Étiquette : écriture

  • À propos d’une corespiration

    À propos d’une corespiration

    Julie Roch-Cuerrier et Joséphine Rivard se sont rencontrées en 2017, dans le cadre du projet d’exposition Écologies/Ecologies, présenté à la galerie AVE – Arts Visuel Émergents à Montréal. Presque immédiatement, une relation d’intérêt et d’entraide s’est installée entre l’artiste et la commissaire. Elles ont depuis poursuivi leur collaboration en entretenant une conversation écrite et orale sur leurs pratiques respectives, et en développant ensemble des idées communes. À l’automne 2019, dans l’idée de travailler à la confection d’un nouveau projet d’exposition nommé Respirer/To Breathe, Julie et Joséphine ont ressenti le besoin de cristalliser leurs échanges dans une réflexion sur certaines préoccupations communes comme le temps, la bienveillance et la corespiration.

    Corespiration Roch-Cuerrier
    Corespiration, 2020, verre soufflé, fleurs, solution de vert-de-gris, processus temporels
    Roch-Cuerrier

    10 octobre 2019 – Joséphine: Julie, on s’est rencontrées durant l’hiver 2017 dans le cadre d’un projet d’exposition mené par Marie-Charlotte Carrier et moi, dans une petite galerie située à Saint-Henri, Montréal. C’était notre première expérience de commissariat en tandem, et nous avons intitulé le projet Écologies/Ecologies. Nous avons eu le grand plaisir d’exposer tes œuvres aux côtés de celles de Jessica Slipp et de Caroline Mauxion. Entre notre première rencontre à l’hiver et le début de l’exposition en juillet, une collaboration s’est doucement tissée au sein de ce projet simple, mais réellement enrichissant pour chacune de nous, je crois. Nous avons finalement gardé contact et notre discussion s’est poursuivie à travers plusieurs échanges, écrits et oraux, professionnels et amicaux.

    Je me plais à me remémorer notre rencontre parce que je remarque que le temps n’est pas toujours un facteur prépondérant aux initiatives artistiques, et qu’il est rare de pouvoir en bénéficier pleinement. «Prendre le temps» demeure un luxe, trop souvent écarté des processus créatifs. Cela dit, cette conversation entamée avec toi en 2017 m’apaise et me prouve qu’il est possible, et même essentiel, de concevoir une réflexion à long terme avec une consœur. Je remarque au sein de notre rapport une envie commune, sans précipitation, de s’interroger sur l’art et son contexte dans un rythme à contretemps du système productif mis en place. J’aimerais donc débuter en te demandant si, comme moi, tu réfléchis au potentiel d’une relation artiste-commissaire étendue dans le temps; serait-ce là une définition que nous pourrions donner à la pratique curatoriale actuelle ?

    19 octobre 2019 – Julie: Je trouve intéressant que d’emblée tu soulèves cette idée de «prendre le temps» pour amorcer notre conversation. De plus en plus, je me rends compte de l’importance de la lenteur et du passage du temps dans ma démarche; cela fait partie de mon questionnement. On avait commencé à en discuter lors de l’exposition Écologies/Ecologies en lien avec l’effacement méticuleux des pages de mon atlas: l’aspect méditatif associé à la répétition de ce geste. On a continué à en parler plus récemment à cause de mes recherches actuelles dans lesquelles le cycle de croissance d’un pigment dicte la progression. L’importance de la lenteur prend ici tout son sens, c’est une obligation. D’une certaine façon, je vois cette conversation que nous venons d’amorcer à long terme, comme une nouvelle manière pour moi de continuer à explorer un questionnement déjà bien présent dans ma pratique, cette fois sous la forme d’un dialogue.

    Je trouve très inspirante l’idée que tu soulèves de définir la pratique curatoriale par la temporalité; l’idée d’une relation qui se déroule dans le temps. Cette définition enrichit, je crois, l’idée de commissariat d’une potentialité nouvelle. Elle met en relief l’idée d’accompagnement plutôt que l’idée d’une relation de travail contractuelle et temporaire. C’est une notion dont on a parlé à quelques reprises déjà; tu mentionnais que pour toi, l’idée d’accompagnement est au cœur de la pratique curatoriale. Est-ce que cela a toujours été le cas? Si non, qu’est-ce qui a marqué ce changement d’idéologie dans ton approche au commissariat?

    28 octobre 2019 – Joséphine: L’accompagnement est une idée qui résonne énormément en moi à l’heure actuelle. Elle évoque le travail d’équipe et la collaboration. «Accompagner» désigne selon moi une sincère réciprocité entre deux têtes, entre deux instincts; il s’agit de réfléchir ensemble, d’avancer ensemble, dans le but de se rendre conjointement à une zone de contact. Nos cheminements se développent simultanément, et on découvre au même rythme les étapes futures.

    Concernant ta question sur mon approche du commissariat, je ne peux m’empêcher de réfléchir d’abord au bagage académique que j’ai reçu. Durant mes études universitaires en histoire de l’art, l’enseignement du commissariat d’exposition m’a été transmis de manière très critique. C’est comme si, dans l’idée de vouloir nous mettre en garde ou de nous surconscientiser sur les risques d’une telle pratique, le rôle du commissaire nous a été appris en contre-exemples. Pour résumer cette critique curatoriale en quelques mots, la pratique du commissaire a souvent été pointée du doigt pour ses conceptions parfois maladroites et hiérarchisantes, évoluant au sein d’un monde de l’art friand de vedettariat et d’autopromotion. Jamais je ne nierai que l’histoire des expositions regorge de situations déséquilibrées entre commissaires et artistes; ces exemples se multiplient de façon évidente dans l’explosion d’événements internationaux et de star-systèmes qui vantent les personnalités flamboyantes de ces auteurs.trices d’expositions. Je me rends compte toutefois que j’ai moi-même adopté un discours somme toute très critique à l’égard du commissariat d’exposition et que souvent, je n’ai pas su affirmer mon désir d’expérimenter cette pratique.

    Pourtant, les exemples de «bon» commissariat existent, mais rarement sont-ils mis de l’avant comme tel. J’aimerais sincèrement qu’on en fasse autant la promotion, que ce ne soit que pour diffuser la richesse positive de ce genre de travail d’accompagnement. Par exemple, la collaboration entre Laure Prouvost et Martha Kirszenbaum pour le pavillon de la France à la Biennale de Venise 2019, intitulée Deep See Blue Surrounding You, me semble avoir été réalisée dans un respect et une envie sincère de mettre à profit deux bagages différents. Sans avoir pu visiter l’exposition, la documentation critique sur laquelle j’ai pu mettre la main dépeint un projet pertinent et sensible. Qui plus est, je me réjouis sincèrement de voir deux femmes travailler en équipe…

    Bref, pour y revenir, cette notion d’accompagnement ne m’est pas venue du milieu des arts visuels, étrangement; elle est plutôt apparue du côté du théâtre, lors d’une conversation avec une amie dramaturge. En décrivant ses activités quotidiennes, elle m’a dit réaliser un travail d’accompagnement avec les artistes: recherches, discussions, remises en question, la dramaturgie s’infiltre dans l’écriture du texte et de la mise en scène de façon à enrichir certains processus. Il s’agit finalement d’une relation d’aide, mais qui se nourrit mutuellement des deux parties. La dramaturgie peut servir de levier, elle peut engendrer le doute, ou même ouvrir des portes insoupçonnées, mais elle se base avant tout sur le bagage de l’artiste ou de l’autrice ou de l’auteur avec qui elle collabore. En prenant connaissance de la nature de ce rôle, j’y ai tout de suite vu un lien avec la pratique curatoriale que j’aimerais exercer. J’y vois énormément de similitudes! Et on dira que la vie est bien faite, car je débute ce mois-ci un premier contrat de dramaturgie avec l’équipe de création du spectacle Tout Passera, prévu au Théâtre Prospero en mars 2020.

    Finalement, je pense que dans l’idée d’accompagnement se dessine une fois de plus une profondeur que seul le temps peut mener à terme. C’est dans la durée et dans l’attention portée aux choses qu’on touche une vérité, c’est dans la compréhension mutuelle, dans le temps qu’on prend à connaître quelqu’un, que la vraie conversation se tisse. Qu’en penses-tu? Est-ce qu’il te vient en tête des exemples de commissariat qui t’inspirent particulièrement? Est-ce que le fait que tes recherches créatives découlent de processus lents a déjà posé problème dans le cas d’une collaboration?

    1er novembre 2019 – Julie: Je suis tout à fait d’accord avec toi! J’aimerais en profiter pour aborder le concept de corespiration, car je crois que l’idée d’accompagnement y trouve écho. Le titre qu’on a instinctivement donné à cette conversation, À propos d’une corespiration, prend ici tout son sens. Le mot corespiration évoque pour moi un dialogue ou une relation intime, un événement silencieux, mais fondamental, dont le préfixe annonce une action qui implique un «avec» ou un «ensemble». C’est un concept auquel j’ai commencé à réfléchir en lisant l’essai de Franco « Bifo » Berardi Breathing: Chaos and Poetry (2018), dont je te parlais lors de notre dernière rencontre. J’ai trouvé passionnant le parallèle qu’il y développe entre le concept de société et celui de respiration, l’idée que chaque respiration singulière est enchaînée avec la respiration des autres pour former une corespiration, ce que nous appelons société. L’acte de respirer est à la fois le point de départ et le rythme fondamental de cette structure. C’est une perspective très humaine du temps et de la société, qui évoque l’idée d’une réalité commune qui évolue lentement, une respiration à la fois.

    Quelle coïncidence que tu mentionnes la collaboration entre Laure Prouvost et Martha Kirszenbaum. J’ai eu la chance de visiter la Biennale cet été et un des éléments qui m’a le plus frappée de l’exposition au pavillon de la France était la présence et le rythme d’une respiration qui marque la trame sonore du film au centre de l’installation. J’en retiens une chorale de voix et de respirations qui tentent de s’accorder au même rythme, qui s’éloignent et se rejoignent, pour créer une étrange harmonie, une respiration commune, en quelque sorte. C’est fascinant de voir que l’idéologie et la sensibilité derrière le travail de commissariat se reflètent dans l’expérience de l’installation.

