’ai l’impression de comprendre les propos d’Eliot et de Soulages — en fait lorsque je regarde les murales de Lascaux, je trouve moi aussi que ces fresques ne sont pas moins avancées sur le plan de l’évocation picturale que les peintures récentes. La manière dont l’artiste préhistorique s’y prenait pour représenter l’imaginaire qu’il portait dans son esprit n’est pas sous-développée. D’ailleurs, il ne s’agit pas seulement de l’art paléolithique : tous les arts, dans toutes les cultures, sont entièrement développés, c’est-à-dire entièrement aptes de manifester l’esprit de leurs auteurs. Les styles, les techniques et les matériaux varient — et le stade d’avancement technologique et scientifique d’une culture ne manque pas de se voir dans ses artefacts — mais le degré d’achèvement et d’ingéniosité n’est pas plus grand dans les cultures primaires que dans les cultures technologiques.

    Ce qui évolue, car il y a bien quelque chose qui évolue, c’est la conscience réflexive. Nous sommes plus conscients de ce que nous faisons. Nous avons la philosophie, l’histoire, l’anthropologie, la théorie des systèmes, l’épistémologie ; tout cela qui nous donne une conscience historique, une conscience culturelle, planétaire, écologique, politique… Nous réfléchissons sans cesse à ce que nous faisons — et c’est cette réflexivité qui, elle, évolue sans aucun doute et s’approfondit. Et je suis d’accord avec Jung que l’un des plus importants marqueurs de cette évolution a été l’invention de l’écriture :

    La découverte de l’écriture est pour moi le critère qui permet de dater l’éclosion d’une conscience responsable. Cette découverte représente un pas décisif dans l’évolution de la conscience humaine. Elle indique la naissance d’une conscience réflexive, et non simplement de la conscience.

    Carl Gustav Jung14

    La période historique de l’art est elle-même caractérisée par l’évolution d’une réflexion sur l’art; c’est d’ailleurs un des moteurs de cette période : chaque artiste individuellement et la communauté des arts en entier réfléchissait sur l’art. Plus encore, la prise de conscience de cette réflexion (une double réflexivité) a accompagné la fin de l’art. Il est significatif que lorsque l’histoire de l’art a trouvé sa conclusion (dans l’atteinte des degrés zéro), on a vu naître l’art conceptuel : un art qui est une pure pensée sur l’art, des œuvres qui mettent en forme une certaine philosophie de l’art. L’art conceptuel est la manifestation même de la conscience réflexive en art, qui s’est retournée sur l’histoire de l’art et a vu de quoi cette histoire était faite.

    Dans ce contexte actuel, écrire sur notre pratique artistique, la sonder et en extraire les sens, la relancer et la dynamiser dans la réflexion s’inscrit dans ce moment précis de l’évolution de l’art. Réfléchir sur ce que l’on connaît par la création artistique, sonder les sens de notre expérience poïétique, cela appartient d’emblée à la période contemporaine. Une telle réflexion réinscrit notre art au cœur même de notre esprit et de notre pensée et elle augmente la connaissance de soi et du monde. L’histoire singulière de notre œuvre  personnelle devient l’histoire de notre propre pensée et c’est de cet événement que nous témoignons.

    Ce qui, dans l’art, n’a pas changé depuis le paléolithique ne changera vraisemblablement pas dans le 21e siècle non plus. Mais ce qui a changé, c’est-à-dire nos manières de comprendre l’art, d’en conceptualiser la fonction, le degré d’intentionnalité et ce que nous en attendons, continuera d’évoluer. En 1925 encore, T.S. Eliot écrivait sur la grande zone d’ombre « entre la conception et la création »15, mais déjà aujourd’hui, nous ne sommes plus si certains de cela.

    Que des artistes veuillent interroger leur processus créateur et amener à la conscience ce qui est toujours resté dans l’obscurité, qu’ils veuillent en apprendre quelque chose et surtout, que cette réflexion puisse être une contribution à la connaissance humaine, c’est là quelque chose de nouveau. Mais dans le contexte de l’évolution de la conscience réflexive, ce n’est pas quelque chose de surprenant.

    1. « [The poet] must be quite aware of the obvious fact that art never improves, but that the material of art is never quite the same. He must be aware that the mind of Europe — the mind of his own country — a mind which he learns in time to be much more important than his own private mind — is a mind which changes, and that this change is a development which abandons nothing en route, which does not superannuate either Shakespeare, or Homer, or the rock drawings of the Magdalenian draughtsmen. » T. S. Eliot, “Tradition and the Individual Talent”, cité dans C. Eshleman, Juniper Fuse: Upper Paleolithic Imagination and the Construction of the Underworld (Wesleyan University Press, 2003), p. xiii. Ma traduction. ↩︎
    2. Pour le plaisir, il faut lire le travail ethnographique de Sarah Thornton, ne serait-ce que pour comprendre à quel point c’est un monde idiosyncratique, et à bien des égards fermé et autarcique. S. Thornton, Seven Days in the Art World (New York: W.W. Norton & Co., 2008). ↩︎
    3. From the Eastern Land Where the Sun Rises, catalogue d’exposition, Kitakanto Museum, Maebashi, 1995. ↩︎
    4. Notion que j’ai déjà nommée comme une des grandes caractéristiques de l’art, devant même faire partie de sa définition. Voir le texte L’art comme mode de recherche et de connaissance. ↩︎
    5. J. C. Eccles, Évolution du cerveau et création de la conscience (Paris : Champs / Flammarion, 1994) p. 182. ↩︎
    6. A.C. Danto, After the End of Art : Contemporary Art and the Pale of History (Princeton University Press, 1995); Y. Michaud, L’art à l’état gazeux — Essai sur le triomphe de l’esthétique (Hachette/Littératures, Éditions Stock, 2003) et La crise de l’Art contemporain — Utopie, démocratie et comédie (Paris : PUF, 1997) ; D. Kuspit, The End of Art (Cambridge University Press, 2004), et L. Shiner, The Invention of Art : A Cultural History (The University of Chicago Press, 2001). ↩︎
    7. Arthur C. Danto, After the End of Art… ↩︎
    8. Pour l’exemple, pensons à la musique de film, qui est un des lieux où l’on entend (sans toujours s’en apercevoir) le plus de musique originale non commerciale. ↩︎
    9. M. Foucault, L’herméneutique du sujet (Paris : Hautes études, Seuil/Gallimard, 2001). ↩︎
    10. Voir la deuxième partie du chapitre 4, dans D. Boutet, Paysages de l’holocène : une expérience de connaissance par la création d’art, thèse de doctorat, Université Laval, 2009. ↩︎
    11. On a compris que le site Récits d’artistes était consacré au développement de ce type d’écriture et de réflexion sur l’expérience poïétique. ↩︎
    12. Revoir la citation en début d’article. ↩︎
    13. P. Soulages, Noir lumière / Entretiens avec Françoise Jaunin (Suisse : La bibliothèque des arts, collection Paroles Vives, 2002), p. 56. ↩︎
    14. C.G. Jung, Sur l’Interprétation des rêves (Albin Michel, 1998) p. 205. ↩︎
    15. “Between the conception / And the creation […] / Falls the Shadow”, The Hollow Men, 1925. ↩︎
  • V : Questions de sens dans l’art :

    L’œuvre vue, non plus comme objet, mais comme champ d’expérience sensible

    Dans ces théories du ‘champ quantique’, la distinction classique entre les particules solides et l’espace les entourant est totalement dépassée. […] Les particules sont simplement des condensations locales de ce champ ; des concentrations d’énergie qui vont et viennent, perdant ainsi leur caractère individuel et se dissolvant dans le champ. Selon Einstein : ‘Nous pouvons donc considérer que la matière est constituée des régions de l’espace dans lesquelles le champ est extrêmement intense. Il n’y a pas de place, dans ce nouveau type de physique, pour le champ plus la matière, puisque le champ est l’unique réalité.’

    Fritjof Capra1

    Dans l’axe de mon intérêt pour les récits d’artistes, le présent article est construit autour de l’idée que « l’œuvre d’art » est bien plus que l’objet créé par l’artiste. J’aimerais montrer une manière de penser l’art où les fausses séparations sont réconciliées. Nous sommes si acculturés dans la pensée dualiste que nous ne réalisons pas à quel point notre pensée est structurée à partir d’une distinction de base (ontologique) entre la matière et l’esprit, entre le monde extérieur et le monde intérieur. Notre pensée sur l’art est elle aussi traversée par ces ruptures, ces conceptions dualistes. Dans la pensée orientale pourtant, il est clair que le yin et le yang sont en interaction dynamique constante et que l’un se transforme continuellement en l’autre, s’insinue continuellement au cœur de l’autre, dans une espèce de mouvement de spirale. De notre côté par contre, nous avons plutôt appris que le monde est fait d’éléments distincts, reliés entre eux par une logique causale et linéaire.

    Ainsi, nous séparons processus et œuvre, auteur et récepteur, création (poïétique) et réception (esthésique), contenu et forme, révélation et expression, et ainsi de suite. Sans en être toujours conscient, nous pensons les étapes dans une suite linéaire où chacune est causée par la précédente : inspiration à conception à réalisation à  œuvre  à diffusion à réception à interprétation. Mais la transaction artistique n’est pas linéaire. Encouragée par la théorie des systèmes, par la notion de champ en physique (champ électromagnétique, gravitationnel, ou autre) et par les idées de chaos et de complexité, je propose donc une promenade dans un monde de l’art où l’œuvre est le processus, l’artiste un récepteur et la réception une forme de création.

    L’art, mode d’expression ?

    Combien d’artistes étudiants ai-je entendus exprimer un besoin de communiquer, de « conscientiser » les gens, de répandre un message politique, de faire avancer des idées… À chaque fois, je me suis dit : « Si tu as un message à transmettre, ça serait tellement plus simple d’écrire… » Et ce serait plus clair, aussi. Une telle intention est liée à une conception de l’art comme une forme de langage symbolique, c’est-à-dire comme le véhicule d’un message transmis de l’artiste au spectateur.

    Je ne dis pas qu’on ne peut exprimer des idées à travers l’art. Ce n’est pas évident pour l’art abstrait ou la musique instrumentale, mais pensons aux arts politiques ou socialement engagés2, pensons aux muralistes, aux marionnettistes, au théâtre, au cinéma et à la littérature. Le désir de transmettre un message, d’exprimer des questions identitaires, de dénoncer des situations, de déconstruire des discours dominants ou des concepts aberrants, a toujours inspiré des artistes. Le désir de « dire » a été notamment un grand facteur du développement de l’intermédialité dans les années 1970 — pensons à l’installation3 par exemple. Et on ne peut douter que les contributions artistiques à diverses causes peuvent s’avérer fort efficaces4.

    On peut aussi s’exprimer soi-même, s’instaurer comme message, se manifester comme preuve d’existence, se rendre visible, communiquer notre condition psychique, montrer ce qu’on voit avec l’œil intérieur. On peut aussi montrer l’autre, lui prêter nos pouvoirs expressifs, le rendre visible, lui, elle.

    Mon différend avec les étudiants désireux de communiquer des valeurs et des idées via leur production artistique est plutôt lié à une certaine naïveté quant au mécanisme sémiologique de l’art, lorsqu’on voit dans l’art un mode d’expression et de communication opérant comme un discours. Par exemple, pour faire d’une œuvre d’art un discours explicite sur quelque chose, il suffirait d’insérer des signes, des icônes et des symboles dans une œuvre, des éléments qui veulent dire quelque chose, mélangés à ces autres éléments qui, eux, ne signifient rien en particulier et n’ont finalement qu’une valeur décorative. Tel trait ressemble à un oiseau en vol, telle forme orange signifie une flamme, telle forme géométrique signifie x ou y, telle couleur la mort, la passion, l’esprit, etc. L’insertion d’icônes, aussi, pourra servir de signe : le drapeau américain pour signifier les États-Unis, le signe peace and love pour signifier la paix, la croix pour le christianisme, et ainsi de suite. Plus facile encore, insérer des nombres ou des mots en alphabet ordinaire. Et que penser de ceux qui insèrent des codes cachés pour un message ésotérique !