    C’est intéressant la manière dont tu décris le rôle de dramaturge. Quand tu mentionnes les recherches, les discussions et les remises en question, ça pourrait tout aussi bien être une conversation à propos du monde des arts visuels; on y trouve des processus et des préoccupations communes. Pourtant, la relation entre l’artiste et le commissaire est bien différente. Je pense que la pratique curatoriale aurait tout à apprendre de cette notion d’accompagnement présente au théâtre. Un désir d’accompagnement occupait mes pensées depuis que j’ai terminé la maîtrise, et il s’est infiltré dans ma pratique sous la forme d’une pratique collaborative dans la dernière année. Comme tu le sais, je collabore avec deux autres artistes en arts visuels, Clara Cousineau et Eve Roy, sous le nom de projet Rencontre autour d’une table: une série d’événements explorant les notions de collaboration, d’hospitalité et d’échange. C’est l’espoir de créer un espace inclusif pour partager pensées et processus, luttes et désirs entourant la condition d’être artiste qui a été l’élément déclencheur de notre pratique collaborative. Rencontre autour d’une table est née d’une volonté d’aborder l’état de précarité du contexte contemporain et de briser l’isolement de l’artiste grâce à une approche collective. Ça a été bénéfique, je dirais même thérapeutique, pour nous de créer cette plateforme d’échanges. D’une certaine manière, cette table est devenue une zone de contact, entre nous, nos pratiques et différents intervenants.Tu avais donc accepté notre invitation, en mars dernier, à participer à un de nos événements; je pense que ça a été un moment clé dans le développement de notre corespiration. Il y avait mon œuvre, Temporal Body, au centre de la table: un geste performatif qui se manifeste par un morceau de soie absorbant une solution de vert-de-gris. C’est à ce moment, je crois, que l’idée de durée et de lenteur a commencé à prendre forme dans notre conversation. Tu me demandes si la lenteur du processus dans ma pratique m’a déjà posé problème dans une collaboration. Plus que la lenteur, je crois que c’est le caractère incertain et instable des matériaux que je choisis d’explorer et la place de l’expérimentation dans ma démarche qui peuvent parfois rendre les collaborations difficiles. Pourtant, c’est exactement là où réside mon intérêt pour les pigments avec lesquels je travaille: dans leur instabilité ainsi que leur propriété d’évoluer avec le temps et en réponse à leur environnement. D’une certaine manière, il y a ici aussi, dans ma relation avec ces pigments, une compréhension et une conversation qui se développent dans le temps, et que seul le temps peut mener à terme.

    Temporal Body Roch-Cuerrier
    Temporal Body, 2019, soie, solution de vert-de-gris, dalle d’Hydrocal, processus temporels
    Roch-Cuerrier

    30 novembre 2019 – Joséphine: On discute depuis le début de la collaboration entre artiste et commissaire, mais la collaboration entre artistes est tout aussi pertinente à aborder! Ce n’est pas tout à fait la même dynamique, car il s’agit selon moi d’une collaboration peut-être plus sensible et délicate de par la position de l’artiste face à un pair, et la nature similaire du travail. La conjugaison de plusieurs pratiques artistiques, de plusieurs paroles et instincts est-elle plus difficile entre artistes selon toi? En même temps, tu parles d’un grand bénéfice thérapeutique qui s’est créé suite à la formation de Rencontre autour d’une table; comme quoi certaines relations peuvent fondamentalement être salvatrices.

    Je rebondis sur une autre idée, car la collaboration entre Clara, Eve et toi m’inspire beaucoup de force et de bienveillance, similairement à ce que j’ai ressenti en lisant sur le projet de Laure Prouvost et Martha Kirszenbaum. Ma sœur Adèle m’a récemment offert le catalogue d’une exposition qui a eu lieu en 2015-2016 au Musée Sztuki, à Lodz en Pologne, dont le titre ne cesse de m’émouvoir: All Men Become Sisters. L’exposition en soi traitait de sisterhood dans les arts, c’est-à-dire de l’esprit de sororité, des années 1970 à aujourd’hui. Ce concept de sororité, popularisé par les mouvements féministes durant les années 1970, s’est développé en écho à l’idée de brotherhood, ou de fraternité, considéré comme véritablement toxique dans les sociétés patriarcales actuelles. Le mot est d’une grande puissance selon moi.

    En plus d’être un ouvrage franchement pertinent sur des pratiques artistiques féministes et sur une politique de la division sexuelle dans plusieurs sphères sociales, les textes contenus dans ce catalogue d’exposition m’ont permis de pousser mes réflexions sur la solidarité féminine et sur la richesse d’une entraide fondamentalement ancrée dans une éthique bienveillante (on parle précisément d’ethics of care). Une phrase de l’autrice Joanna Sokolowska a particulièrement résonné durant ma lecture: “Sisterhood rejects the linear depiction of time as a tool used by patriarchy to discipline imaginations for the purposes of the dominant growth ideology. Sisterhood is a machine of minor history, one whose vibrations are shattering the majoritarian, dominant canon of culture.”

    2 décembre 2019 – Julie: C’est vrai que les débuts de Rencontre autour d’une table n’ont pas été faciles, ça a pris du temps pour qu’on s’apprivoise. D’une certaine manière, il fallait laisser le temps à nos pratiques de se «mouler» les unes aux autres, et de nous situer dans cette collaboration. Ce n’est pas tout à fait la même dynamique, mais je trouve qu’il y a tout de même beaucoup de similarités entre ma collaboration avec Clara et Eve et ma collaboration avec toi. Plus que des relations définies par une dynamique de rôles, c’est vraiment l’idée d’accompagnement qui définit la collaboration dans les deux cas. C’est une notion qui revient souvent dans nos échanges. Je suis contente que tu abordes les pratiques artistiques féministes, car je trouve que c’est pertinent de lier cette volonté d’accompagnement à la notion de solidarité féminine. Peut-être que c’est justement ce désir de créer un environnement de travail plus féministe, une sisterhood, qui a été un des éléments déclencheurs de nos pratiques collaboratives!

    Cela dit, j’aimerais revenir sur les propos de Joanna Sokolowska. Ça m’a tout de suite fait penser à un autre passage du livre Breathing: Chaos and Poetry: “In the industrial age, when a dominant rhythm was imposed on spontaneous rhythms of social subjects, power could be described as a code aligning different temporalities, an all-encompassing rhythm framing and entangling the singularity of individuals’ refrain.” Je trouve passionnant cette association entre les idées de pouvoir et de temporalité, entre les concepts de patriarcat et de linéarité du temps. Avec cette perspective, c’est intéressant d’analyser la temporalité qu’on a instinctivement choisi d’adopter dans notre collaboration et dans les différents projets que l’on conçoit ensemble: une temporalité cyclique qui prend source dans un processus d’échanges mutuels. Sans être ouvertement féministe dans notre propos, je crois tout de même que la sensibilité derrière le projet est ancrée dans des idéaux fondamentalement féministes: la responsabilité, l’attention, le soin, la communauté, la collaboration, etc. Je ne pense pas qu’on en ait déjà parlé, mais as-tu déjà considéré ta pratique curatoriale dans la perspective de l’écoféminisme?

    17 décembre 2019 – Joséphine: C’est tout à fait juste! Nous n’avons jamais discuté d’une thématique féministe à proprement parler dans nos derniers projets collaboratifs, bien que j’ai la grande impression que l’idée a été sous-jacente à plusieurs reprises. Le mouvement féministe est une cause à laquelle j’adhère. Et je suis d’avis que mon engagement doit être clamé, haut et fort, tant qu’il le faudra. J’avoue toutefois que j’aime bien l’idée d’un féminisme relationnel qui se développe naturellement, instinctivement, rituellement. C’est utopiste peut-être de croire en un monde où nous n’aurons plus besoin de crier pour qu’on entende les femmes et toutes celles qui s’identifient comme telles; cependant le fait d’entretenir des relations où le féminisme est sans équivoque me donne franchement espoir.

    Notre première collaboration en 2017 pour l’exposition Écologies/Ecologies incarne pour moi cet esprit de sororité. Marie-Charlotte et moi, dans notre première expérience de commissariat indépendant, avons véritablement cherché à façonner un projet sur des bases solides et respectueuses. Marie-Charlotte avait plus d’expérience que moi à l’époque, et l’attention avec laquelle elle a instauré les fondements du projet et écouté sincèrement chacune des personnes impliquées m’a fortement marquée et a indéniablement forgé ma propre pratique. Ensuite, j’éprouve une grande fierté à l’idée d’avoir collaboré avec trois femmes (Caroline Mauxion, Jessica Slipp et toi), une décision basée sur vos œuvres qui ont su faire écho à nos sensibilités communes. Je n’ai réalisé l’importance d’un tel choix que lorsqu’un journaliste m’a posé la question, à savoir si notre geste curatorial découlait d’une prise de position militante féministe. C’est amusant comme tout doit être justifié parfois alors que, pour nous, ces décisions étaient tellement intuitives.

    L’écoféminisme est une nouvelle zone de recherche pour moi et j’y trouve énormément d’intérêt. Je ne pense pas vouloir définir ma pratique curatoriale selon un angle précis pour le moment, mais il est vrai que la conjonction des théories féministes et écologistes résonne fortement chez moi, surtout dans le contexte actuel où les prises de position face à la crise environnementale et au capitalisme patriarcal sont nécessaires. Sans être une experte sur le sujet, j’affirme cependant qu’il est juste de se questionner sur le futur des relations sociales et économiques d’un point de vue écologiste et même si ces réflexions peuvent être teintées d’inquiétude, je souhaite relever la poésie dans les idées de sororité, de bienveillance et de jardin global. Les théories de l’éthique du care de Carol Gilligan mettent le doigt sur plusieurs de ces approches relevant de la parole et de la relation. Dans son ouvrage In a Different Voice (1982), qui demeure la référence philosophique et psychologique sur le sujet de l’éthique du care, elle définit la voix comme étant le fondement des relations humaines; c’est ce qui nous permet d’agir, de nous positionner. Elle souligne surtout que la parole est dépendante d’une écoute et ajoute justement ces mots, qui trouvent étrangement leur place dans notre discussion: “Speaking and listening are a form of psychic breathing.”

    Garden of Time Roch-Cuerrier
    Garden of Time (Accelerated Life Test), 2020, vert-de-gris, photographié en ultra macro
    Roch-Cuerrier

    Je peux lire la notion de corespiration dans cette phrase: un engagement est fondamental de nos jours, mais il s’active dans sa réception chez un autre parti. Qu’en dis-tu?

    6 janvier 2020 – Julie: Oui absolument! Jusqu’à présent, on a plutôt abordé la notion de corespiration comme une forme de dialogue, un échange psychique plus que physique. En lisant la citation de Carol Gilligan, j’en suis venue à me questionner sur les similitudes entre l’acte de parler et l’acte de respirer: ce sont tous deux des processus d’échange. On parle bien souvent de l’interdépendance qui lie les notions de parole et d’écoute, mais qu’en est-il des notions d’inspiration et d’expiration? N’y a-t-il pas là aussi une certaine forme d’interdépendance, de réciprocité?

    Quand on parle de la notion de corespiration je pense qu’il est important de se rappeler que l’air est notre bien commun fondamental. C’est ce qui nous lie physiquement les uns aux autres. J’irais jusqu’à dire que c’est une forme d’engagement; dans l’acte d’inspirer et d’expirer, nous partageons une intimité. Je trouve qu’il y a quelque chose de très poétique dans cette action: breathing in, breathing out. D’une certaine manière, cet échange de carbone est un contrat biologique que nous entretenons les uns avec les autres. Constamment, sans y réfléchir, nous échangeons des fluides corporels à travers l’acte de respirer. C’est notre contact premier et fondamental avec l’Autre. L’acte de respirer connecte notre monde interne au monde externe.

    Notre organisation en société ajoute, je crois, une dimension sociale à ce contrat. La vie en ville, à travers la cohabitation, précipite et accentue cet échange, cette intimité partagée. Du point de vue écologique, je pense qu’il est important de souligner que cette intimité, que nous partageons à travers l’acte de respirer, est également ce qui nous lie aux plantes. Bien que ce soit un échange dont on a conscience intuitivement, on oublie bien souvent le caractère mutualiste qui définit notre relation aux plantes. Elles inspirent ce que nous expirons et vice-versa. L’acte de respirer connecte donc aussi l’humain au végétal.