    Ce sont là des stratégies sémantiques empruntées au discours ; elles ne sont pas de nature artistique à proprement parler. Il n’est pas interdit de s’en servir, bien sûr5, et tous les exemples que je viens de donner peuvent se retrouver dans des œuvres : après tout, J.-S. Bach insérait des codes cachés dans sa musique (les lettres de son nom, notamment) et le Bread and Puppet a fait grand usage du drapeau américain. Certaines œuvres à caractère politique, même dénonciatrices, ont une grande force : elles font image, elles font réfléchir, elles nous permettent d’accéder à des niveaux de ressenti particuliers sur des questions d’importance pour l’humanité — les œuvres de Käthe Kollwitz nous en convaincront tout de suite. Mais la beauté des valeurs ou la pertinence du message ne font pas forcément la beauté ou la pertinence d’une œuvre.

    L’anthologie d’art politique But Is It Art? posait directement la question : ces œuvres militantes sont-elles de l’art? Personne ne pourrait dire que non, puisque ces artistes le font en tant qu’artistes, nous posant justement la question du rôle de l’art dans la société et de la fonction subversive qu’il devrait avoir. Mais voilà, il m’intéresse de regarder pourquoi cette question se pose, c’est-à-dire sur quelles bases on pourrait douter que l’art politique, l’art porteur d’un message, soit de l’art. Il m’intéresse aussi de comprendre pourquoi l’art « discursif » (politique ou non), l’art « à message » est si facile à rater et pourquoi je pense (un peu malgré moi) que les étudiants qui croient pouvoir se servir de l’art pour passer des messages ou pour « faire le bien » sont… naïfs. Et plus naïfs encore ces commanditaires d’œuvres qui croient pouvoir se servir de l’art pour magnifier leur image ou leur message6.

    D’une manière générale, le danger est que l’artiste décide à l’avance de ce qu’il veut faire dire à son œuvre — ou de ce qu’il ne veut pas qu’elle dise7. C’est précisément dans ce temps là que je trouve qu’on ferait mieux d’écrire. Dans le domaine du politique ou de l’éthique, et plus généralement dans un domaine d’action humaniste, l’art peut faire plus, et mieux, que de disséminer des slogans. On doit aussi prendre acte du fait que l’artiste et l’œuvre étant inscrits nolens volens dans la dynamique sociale, ils portent d’emblée toute une dimension de sens liée à l’ensemble des conditions de production. Toute œuvre est forcément contextuelle, quelque part, et aucun message inséré ne pourra effacer complètement cette dimension de sens : il ne pourra que la dynamiser dans un sens ou dans l’autre, en contradiction ou en synergie.

    « Contre l’interprétation »

    Dans l’approche traditionnelle, ce sont les récepteurs (critiques, spectateurs, historiens) qui décident de la pertinence d’une œuvre, de sa réussite ou de son échec, qui décident même de sa signification. Hans Robert Jauss (1921-1997), philosophe et théoricien de la littérature, a soutenu que l’histoire des œuvres devrait être construite à partir de l’histoire de leur réception, c’est-à-dire l’histoire des effets qu’elles ont produits sur les lecteurs au fil du temps8. Selon cette idée, le sens de l’œuvre serait au départ indéterminé — ou « ouvert », comme le dit Umberto Eco9: c’est le récepteur qui précisera le sens de l’œuvre pour lui-même, en fonction de ses attentes, de son monde, de son contexte. Ainsi, la création qui est initiée par l’artiste se prolonge jusqu’à sa réception par le public, et l’acte de réception comporte lui aussi une dimension créatrice10. De nombreux artistes diront d’ailleurs que leur œuvre reste inachevée tant qu’elle n’a pas été reçue par quelqu’un : le spectateur, en quelque sorte, complète l’œuvre de l’artiste. Cette façon d’envisager les choses peut mener à voir l’art comme un mode d’expression et la relation entre l’artiste et le public comme une relation de communication. Mais les choses ne sont pas si simples : le rapport de sens qui relie l’artiste, l’œuvre et le récepteur est beaucoup plus complexe. Non linéaire, il ressemble plus à un « champ quantique ».

    Au tout début des années 1960, Susan Sontag a écrit un essai retentissant intitulé Contre l’interprétation, dans lequel elle s’insurgeait contre la tendance à interpréter le sens des œuvres (œuvres littéraires autant que les œuvres d’art). Elle trouvait réducteur qu’on ramène une œuvre à son simple contenu et qu’on ramène ce contenu à une simple interprétation — des exégèses d’ordre psychologique ou psychanalytique, ou encore des interprétations sociologiques (analyses marxisantes, notamment). Sontag évoque « un temps où […] l’on n’avait pas l’idée de demander ce qu’exprimait une œuvre d’art, parce qu’on savait, ou croyait savoir, ce qu’elle faisait.11» Et que fait l’œuvre ? Tout le propos de Sontag tourne autour du fait que l’œuvre affine la sensibilité, éveille (dans le sens de rendre conscient) l’intelligence des sens — et que cela est lié à l’esthétique au sens large, et non à un message à décrypter.

    L’herméneutique12 appartient à la réception, le sens des œuvres émerge de l’expérience de réception. On ne peut pas remonter de notre interprétation d’une œuvre (ou de n’importe quel événement d’ailleurs) à la source de cette œuvre. Autrement dit, si je lis ou perçois un message x ou une émotion y dans une œuvre, rien ne me permet d’affirmer qu’elle était présente à l’origine dans l’œuvre ou l’événement. Mon interprétation m’appartient toujours, elle est liée à l’expérience que je fais de l’œuvre ou de l’événement. C’est un peu comme le devin qui lit dans les astres, les cartes ou les os carbonisés : le message peut être fort pertinent et « parlant », le devin peut bien avoir raison de dire qu’il lit ce message dans les os ou les cartes, mais il est erroné d’en déduire que les os ou les astres contiennent ou portent ce message.

    L’art comme moyen de communication et d’expression, ou comme lieu d’incommunicable et de l’inexprimable ?

    [Les réalités de l’art] élargissent les limites de la vie telle qu’elle apparaît d’ordinaire. Parce qu’elles ne reproduisent pas le visible avec plus ou moins de tempérament, mais rendent visible une vision secrète.

    Paul Klee13

    L’idée d’une communication à travers l’art ne signifie pas que l’œuvre soit un ensemble de signes — écrits par l’artiste, destinés à être lus par le public. Il faut poser la question de la correspondance entre les intentions de l’artiste et la réception par le public pour voir qu’en fait, il n’y a pas d’emblée de correspondance : il est pratiquement impossible d’inférer les intentions de l’artiste à partir de l’œuvre, et inversement, l’artiste ne peut prédire comment le spectateur recevra son œuvre et ce qu’il y trouvera. Pour accorder les deux, il faudra utiliser le langage : expliquer notre œuvre dans une entrevue ou des notes apposées, ou jouxter un titre évocateur. Jean-Jacques Nattiez, sémiologue de la musique, parle de cela comme d’une rupture de continuité entre la création (le niveau poïétique) et la réception (le niveau esthésique).

    La stratégie constructive par laquelle le « récepteur » donne un sens [aux phrases musicales] est complètement différente de celle qui a engendré ces phrases. [Les] stratégies poïétiques — les processus créateurs — ne garantissent pas la nature et le contenu des stratégies esthésiques — les processus perceptifs, de « réception », de compréhension. Il y a discrépance, si vous me permettez cet anglicisme, entre le poïétique et l’esthésique.

    Jean-Jacques Nattiez14

    Nattiez insiste beaucoup sur cette discontinuité entre l’œuvre telle que l’artiste l’a conçue et l’œuvre telle que reçue par le public, au point d’y voir un fondement incontournable de toute sémiologie de la musique, et même de toute communication humaine. Dans mon expérience d’artiste, j’ai moi-même vécu cette « discrépance » avec une telle intensité qu’elle a fini par m’apparaître comme une véritable rupture — un incommunicable pratiquement ontologique logé au cœur même de l’entreprise artistique. C’est ma prise de conscience de cette distance, que j’ai même ressentie comme insurmontable, qui m’a fait décider de me concentrer davantage sur mon expérience de création et d’y trouver la justification de mes efforts. La qualité de mon expérience artistique est alors devenue l’objet central de mes préoccupations.

    Tous les artistes ne réagissent pas comme moi, évidemment. Mon amie Suzanne Boisvert s’est insurgée lorsqu’elle m’a entendue raconter ce qui précède. Elle imaginait que mon affirmation impliquait de devoir cesser de communiquer avec le public : « aussi bien cesser de lui parler ou de s’adresser à lui ! », protesta-t-elle, en enchaînant que c’était peut-être mon choix, mais qu’ « il serait peut-être bien de préciser que d’autres artistes, bien qu’étant conscients de la situation, continuent tout de même de se sentir en lien avec ce ‘spectateur’ ». Si ma prise de conscience de cet incommunicable m’a amenée à me désintéresser du rapport au public pour me tourner vers l’atelier et l’enseignement, c’est parce que ma nature introvertie m’y portait, et quelque part, cette réalisation m’en donnait la permission. Mais plus largement, on peut voir la discrépance de Nattiez comme une opportunité, car si on ne peut pas utiliser l’art pour communiquer comme on utilise un système de signes, il y a beaucoup d’autres sens au mot communiquer : rencontre, collaboration, complicité, communion, co-création… Autant de termes liés à un être ensemble que l’art permet tout à fait ; plus encore, un être ensemble qu’en fait l’art dynamise.

    L’art comme expérience de signifiance et mode de conscience

    L’expérience artistique — autant celle de l’artiste que du spectateur, d’ailleurs — est une expérience chargée de sens.

    Cela ne veut pas dire que l’œuvre d’art représente un monde clos, refermé sur lui-même. Les œuvres d’art (à l’exception, très importante, de la musique) se réfèrent au monde réel — à nos connaissances, notre expérience, nos valeurs. Elles nous offrent des témoignages, des appréciations. Mais ce qui les caractérise (ce qui les distingue de la connaissance scientifique ou discursive, de la philosophie, la sociologie, la psychologie, l’histoire, par exemple) c’est qu’au lieu de nous transmettre un savoir conceptuel, elles provoquent une sorte d’excitation, un phénomène de participation, où le jugement se trouve entraîné, captivé.

    Susan Sontag15

    Plus l’œuvre est réussie, plus c’est une expérience lumineuse : dans la création, on a une impression d’éclairement, de signifiance, l’impression que l’espace ou le temps de l’œuvre est tout entier signifiant, qu’on y comprend quelque chose, même si l’articulation de ce qu’on comprend est souvent impossible. Or cette expérience lumineuse, c’est la définition même de la conscience : l’expérience intime d’un monde signifiant. Plus j’y réfléchis, plus je suis convaincue que c’est là une des raisons de la centralité de l’expérience artistique dans l’expérience humaine16: les activités artistiques génèrent une expérience sensible intensifiée, une augmentation de la conscience et du sentiment d’existence, et ce parce qu’elle convie à la fois une intention de signifiance et une attention à la signifiance. Ceci implique, il faut le noter, que chaque personne, auteur ou récepteur, fait — ou ne fait pas — sa propre expérience personnelle de sens, des sens uniques à chacun, lorsqu’elle entre en relation avec l’œuvre d’art, car l’art rend possible une expérience de signifiance, plutôt qu’une transmission de sens prédéterminés.