    Si l’acte de respirer nous connecte au monde externe à un niveau physique, l’acte de parler nous connecte à lui à un niveau psychique. Pour en revenir à la citation de Carol Gilligan, je trouve très belle l’idée d’une respiration psychique: une respiration qui concerne l’esprit. Dans la notion de corespiration, les deux semblent se rejoindre: le physique et le psychique. Depuis le début de notre conversation, les théories du féminisme, de l’éthique du care et du mutualisme semblent s’être intimement liées à la définition qu’on construit peu à peu autour de la corespiration.

    21 avril 2020 – Joséphine: La corespiration comme phénomène physique et psychique m’inspire énormément pour de futures réflexions.

    Je profiterais de cette définition de corespiration, de laquelle émanent bienveillance et mutualisme, pour conclure notre échange sur une idée philosophique qui m’apparaît très instinctivement à la lecture de tes mots: celle de l’attention, réfléchie entre autres par Simone Weil. La philosophe décrit l’attention comme une tentative de demeurer disponible, de suspendre sa pensée et de se laisser étonner par notre environnement. Dans cette part d’incertitude réside une acceptation portée à l’Autre et aux choses: en étant attentive, j’écoute mon interlocutrice, m’étonne de sa présence et de la singularité de son être. Il se bâtit finalement une relation profonde et vraie dans le consensus de nos esprits attentifs. Simone Weil propose de cultiver notre attention comme on cultive un jardin, avec patience et respect.

    Je crois que si j’avais à décrire ta pratique artistique, le sentiment d’attention pourrait très bien décrire la façon dont je perçois ton œil créatif. La nature environnante, les arbres, les fleurs et les pigments deviennent des matériaux que tu accueilles attentivement, et auxquels tu ajoutes ta pensée, sans jamais les dénaturer. Tes expérimentations pigmentaires et ton utilisation du bronze m’ont montré, à plusieurs reprises, ton désir de réellement te connecter au potentiel de ces objets. Ces rencontres définies dans le temps témoignent de ton acceptation de l’imprévu, et te permettent, à toi et à cet Autre, matériel ou vivant, de corespirer pour un moment. Pourrait-on dire que la corespiration est tributaire de l’attention?

    Je souhaite que cette corespiration que nous avons tenté de cerner puisse trouver écho dans l’attention que nous nous porterons mutuellement, humains, nature, et environnement dans les arts, mais surtout dans nos démarches sociales et collectives.

    Time Flower Roch-Cuerrier
    Time Flower (lily), 2021, fleur, vert-de-gris, documentation de processus temporels
    Roch-Cuerrier

    Biographies

    Julie Roch-Cuerrier est une artiste dont le travail mêle sculpture, photographie et vidéo, alliant sa formation en arts imprimés à ses intérêts pour les processus de transformation. Centrée sur la notion de matérialité, sa pratique prend la forme d’un ensemble d’expérimentations. Par des gestes subtils, elle explore comment les matériaux peuvent être porteurs de sens, invitant le spectateur à construire un tout à partir d’éléments clés distincts. Grâce à ses compositions sculpturales et visuelles, elle se questionne sur l’agentivité des objets, l’aspect transitionnel de la matière, et la spectralité des espaces où se croisent le vivant et le non-vivant.

    Joséphine Rivard est travailleuse culturelle, commissaire indépendante et titulaire d’une maîtrise en histoire de l’art de l’UQAM. Outre son expérience comme chargée de projets à Arsenal art contemporain, elle a été responsable de la coordination artistique du 37e Symposium international d’art contemporain de Baie-Saint-Paul, et de la programmation de la 8e édition de Rencontre interuniversitaire de performance actuelle (RIPA). Elle travaille maintenant à l’Usine C, centre de création pluridisciplinaire, en plus de travailler sur ses projets personnels d’exposition et de recherche. Sa pratique curatoriale est centrée sur une approche dialogique et relationnelle. Ses projets tentent de refléter une participation plurielle du commissaire et de l’artiste, en transmettant l’idée d’échange et de conception ouverte au public.

  • La mémoire à l’œuvre

    La mémoire à l’œuvre

    La mémoire à l’œuvre : regards croisés entre littérature contemporaine et pratiques post-photographiques personnelles

    Il est vrai que la ville, comme cadre romanesque de prédilection, lieu de mémoire et espace de souvenir, se décline dans tous les genres littéraires confondus. Prague de Kafka, Paris de Victor Hugo et des surréalistes, Londres de Charles Dickens, New York de Paul Auster, Rome des nouveaux réalistes, et bien d’autres encore. L’univers urbain n’a cessé donc d’être une source d’inspiration pour les écrivains.

    L’écriture assigne ainsi à la ville une fonction sémiologique complexe : la ville devient un texte dont les lettres désormais invisibles ne sont pas nécessairement ni visibles ni lisibles. En enlevant à la ville sa matérialité et son bâti, je veux dépasser les limites et les contraintes de la linéarité, c’est-à-dire sa face visible, pour privilégier une structure invisible qui relèverait du mythe, d’une réalité suprasensible.

    Je tente donc de déchiffrer cette vision en considérant la ville comme texte à l’image de Walter Benjamin et à « lire ce qui n’est pas écrit »[1]. Il s’agit en d’autres termes de décoder l’ensemble des signes que la ville propose. Je me mets à arpenter la ville à la recherche des signes dont la signification n’apparaît que sous forme de correspondances poétiques. Par la pratique photographique, je cherche à mettre en relief une certaine sensibilité pour des ruines immatérielles qui sont autant de dépôts ou de résidus de constructions mentales, de lieux imaginaires oubliés, de bâtiments utopiques abandonnés, ou encore de quartiers fantasmagoriques désuets. L’image cherchera à permettre à ces traces visibles et invisibles d’être pérennisées dans leur devenir. Et c’est la possibilité d’un tout autre rapport au monde des choses que je cherche ainsi à établir.

    Photomontage no 1
    Photomontage no 1
    Photomontage no 2
    Photomontage no 2

    La mémoire ici n’est pas qu’une fonction humaine pour une remémoration ou pour une anamnèse. C’est aussi un outil passionnant, un médium mythologique qui sert à fabriquer un itinéraire mental et visuel en imaginant des lieux pour contenir des images et unir espace et temps.

    Photomontage no 3
    Photomontage no 3

    Le travail sur la mémoire est essentiellement de deux types : d’une part, je découpe les éléments fragments de perception, je les arrache aux lieux auxquels ils semblaient appartenir, je les sépare les uns des autres en autant de détails ; d’autre part, je les réorganise, les recompose en ensembles, tout en faisant apparaître entre eux de nouveaux rapports.

    Je pourrais donc suggérer qu’aux opérations de cadrage, succèdent les effets de montage.

    Photomontage no 4
    Photomontage no 4

    Repenser ces villes en termes photographiques, c’est passer du régime de l’irréfutable et du point de vue unique à celui de la mise en question, de la multiplicité des points de vue rapprochant ainsi le présent et le passé et interrogeant les effets du passage du temps sur les images.

    Dépasser les frontières du cadre, c’est penser en termes de limite, c’est penser le seuil où le visible commence (fonction de monstration de l’image) et se termine (cadre photographique dissimulateur) tout en permettant de créer un espacement suggérant une autre conception de la photographie urbaine et combinant facteurs visibles et invisibles pour faire introduire une dimension sensible de la proximité.

    Photomontage no 5
    Photomontage no 5

    La ville du bas vue d’en haut, d’un panorama qui peut oblitérer la ville vécue, peu visible : des lieux de mémoire personnelle plutôt que des lieux de mémoires officielles.

    Photomontage no 6
    Photomontage no 6

    En somme, Mnémosyne témoigne ici visuellement des opérations conjointes de cadrage et de montage que je ne cesse d’infliger tant à la photographie qu’à la matière exploitée, brisant des cadres pourtant institués afin d’en proposer d’autres. Aussi le spectateur devrait-il appréhender notre Atlas du monde d’une manière active car l’ambition ici est essentiellement cognitive.

    En prolongeant ce périple post-photographique je chercherai à reconstituer mentalement le climat intime qui accompagne mes réalisations et ce n’est ni le sujet ni la technique qui m’importe plus, mais la difficulté aléatoire produite par une découpe spatiale aléatoire et la subtilité du résultat obtenu.

    Il s’en produit une dérogation à la contrainte formelle, une sorte de « case vide » dans la configuration de l’image. Dans cette perspective, par ce manque d’informations et l’énigme qui en découle, la ville se dessine à la fois dans l’image et se forge tout autant dans l’esprit du spectateur, susceptible d’imaginer les contours de certains vides révélés par le trou. La restitution photographique des images sous une forme mentale éveille alors à l’esprit l’anecdote de Simonide par son mode de mémorisation séculaire (qui fut par la suite appelée la méthode des lieux).

    Photomontage no 7
    Photomontage no 7

    C’est une réalité construite selon, à la fois, une succession de points de vue spatiaux fragmentés, une sédimentation aléatoire et des principes de composition ou de combinaison définissant de nouvelles formes de représentation.

    Mais si la présence même du vide rend l’image incomplète, nous ne pouvons avoir un point de vue panoptique de l’ensemble que lorsque, dans le même moment, nous devons nous approcher pour s’apercevoir que c’est le vide qui rend l’image accessible mentalement en sa totalité. En d’autres termes, il s’agit d’une sorte de « cercle vicieux ». C’est une sorte de va et vient entre l’image et l’absence dans l’image à laquelle nous avons tendance à palier en essayant de mémoriser certains faits, certains objets ou certaines personnes.

    Photomontage no 8
    Photomontage no 8

    Je passe ici de la représentation du réel à la représentation de l’idée, de l’enregistrement d’un fragment à la construction d’une totalité.

    La construction photographique ressemble désormais à une invitation à un voyage mental, avec comme référence un périple tridimensionnel : spatial, imaginaire et textuel (ou encore hypertextuel).

    Photomontage no 9
    Photomontage no 9

    Jean Genet écrivait : « Les images, on le sait, ont une double fonction : montrer et dissimuler »[2] .

    Je trouve assez séduisante l’idée que la photographie est un jeu qui se joue pour lui-même, en inventant au jour le jour ses règles propres et faisant de cette remise en jeu son dernier enjeu.

    Je souscris donc à l’idée que par la réunion de ces images, une autre image puisse advenir, que plusieurs images peuvent contenir plusieurs images qui peuvent en générer d’autre, etc.

    Et si pour Paul Ricœur « repenser doit être une forme d’annuler la distance temporelle »[3], repenser alors la ville serait la rendre présente, vivante, rapprochant le présent et le passé, interrogeant aussi les effets du passage du temps sur les images. La perception de l’espace et de la réalité se voit remise en question et les points de repères tenus pour acquis perdent leur légitimité.

    [1] Walter Benjamin, “Das Passagen-Werk”, in: Aurélie Choné (dir.), Villes invisibles et écritures de la modernité. Paris, Orizons, collection Universités, série « Des textes et des lieux », 2012, p. 10.

    [2] Jean Genet, 1971, « Les Palestiniens », L’ennemi déclaré – Textes et entretiens, Paris, Gallimard, 1991, p. 89.

    [3] Paul Ricœur, 1985, Temps et récit. Tome III. Le temps raconté. Paris : éditions du Seuil, p. 261.

    BIOGRAPHIE

    Né en 1977 en Tunisie, Anis Ben Salem est designer, architecte d’intérieur, docteur en sciences et techniques des arts et enseignant universitaire. Il a suivi ses études en audiovisuel et est maître-assistant en sciences et techniques de l’audiovisuel et du cinéma à l’Institut Supérieur des Arts et Métiers de Sfax. Auteur de plusieurs articles scientifiques, il est l’auteur d’un livre qui s’insère dans les recherches sur le cinéma tunisien : La Médina dans le cinéma Tunisien, Structures et fonctions (Éditions Universitaires Européennes, 2017). Artiste photographe, il a participé à des expositions collectives et a eu le premier prix ex-æquo du 26ème salon annuel des arts de Sfax en 2018 ; actuellement il enseigne les techniques d’écriture scénaristique et s’intéresse de près aux rapports possibles entre narration, montage cinématographique, et mise en récit des recherches scientifiques en design.

  • Échafaudage de la création

    Échafaudage de la création

    Réflexions sur l’espace, le corps, la création et le poétique

    Le texte qui suit est une exploration et une actualisation de mes intérêts et de mon processus en création artistique, en particulier en poésie. Je suis une femme à l’aube de sa trentaine et l’art et l’humain sont dans ma vie deux pôles qui m’offrent une soif de découverte et d’expérience sans cesse renouvelée. Par mes mots, qu’ils soient poèmes ou essais, je cherche à partager ce chemin qui est le mien. Avec les mots, avec l’humain, avec vous, dans la relation, les résonances, le partage, je cherche à être au monde. Dans ce mouvement sans fin, de ma première vie de danseuse, d’enseignante et d’improvisatrice, jusqu’à mon voyage en poésie, je marche, je laisse ma trace, je prends place, et je vous invite. Ce texte est né à la fin de l’été dernier, alors que je venais d’achever l’échafaudage de mon recueil de poésie intitulé L’Ondée. Ce petit livre paraîtra en 2013 aux Éditions du Noroît.

    Bon vent !


    Celui qui écrit avec l’outil brut de sa vie et de son regard, avec ses manques, son impuissance, cherche un espace que ni les autres ni l’époque ne peuvent lui donner : un espace vital.

    Bernard Noël

    Parler de mon écriture. Écrire sur ce que j’écris. Quelle chose étrange! Être son propre rat de laboratoire, revenir à soi, alors que par l’écriture, je veux sortir de moi-même. Dire l’indicible, parce que les mots du poème sont si durs à expliquer en mots, justement. Partir de l’image pour revenir à l’intellect, c’est un difficile parcours, pour qui aime tenter de transcender le mot utilitaire. Pourquoi j’écris, pourquoi la poésie, et pourquoi de cette façon-là? Par quels moyens, par quel chemin, les mots s’acheminent-ils vers moi?  D’un monde de sensations et de découvertes intuitives, le poème s’échafaude. Tenter de dire comment, tenter de dire pourquoi.

    la charge émotive du poème

    se trouve dans la mémoire des cellules

    dans un soubresaut d’épiderme

    au détour d’un effleurement

    Écrire un poème c’est se dépouiller une première fois, afin de plonger dans un abysse. Rendre compte de cette expérience par la suite, cela signifie se mettre à nu une deuxième fois, mais en sachant que nous le sommes, alors que la première fois, ce regard extérieur ne prévalait pas, aurait été un frein à l’élan créateur. J’ai envie de parler des sens. De l’espace. De la musique des mots. Du devoir de se mettre au niveau des choses, des existences, quelles qu’elles soient. Du jeu. D’un moment suspendu, au-dessus des rêves, des routes, du temps. Du rituel. Du face-à-face. Puis du retour sur le poème, pour l’amener vers une forme la plus fidèle qui soit, à son essence profonde, dans un mouvement de Petit Poucet qui revient sans cesse sur ses pas. J’aimerais parler de la patience. De l’amour. Du travail de l’artisan, car pour moi le poète est du côté de l’artisan. Il travaille la matière. Il jardine des petits bouts d’âme tout en se promenant nus pieds sur la terre.

    Derrière l’élan d’écrire, il y a l’amour des mots. Un amour qui naît de la lecture, de la découverte et de la reconnaissance des mots des autres. Il y a cet accueil et cette écoute d’autres voix. Et puis il y a le chœur qu’elles forment ensemble et elles nous nourrissent et nous habitent. Ces voix ont d’abord créé des mondes en moi. Un contact alchimique s’est produit, entre leur imaginaire et mon intimité. Lire est si intime. Écrire aussi. Pourtant, en présence d’un livre, je ne suis pas seule. Lorsque j’écris, à mon tour, je vais à la rencontre. Tel est le paradoxe de la littérature : elle s’offre dans la plus grande des solitudes, et est œuvre commune faisant appel à une fraternité du sensible. J’admire le courage de ces hommes et de ces femmes qui écrivent. J’essaie de cultiver ce courage en moi et d’aller vers, vers ce sentiment d’humanité qui m’inspire à dire, à mon tour.

    J’ai récemment été initiée à une discipline qui se nomme l’eutonie. Approche de conscience du corps visant un tonus plus juste et adapté à chacune des situations de la vie, l’eutonie a eu plusieurs résonances en moi. La vie est un jeu de forces constant. Un flot d’énergie circule en nous et autour de nous. Lorsque j’écris, j’entre en contact avec la réalité première, la réalité physique des choses. Et c’est grâce à mon corps et à ses sens que je peux entrer en relation avec cette réalité. Et puis il y a aussi mon énergie psychique. Cette chose sans forme et sans couleur qui me rend présente, attentive, en mesure d’écrire ces mots en ce moment même. Pour écrire, je tente d’ouvrir tous mes sentis, de me déployer afin d’être dans la vie vibrante et parlante, tout en dirigeant cette énergie dans un vecteur, tout en la densifiant à partir de ma Psychée, ma conscience. Je ressens ces deux mouvements de l’être et de l’âme comme indissociables, complémentaires, nécessaires à la création poétique. Il s’agit d’un jeu de tension. De tensions créatrices. Une synergie. Une alchimie. Ces forces dialoguent entre elles et mettent en relation sensations et imaginaire. Cet état, Louise Warren lui donne le nom de dessaisissement : « Le dessaisissement ne constitue ni un abandon passif – se contenter d’une écriture automatique, par exemple – ni un état provoqué par le volontarisme. C’est l’intensité d’une réceptivité qui permet de recevoir le tremblement, l’inquiétude, la tension préalable à l’écriture »1. Un lâcher-prise sous-tend ce « dessaisissement », et n’est possible que si une foi, une confiance en l’inconnu m’habitent. Il permet l’émergence d’une pulsion créatrice, d’une intelligence logée dans le corps :

    Avoir une imagination débordante ne sert à rien, si l’on ne peut matérialiser ses intuitions. L’artiste n’est pas celui qui est nécessairement le plus imaginatif mais plutôt celui qui peut traduire concrètement dans sa discipline ce qu’il ressent, pense, visualise, entend, pressent… Tel est le problème essentiel concernant la créativité auquel l’Eutonie peut apporter sa contribution, en incitant toujours plus l’élève à bouger et à vivre progressivement selon ses impulsions profondes2.

    Je reviens donc à l’eutonie, qui par ses propositions invite à la découverte des chemins corporels qu’emprunte notre conscience. Bien sûr, j’ai un intérêt pour le corps et une sensibilité kinesthésique marqués. Organiquement, j’aborde le poème comme une danse, une improvisation. L’expérience du corps, c’est l’expérience du Présent, cette même expérience de laquelle naît le poème.

                l’engagement dans une voie de conscience

                dans une autre constance

                que se passe-t-il quand on est seul

                quand la pensée roule

                sous le stylo à bille

     L’eutonie me parle et fait écho à cette relation au réel et à l’imaginaire, et tout cela me ramène à être attentive à l’état de conscience propice à la création du poème : « Insistons sur le fait que l’Eutonie vise un élargissement de la conscience et non pas un déplacement. Par son observation constante des sensations proprioceptives et une présence permanente à l’environnement, l’élève développe une capacité stable de contact permanent avec la réalité première »3. Que ce soit par l’eutonie, ou de toute autre manière, cette capacité de contact, et donc de rencontre et de dialogue, me semble essentielle à l’émergence et au déploiement de mon langage poétique. Je tente de faire naître le poème et de naître à son univers grâce à cette « commune-présence » (René Char), que François Cheng évoque ici: «  (…) le sujet ne se trouve plus dans une position de vis-à-vis par rapport à l’objet, il se laisse pénétrer par l’autre en sorte que sujet et objet sont dans un devenir réciproque, un va-et-vient de présence à présence»4.

                la vie physique

                            la présence

                            l’écoute

                le désir de dire

                de témoigner

                de faire écho

                d’habiter le monde et de lui donner vie à la fois

                je suis ce petit être simple

                ce petit cosmonaute du réel

                qui glisse en moi-même

                et embrasse l’univers

     L’écriture poétique demeure pour moi parente et compagne du voyage. Elle demande cette prise de risque constante, nourrie par une curiosité humble, mais farouche, et portée par une fascination sans bornes pour l’humanité et le vivant. C’est un mouvement. Une plongée, lors de la première écriture, puis un mouvement de retour renouvelé vers le cœur du poème, une descente en spirale, vers le noyau chaud du texte, à la rencontre de ce centre qui irradie : « Vivre à l’intérieur d’un mot comme d’une pomme, renoncer à tout le reste, se détacher. De cette façon la tension surgira. L’intensité n’est pas une accumulation, mais un travail de soustraction pour arriver à l’essentiel»5. Densifier, dépouiller. Les mots « matière », « concret » et « espace » ne cessent de revenir à moi au fur et à mesure que je tente de démystifier ce processus d’écriture. La « matière » : ce sont les mots, bien sûr, mais aussi ce à partir de quoi surgissent ces mots. Je recherche cette qualité presque brute du mot qui « est », qui « existe » par lui-même, bien plus qu’il ne nomme.  Je vais vers cette présence du mot qui vibre, appelle, dialogue, relance. C’est à cause de ces mots-là que j’écris. Je ressens la nécessité d’aller à leur rencontre. Pour qu’ils me disent, me dépouillent, s’incarnent en moi et me mettent au monde.

    un endroit où les plages se rejoignent

    où les falaises s’embrassent

    embrasement d’une reliaison

    dépoussiérée

    de la preuve à cacher

    Les romanciers témoignent parfois de personnages qui les habitent, et qui parfois en viennent à avoir une vie autonome, et dont le futur échappe à l’écrivain lui-même. J’aspire à entretenir le même type de relation avec les mots de mes poèmes et l’univers qu’ils composent. Je m’invite à entrer dans un jeu avec eux, jeu dont les règles se réinventent à chaque texte. Je tente d’être cette enfant absorbée dans le monde de son carré de sable. Le seul monde qui ait une véritable existence pour elle, à cet instant-là. Un instant de pleine et simple incarnation, où l’énergie circule librement entre les êtres, les éléments.