    Dans une certaine mesure, ceci s’applique à l’expérience esthétique en général : un grand paysage, les vagues de la mer, un torrent d’eau fraîche, le skyline d’une grande ville, une église, un chant d’oiseau, ou encore les signes de l’existence d’un autre ou d’autres humains (artefacts, écrits, photos, etc.),… tout ce qui nous parait chargé de sens peut être une expérience esthétique. Dans cela, la particularité de l’art est d’être une expérience esthétique augmentée, du fait qu’elle est délibérée et intentionnelle — et cela est une distinction importante. L’expérience est augmentée par l’intention de l’artiste de créer les paramètres de cette expérience esthétique et par l’intention du spectateur de s’y exposer, d’y porter attention. S’il y a communication, et même communion, entre l’artiste et le spectateur, c’est par cette intention mutuelle. Dans l’expérience artistique, parfois même à des siècles ou des continents d’intervalles, les deux se retrouvent en présence et cette impression d’une rencontre des consciences au cœur d’une expérience de signifiance est une expérience forte qui, au moment où elle se vit, décuple le sentiment d’exister, d’être signifiant. Cette expérience est d’autant plus forte si elle est vécue avec des co-créateurs ou des collaborateurs, ou lorsque le public (qui n’est peut-être plus un « public », alors) est participant dans l’œuvre.

    Création et herméneutique

    Cependant le sens particulier que l’un trouve dans son expérience, c’est-à-dire son interprétation de l’expérience, n’est communicable à l’autre que par le discours, le dialogue. Entendons-nous : il va sans dire que l’œuvre est une expression de l’artiste. Elle témoigne de sa singularité, de son être, de sa présence, mais cela dans le sens large où tous les produits des êtres vivants sont des expressions : les traces d’un chat dans la neige sont une expression du chat, le nid une expression de l’oiseau, la toile une expression de l’araignée. Mais pour traduire cela en mots, en idées, pour y voir une théorie, il faut une opération herméneutique, une lecture interprétative : c’est cette lecture qui exprime les idées et c’est elle qui varie avec les contextes, les époques et les personnes17.

    Cette herméneutique est un processus créateur tout à fait particulier : l’œuvre offre un espace de sens ; elle contient les paramètres d’une expérience signifiante à faire. Si le récepteur s’ouvre à cette expérience, son monde psychique est mis en mouvement, vibre avec l’énergie de l’œuvre. Si je dis qu’il crée lui-même les sens qu’il attache à l’œuvre, c’est que la signification de l’œuvre est faite du matériel psychique du récepteur. L’herméneutique, dans la réception, est le processus par lequel les potentiels de sens qui appartiennent à l’œuvre se concrétisent dans la lecture interprétative. Pour le récepteur, le sens de l’œuvre n’est ni flou ni indéterminé : il sait ce qu’il vit. Son interprétation est une réflexion de son cru à partir de l’œuvre, à chaque nouvelle rencontre (nouvelle écoute, nouveau regard) de l’œuvre.

    Or cette ouverture, ou cette « indétermination » (Jauss) du sens dans les œuvres, est aussi une dynamique primordiale de la poïétique, car si l’œuvre est ouverte pour l’ensemble de la réception à venir, elle l’est aussi tout au long de sa création. Je crois que dans cette ouverture se trouve le mécanisme d’une révélation, d’un art comme mode de connaissance, comme méthode de recherche ou comme quête, et comme dynamique de travail : je crée parce que je ne sais pas ce qui va surgir. En me plaçant moi-même en position de réception continue face à l’œuvre que je suis en train de faire, je donne à cette réception une fonction autant génératrice que révélatrice — génératrice d’une toujours plus grande révélation.

    L’image qui me vient est celle d’un monde saturé de mouvement et d’énergie créatrice soutenue tout au long de la dynamique artistique, des débuts de la création jusqu’aux réflexions des récepteurs — avec l’œuvre comme charnière, comme solution de continuité entre les sens liés à la poïétique et ceux émergeant dans la réception. C’est un immense champ de sens qui gravite autour de l’œuvre, faisant vibrer la sensibilité et la conscience de ceux qui s’y attardent, artiste autant que récepteur.

    L’art comme mode de participation au monde

    Voir l’artiste comme un simple producteur d’œuvres et l’œuvre comme un objet indépendant de son auteur et de son contexte (et échangeable sur les marchés commerciaux) met l’artiste dans une logique de « la fin qui justifie les moyens ». C’est là une logique qui fait peut-être l’affaire du marché, mais elle pose un certain nombre de problèmes à l’artiste. D’abord, elle invisibilise ou banalise l’expérience vécue pendant la production de l’œuvre et obscurcit les raisons profondes de sa création. À ne se soucier que du sort de l’œuvre, on en vient à ne pas voir une valeur en soi dans ce processus créateur et ne pas se soucier de sa qualité sur le plan humain ; ou mésestimer son potentiel au niveau du développement de la conscience. Ensuite, à nous séparer constamment des fruits de notre travail, nous nous séparons de ce qui, par ce travail, peut nous transformer, nous éclairer, nous réconforter, nous mettre au défi de la grandeur d’âme. Nous nous épuisons psychiquement.

    Les contenus humains du travail s’atrophient, l’intégration au sein du salariat des anciens travailleurs autonomes (artisans, commerçants) atténue l’attachement quasi biologique porté aux activités laborieuses. Le ‘travail en miettes’ décrit par Georges Friedmann, au sein des grands ensembles industriels ou bureaucratiques s’est vidé de responsabilité et de créativité pour l’O.S., ouvrier spécialisé sur machine, ou l’employé de bureau qui remplit des formulaires. Dès lors, la personnalité niée dans le travail essaie de se retrouver hors de la zone stérile; on effectue dans le loisir des travaux où l’on se sent individuellement concerné et responsable voire inventif, comme le bricolage, ou bien on développe des talents personnels, ‘violons d’Ingres’ ou dadas, ou bien encore on fétichise dans une manie de collectionneur le besoin irrépressible de faire quelque chose par soi-même.

    Edgar Morin18

    Au fond, Morin suggère que le travail est un besoin; il évoque un « attachement quasi biologique » aux « activités laborieuses ». Nous ne travaillons pas seulement pour gagner notre vie, mais au départ, pour participer : participer à la communauté des humains, participer à la nature, au cosmos — « participer » dans le sens de « faire partie », « être avec », « partager ». Il faut bien se comprendre, ici : je ne parle pas de « participer » en ajoutant une œuvre esthétique à un contexte qui en aurait besoin, mais de participer en étant en relation, une relation qui s’actualise dans le temps et l’espace par les gestes (créateurs) que je pose. C’est mon « activité laborieuse » qui est cette participation. Je vis dans le monde et dans la nature en étant en relation avec lui, avec elle ; et cette relation, c’est mon activité même. Lorsque je jardine, je participe aux cycles naturels — je vis avec eux, j’en fais partie. Lorsque je crée une œuvre d’imaginaire, je participe au monde invisible de l’esprit, j’y vis, j’en fais partie. Lorsque je travaille avec des étudiants, avec des collaborateurs, d’autres humains, je participe à l’humanité, j’en fais partie. C’est par les gestes que je pose que cette relation s’établit, et ma relation a la forme de mes gestes. Si je ne travaille pas de cette manière, je ne suis pas en relation. C’est ce que Morin évoque : le travail à la chaîne, « en miettes », est une négation de ma relation créatrice avec le monde, je suis dans une « zone stérile ». Transposé à l’art, si le processus en venait à n’être plus qu’un simple « moyen » justifié par une « fin », si mon esprit ne répondait plus de mes œuvres, je risquerais de perdre le sens du lien intime et créateur qui m’unit au monde19.

    Le « souci de soi » dans l’art

    Dans un texte précédent20, j’ai montré que cette manière de séparer l’humain des fruits de son travail, donc d’objectifier ces fruits, était typique de la pensée capitaliste et se répercutait dans toutes les sphères d’activités, des chaînes de montage aux théories scientifiques. Tout doit être disponible pour le commerce ; et pour ce faire, tout doit être arraché à son contexte, à l’esprit, aux valeurs et aux sentiments de celui, celle ou ceux qui l’ont produit. En science, on considère comme un grand progrès le fait que les connaissances n’aient pas d’auteur et pas de contexte : « objectives », elles sont « découvertes » et non « créées ». Mais pour tous les avantages qu’on peut vouloir y voir, je crois que cette mentalité est un malheur psychique. Dans une discussion sur ce problème de séparation (entre celui qui connaît et ce qui est connu) dans la science, F. Bonardel citait Simone Weil :

    C’est bien à tort qu’on a pris les alchimistes pour les précurseurs des chimistes, puisqu’ils regardaient la vertu la plus pure et la sagesse comme une condition indispensable au succès de leurs manipulations, au lieu que Lavoisier cherchait, pour unir l’oxygène et l’hydrogène en eau, une recette susceptible de réussir entre les mains d’un idiot ou d’un criminel aussi bien qu’entre les siennes.

    Simone Weil21

    Il s’agit là d’une immense question : que vaut une œuvre (d’art, scientifique, technologique) si son auteur n’a pas le souci de lui-même22? Toutes les sagesses du monde, de Sénèque à Jung en passant par les artistes orientaux, enseignent que les œuvres (autant humaines que divines) sont à l’image de leurs créateurs, que la vertu de l’un est indissociable de la vertu de l’autre. Mais l’idée dominante en Occident est à l’effet du contraire : on veut juger les gens à leurs œuvres et non à leur vertu. En art, en particulier, on croit que les œuvres d’un artiste transcendent la réalité psychique immédiate (névrose, addiction, etc.) de son ego ; ce qui justifie d’ailleurs une grande tolérance envers des comportements autodestructeurs ou asociaux. Dans plusieurs traditions orientales, moyen-orientales, et archaïques, c’est le contraire : c’est le développement spirituel qui est garant du développement artistique. Il vaudrait la peine d’examiner tout cela plus longuement, car on voit l’esquisse d’une distinction sous-jacente entre deux grandes approches possibles de la création23.

    Sans aller pour l’instant dans une analyse de ces deux approches, on peut voir qu’en posant la question éthique uniquement à l’œuvre et non à l’artiste, l’œuvre risque la rectitude politique et la superficialité du message, comme on voit souvent d’ailleurs, et l’artiste risque le cynisme. Quoi qu’il en soit, la question de savoir s’il doit y avoir, ou non, une cohérence entre l’èthos de l’artiste — sa vie, ses comportements, ses valeurs, son identité — et ce qu’elle ou il souhaite exprimer dans ses œuvres est un faux problème. Ne pouvant séparer l’auteur de l’œuvre, je vois l’art comme une grande dynamique, intégrant travail sur la matière et travail sur soi, processus et produit, création et réception, l’auteur comme récepteur et le récepteur comme créateur, et ainsi de suite. L’image qui me revient sans cesse à l’esprit est celle d’une nébuleuse, d’une spirale, d’une sorte de vortex original où matière et esprit se co-créent et se transforment l’un en l’autre continuellement.

    Pourquoi l’art ?

    Pourquoi créer tant d’œuvres pour elles-mêmes, sans se soucier de l’être et de l’expérience de l’artiste? Pourquoi tant de quêtes esthétiques, si elles ne sont pas avant tout des quêtes personnelles? Avons-nous besoin de tant d’œuvres, parmi lesquelles les œuvres de réel génie sont si rares? N’y a-t-il pas déjà trop de musique, trop de peintures, trop de livres, trop de photos, trop de films? Qu’ajouterait une œuvre de plus?