    Quels sont les liens qu’entretient une personne, un créateur, à l’espace, et sa création poétique? L’être humain est, il s’incarne en tout moment dans un espace donné. Cet espace est habité par sa présence, son mouvement. L’humain est toujours, de façon consciente ou non, en relation avec son environnement. Quelles sont les traces, les affluents de ce rapport au lieu dans le processus créateur? L’architecture d’un lieu, son jeu de forces, habite et façonne l’imaginaire, la pensée, l’espace sensible du poète. Elle devient en quelque sorte son architecture intérieure, intime : « nous naissons de chaque lieu / exposés au vent, aux brûlures / égratignés par l’aigle et le corbeau »6. De la même manière, comment le mouvement, l’errance, le voyage, la fuite et l’exil, ou au contraire la stagnation et l’immobilisme, imprègnent-ils et contribuent-ils à faire émerger cet échafaudage de la création? Le processus de création serait-il donc le témoignage, l’écho et la trace d’un parcours, d’une traversée? Artistes et nomades seraient-ils intrinsèquement liés? Le voyage et la création seraient-ils deux miroirs d’une même quête?

    le recul dont le poème a besoin pour

    respirer avant qu’on y plonge

    la fatigue lourde dans les fibres et le sang

    le trop-plein de moi qui s’écoule dans l’encre

     « L’art intègre une célébration, un questionnement, une transgression » (Guy Sioui-Durand), le poème naît du rituel, de la communion comme de la remise en question, il demande de passer outre les chemins balisés, de se donner des permissions. Et se donner des permissions, c’est prendre le risque de re-naître un peu chaque fois, de ne pas s’arrêter là où semblent poindre des vérités, c’est poursuivre la quête, se déstabiliser, privilégier le mouvement, si ce n’est le provoquer. Cette grande fête où tout est permis, cette célébration du sacré et de la fraternité avec le vivant, elle accueille tout ce qui surgit : laideur, doute, silence, effroi, manque, extase, monotonie, fragilité, contentement, fuite… Ce dessaisissement nommé par Louise Warren, il vit tout proche en moi, aux côtés du consentement, le consentement au chaos! Ce moment où je dis oui aux tremblements, à l’attente, au vide, aux torrents. Écrire ou lire un poème, c’est une tentative d’être au monde, de dire (encore et encore) le déséquilibre qui précède chaque pas, le temps qu’engouffre le souffle, l’impermanence et les recommencements. Créer, c’est aussi promouvoir et susciter du désordre, mais surtout apprendre à le tolérer, pour qu’en ressorte l’expression poétique, de ce sentiment d’être positivement en danger. Pour en arriver à cela, y retourner, malgré l’inconfort, malgré la peur, il faut de l’amour. De l’amour profond envers la vie dans les mots, la vie des mots, la vie en soi-même, la vie tout court! « Quelle puissance d’énergie possède la vie, même dans les pires adversités, l’indispensable étant d’y associer un irrésistible désir de création et un amour sans limite pour la vie »7. L’amour! L’amour…  « Je crois qu’on ne peut rien faire de vous, sinon ça : passer outre à toute compréhension, à toute prévision, et vous aimer, inlassablement vous aimer. Comme dans l’écriture n’est-ce pas : sans réserve, inlassablement »8. Et le vivant, toujours, toujours : « La hanche de ma mère guérit. Nous lui apporterons livres et lavande. Le chat Ouistiti se laisse approcher, flatter. Je cuisine des potages pour une amie malade. J’écris dans le même esprit, nourrir le vivant.9»

    Lorsque j’écris, j’ai besoin du rituel qui me mène à l’écriture, alors que « l’écoute poétique » devient partie prenante du rituel lui-même. J’ai un grand cahier, je l’appelle mon sanctuaire. Lorsque je m’assois devant lui pour écrire, pour tracer des signes, en noir ou en couleur, mon être entre en mouvement. Je respecte et honore cet espace-temps, comme quelque chose de précieux, de mystérieux, de nécessaire. Je décide de collaborer à la magie, je suis disponible à l’inattendu. L’art, la création, sont pour moi des temples, et j’y cultive ma propre spiritualité. Je m’y cueille et m’y re-cueille. La poésie est mon « espace vital » (Bernard Noël), l’art me sauve de la mort, de l’absurdité, de la dérive. Écrire est ce geste essentiel qui précise, raffine et nourrit mon rapport à ce qui m’entoure, me dépasse, me questionne, me fascine. C’est cette quête d’une incarnation pleine, quête de sens, donc du sacré, de son propre mythe, dévoilé par l’expression artistique, par la création renouvelée de textes poétiques.

    indicible temps

    de l’avant des choses

    de l’avant des mots

    1. Louise Warren, Interroger l’intensité, Typo (Coll. Essai), Montréal, 2009 (1999, Éd. Trois), p. 77. ↩︎
    2. Michel Seifert, « Eutonie et les arts du spectacle », mémoire, Institut national des arts, Louvain, Belgique, 1982, p. 61. ↩︎
    3. Ibid., p. 36. ↩︎
    4. François Cheng, Le dialogue, une passion pour la langue française, Desclée de Brouwer, Paris, 2002, p. 65.)) ↩︎
    5. Louise Warren, Interroger l’intensité, Typo (Coll. Essai), Montréal, 2009 (1999, Éd. Trois), p. 36. ↩︎
    6. Pierre Nepveu, Les verbes majeurs, Éditions du Noroît, Montréal, 2009, p. 98. ↩︎
    7. Thérèse Renaud, Un passé recomposé, Éditions Nota bene, Montréal, 2004, p. 13. ↩︎
    8. Christian Bobin, L’Enchantement simple, Éditions Lettres Vives, Paris, 1986, p. 21. ↩︎
    9. Louise Warren, La forme et le deuil, L’Hexagone, Montréal, 2008, p. 221.)) ↩︎
  • On ne change pas de capitaine en cours de traversée…

    On ne change pas de capitaine en cours de traversée…

    Arrêter d’attendre. Le moment propice. Les conditions idéales. Écrire, même fatiguée, revenant de servir au restaurant. Même chez les gens, même dans le bruit. Écrire parce qu’il faut écrire. C’est pour cela que je suis faite. C’est tout. Faire taire les doutes qui paralysent, qui retiennent, qui percluent de rhumatismes. Écrire parce qu’il faut écrire. Il est temps. Il est temps d’obéir à cette injonction suprême, qui n’attend que moi. Qui attend que je m’asseye, n’importe où, dans un café, sur une plage en Gaspésie, en transhumance, partout où je suis et je passe. Qui attend que j’ouvre mon ordinateur et que je commence.

    Il s’agit de muscler ma capacité à persévérer. « Persister, demeurer ferme et constant dans un sentiment, une manière d’être ou d’agir, une résolution. » nous dit le Wiktionnaire. Il y a aussi ce livre de Bernard Honoré qui s’intitule Persévérer dans l’existence. L’inspiration, oui ! Mais j’ai besoin de tenir mon fil, mon intention. La porter en moi comme on porte un enfant. Avec patience. Ne pas le perdre, jamais. Que tout ce que je vis vienne nourrir mon projet. De la même manière que mon projet nourrit ma vie. Mon amie Karen dit que persévérer, c’est faire le pas entre l’inspiration et la concrétisation. Telle une funambule, je veux tracer le chemin qui me sépare encore de l’écrivaine.

    Depuis que j’ai le projet d’écrire, j’oscille entre des moments de toute-puissance – les moments où je suis inspirée, où tout s’ouvre et me paraît possible – et les moments d’impuissance, où je me relis et me décourage. Je me mets alors à penser que je ne suis pas à la hauteur de ce projet. Trop petite face à l’immensité de la tâche. Jugement, dévalorisation, auto-sabotage. Tous les artistes connaissent cela. Des hauts et des bas. Un pas en avant, un pas en arrière. L’incessante valse de l’hésitation qui retarde plutôt qu’elle ne sert la vie.

    Il me semble qu’il est temps de prendre le chemin de la maturité. De quitter l’enfance. C’est drôle, cette expression, « l’enfance de l’art ». Comme si l’art n’était qu’enfantin. Non, devenir artiste, c’est pour moi, m’engager dans le chemin de la maturité. C’est croître. Devenir adulte. Prendre la responsabilité de mon talent. Et faire ce pour quoi je suis faite. Pour que la vie vive.

    Il y aura des moments de doute, de découragement, d’impuissance. Penser que cela se fait uniquement dans la grâce est encore un enfantillage. Les épreuves font partie du chemin. Elles me demandent foi et constance, pour rester là, même dans l’inconfort, même dans la peur d’échouer. Elles testent mon courage. Elles exigent l’audace d’y croire. Avec humilité.

    Est-ce vraiment cela que tu veux, au plus profond de toi ? De tout ton coeur, de toute ton âme ?

    Si oui, il s’agit d’obéir. Ou plutôt de consentir à ma vocation, à cet appel du dedans. Mettre de côté mon ego, ma soif de reconnaissance, mon désir de bien faire, de faire une oeuvre parfaite !

    Me taire et travailler. Doucement, lentement. Mais travailler !

    C’est quand je m’engage que la grâce peut se donner, au détour d’un mot, d’une phrase. Et c’est alors l’étonnement, la surprise. Je suis dépassée par ce quelque chose plus grand que moi, qui s’offre parce que je ne l’attends plus.

    Mystère de la création.

    On ne change pas de capitaine en cours de traversée.

    À qui, à quoi je voue ma vie ? Suis-je prête à entrer dans le grand sacrifice ? À payer le prix nécessaire de mon talent ? À répondre de lui dans le monde ?

    C’est ainsi que j’assume ma responsabilité dans la cité.

  • Le feu sacré : la pratique in spiritu

    Sylvie Cotton

    ÉCLAIRAGES EN FONDUS SUR L’ART ET LA SPIRITUALITÉ

    Sylvie Cotton est une artiste interdisciplinaire vivant à Montréal, au Québec. Sa recherche, amorcée en 1997, est liée aux pratiques de la performance, de l’art action, du dessin et de l’écriture, bien qu’elle fasse aussi régulièrement appel aux formes installatives pour la réalisation de projets d’exposition. Ses œuvres s’ouvrent sur la création de situations menant à l’instauration d’un rapport avec l’autre ou à une infiltration dans le monde de l’autre.

    Principalement, le travail s’inscrit in situ et in spiritu dans des lieux privés ou publics, et les résultats sont présentés dans des galeries et des festivals ou se déploient hors les murs dans d’autres types d’espaces publics (rue, ascenseur, parc ou restaurant, par exemple). L’activité de résidence est également utilisée comme un médium de création performative.

    Sylvie Cotton est aussi auteure et commissaire. Elle a organisé des événements, dirigé des publications et a été membre de nombreux groupes de travail et de comités en arts visuels. Elle a présenté ses projets de performance ou d’installation au Québec, aux États-Unis, en Italie, en Allemagne, en Serbie, en Pologne, en Finlande, en Estonie, en Espagne et au Japon.

    Elle a contribué cette réflexion sur la pratique qu’elle appelle in spiritu — c’est à dire une pratique où la dimension spirituelle éclaire l’ensemble du travail en atelier, autant la création que l’expérience du faire et de l’œuvre.

    www.sylviecotton.com/


    -1-
    devant l’âtre
    Le feu de l’écriture

    Une fois de plus, soumettre les intuitions et les expériences au feu du langage. Les mots sont parfois pires que tout ou mieux que rien. Ils ne parlent pas toujours en leur nom. Ils demeurent des signes-miroirs dans lesquels nous projetons, du creux du soi, vues, interprétations, peurs et espoirs. C’est avec ça qu’on écrit et qu’on parle.