    Voyons les choses sous un autre angle : un groupe de personnes (auteurs et récepteurs) œuvrant à la création de sens, concentrées sur des questions esthétiques, emportées dans leur expérience sensible et réfléchissant aux questions existentielles, éthiques, spirituelles, etc., posées par une œuvre (même modeste) de création. Ça, nous n’en aurons jamais assez. Si la production artistique alimente un marché à grande valeur économique et tout un système d’institutions culturelles et académiques en tout genre, tant mieux (ou tant pis), mais ce n’est pas là la première raison de faire de l’art. La première raison d’être de l’art, autant dans l’histoire humaine que dans la majorité des histoires singulières, est autotélique : on fait d’abord de l’art pour en faire. L’art a une valeur en lui-même, une valeur intrinsèque : faire de l’art (ou s’y exposer) augmente l’Être et intensifie le sentiment d’exister, le sentiment d’humanité, cela donne de la valeur aux choses et au temps passé à les faire, cela exerce le corps et l’esprit, et ainsi de suite — c’est-à-dire des buts élevés, à grande valeur existentielle (et spirituelle, pour ceux qui se rendent jusque là).

    Je ne pense pas que les quelques idées présentées ici contredisent d’autres approches de l’art. Étudier l’art, c’est comme visiter un pays : chaque personne le décrira différemment. Personnellement, c’est cette image d’une complexité foisonnante qui s’est imposée, à la place d’une dynamique sémantique simpliste. C’est aussi l’aspect hautement existentiel de l’entreprise artistique que j’espère mettre en lumière.

    J’espère, d’ailleurs vaguement, produire non seulement de l’esprit, mais aussi de la beauté, de façon neuve, mais intensive. Le chemin sera long, le travail compliqué dans ses articulations subtiles.

    Paul Klee24
    1. F. Capra, Le Tao de la physique (Paris : Tchou, 1979), p. 214-215. ↩︎
    2. N. Felshin, Nina (ed.), But Is It Art?  The Spirit of Art as Activism (Seattle : Bay Press, 1995);  L. F. Burnham et S. Durland, The Citizen Artist / 20 Years of Art in the Public Arena (1978/1998) (Community Arts Network, [en ligne] http://www.communityarts.net/bookstore/citizenartist.php) ; voir aussi le site Artist As Citizen, http://www.artistascitizen.org/#/home/ . ↩︎
    3. Un des premiers grands projets d’installation fut le « Womanhouse » en 1972 en Californie. Il y a eu aussi le « Dinner Party » (1979) de Judy Chicago : des œuvres liées au féminisme et qui avaient un message fort à passer. ↩︎
    4. Dans une manifestation altermondialiste, peu après les événements de Seattle en 1999, la police avait arrêté des… marionnettes! ↩︎
    5. Il n’y a pas grand chose d’interdit en création artistique ! ↩︎
    6. Le film de P. Greenaway, La Ronde de nuit (2007), sur le tableau de Rembrandt illustre bien cette naïveté des commanditaires et le fait qu’une œuvre n’est jamais seulement littérale, que des sens au deuxième ou troisième degré s’insèrent dans la transaction entre l’artiste, le public et (dans ce cas) les commanditaires. ↩︎
    7. J’ai déjà eu une longue discussion avec une étudiante qui voulait faire une œuvre d’installation portant sur les blessures professionnelles, une problématique qui l’avait touchée personnellement alors qu’elle avait perdu sa santé dans des laboratoires de photo. Elle avait consciencieusement évité toute expression de colère, convaincue qu’il était contraire à l’éthique d’exprimer de la colère en public. ↩︎
    8. H. R. Jauss, Pour une esthétique de la réception (Paris : Éditions Gallimard, 1978). ↩︎
    9. U. Eco, L’œuvre ouverte (Paris : Seuil, 1965). ↩︎
    10. C’est à cette situation que R. Barthes faisait référence en parlant de la « mort de l’auteur » et de la « naissance du lecteur » (1968). « La mort de l’Auteur », dans Le bruissement de la langue (Paris : Seuil, 1984), p. 61–67. ↩︎
    11. S. Sontag, « Contre l’interprétation » (1961), in L’œuvre parle (Christian Bourgois éditeur, 2010), p. 13. ↩︎
    12. « Appelons herméneutique l’ensemble des connaissances et des techniques qui permettent de faire parler les signes et de découvrir leur sens. » M. Foucault, Les Mots et les choses (Paris, Gallimard, 1966), p. 44. ↩︎
    13. P. Klee, Théorie de l’art moderne (Paris, Éditions Denoël, 1985), p. 31. ↩︎
    14. J.-J. Nattiez, La musique, la recherche et la vie, (Montréal : Leméac, 1999), p. 60. ↩︎
    15. S. Sontag, « À propos du style », in L’œuvre parle…, p. 42-43. ↩︎
    16. Pour la centralité de l’expérience artistique, voir le travail paléo-ethnologique de Ellen Dissanayake sur cette question. Homo Aestheticus: Where Art Comes From and Why (Seattle: University of Washington Press, 1995); What Is Art For? (University of Washington Press, 1988). ↩︎
    17. D’où l’idée de Jauss, d’ailleurs, que c’est l’histoire de cette herméneutique qui est la véritable histoire de l’œuvre. ↩︎
    18. E. Morin, L’esprit du temps : essai sur la culture de masse (Paris : Grasset, 1962), p. 86-87. ↩︎
    19. L’histoire de l’art est jonchée des catastrophes individuelles inhérentes à cette dérive. Suicide, folie, addiction et désenchantement… Il n’est pas possible de généraliser, et je ne veux pas mettre tous les cas de déséquilibre sur le compte de ce seul facteur, mais il est intéressant de voir comment la négligence du processus n’a pas de rapport avec le génie de l’œuvre. ↩︎
    20. Art, connaissance et transdisciplinarité. ↩︎
    21. S. Weil, Sur la science (Paris : Gallimard, 1966), p. 275. Cité par F. Bonardel, Philosophie de l’alchimie : Grand œuvre et modernité (Paris : PUF, 1993), p. 85, n1. C’est moi qui ajoute les italiques. ↩︎
    22. J’utilise l’expression « souci de soi » en référence à l’étude de Foucault sur ce concept gréco-romain qui l’ensemble des conditions et des exercices qui nous rendent plus aptes à appréhender la vérité et à nous transformer dans le sens du développement de notre âme : « cette formule qui sera si souvent répétée : tout homme, nuit et jour, et tout au long de sa vie, doit s’occuper de sa propre âme ». M. Foucault, L’herméneutique du sujet (Paris : Hautes Études, Seuil/Gallimard, 2001), p. 9. ↩︎
    23. L’historien américain Morris Berman a bien décrit cette distinction dans le chapitre 10 de Coming to Our Senses: Body and Spirit in the Hidden History of the West (Seattle Writers’ Guild, 1989), chapitre intitulé « The Two Faces of Creativity ». ↩︎
    24. P. Klee, Journal (Paris : Bernard Grasset, 1959), p. 109. ↩︎
  • III : Art , connaissance et transdisciplinarité : quelques idées

    Goethe insistera sur les différences entre la connaissance de l’artiste et celle du savant. Celui-ci procède par analyse : il divise la totalité en ses éléments constitutifs ; celui-là par synthèse : il saisit la totalité dans une intuition globale. […] Mais il s’agit bien dans l’un et l’autre cas de connaissance.

    Todorov1

    Einstein’s space is no closer to reality than Van Gogh’s sky. The glory of science is not in a truth more absolute than the truth of Bach or Tolstoy, but in the act of creation itself.

    Koestler2

    C’est en travaillant sur le phénomène interdisciplinaire en art3 que j’ai commencé à m’intéresser à la transdisciplinarité, cet espace unifié de connaissance où toutes les disciplines se compléteraient et s’enrichiraient mutuellement dans l’espoir d’appréhender le cosmos, l’histoire et l’humain à la fois dans toute leur complexité et leur unité. Je suis alors devenue membre du Centre international de recherches et d’études transdisciplinaires, le CIRET4, qui regroupe autant des artistes et des écrivains que des physiciens, biologistes, médecins, psychologues, philosophes, théologiens, moines, ingénieurs, sociologues, économistes, etc. Cette diversité témoigne du fait que dans la perspective transdisciplinaire, on pense qu’une vision globale du monde, si elle était possible, ne serait concevable que par l’articulation dynamique des épistémologies et méthodologies conjuguées de toutes les disciplines scientifiques, des « sciences de l’humain » (anthropologie, psychologie, sociologie, histoire, etc.), de la philosophie, ainsi que des modes plus interprétatifs, introspectifs ou créateurs, comme la littérature, la psychanalyse, l’art, la théologie, le mysticisme, etc. Dans leur « projet moral », les initiateurs du CIRET précisent : « Fondé sur l’esprit de rigueur scientifique, l’activité du Centre […] permettra l’avènement d’un échange dynamique entre les sciences exactes, les sciences humaines, l’art et la tradition5. »

    Les travaux de ce groupe m’ont fait poser la question de la contribution spécifique de l’art à cet ensemble transdisciplinaire. J’avais déjà le sentiment que la création artistique était un mode de connaissance, mes projets personnels de création m’ayant mise sur cette voie : même si je n’avais pas fait d’études avancées en sciences naturelles ou humaines, je savais que je connaissais quelque chose du monde, que comme artiste, je tenais un fragment de l’ensemble. J’oserais même dire que j’avais une intuition de son unité invisible.

    Quand il est pleinement engagé dans une pratique de création, l’artiste éprouve souvent le sentiment d’accéder à un type particulier de connaissance ; il se sent « connaissant » et, en ce sens, il comprend qu’il participe à l’élaboration de savoirs d’un ordre particulier.

    D. Laurier et P. Gosselin6

    Mais quelle était la nature de ce fragment et de cette intuition? Comment définir ces « savoirs d’un ordre particulier » élaborés pendant la création d’une œuvre d’art? Que contribue l’artiste au projet transdisciplinaire?

    Différents modes de connaissance

    Malgré son nom, la « trans/disciplinarité » ne traverse pas seulement les disciplines, mais aussi — ce qui est bien plus important — les modes de connaissance. Il faut voir, en effet, que si la biologie, la physique et la chimie, par exemple, sont des disciplines distinctes, elles se rattachent toutes trois au même mode de connaissance, scientifique. La psychanalyse, l’histoire de l’art et la théologie, qui sont des domaines plutôt éloignés les uns des autres, utilisent tous, à un moment ou un autre, le mode herméneutique. La philosophie, elle-même subdivisée en plusieurs branches, est un mode de connaissance de type spéculatif ou rationnel. Ainsi, pour appréhender la complexité, le dialogue entre les modes de connaissance est tout autant, sinon plus, déterminant que les échanges entre les disciplines.

    On n’a toujours pas l’habitude de voir l’art dans ce grand ensemble : on comprend plutôt l’art comme un mode d’expression que de connaissance, et dans l’esprit moderne, il est souvent posé comme l’antithèse de la science. On est touché par la vision du monde exprimée dans les œuvres d’art, mais on la considère comme subjective, sans valeur scientifique — la valeur du faire artistique et de l’œuvre résidant plutôt dans les émotions qu’ils nous font vivre. Mais pour penser qu’une vision artistique n’est pas une forme de connaissance, il faut avoir fait une équation entre « connaissance » et « vérité objective » — équation pourtant ni évidente ni naturelle. C’est comme si on ne pouvait connaître que des faits objectifs, et comme si une vérité, pour se qualifier comme vraie, devait valoir pour tous, être au-delà des subjectivités, sans ambiguïté. Pourtant toute certitude ne sera jamais que superficielle et ne se donnera qu’au sacrifice de la complexité.

    Longtemps, connaître a signifié : avoir consciemment dans son esprit7. Mais dans le dernier siècle « la connaissance » est peu à peu devenue synonyme de connaissance scientifique et plus spécifiquement, synonyme des produits de recherche scientifique, c’est-à-dire « les savoirs » ; c’est entre autre ce qu’on entend quand on parle de « société du savoir ». Dans l’esprit contemporain, la connaissance est le produit de la recherche ou de l’étude, plutôt qu’une connaissance de type expérientiel; et le paradigme de la connaissance est désormais la connaissance de type scientifique. Pour mesurer la portée de ce glissement, il n’est pas inutile de faire un petit détour dans l’histoire intellectuelle et culturelle de l’Europe pour connecter certains points clés de l’instauration de la modernité :

    1. La révolution scientifique, qui à partir de la nouvelle « méthode scientifique » a produit la connaissance comme on la conçoit aujourd’hui : connaissance objective, détachable de son contexte et de l’esprit qui la pense.
    2. La révolution industrielle, coïncidant avec la naissance du capitalisme, qui a opéré une séparation entre le travail et le produit du travail : les ouvriers ne sont plus responsables à part entière des produits de leur travail, ils ne sont le plus souvent que des maillons dans une chaîne de production contrôlée par une entreprise qui échange ces produits librement.
    3. La séparation cartésienne, qui établit une distinction irréconciliable, parce qu’ontologique, entre le monde extérieur et les vécus de la conscience.
    4. La naissance de l’art dans sa forme moderne, basé sur les concepts d’auteur, d’œuvre autonome et de public.
    5. À ces quatre points, je connecterais ce cinquième, en négatif celui-là car il s’agit d’une disparition : la discréditation de l’alchimie, qui était un mode de connaissance « inséparablement méditatif et opératif, et non spéculatif8 ». L’alchimiste connaissait par l’acte d’œuvrer, mais sa connaissance, « ésotérique », était intransmissible par l’écrit.

    Ces cinq points reliés esquissent une image : l’image de la séparation entre le travail et ses produits, entre « l’acte d’œuvrer » et les œuvres, entre celui qui vit, éprouve, exerce le processus de connaissance et ce qu’il connaît. Cette séparation entre les sujets œuvrant et ce qui est créé par leur activité permet la production d’objets, qui peuvent être stockés, échangés, vendus, collectionnés, téléchargés. Dans ce contexte, l’avantage de la connaissance scientifique sur les autres formes de connaissance est qu’elle produit ces savoirs objectifs, détachables et transmissibles.

    Le problème, ici, n’est pas que ce type de connaissance existe. Au contraire, on ne cesse d’être impressionné par la puissance génératrice de cette épistémologie : l’essor technologique et scientifique des sociétés industrielles lui est entièrement attribuable. Ce qui pose problème est plutôt qu’elle soit devenue le paradigme, la définition même de la connaissance. De la même manière, on n’a pas à déplorer le marché des œuvres d’art, mais plutôt l’aspect prescriptif que ce système, qui sépare l’objet de son contexte de fabrication, a fini par prendre au cours des derniers siècles. Réduire un domaine d’activité humaine à ses produits est réducteur, justement : neuf fois sur dix, un livre d’histoire de l’art est, dans les faits, un livre d’ « histoire des œuvres d’art » ; et dans l’esprit de la plupart des gens, la connaissance, c’est l’ensemble des savoirs contenus dans les bibliothèques et les sites. Cela a pu contribuer à discréditer l’alchimie, qui rendait peut-être l’alchimiste plus savant mais qui ne semblait pas produire de connaissances objectives ; c’est aussi ce qui fait qu’on n’a pas tendance à voir l’art comme un mode de connaissance. Mais si, par « la connaissance », on désignait autant les processus de pensée par lesquels on arrive à connaître quelque chose que le contenu (partageable ou non) de ce qu’on sait ; si au lieu de voir la science, l’art ou les métiers comme des systèmes de production d’objets, on les voyait comme des domaines où des individus œuvrent à la poursuite de leurs questions et projets personnels, dans l’espoir de devenir plus riches de leur savoir et de leur savoir-faire ; si on envisageait aussi la connaissance comme un état de conscience, comme une expérience de l’esprit, alors les modes de connaissance non scientifiques apparaîtraient plus clairement. Apparaîtraient clairement, aussi, les modes de connaissance qui ont un effet sur la conscience, sur l’intelligence, sur l’affinement des sens, sur le sentiment d’exister, le sentiment d’être partie intégrante du monde.

     « Gnosis » et « Épistémè »

    Les Grecs avaient deux termes distincts pour « connaissance » : γνώσις et έπιστήμη. Le premier mot a donné gnose, gnostique, de même que le latin noscere, qui a donné connaître (conoscere). L’anglais knowledge vient sans doute aussi de gnosis, ou du moins d’une racine indo-européenne commune. L’autre a donné épistémologie, un terme plus récent (19e et 20e s.) désignant l’étude de la connaissance.

    Gnosis réfère au type de connaissance que nous aurions d’une personne, d’un lieu ou d’un phénomène : avoir une relation avec, être familier, avoir une connaissance sensible. C’est un type de connaissance qui s’intensifie et s’approfondit avec l’expérience et la participation entière de notre être. Épistémè, pour sa part, désigne la connaissance acquise par l’étude, la réflexion et l’exercice9. Le verbe (epistamai) signifie « savoir » dans le sens d’ « avoir connaissance de quelque chose » et de « savoir se servir de quelque chose ». Ce type de connaissance inclut aussi les savoir-faire, dans la mesure où ceux-ci s’appuient sur des savoirs acquis, issus de l’application de l’esprit, de l’étude, de l’exercice, et inscrits dans une tradition de chercheurs et d’artisans. On comprend que le premier type de connaissance (gnostique) est intransmissible, alors que le second est tout particulièrement transmissible, justement. C’est la connaissance de type « épistémè » qui est objectifiable et vérifiable, alors que la connaissance gnostique est indissociable, intime et expérientielle et se présente d’emblée, sous forme intégrale : elle n’est pas décomposable en bits d’information.

    La gnose est donc une expérience intérieure — comme une vision (qu’elle est parfois) — qui donne une « connaissance » intérieure, une certitude intérieure, autant que peut être certitude la « connaissance » qui provient de l’expérience sensible du monde10.

    Il y a évidemment la présence des deux types, dans des proportions variables, dans la connaissance de tout sujet. Mais l’idéal scientifique cherche à épurer un savoir de type « épistémè » de toute forme de contamination par la subjectivité de « gnosis » ; c’est la nature de la quête scientifique moderne. Et c’est précisément dans ce choix de la science qu’émerge son opposition avec l’art, car autant la science est du type « épistémè », autant l’art est une forme de connaissance de type « gnosis » : participative, expérientielle, il s’agit de connaître dans le sens où l’on connaît quelqu’un, un lieu, un phénomène, une œuvre d’art, c’est-à-dire par la rencontre, la fréquentation, la participation, l’intimité, l’expérience sensible. Lorsqu’il peint un paysage, l’artiste peint autant sa manière de le regarder que la scène elle-même ; et si l’œuvre en résultant nous renseigne sur quelque chose, ce sera autant sur la présence de l’artiste dans le lieu, sur son expérience de la scène que sur le lieu lui-même. Si on voulait une image objective du lieu, des études scientifiques, climatologiques, géologiques, seraient beaucoup plus appropriées. Mais si on veut savoir quelque chose concernant la beauté du lieu, son atmosphère, sa sublimité, alors il faudra l’œuvre d’un artiste peintre, d’un artiste photographe, d’un cinéaste, voire d’un danseur ou d’un musicien qui, tous, seraient mieux capables d’exprimer les caractéristiques subjectives du lieu que le rapport scientifique. Mais ils exprimeraient ces caractéristiques subjectives non pas en y réfléchissant rationnellement, mais en s’immergeant dedans et en extériorisant cette expérience.

    Une œuvre d’art, examinée en sa qualité d’œuvre d’art, constitue un domaine d’expérience et nullement une déclaration d’opinion ou la réponse à une question. L’art ne vient pas nous parler de quelque chose : il est lui-même ce quelque chose. L’œuvre d’art a dans le monde sa place, son existence propre, elle n’est pas simplement là comme un texte, un commentaire du monde.

    Susan Sontag11

    Ainsi, plutôt qu’une connaissance objective, comme en produisent les démarches de type scientifique, ou une connaissance rationnelle comme en produit la démarche spéculative de la philosophie, la pratique de l’art mène à une connaissance expérientielle. À travers son activité créatrice, l’artiste ne connaît pas les choses de manière objective ou rationnelle, il les connait comme on connaît ce avec quoi on a une relation ; et il approfondit sa connaissance en approfondissant cette relation.

    Une connaissance non séparée : médiation alchimique

    Savoir, autre savoir ici, pas Savoir pour renseignements. Savoir pour devenir musicienne de la Vérité.

    Henri Michaux12

    Revenons maintenant à l’opposition entre mode d’ « expression » et mode de « connaissance », cette erreur catégorielle liée à notre ornière de pensée séparatrice. L’art n’est ni uniquement l’un, ni exclusivement l’autre : il serait plus juste de voir l’art comme un mode de manifestation — ce qui d’ailleurs est implicite dans le concept de création. L’art n’exprime pas quelque chose, « il est lui-même ce quelque chose », disait Sontag ci-haut. Contrairement aux idées que l’on verbalise, le sens d’un poème ou d’une musique ne pré-existe pas : il se manifeste dans l’œuvre, et c’est dans ce sens que l’art est à la fois un mode d’expression et de connaissance. En fait, c’est une manifestation dont nous faisons l’expérience. Par les images et les formes qu’il génère, les structures et les relations qu’il met en œuvre, l’artiste met en place les paramètres d’une expérience à vivre dans une dimension créée de toute pièce. Ensuite, chaque personne fera sa propre expérience de l’œuvre et pour cette raison, la comprendra différemment.

    Cette expérience sensible est possible parce que l’art est matériel. Même s’il obéit d’abord à une logique poétique, métaphorique, esthétique et subjective, le travail de création confronte l’artiste aux lois physiques — surtout pour la manipulation et l’agencement des matériaux, mais aussi pour l’obtention de l’effet esthétique, l’harmonie et la dissonance, l’équilibre et le déséquilibre, etc. Les principes de la mécanique classique, de l’acoustique, de la géométrie, de la chimie, etc., ne sont pas abolis : au contraire, toutes ces lois continuent de s’appliquer et l’artiste doit en être instruit pour réaliser ses projets. Plus largement, il y a tous les contingentements de la réalité : par exemple, celui qui veut s’associer avec d’autres personnes doit tenir compte de leur caractère et de leurs limites ; il y a des contraintes de budget, de temps, d’espace… L’art ne peut exister seulement dans l’idée (et c’est en cela qu’il diffère radicalement de la philosophie), il doit se matérialiser — ou autrement « prendre forme », dans le cas des arts non matériels tels la musique ou la littérature. Or ce passage par la matière et le réel extérieur ajoute des couches importantes de sens, autant par les limites techniques ou le manque d’adresse que par les hasards heureux, les synchronicités. Ces lois de la mécanique, de la chimie, etc., et toutes ces contraintes du réel font que l’œuvre n’est jamais la matérialisation de ce que l’artiste a imaginé : son idée n’est qu’une partie de l’ensemble, qui est plutôt le résultat de la confrontation entre l’idée et la matière.