    Ce texte rassemble des mots choisis et agencés pour parler de la pratique artistique de celle dont on dit que c’est moi. Je ne sais s’ils seront toujours vrais pour aborder ma recherche, mais pour le dire simplement, aujourd’hui, ils se trouvent où je suis. Cette recherche, je la pose comme étant à la fois intérieure et extérieure, spirituelle et artistique. Qu’il soit interne ou externe, l’atelier demeure un lieu intime de pratique et de réflexion (dans les deux sens du terme), un espace par lequel le travail de l’esprit rencontre, par frottement et répétition, celui du corps. Et c’est ainsi que le feu finit par y prendre. L’étymologie du mot atelier renvoie à un tas de morceaux de bois, et par extension, à la boutique de l’artisan. Ce soir, mes idées font les bras qui se penchent pour ramasser les fagots dans le grand champ de la conscience, le grand atelier. Et l’écriture, ah ! la belle créature ! Elle enfourne mes brassées de fagotins et y met de l’air, du souffle et telle une architecte, agence dans l’âtre les rondins à l’espace, la forme au vide. Le feu nécessite structure et attention.

    Quand l’attisée crépite, quand le feu murmure ses premières ondes orangées, son travail est engagé. Je sais à ce moment que ce sera un bon feu. Et je sais aussi que lorsque c’est mal parti, on ne peut pas tout reprendre à zéro, sinon on se brûle. Il faut travailler avec ce qui est là. La maïeutique de l’écriture fonctionne de même. Le dessin fonctionne de même. L’installation fonctionne de même. La performance fonctionne de même.

    Voilà. C’est parti. J’écris. Il me fallait mentionner leur manière d’advenir en moi pour que les mots se pointent sur la langue de mon esprit. C’est ce que je nomme pratique in spiritu. Ils m’ont maintenant en eux. Faudra en retrancher plusieurs en cours de processus. Mais avant de prétendre au résultat, quand il faudra qu’on pousse, on poussera, quand il faudra renoncer, on renoncera, quand il faudra laisser venir, on laissera venir. Et pour savoir ce qu’il faudra faire et quand, j’aurai le feu à l’oeil et le coeur dedans.

    -2-
    crépitements
    Le feu sacré

    M’étendre sur le sujet1 de ma pratique artistique, voilà ce que ce texte cherche à me faire faire. Il faut que je m’y allonge comme devant son feu, sa nécessité, sa chaleur (pour ne pas dire sa brûlure) pour sentir ce que faire de l’art veut dire. Mais aussi pour tenter de répondre – peut-être – à la question : pourquoi le faire ? Cela dit, ma pratique artistique étant de très près liée à ma pratique spirituelle, laquelle se manifeste par la pratique de la méditation, je ne pourrai m’étendre sur le sujet de l’une sans m’étendre sur le sujet de l’autre.

    Pourquoi faire de l’art ? Pourquoi méditer ? Pour nourrir un feu sacré. Pour nourrir le sacré. Et qu’on le veuille ou non, parce que le ça crée. (J’ai aussi été étendue sur le divan de la psychanalyse neuf années durant. Et je me souviens être passée du divan au coussin avec une aisance et un « timing » parfait.) Cela dit, même si tous les artistes ne prétendent pas à une pratique spirituelle, j’en connais peu qui ne traitent pas leur pratique artistique telle une « chose » sacrée justement, un espace sacré, un lieu sacré, ou qui oseraient démentir le respect qu’ils portent à leur propre démarche créatrice. Ce penchant appartient au monde de l’esprit et à une forme de quête, d’engagement, d’effort et de transformation. Pourquoi donc une pratique est-elle sacrée pour l’artiste ? Sa pratique le relie à la vie de son esprit, le garde en lien de communication avec son atelier intérieur. Cet aspect interne de la vie artistique, et qui la fonde, est inaliénable.

    En ce sens, il ne faut pas s’étonner de la résonance du sacré avec le thème religieux, puisque c’est par ailleurs la fonction de la religion, son étymologie dit : religere, relier la matière à l’esprit, la forme à la non-forme. La pratique artistique, une forme de spiritualité ? Sans doute. Intuitivement, je poursuis avec l’analogie du feu. Elle semble me faire dire que
    c’est l’élément qui, par frottement, relie le spirituel à l’artistique, l’esprit à la création. Selon le dictionnaire que j’ai sous la main en ce moment (je me trouve au Vermont dans un centre spirituel justement), la définition du feu serait « un phénomène consistant en un dégagement de chaleur et de lumière produit par la combustion vive d’un corps ».

    Combustion lente

    Le corps qui se consume est l’esprit de l’artiste offrant l’énergie et le fruit de sa recherche et qui, lorsqu’il se donne en même temps que son travail, fait effectivement se « dégager une chaleur et une lumière » qui peut aller jusqu’à l’exaltation pour lui/elle et les autres. En art performance, cette chaleur est doublée par le corps physique investi dans l’instant même de la création, qui est une offrande « on the spot », dans l’immédiateté et la simultanéité qui unit émetteur et récepteur.

    Mais pour arriver à cette union, à cette chaleur, il est nécessaire de pratiquer encore et encore. Il est nécessaire de répéter bien que sans répétition et avec fraîcheur. Patience. Confiance.

    La pratique in spiritu

    Comme pour l’engagement sur la voie spirituelle, l’aventure artistique consiste à entrer dans l’atelier intérieur. En fait, on pourrait dire que c’est une vie comme les autres, en ce sens qu’elle consiste à se pencher sur une tâche et à s’y familiariser. Dès lors, qu’est-ce qui la différencie et lui donne une aura magnétisante ? On imagine les artistes libres alors qu’ils ont une grande responsabilité.

    En effet, plus j’y retourne et me remets à l’ouvrage, plus je constate que c’est un drôle de métier. On dispose d’un espace-temps pour s’occuper de quelque chose qui ne possède pas encore de forme (et parfois jamais), que personne ne demande à voir sauf d’abord soi (et même pas toujours), qui n’est ni fonctionnel ni nécessaire, mais qu’il est essentiel de faire naître et de voir apparaître devant soi, pour enfin le donner, et le plus souvent, animé
    d’une vibration viscérale pas toujours confortable. Cela vient du doute, du dévoilement, mais aussi de l’arrachement à l’atelier. L’extraction et la transplantation demandent en effet un lâcher-prise. C’est très généreux. Pour couronner le tout, l’expérience est le plus souvent traversée et vécue en solo. La grande solitude. Même quand on veut la partager, elle ne se livre que partiellement. Impossible de rendre la texture de la traversée. Et ce qui rend cet étrange cheminement encore plus solitaire, c’est que les autres sont en fait toujours présents, en soi, comme en rêve. Des fantômes d’influences, de supporteurs ou de critiques. Bref, une assemblée de surmoi dont on apprend à s’affranchir – c’est le processus. Cette solitude est profonde parce qu’elle donne le pouvoir de se reconnaître seul et en connexion.

    La pratique artistique se développe à travers une attention à ce à quoi l’esprit cherche à donner forme (idées, intentions, expériences), grâce à une vue (orientation, démarche, manière, style). Ensemble, ils manifestent une présence et un corpus de plus en plus raffinés et libres, finalement offerts et parfois exposés.

    Pour le dire autrement et pour employer des mots que j’ai déjà écrits ailleurs, l’art consiste à montrer ce que l’on cache. L’art consiste à révéler sa nature humaine. L’art consiste à chercher la justesse et non à intimider les autres. L’art consiste à se laisser raffiner par la vie. L’art consiste à inspirer le monde. Puis à l’expirer. L’art c’est comme l’amour, c’est difficile.

    Quant à la voie spirituelle, elle consiste à se laisser distiller par la vie, à entrer en rapport avec son esprit et à s’engager par ce rapport à développer une curiosité intime pour ses propres états intérieurs (surtout ceux qu’on préfère le plus souvent ignorer) et pour les manifestations extérieures que ces états entraînent. Vivre, travailler et composer avec cette matière, comme avec une matière à modeler, et faire de son existence une œuvre d’art. Autrement dit, créer sa vie à partir des matériaux que l’existence nous donne. Aussi, tenter l’aventure en regard du moment présent. Y voir et y établir sa demeure, son refuge. Et pour y arriver, renoncer aux espoirs comme aux peurs. Le défi est grand. Les fruits délicieux, car ils libèrent des attentes et des espoirs.

    Les étapes de la voie se déploient à travers une présence attentive et consciente à ce que manifeste l’esprit (émotions, névroses, idées, comportements) et à la façon dont il accueille ces manifestations (méthode, lignée, voie, forme – nommée aussi religion), produisant, progressivement accrue et libre, une présence authentique de manière organique, spontanée, épiphanique.

    Bref, la pratique in spiritu, en complément à celle in situ, consiste en un va-et-vient entre l’atelier intérieur et l’atelier extérieur, entre la forme et l’informe, entre le spirituel et le séculier, entre la vie et la vue. Au bout du compte, les voies spirituelles et artistiques fournissent des rencontres incessantes avec les phénomènes, incluant sa propre incarnation comme phénomène.

    Fusion

    J’assistais récemment à une conférence sur la spiritualité et la sexualité, et j’ai trouvé très intéressant qu’y soit soulevé le désir d’union en tant que trait commun aux deux domaines. Je crois que la pratique artistique partage aussi ce désir d’union. Elle le porte secrètement ou plutôt ne le nomme pas ainsi. Le désir de se rapprocher d’une qualité de vérité intérieure et de la transmettre, le plus souvent, en créant une forme. Et cette forme n’est-elle pas produite en état d’union avec ce qui cherche à apparaître ? C’est exactement ce que je nomme pratique in spiritu.

    Dans tous les cas, il semble qu’une dimension supplémentaire trouve grâce par les pratiques : l’union est double. En effet, artiste, amoureuse ou moniale, la personne qui pratique souhaite unir à la fois sa réalisation à la vue de son propre esprit, mais aussi à l’esprit de l’autre. Elle veut rejoindre l’autre, lui transmettre quelque chose. C’est une offrande. Il ne s’agit pas de convaincre, mais bien d’offrir une vue intime, manifestement ou secrètement.

    Comme l’a exprimé Alain Fleischer lors d’un récent colloque tenu au Musée d’art contemporain de Montréal sur le thème Art et religion2 : « C’est la vie spirituelle qui permet la vie artistique. » Je crois que le passage peut aussi se présenter à l’inverse : la pratique artistique ouvre la voie de la pratique spirituelle. Menée en pleine conscience, la voie artistique dévoile une sagesse intrinsèque, stimule une prégnance en l’instant présent. Des révélations en apparaissent une à une, doucement. Mais, en définitive, je n’aime pas vraiment faire ces distinctions et comparaisons. Alors, dès maintenant, je cesse de commenter les deux positions – artistique et spirituelle – comme si elles étaient différentes, et je les fonds l’une dans l’autre, là, maintenant. Voilà. Fusionnées. Grâce au feu de l’écriture.

    Alchimique.
    -3-
    embrasement

    Étudier son esprit est déjà un acte créateur.

    Quand on se tient dans le vent qui circule entre les questions et les réponses que la pratique nous soumet, on est lié à ce qu’on fait. C’est si bon. Et c’est si beau. Et je crois même que la beauté de l’œuvre commence par là – voire même qu’elle en dépend –, c’est-à-dire par la liaison intime entre l’artiste et sa question, laquelle devient son trésor. On est encore dans une dynamique d’union. Une dialectique naturelle à l’être humain chercheur de lumière. L’anagramme ESPRIT-PISTER le démontre de manière amusante : l’un est déjà dans l’autre. La recherche est la raison d’être de l’esprit. On est vivant pour chercher la lumière et absorber ses vitamines existentielles.