    Pour l’alchimiste traditionnel, l’oratoire et le laboratoire sont toujours indissolublement liés : l’originalité de la gnose alchimique, c’est qu’elle s’appuie sur une correspondance absolue entre les étapes de l’illumination et les opérations matérielles successives.

    Michel Caron et Serge Hutin13

    Comme l’Œuvre alchimique, l’œuvre d’art réalise cette « correspondance absolue entre les étapes de l’illumination et les opérations matérielles ». Bonardel, dans sa définition de l’alchimie, nomme « pondération », c’est-à-dire équilibrage, cette relation dynamisante entre les potentiels et les limites respectives de la Matière et de l’Esprit ; entre les dimensions de l’imaginaire et celles du réel. Plus qu’un équilibrage, en fait, il s’agit de les mettre en mouvement l’un à travers l’autre. Les différents arts, à cet égard, opèrent des pondérations différentes : la musique, la danse, les arts visuels, la sculpture, le théâtre, la littérature, chacun implique un rapport différent entre la matière et l’esprit, entre l’espace, le temps et les idées, entre les humains et les formes, entre l’imaginaire et le réel, entre la tradition et l’innovation, entre la technologie et la mythologie, et ainsi de suite : des limites différentes, des potentiels différents, des proportions différentes de matière et d’esprit, d’humain et de technique, de concept et de hasard, de préparation et d’improvisation. Mais c’est dans l’articulation de ce rapport entre le génie humain et les formes structurantes du réel que l’art fait arriver une expérience éclairante, un ajout de sens, un vécu unique.

    Et par ce caractère « opératif et méditatif », « laboratoire » et « oratoire », c’est-à-dire conjuguant le matériel et le spirituel, l’art et l’alchimie appartiennent au même mode de connaissance — comme la physique et la biologie appartiennent toutes deux au mode scientifique. En harmonisant les intuitions esthétiques / symboliques avec les résistances matérielles, l’artiste fait une médiation (ou pondération) entre le monde physique et le monde psychique. On dit de l’alchimie qu’elle « corporéifie les esprits » (coaguler) et « spiritualise les corps » (dissoudre)14, comme on dit de l’art qu’il « matérialise l’esprit » et « spiritualise la matière ».

    Un sentiment d’intégration

    Parce qu’il matérialise et spiritualise — opère et médite — tout à la fois, l’art pose un univers intégré15 où le psychique et le matériel ne sont plus séparés16. Ceci permet une approche par la correspondance, la réverbération, l’imaginaire et la métaphore, plutôt qu’une approche par l’analyse et la dissection, comme le fait la science. Gregory Bateson, ce grand savant transdisciplinaire avant la lettre, déplorant le résultat fragmenté et parcellaire de la recherche scientifique, a cherché une épistémologie capable d’approcher la question de l’Unité de l’homme et de l’univers, et l’a trouvée dans ces modes17, que je qualifie de « modes créateurs »18 car ils créent la vision qu’ils cherchent, ils la font arriver dans l’atelier.

    L’art comme paradigme des modes créateurs

    Certes ces modes créateurs ne sont pas les seuls à explorer ces questions existentielles et métaphysiques : la philosophie, la psychologie, la psychanalyse, c’est-à-dire des modes de type spéculatif et herméneutique, s’y intéressent. Mais l’art s’en distingue de cette façon : il n’interprète pas des vécus intérieurs, il crée des conditions pour que de tels vécus se produisent. L’art ne raconte pas, il fait vivre.

    L’art se distingue aussi de l’alchimie en ce qu’il ne cherche pas à connaître une hypothétique vérité de Soi et du Monde, il cherche plutôt à générer des possibles, à agrandir le champ du ressenti, à explorer de nouvelles manières d’être, à rendre visible, audible et perceptible quelque chose qui n’existe pas. L’expérience que nous faisons lorsque nous écoutons une musique ou assistons à un spectacle, lorsque nous dansons, chantons ou dessinons, ce que nous ressentons en lisant un poème ou regardant un film… ces expériences sont impossibles autrement, et c’est la raison d’être de l’art. Alors que tous les autres modes de connaissance sont tournés vers la recherche de vérités (qu’elles soient scientifiques, psychiques, métaphysiques ou spirituelles), l’art et la poésie cherchent de l’autre côté, tournés vers ce qui n’est pas visible encore, ce qui n’est pas manifeste encore — ce qui n’existerait pas autrement. « Fabriquer des mondes cohérents qui répondent à des vérités immatérielles », dit Anne Dillard19. Je ne peux m’empêcher de partager, ici, cette citation du médecin alchimiste Paracelse :

    L’homme a un atelier visible qui est son corps et un invisible qui est son imagination. […] De même que le monde n’est qu’un produit de l’imagination de l’âme universelle, l’imagination de l’homme (qui est un petit univers) peut créer ses formes invisibles et celles-ci se matérialiser.

    De virtute imaginativa20

    Échanges entre les modes de connaissance dans l’espace transdisciplinaire

    Je terminerai par quelques considérations sur l’échange transdisciplinaire entre les modes de connaissance. Pour pouvoir dialoguer, les différents modes doivent pouvoir se faire connaître et s’expliciter les uns aux autres : se rendre visibles et intelligibles par delà les vocabulaires, les corpus théoriques et les spécificités conceptuelles de leurs champs respectifs. Il y a nécessité d’un méta-discours, un niveau supérieur où les différences et les complémentarités sont rendues explicites. Je ne pense pas, notamment, que les artistes puissent se contenter de proposer des œuvres d’art à la contemplation de penseurs — sociologues, physiciens, philosophes, théologiens, etc. — qu’on place alors en position de récepteurs et d’herméneutes. Il faut pouvoir articuler la noèse et la gnose spécifiques à la pratique artistique — de façon à situer l’art au sein de l’ensemble transdisciplinaire. Et si l’on veut articuler cela avec un degré minimal de spécificité et de précision, on ne peut le faire qu’à travers des ouvrages écrits ou des communications, susceptibles de participer à une conversation qui se fait déjà sur ce mode discursif ; le défi étant de rendre intelligible comment l’artiste connait le monde en tant qu’artiste.

    On comprendra toutefois que les artistes eux-mêmes sont les mieux placés pour présenter ce point de vue. Les philosophes, critiques et historiens d’art ou du cinéma, critiques littéraires, musicologues, etc., parleront davantage en termes d’expérience esthésique, donc d’un point de vue herméneutique. Mais l’expérience poïétique — l’expérience de création — est autre chose, qui ne peut être rapporté que du point de vue d’un créateur21. Écrire sur l’art d’un point de vue poïétique ou écrire sur l’art du point de vue de la réception, c’est écrire sur des sujets différents, car la création et la réception sont deux expériences différentes d’un point de vue épistémologique : deux expériences de connaissance liées l’une à l’autre de bien des façons, mais différentes néanmoins. Sur le plan de la transdisciplinarité cette différence est importante et implique que le point de vue des artistes sur leur propre poïétique en tant que mode de connaissance est irremplaçable.

    1. T. Todorov, « Goethe sur l’art : Aimer Goethe? ». Dans Goethe, Écrits sur l’art (Paris: Flammarion, 1996), p. 31. ↩︎
    2. Arthur Koestler, The Act of Creation (London: Pan Books, 1970), p. 253. ↩︎
    3. C’est-à-dire les processus de création impliquant des médiums divers, des changements de médiums ou des nouveaux médiums, liés ou non à des disciplines artistiques reconnues. ↩︎
    4. http://basarab.nicolescu.perso.sfr.fr/ciret/ ↩︎
    5. CIRET, Le projet moral, art. 6. http://basarab.nicolescu.perso.sfr.fr/ciret/projfr.htm ↩︎
    6. D. Laurier et P. Gosselin (dir.), Tactiques insolites : vers une méthodologie de recherche en pratique artistique (Guérin Éditeur, 2004), 168–169. ↩︎
    7. « Depuis le XIIe s. (1160) connaître signifie particulièrement « avoir dans l’esprit en tant qu’objet de pensée analysé… » Le Robert, Dictionnaire historique de la langue française, t. 1, p. 853. ↩︎
    8. F. Bonardel, Philosophie de l’alchimie (Paris : PUF, 1993), p. 23 (italiques dans le texte). ↩︎
    9. A. Bailly, Abrégé du dictionnaire grec-français [en ligne]. http://home.scarlet.be/tabularium/bailly/index.html (consulté le 5 novembre 2008). ↩︎
    10. S. Melanson, Jung et la mystique (Éditions Sully, 2009), p. 61. ↩︎
    11. S. Sontag, « À propos du style », in L’œuvre parle (Christian Bourgois éditeur, 2010), p. 42. ↩︎
    12. Vers d’Henri Michaux dans F. Bonardel, Philosophie de l’alchimie (Paris : PUF, 1993), p. 25. Sur Michaux, voir aussi J. Roger, Henri Michaux : Poésie pour savoir (Lyon, PUL, 2000). ↩︎
    13. M. Caron et S. Hutin, Les alchimistes (Paris : Seuil, 1959), p. 155. N. Bourriaud évoque aussi cette conjonction de l’oratoire et du laboratoire dans l’art : Formes de vie : l’art moderne et l’invention de soi (Paris : Éditions Denoël, 1999), p. 40. ↩︎
    14. F. Bonardel, La Voie hermétique (Paris: Dervy, 2002), p. 101. ↩︎
    15. C’est la proposition de G. Bateson dans son article sur l’art balinais : « Style, grâce et information dans l’art primitif », Vers une écologie de l’esprit — 1 (Paris : Seuil, 1977), p. 167–194. ↩︎
    16. Il est peut-être utile de noter, ici, que cette façon de penser l’Unité de l’Homme et de l’univers, de l’esprit et de la matière, est un grand archétype : « Dans la philosophie hermétique de toutes les époques », écrit Hutin, « on constate une perpétuelle, une constante volonté de mettre en parallèle la structure même de l’homme et celle du Monde, des lois cosmiques ». (Histoire de l’alchimie, Marabout Université, 1971, p. 72.) Rappelons la célèbre première phrase de la Table d’émeraude : « Ce qui est en bas est comme ce qui est en haut et ce qui est en haut est comme ce qui est en bas ». Hutin cite ensuite l’historien Delumeau : « Le monde est conçu comme un tissu de correspondances secrètes, de sympathies et d’aversions occultes, comme un dialogue d’étoile à étoile et entre les étoiles et l’Homme ». Ce qui rappelle Baudelaire : « La Nature est un temple où de vivants piliers / Laissent parfois sortir de confuses paroles ; / L’homme y passe à travers des forêts de symboles / Qui l’observent avec des regards familiers. » (« Correspondances », dans Les fleurs du mal). ↩︎
    17. G. Bateson, Une unité sacrée : Quelques pas de plus vers une écologie de l’esprit (Paris : Seuil, 1996) ; et G. et M. C. Bateson, La Peur des anges (Paris : Seuil, 1989). ↩︎
    18. En support à cette proposition, mentionnons que le physicien W. Heisenberg, dans Le Manuscrit de 1942 (Paris : Allia, 2004), adopte la formulation « facultés créatrices » pour parler de ces modes, formulation qu’il empruntait à Goethe. ↩︎
    19. En vivant, en écrivant (Christian Bourgois éditeur, 1996), p. 23. ↩︎
    20. Cité par S. Hutin, Hist. de l’alchimie, p. 189. Cité aussi par W. Pagel, Paracelsus: an Introduction to Philosophical Medicine in the Era of the Renaissance (2nd ed.) (NY: Karger, 1982), p. 121. ↩︎
    21. Ce qui n’exclut en rien la possibilité que des tiers — historiens, théoriciens ou critiques par exemple — travaillent en collaboration avec des créateurs, ou à partir de leurs documents, sur l’explicitation de leur poïétique. Voir notamment l’exemple de la revue Circuits — Musiques contemporaines : La fabrique des œuvres volume 18, numéro 1 (2008). ↩︎
  • II : Réfléchir, communiquer

    Entre tes mains et en un clin d’œil, l’acte d’écrire, jusque-là expression de tes idées, s’est mué en outil épistémologique. Ce lieu nouveau t’intéresse parce que rien n’y est clair. Te voilà aux aguets.