    S’abreuver aux fraîcheurs fondamentales de la pratique suppose de porter ces questions. Elles sont très simples, car elles sont concrètes et s’impriment dans la vie, pas à pas. Chacune se résume en un mot: Qui, Quoi, Comment, Où, Quand, Pourquoi. Toute pratique repose sur leur fondation. C’est pratique la pratique ! Absolument terre-à-terre. En les transposant dans l’atelier intérieur, j’ai vu comment m’expliquer à moi-même la résonance des raisons d’être de la pratique. Des pratiques. La pratique artistique et la pratique spirituelle. En y répondant par la voie du schéma (une approche semblable à celle de la carte heuristique) on peut trouver une voie, sa voie. La voie de sa pratique.

    On naît tous des autres

    Qui est là pour pratiquer ? Un soi bardé de peurs et de désirs. Peur de quoi ? De sa propre force et de sa propre faiblesse. Désir de quoi ? D’expression et de reconnaissance. La projection contient à la fois l’héroïque et le peureux. L’expérience oscille entre ces deux états. Qui vit tout cela ? La pratique engage une dimension de recherche sur ce soi qui travaille avec soi toute la journée. Pour y arriver, il paraît essentiel de déposer son esprit dans son esprit, d’être là et de s’accompagner. Présente !

    Mais l’esprit est la partie du soi qui a le plus de mal à comprendre la réalité parce qu’il est aux prises avec ses idées fausses car fixées. Pour s’assurer d’entrer réellement en contact avec son esprit, il est incontournable d’entrer en relation avec la partie du soi qui croit tout ce que réfléchit l’esprit et qui veut solidifier son identité ou sa position. Cette vue sur la pratique artistique m’a été transmise par une de mes enseignantes de l’art Shambhala, Tanya Tree : « L’art consiste à entrer en relation avec son ego3. » Autrement dit, il est nécessaire d’entrer en contact avec ses peurs et ses espoirs en envisageant clairement comment l’esprit s’y prend pour diffuser ou masquer l’effet de ces émotions. En fait, on doit absolument s’entraîner à rencontrer les phénomènes intérieurs comme extérieurs si on veut saisir leur qualité d’apparence.

    La voie spirituelle est là. La voie artistique également. Cela dit, un artiste peut réaliser des œuvres magnifiques au regard de l’histoire de l’art, sans savoir qu’il a une vie spirituelle, sans la nommer ainsi ou sans en vouloir. Pourtant, plus on s’y intéresse, plus on constate que chaque être élabore une vie spirituelle. Seul son degré d’activité varie. Tout esprit a donc le pouvoir de se montrer intègre et de contrer la confortable ignorance qui le garde loin du déroulement de sa vie. Sa force se tient là : être authentique et s’offrir comme présence authentique. Ce qui a pour résultat de faire fuir l’ego qui n’a plus de raison d’être. Son combat est inutile, voire ridicule. L’esprit ainsi ouvert (et on pourrait dire le cœur ainsi ouvert) amène à prendre parole pour oser révéler ce que l’on apprend sur soi et sur le monde, et qui est toujours et avant tout intérieur, comme un rêve. Cette réalisation reste commune à tous les êtres. En ce sens, on est tous la même personne. Et au final, un même grand esprit chercheur. En conclusion, travaillent au moins trois entités qu’il est important de reconnaître et de connaître: le soi qu’on croit être, celui qu’on ignore (et qu’on est), puis celui qu’on croit qu’on doit être. C’est déjà beaucoup. C’est avec ça que je travaille, avance, tâtonne, cherche, recule et saute.

    Mais il y a plus dans une présence à l’œuvre. Il y a les autres. J’appelle ici en exemple le projet que j’ai présenté à la Biennale de Montréal au printemps 2011, sous le titre On naît tous des autres ou Sapience. Le projet consistait à transformer en confettis l’ensemble de mes notes de cours et textes photocopiés étudiés pendant mes études à la maîtrise en muséologie. Le résultat avait pour effet d’unir pour toujours la théorie et la pratique, ma théorie et ma pratique, et de fonder en mon travail toutes les pensées et leurs auteur-e-s comme un geste irréversible célébrant l’union des êtres en la création. Car ils sont toujours là : idoles, émules, collègues, compétiteurs ou complices. Ceux à qui on veut plaire, ceux à qui on veut répondre, historiquement ou non. Ceux avec lesquels on veut partager. Ceux qu’on aime et ceux qu’on craint. Ils sont là dans l’atelier du soi qui cherche à pratiquer la nature de son esprit. À y voir clair. Et pour y voir clair, il ne peut que reconnaître sa propre projection du pouvoir, qu’il accorde à l’illusion de la division. L’altérité est bienfaisante et bienveillante et elle désaltère quand je la laisse me prendre. Au contraire, elle devient obstacle si je la redoute et m’y oppose. C’est ce qu’on appelle le doute sur la voie spirituelle. Et le doute, s’il est passif et écrasant, a pour effet de voler confiance et dignité. Il brouille les perceptions et éteint la lumière. Alors, le  feu s’étouffe. Le résultat est le même en création. S’il n’est pas vu, reconnu, regardé ou interrogé, le doute assassine. Je ne parle pas ici du doute ressenti envers autrui ou envers une forme théiste, mais envers son propre potentiel à s’épanouir dans l’ouverture et à la lumière de son ouvrage.

    -4-
    quelques braises

    Voici des éclats de lumière, tisons et brandons, de ce que la pratique me fait. De quoi cela parle-t-il ? D’intimités de toutes sortes.

    L’espace de la pratique

    La pratique procure un espace possible de dilatation dans l’atelier du temps, de dissolution dans l’atelier du soi, et de transformation dans l’atelier du coeur. Ce qui revient à dire que quoi qu’il arrive ou se présente à l’esprit ou sur la grande table interne de l’atelier, la pratique l’inspire puis l’expire. Tout est matériau pour la pratique et toute forme peut devenir une forme en transe. Une forme en transition. L’atelier intérieur représente l’espace de la pratique, son coeur et le mien. Exactement. S’y trouve tout ce dont j’ai besoin. Le fait d’y entrer ne garantit pas de succès extérieur mais promet un effet intérieur de réalisation.

    S’abandonner à la pratique : perdre connaissance

    La pratique nous amène à faire ce qu’on n’a pas appris à l’école. Même à l’École des Beaux-Arts. (En passant, je ne suis pas allée à l’École des Beaux-Arts.) Comment apprendre à faire comme si on n’avait pas appris ce qu’on a appris ? On a besoin de changer de vue. Il s’agit d’être sans connaissance. De la perdre. Et perdre connaissance c’est m’abandonner à l’inconnu en croyant que l’inconnu prendra soin de ma présence. La foi n’est-elle pas tout simplement cette confiance fondamentale en la suite des instants, en la force fantastique de l’existence ? Accepter de passer de l’état de stabilité à celui de recherche pure menant à une déstabilisation, et ce faisant, voir que l’art n’est autre qu’une union entre le possible et l’inconnu, entre le temporel et le sacré. C’est la pratique secrète dans l’atelier intérieur. Aucun autre espace n’est plus vaste ni aucune autre action n’est plus transgressive. Je crois que tous les artistes la connaissent. Chaque artiste croit-il que ce secret est le sien ?

    Esprit de corps

    Il y a déjà cinq ans de cela, j’ai commencé un autre texte sur l’ensemble notionnel que convoque le corps artistique : signature, comparaison, compétition, pudeur, identité. Maintenant que la pratique m’a fait pratiquer et m’a fait voir que le soi est plus grand que soi, il serait peut-être temps que je le termine. Car se laisser prendre par l’espace qui englobe tout a cet effet merveilleux : on se sent plus petite que soi et plus grande que tout.

    La peur de pratiquer

    La pratique nous rapproche de la vérité. C’est pourquoi elle nous fait si peur. On a du mal à s’y engager parce qu’on sait qu’elle nous fera perdre nos illusions. C’est sa fonction. Pourtant, l’existence même nous place déjà dans cette situation par le passage obligé de la naissance, de la vieillesse et de la mort. Mais nous ne voyons pas que notre vie est une pratique. Nous la voyons comme la répétition pour une générale qui viendra plus tard. Elle ne viendra pas. Jamais. Le spectacle se joue aujourd’hui. À l’instant. Toujours. La peur de pratiquer la page blanche, l’atelier neuf, le canevas vierge. Tout cela est la peur   du vide, de la vacuité. La peur de ne pas savoir quelle oeuvre on fera, quelle vie on mènera.

    La chorégraphie de l’intuition

    Autre principe à l’oeuvre dans la pratique : la danse de la recherche intuitive et spontanée. Cela demande de prendre sa place. Vous direz mais chez soi, ce n’est pas sorcier. Dans son propre atelier, c’est sans souci. Faux. Même chez soi, il peut être difficile de céder la place que sa pratique veut prendre. Des signes ? Le corps se soulève et s’oriente sans but. Il devient pure énergie. À une présence consciente, il dira tout de ce que l’esprit est en train de connaître : l’énergie sexuelle, la satisfaction dans le processus, le doute dans la recherche, la rencontre avec le vide, l’exploration entre vacillement et découverte, l’acceptation de l’inconnu souverain.

    Sylvie Cotton

    -5-
    mort du feu

    Les flammes ont monté, puissantes, et maintenant presque étouffées, avec moi essoufflée, nous sommes prêtes à devenir fumée. Paraît que les feux deviennent vieux aussi et qu’ils doivent mourir. C’est Bachelard qui en parle dans Psychanalyse du feu. Pourquoi faire de l’art ? Pour apprendre à vivre. Pourquoi méditer ? Pour apprendre à mourir.

    C’est l’heure de fermer les ouvertures. De mourir à ce texte et à ses propositions. Le moment est venu de replonger dans un nouveau monde, celui de la page blanche. Mais puisque tout est déjà là et qu’il ne s’agit que de patiemment l’extraire et de le parfumer de ma sueur de chercheure, je suis tranquille. Voilà la pratique : une douce pratique de la présence. À soi. À toi. Dans la grande solitude du vaste ensemble humain.

    1. M’étendre sur le sujet est le titre d’une de mes expositions, présentée en janvier 2006 à la Galerie Joyce Yahouda à Montréal et qui offrait un foisonnement d’oeuvres, d’objets personnels, de fragments ou de matières d’atelier et d’écriture, et dont la thématique consistait à tracer des liens entre différentes notions liées à la figure de l’artiste et au corps artistique (signature, identité, doutes, influences). ↩︎
    2. Alain Fleisher, « Traces du religieux », communication prononcée dans le cadre du Colloque international Max et Iris
      Stern 4 Art + religion au Musée d’art contemporain de Montréal (du 15 au 17 avril 2010). ↩︎
    3. L’Art Shambhala est un enseignement du Vénérable Chögyam Trungpa, Rinpoché, (1940-1987), fondateur de Shambhala International, de l’Université Naropa, et figure marquante de la transmission en Occident du bouddhiste tibétain. L’Art Shambhala est une vue et une pratique issues de la méditation et par lesquelles se révèle toute la puissance de l’esprit créatif lorsqu’il engage directement ses perceptions dans le vif du monde phénoménal. ↩︎
  • Équations des incertains

    Équations des incertains

    Alchimage

    Résumé : Donner à voir ce que se joue dans un processus de création est comme se jeter dans une vague, ne pas trahir le sens de la marée tout en tentant de respirer, de flotter dans ces turbulences pour partager l’indicible.