    Annie Dillard1

    Dans L’art comme mode de recherche et de connaissance, j’en étais arrivée à dire que « le potentiel d’une pratique artistique envisagée comme une pratique de recherche sera démultiplié par la réflexion et cette réflexion sera dynamisée par l’échange et le partage », et qu’un « travail de ‘recherche sur la recherche’ » s’imposait. Ce sont les modes de cette « recherche sur la recherche » qui m’intéressent ici.

    Dans cet article, je m’intéresse à la situation du processus créateur posé comme une expérience systématique du potentiel visionnaire et transformateur de l’art. Lorsque l’artiste met la dimension « recherche » ou « quête » au centre de son travail et que son œuvre se présente comme un moyen ou un produit de ce processus de quête, comment alors partager ce travail? Et comment s’assurer que cette dimension recherche soit une partie intégrale du processus artistique et non pas une sorte de processus ajouté empruntant, par exemple, les modes de la philosophie ou des sciences humaines ? Je crois qu’il faut partir du principe qu’un projet artistique de recherche est toujours, à la base, un projet de création et qu’élaborer un processus de recherche — le concevoir, y penser, le conduire — est aussi un travail créateur. Pour cette raison, les principes qui guident la recherche scientifique ne s’appliquent pas, les principes de la logique non plus. Nous sommes plutôt dans les domaines de l’intuition, de la singularité et de la complexité — et l’artiste n’a pas arrêté de penser en termes de signifiance de la forme, et de forme de la signifiance. Pour cette raison, il ne peut y avoir de méthodologie type dans le processus de recherche2.

    Le rapport à la réflexion et à l’écriture

    Historiquement, les artistes ont été plutôt réfractaires à l’idée d’écrire sur leur travail. On s’est félicité du bon mot que Barnett Newman avait adressé à la philosophe de l’art Susanne Langer, lors d’une table ronde dans les années 1960 : « l’esthétique », dit-il, « est à l’artiste ce que l’ornithologie est aux oiseaux3», une phrase qui en a conforté plusieurs dans une posture de non verbalisation. Mais le rapport des artistes à l’écriture n’a jamais été si tranché et la situation de Newman apostrophant Langer est d’autant plus ambiguë que Newman lui-même a souvent écrit sur l’art4. Pour des œuvres très autoréférentielles, basées sur des préoccupations essentiellement formelles, le discours n’est pas vraiment nécessaire. Mais les œuvres étant beaucoup marquées par le conceptualisme depuis les années 1980, les artistes ont été habitués à formuler leur « démarche » : que ce soit pour une demande de subvention ou pour accompagner une exposition, ou encore pour poser sa candidature à un poste ou un concours, on demande régulièrement à l’artiste de produire des textes sur ses intentions, sur ses thèmes ou ses questions, sur le sens général de sa démarche créatrice. Plusieurs artistes détestent écrire ce genre de textes.

    Mais l’apparente contradiction de Newman entre sa déclaration à l’emporte-pièce et ses écrits est intéressante. Ce qu’il faut comprendre, je crois, c’est qu’il y a différentes manières d’écrire sur une pratique et différents niveaux de réflexion sur l’art — et Newman disait au fond que les niveaux de la critique et de la philosophie sur l’art ne lui étaient pas très utiles dans sa pratique d’artiste. Et ce qu’on voit, en effet, c’est que malgré les apparences d’anti-théorisme, les artistes échangent volontiers des idées (techniques et formelles, notamment) et vont réfléchir beaucoup à leurs projets — s’aidant souvent de l’écrit (journal personnel, correspondance, cahier…).

    Lorsque la création est orientée vers une quête ou une recherche, le problème de l’écrit se pose plus fortement encore : comment partager les questions, les réflexions et les réalisations? Comment partager l’univers de sens qui se crée dans l’atelier tout autour de la pratique? L’artiste pourrait garder son illumination pour lui-même et ne la transmettre qu’à d’éventuels apprentis (selon le modèle oriental), mais l’époque actuelle nous invite à une forme de partage plus large. Les inspirations et les intuitions de l’artiste, ses aperçus sur la condition humaine, sur le monde matériel et spirituel avec lequel il est engagé, tout cela serait une contribution importante à l’humanité en quête, si des artistes enclins à l’écriture trouvaient le moyen de les décrire, de les raconter.

     Le récit de création

    Dans les universités, on trouve beaucoup de recherche création de type autopoïétique5 : c’est-à-dire l’artiste observant sa propre pratique. Ce type de recherche emprunte largement aux approches méthodologiques de l’ « étude des pratiques », telles la recherche heuristique, la théorisation en action, la recherche à la première personne, etc. Par ce type de recherche, le praticien devient praticien réflexif (introspection, réflexion sur son expérience, interrogation épistémologique), spécialiste de sa propre poïétique et des objets/sujets avec lesquels il travaille. Une caractéristique de ces approches est l’utilisation du récit, du journal — autrement dit de l’écrit sur un mode intime et subjectif, à la première personne. Il y a une intelligence dans l’écrit à la première personne, qui éclaire les choses de façon tout à fait particulière et très différente des types d’écrits plus théoriques ou rationnels. Personnellement je privilégie les formes du récit et de la description à cause de leur potentiel caractère phénoménologique, qui regarde les choses comme elles se présentent, sans juger l’expérience, sans la mettre dans des catégories a priori ni tenter d’en déduire des principes. Le récit — plus il est intime et spécifique dans ses descriptions — garde à l’expérience à la fois sa complexité et sa précision ; quant à la description, elle garde à l’œuvre son ouverture6, sans chercher à l’interpréter7.

    Niveaux de réflexion en forme de cercles concentriques

    Un des grands problèmes se posant à l’artiste qui veut écrire sur sa pratique est d’écrire clairement et puissamment sans enfermer sa création ou son inspiration dans une boîte conceptuelle, dans une théorie de son œuvre. Ne pas l’arrêter dans son mouvement, autrement dit, ne pas tenter d’élucider son mystère. C’est pour cette raison que, personnellement, j’insiste sur un récit le plus « phénoménologique » possible.

    J’ai l’image d’une formation de cercles concentriques, comme les fronts d’onde déclenchés par une roche lancée dans l’eau. En effet, un seul moment de réflexion, un seul niveau de récit (un seul cercle), serait trop superficiel : il me semble qu’il faut revenir plusieurs fois sur l’expérience. Je peux voir jusqu’à cinq cercles, ou cinq niveaux de réflexion ; le niveau suivant englobant toujours les niveaux précédents. Il y aurait aussi un sixième cercle, se situant à la fois avant et après les cinq autres.

    Premier cercle : les aide-mémoire

    Il s’agit ici de ces simples notes, griffonnées ou mentales, des schémas, des plans, qui guident notre avancée dans l’œuvre. Ces notes ne sont pas organisées en récit, mais constituent quand même un moment d’organisation, de réflexion et de mise en conscience du processus. Nous les écrivons à notre propre intention ou à l’intention de collaborateurs. Selon la nature et l’envergure des projets, ces notes peuvent être minimales et éparses, mais elles peuvent aussi prendre beaucoup d’ampleur.

    À ce niveau premier se trouve aussi une part de documentation, photographique ou autre, ou d’enregistrement. Il y a en effet des étapes qu’il importe de fixer dans la mémoire à ce moment précis, surtout si l’avancée du projet pourrait les effacer.

    Deuxième cercle : le journal

    La journée finie ou une étape complétée, nous écrivons un journal. Nous racontons ce qui est arrivé, ce que nous avons fait, ce qui nous semble digne de mention dans le processus qu’on vient de vivre. Dépendamment des projets le journal s’écrit à la fin de la journée ou à la fin d’une étape. Dans ce journal nous nous adressons à nous-mêmes. Nous le rédigeons donc librement, le plus souvent rapidement, sans nous préoccuper de la forme ou de la compréhensibilité du style. C’est souvent encore une étape « aide-mémoire », mais avec une dimension réflexive accentuée. Nous faisons un premier tri dans ce qui est digne de mémoire, nous organisons les événements en termes d’importance, nous commençons à faire des liens, à entrevoir des thèmes : c’est le début d’une narration abordant le vécu du processus.

    Troisième cercle : le récit du projet

    Ce niveau de réflexion est le récit du projet en tant que tel. On le rédige à la fin du projet, à partir des notes, de la documentation, des souvenirs et du journal. C’est l’étape réflexive la plus systématique, un temps d’arrêt spécifique pour revenir sur l’expérience vécue du projet et l’intégrer. On se remémore nos intentions, on regarde le résultat. À cette étape, le récit pose d’importantes questions de style et de forme car on raconte à quelqu’un d’autre l’aventure qu’on a vécue. Il s’agit vraiment d’un texte littéraire, contrairement au journal de l’étape précédente. Nous voulons écrire tout ce qui est important, raconter tout le projet comme si notre lecteur y était. Il y a des conclusions, un fil narratif, une intention narrative.

    Quatrième cercle : le dénouement de la recherche

    Ce cercle de réflexion arrive lorsque nous réfléchissons à la fois au projet et au récit que nous en avons fait. Par exemple, si nous envoyons le récit et la documentation du projet à un interlocuteur, un éditeur ou un professeur, le cercle du dénouement, un peu comme un épilogue, serait la lettre accompagnant l’envoi — expliquant pourquoi la documentation s’accompagne d’un récit, pourquoi le récit. De même, si on s’interrogeait sur la recherche elle-même, comme intention de création, en utilisant notre projet comme exemple, on réfléchirait à ce niveau.

    Ce qui distingue ce quatrième cercle des précédents, c’est qu’il réfléchit sur le projet en tant que projet de recherche ou de quête, incluant son niveau réflexif du récit. Notre réflexion nous a-t-elle éclairé sur quelque chose en particulier? Avons-nous appris ou compris quelque chose? Reste-t-il des zones d’ombre?

    Ce cercle s’adresse lui aussi à un lecteur extérieur, c’est une transmission de connaissance expérientielle. Ici notre projet prend une dimension exemplaire : il sert à illustrer quelque chose — une expérience, normalement — dont il est un paradigme.

    Cinquième cercle : la grande histoire

    À ce cinquième niveau de réflexion, nous faisons des liens entre nos projets. Par exemple, les découvertes d’un projet font apparaître une continuité inattendue avec un projet ou une intuition antérieure, ou une quête plus large se dessine. Ici, ce sont tous les projets de l’artiste, mis en séquence, qui commencent à révéler une cohérence cachée appartenant à sa démarche, et à sa vie intérieure. C’est un récit qui approche l’autobiographie, c’est-à-dire la vie de l’artiste et non plus seulement une œuvre ou un projet précis.

    Le cercle antérieur : la transmission

    Il y a enfin cet autre niveau de réflexion, qu’on oublie souvent mais qui est pourtant essentiel à la compréhension d’un projet. Si on a tendance à l’oublier, c’est parce qu’il n’a pas été réfléchi par nous mais transmis par nos prédécesseurs.

    Il est rare, en effet, que nous abordions un projet créateur sans connaissance préalable. Pour que cela arrive, il faudrait être totalement étranger à un médium et s’en servir sans avoir jamais vu ce qu’on pouvait faire avec : un peu comme des enfants à qui on n’a pas besoin d’enseigner à dessiner, il suffit de leur mettre un crayon dans la main et voilà. Mais un cas où on arriverait totalement neuf est presqu’impossible. Imaginons par exemple que je me procure un pinceau chinois et une bouteille d’encre de Chine, ignorant la langue chinoise, ne connaissant aucun idéogramme et ignorant tout de la mystique de cet art. Je m’exerce un peu et je commence à tracer des pseudos idéogrammes, imitant le style. Même dans une telle expérience, je m’appuie sur des idées antérieures : une idée de la forme et du style qui peut être empruntée à des calligraphies authentiques que j’aurais vues ou empruntée à la peinture gestuelle occidentale. Et même si je ne connaissais rien de cela — je n’ai vu aucun idéogramme calligraphié de ma vie, et je n’ai aucune idée de la peinture gestuelle… il y a quand même une « théorie » de la calligraphie chinoise inscrite dans la fabrication même du pinceau chinois et dans la formule chimique de l’encre : cette encre et ce pinceau ensemble, en tant que dispositif mis au point par ceux qui ont pratiqué cette forme d’art, portent en eux le projet de la calligraphie chinoise.

    Bref, il y a toujours une théorie, des idées, un projet inscrit, une tradition derrière nous lorsque nous créons. Nous ne partons jamais vraiment de zéro et, consciemment ou inconsciemment, nous suivons toujours des instructions — un mélange d’instructions. Ces instructions nous guident ou nous influencent dans le projet et doivent autant que possible être amenées à la conscience lorsque nous rédigeons le récit. Cette collection d’instructions est comme un cercle antérieur, ou intérieur, au premier des cercles concentriques énumérés plus haut : elle préexiste au projet.

    Mentionnons que ce cercle antérieur peut aussi devenir « postérieur » : en effet, nous pouvons aussi contribuer à la connaissance collective sur le type de projet que nous avons entrepris. Comme les artistes disciplinaires qui font avancer les connaissances sur l’utilisation des médiums et sur les styles, les artistes en quête partagent des idées que d’autres artistes chercheurs peuvent reprendre dans leurs propres recherches. Un artiste chercheur peut inventer une technique ou une approche utile dans la conduite de la recherche ou l’élaboration du récit. Notre invention, qui est le cercle ultime d’un projet dans le sens où ses conclusions se retrouvent intégrées (sublimées) dans une forme, une technique ou des outils, viendra alors s’inscrire dans le « cercle antérieur » des personnes qui s’en serviront plus tard.

    Le processus, l’œuvre et le texte : une méta-œuvre

    Ainsi l’œuvre de recherche ou de quête est celle qui s’accompagne de ces textes narratifs et réflexifs : à ce moment, l’œuvre comprend tout le projet — autant ses dimensions procédurales et plastiques que son histoire et sa dimension réflexive. Évidemment, il n’est pas nécessaire de faire six narrations ; en terme de recherche, les deux niveaux les plus importants seront le troisième et le quatrième — le récit du projet et le dénouement. Une œuvre de création simple peut prendre une dimension « de recherche » lorsque ces textes sont rédigés ; il est possible en effet que l’artiste ne réalise qu’en cours de route ou à la fin du processus la directivité de son œuvre. Mais celui qui crée avec une intention de recherche en tête, qui crée pour atteindre un but précis en termes de connaissance ou de conscience, a avantage à écrire sur ses expériences, pour systématiser en quelque sorte la dimension réflexive de son parcours.

    Une œuvre ou un corpus d’œuvres accompagnées de textes réflexifs et récits devient une sorte de « méta-œuvre » et s’approche de la philosophie de l’art8. L’ensemble (œuvre et récits) représente alors une contribution à la recherche sur l’art et à la connaissance de l’expérience humaine.

    La puissance du récit et de la description

    On a peut-être remarqué un certain amalgame des idées de « récit » et de « réflexion », dans mon texte jusqu’ici. Ceci n’est pas une erreur : je crois vraiment que le récit est la meilleure méthode de réflexion au départ et le meilleur mode pour rendre compte d’un processus — et ce à cause de sa puissance phénoménologique.

    Je travaille avec des étudiants de maîtrise depuis près de vingt ans. La majeure partie de cette expérience s’est faite dans le cadre du programme de Master of Fine Arts en arts interdisciplinaires au Goddard College (Vermont, É.-U.). Il s’agissait d’un programme tout à fait particulier, basé sur une philosophie alternative des fins et des modes de l’enseignement. L’essentiel de l’enseignement se faisait de façon individualisée, sous la forme d’un dialogue écrit soutenu entre le professeur — appelé « advisor » — et l’étudiant. À intervalles réguliers, prescrits par le calendrier scolaire, les deux échangeaient une correspondance portant sur les projets et la démarche de l’étudiant. Ce contexte épistolaire était extrêmement favorable à l’approfondissement de la réflexion de l’étudiant sur sa pratique, et la longue expérience que j’en ai a certainement été déterminante dans les idées que je partage ici.

    Nous étions confrontés à la difficulté de commenter ou critiquer l’œuvre comme telle : parce que nous travaillions à distance, nous ne disposions que de documentation photographique ou autre forme d’enregistrement, ce qui ne permettait pas d’apprécier l’œuvre dans toute sa présence. Dans le même ordre de difficulté, notre philosophie et notre structure alternative attirait beaucoup d’étudiants ayant des pratiques elles-mêmes « alternatives », dont un bon nombre de pratiques processuelles, c’est-à-dire mettant le processus au centre, et des projets d’art en communauté, où les artefacts produits pendant le projet n’ont qu’une importance relative par rapport à la qualité de l’expérience vécue par les participants — dans ces projets, c’est le vécu des participants qui est considéré comme l’œuvre. Or non seulement est-il difficile de documenter ce genre de projet — il faudrait presque la présence d’un documentariste d’expérience — mais il arrive que le contexte, souvent intime, où les gens prennent des risques et se trouvent vulnérables, ne se prête pas à la présence d’une caméra ou d’une enregistreuse. Les étudiants soulignaient souvent, avec raison, que la présence d’un dispositif documentaire risquerait d’altérer l’expérience.

    J’avais l’habitude de leur répondre, alors, que la meilleure documentation était la description et le récit. Et effectivement, les projets les mieux documentés étaient ceux que l’étudiant racontait, en décrivant spécifiquement les lieux, les temps, les personnes — accompagnant le récit de quelques photos, généralement prises en dehors des temps du projet lui-même : photos des lieux, portraits des participants, quelques photos de l’activité de clôture, etc., histoire de me faire une image mentale de la situation. Au fil des années, j’ai lu des milliers de pages de ce genre de récits — pas toujours édifiants, pas toujours clairs, pas toujours intéressants, mais j’en ai gardé la conviction qu’il s’agissait de la meilleure approche pour rendre compte de son travail sans en faire une critique ou une herméneutique inappropriées dans le cas de recherches. Et bien sûr, les narrations/descriptions les plus efficaces étaient celles que l’étudiant avait vraiment conçues comme un récit, justement, cohérent en lui-même, avec les préoccupations stylistiques et de montage nécessaires.

    Raconter quoi ?

    L’intention de ce processus d’écriture n’est pas de spéculer sur des idées pour les formaliser ensuite dans une œuvre d’art. Il n’est pas question de faire des œuvres didactiques, qui seraient des compte-rendu de recherche, encore moins des œuvres littérales ou moralisantes. La performeure américaine Laurie Anderson a déjà déclaré : « À choisir entre quelque chose qui m’apparaîtrait politiquement, disons, ‘correct’, et quelque chose de très beau et étrange, je choisirais le second9». Il ne s’agit pas de prêcher ou de prouver, mais de raconter un voyage dans l’inconnu : le voyage étant la création de l’œuvre, le récit étant le vécu de l’artiste dans cette aventure.

    Tout ce que peut contenir la conscience est, au sens le plus strict, inexprimable. Même la plus simple des sensations est, dans sa totalité, singulière, indescriptible. Toute œuvre d’art se conçoit ainsi non seulement comme expression de ce qui est réellement exprimé, mais encore comme une tentative d’exprimer l’indicible. En face des grands chefs-d’œuvre, nous prenons conscience de tout ce qui ne peut pas être dit […], de la contradiction entre l’expression et la présence de l’inexprimable10.

    Le récit d’artiste ne rend pas exprimable ce qui ne l’est pas. Il cherche plutôt à connaître et à rendre compte de cette expérience de l’inexprimable. Chaque fois que nous travaillons sur une œuvre, nous faisons l’expérience de régions du sensible et de la conscience que nous sommes en train d’ouvrir. Nous vivons un surcroît d’être, une augmentation de notre sentiment d’exister, une familiarité accrue avec nos sujets, un « éveil des sens » et un « enrichissement intellectuel », comme dit Sontag11. C’est cette expérience que nous tentons d’abord de raconter. Ensuite, dans un autre temps, nous pourrons écrire sur les sujets que nous avons fréquentés par nos œuvres — écrire non pas en scientifique, ni en philosophe, mais comme un témoignage, livrant les réflexions et les questions de personnes qui ont vécu une expérience.

    1. Annie Dillard, En vivant, en écrivant (Christian Bourgois éditeur, 1996), p. 11. ↩︎
    2. Sur cette question précise, voir l’article de Jean Lancri, « Comment la nuit travaille en étoile et pourquoi », dans P. Gosselin et É. Le Coguiec (dir.), La recherche création : pour une compréhension de la recherche en pratique artistique (Québec : Presses de l’Université du Québec, 2006), 9–10. ↩︎
    3. “Aesthetics is to me what ornithology is to birds” – une phrase souvent citée dans les dernières décennies. Américains tous les deux, Newman est un peintre des années 1950/60 lié à l’expressionnisme abstrait et Susanne K. Langer est philosophe. Elle a écrit sur l’art dans les années 1940 et 1950. ↩︎
    4. B. Newman, Selected Writings and Interviews (NY : Knopf, 1990). ↩︎
    5. On voudra peut-être consulter le texte Différents modes et niveaux de recherche en art. ↩︎
    6. « Ouverture » dans le sens où en a parlé U. Eco, c’est-à-dire sa possibilité de prendre des sens différents dépendamment des contextes et des personnes. L’œuvre ouverte (Paris : Seuil, 1965). ↩︎
    7. Voir le texte Questions de sens dans l’art pour une discussion plus approfondie des niveaux de lecture du travail artistique. ↩︎
    8. Voir l’essai “In Support of Meta-Art” de l’artiste philosophe américaine Adrian Piper (Out of Order Out of Sight, MIT Press, 1996, p. 17-27). À ma connaissance le texte n’est pas traduit, mais on trouvera un résumé commenté de ce texte, en français, sur le site recitsdartistes.org. ↩︎
    9. Voir l’essai “In Support of Meta-Art” de l’artiste philosophe américaine Adrian Piper (Out of Order Out of Sight, MIT Press, 1996, p. 17-27). À ma connaissance le texte n’est pas traduit, mais on trouvera un résumé commenté de ce texte, en français, sur le site recitsdartistes.org. ↩︎
    10. S. Sontag, « À propos du style », in L’œuvre parle (Christian Bourgois éditeur, 2010), p. 67. ↩︎
    11. S. Sontag, L’œuvre…, p.30 et p. 47. ↩︎