    Les artistes ont toujours contribué à la société par leurs œuvres, mais l’expérience même de création est aussi une expérience significative pour la connaissance de l’humain sur son humanité.

    Danielle Boutet, Ph.D.

    Chaloupe

    Équations des incertains

    On appelle « inéquation » une inégalité qui n’est vérifiée que pour certaines valeurs attribuées aux lettres qu’elle contient. Ces lettres sont les inconnues de l’inéquation.

    Comment approcher cet espace, cette dimension de la création artistique, lieu où la pensée — onde/particule — se transforme, où le geste se retrouve suspendu dans ce temps vertigineux qui nous précède, qui détermine à notre insu la trace/futur de nos parcours, traversée des recherches et expériences, transmissions qui nous constituent ?

    Ce qui émerge, au-delà du discours, du repère. Ce qui conduit dans cette « vallée de l’étonnement »1 que nous découvrons quand la pensée se délivre des conditionnements et ouvre des clairières irriguées par ce qui se dit en s’oubliant.

    Donner à voir ce que se joue dans un processus de création est comme se jeter dans une vague, ne pas trahir le sens de la marée tout en tentant de respirer, de flotter dans ces turbulences pour partager l’indicible.

    Cette manière d’être au monde, cette tentative de transmettre une vision où le hasard devient non pas signe, mais indication d’un geste nouveau à poursuivre sans garde-fou. Ne pas répéter une forme connue qui rencontrera les mémoires en séduisant le contemplateur.

    Inscrire toutes les transmissions sans désir ni peur de plaire

    La pratique de peinture (comme les autres formes d’art) procède de diverses étapes, de postures possibles, de moments/carrefours: transmissions-passages qui nous ont amenée à un moment, atemporel, de décision : s’autoriser à l’art. À l’ «être artiste», à cette position déjà ancrée dans un désir qui nous habitait, s’exprimant dans les métamorphoses de son énergie. De la même façon que le «psychanalyste ne s’autorise que de lui-même», l’artiste s’ «autorise», accepte, ose cette mise en danger constante qui ne repose que sur une nécessité de partager une présence au monde, de communiquer au-delà de nous-mêmes. De se positionner dans ce «lieu de la parole» qui nous dépasse pour rencontrer l’autre dans l’acte même de la création. Lieu de la rencontre des inconscients.

    Géographie des invisibles

    On se retrouve sur une rive nouvelle où les processus de mise en actes, en gestes, en formes, sont non pas issus d’un concept agissant, mais de l’apprentissage renouvelé, discontinu, du risque. Une fragilité acceptée qui, dans l’acte de créer/contempler, nous fait franchir des lignes de perception à l’infini. Nous libère ainsi de la quête d’un sens ultime, d’une forme finie, pour nous inscrire dans une marche, où le mouvement, comme dans la tradition de la peinture chinoise, est toujours en mouvement, aussi bien dans le geste que dans le regard. Une traversée à l’infini de l’œuvre d’art qui devient notre barque, notre pirogue « tanguée » par des rythmes changeants et toujours renouvelés. Naviguant au travers de tous ces niveaux de conscience qui deviennent la trame même de l’œuvre.

    Pour ma part, j’ai décidé il y a des années, de ne travailler que lorsque la chose à dire, bien qu’invisible, était liée au sentiment d’une éclaircie. De ne donner à voir que les traces d’un moment où une ouverture se profilait. De ne jamais transmettre que l’ombre.

    Dès l’enfance, la poésie a été un espace de récréation depuis les bancs réglementés de l’école primaire, là où se construisent les premières manières d’apprendre… et de trouver des fenêtres.

    Équations

    Apprentissage transformateur (Parenthèse)

    Il y a quelques années dans le cadre de caravan, j’ai organisé des chats en ligne, des moments/rencontres de poésie improvisée en live, sous forme de jeu sans attente, où se retrouvaient des personnes de cultures diverses; certaines très loin de la pratique poétique se sont rendu compte de leur capacité à entrer en résonance avec cette dimension poétique de lâcher prise qui ouvre sur le neuf. Le silence entre deux pensées comme dirait Krisnamurti. Cet espace vide qui ouvre sur une autre manière d’ « entre » en relation avec l’Autre : la création artistique.

    Cette expérience a contribué à m’apprendre concrètement que le franchissement d’un registre, d’un état de conscience à l’autre, est facilement possible, que cette ouverture produit peu à peu un effacement de certains conditionnements et croyances. Un changement.

    Mon premier atelier dans une petite rue du vieil Antibes m’a permis de rencontrer des passants et voisins commerçants qui, d’abord moqueurs ou fermés devant la peinture abstraite, sont entrés, saut après saut infimes, dans une perception aigüe et sensible.

    Objet trouvés, don et transmission

    Après avoir, depuis l’enfance, joué avec la poésie : laissé aller ces mots comme des billes qui roulent sans raison le long des papiers, la peinture s’est imposée.

    Justement pour dépasser le mot et ses habitudes, ses repères répétés et archivés, les dérives des interprétations orchestrées inconsciemment. Pour tendre vers une approche nouvelle pour moi, où le sens se retrouve libéré de ses géographies les plus communes. Pour retrouver la vibration de la matière.

    Au début cette pratique redit inlassablement les fragments d’images connues, emmêlées, et de plus en plus vite un espace s’ouvre.

    Là où l’expérience reconnaît le déjà-vu, ne le fuit pas, mais cherche naturellement à ne pas choisir les routes balisées qui redisent les mêmes frontières.

    Quand le monde se donne à voir avec cette inquiétante étrangeté reconnue, quand cette étrangeté devient l’espace d’une planche de bois où les signes tissent d’eux-mêmes d’autres repères pour déplacer les frontières de la perception.

    La question

    On se demande alors où arrêter, ce qui est là, dans cette alchimie du doute et de tentatives, devient d’un coup étranger. Là, pour moi, la toile est achevée. Elle a donné tout ce qu’elle pouvait sans se suspendre à l’ancien, se définir par le connu.

    L’indomptable absence

    Ne pas se laisser emporter par les retouches, les corrections. Il peut y avoir du repentir et celui-ci s’inscrit comme une trace jusqu’au moment où celle-ci devient libre. Signe, lacune, souffle d’inachevé.

    Fenêtre

    Équations, cartes marines, photos « alchimages » et objets trouvés

    Après les cartes marines (toujours utilisées), mes derniers travaux, composés à partir de brouillons d’équations manuscrites et divers documents, se sont constitués dans la convergence de deux tendances: besoin d’inscrire l’autre dans mon travail et ouverture vers la science, particulièrement la physique quantique, avec l’univers fabuleux qu’elle révèle; d’autres sources pour parler dans les ‘ruelles quantiques du monde’. Le langage mathématique que je ne connais pas, et qui devient la matière signifiante d’autres interrogations tracées sur la toile ou le bois.
    Puis peindre, se suspendre dans le vide, laisser aller le plus sensible et immédiat.

    Ces travaux avec ces équations déchirées, collées, peintes, me permettent à la fois cette incarnation dans l’humain, la rencontre … Le don. Je tiens donc à préciser que ces équations m’ont été envoyées par des chercheurs qui ont soutenu une démarche encore invisible et m’ont adressé superbement leurs archives pour cette tentative.

    (Merci à Olivier Ramare, Vincent Tejedor, Cyril Cubric et Amélie Viennois – Jean-Pierre Joly pour les cartes marines)

    A chaque fois ce don est inscrit dans le geste/témoignage artistique, comme l’est celui fait, parfois à leur insu — papiers et images trouvés et détournés — à l’attention des personnes qui les ont égarés, jetés. Personnes qui pour moi sont toujours vivantes, présentes, parlantes dans la transformation de ces objets.

    La joyeuse inexactitude des mots

    Changer de regard, permettre cette inscription de l’humain dans chaque geste, pensée, couleur, est un ancrage qui permet de ne pas oublier l’autre, ses traces depuis les parois des grottes où les mains en empreintes et les formes de pigments ocres nous parlent encore des tentatives de l’humanité pour que la mémoire, le signe se libère des cloisonnements pour devenir témoignage vivant de la parole2.

    Rollier

    Intérieur/extérieur

    La découverte de la vision transdisciplinaire m’a permis de rencontrer un espace que j’habitais sans le savoir, un entre-deux où la contradiction se dissout pour donner lieu, peu à peu, à de nouvelles questions, pour réconcilier les cultures qui finalement parlent chacune autrement — regards/archipels — de la tentative d’éclairer de nouveaux passages. Tenter d’appliquer cette éthique au quotidien. D’interpréter à l’infini pour traverser.

    Parler de sa pratique artistique, de sa genèse et expression est un jeu difficile. Ce texte a été écrit presque d’un seul geste, pour tenter de trouver une formulation qui ne procède pas du discours, mais d’une expression fragile et fractale qui tente d’aller à la rencontre, de dire ce qui la dépasse dans un simple moment d’interlude, de vertige, d’étonnement peut-être. D’incertitude certainement.

    on ne regarde que de là
    là où notre présence reflète les prismes
    évidemment
    quand l’invisible nous reconnaît


    1. En français le mot parole a pour étymologie « bal » qui vient du grec ballei, qui signifie « jeter » et « danser » (Dictionnaire étymologique Picoche Le Robert).
      A ballein, βαλλω se rattachent les substantifs bolé « action de jeter » et bolis, bolidos : « objet lancé, dé à jouer, éclair qui jaillit ». Exemple : nous sommes jetés dans l’existence par hasard, au milieu des mots, jetés au milieu des mots comme par un coup de dé ou par un éclair. http://www.psychanalyse-paris.com/1259-La-parole-en-psychanalyse-et.html ↩︎
    2. « … il y a cette oscillation entre le virtuel et le réel qui fait que le monde est dans sa potentialité déjà dans le virtuel, déjà dans le non – être » (Basarab Nicolescu dans « La vallée de l’étonnement » ↩︎
  • Un projet d’écriture et de composition : Le Monastère

    Un projet d’écriture et de composition : Le Monastère

    Labyrinthe

    En août dernier, je complétais la composition d’une œuvre intitulée Le Monastère, un projet auquel j’ai travaillé pendant quatre ans… Depuis plusieurs années, j’ai tendance à travailler sur de longs cycles, de grands thèmes—mais je ne sais pas d’avance si une idée deviendra un long cycle ou non. En mettant les dernières heures de travail, cet été, je ressentais quelque chose de très particulier, un peu comme de mettre pied à terre après une traversée : une impression de légère collision, car la berge est toujours plus solide et fixe que ce à quoi notre pied s’était habitué en mer. Ce qui correspond bien à mon impression que ce projet m’a véritablement transportée quelque part…

    Le texte Le Monastère est un monologue, dans la voix d’un esprit masculin, un homme qu’on n’arrive pas à situer dans le temps de sa vie : il en parle à l’imparfait, mais on n’en déduit pas forcément qu’il est mort. Pour moi, il n’est pas mort, il est dans l’espace-temps de l’âme : un espace « transtemporel ». Par contre, les premières phrases le situent facilement dans le temps historique, la culture et la géographie :

    Je suis né deux cents ans après Mozart. Et Jung était encore vivant. Je suis arrivé parmi des gens sobres, refermés sur eux-mêmes, vivant tranquilles et dans la crainte de Dieu, dans le nord-est de l’Amérique.

    Ceci nous met en 1956, c’est l’année de ma naissance. Le « je » parle de sa vie sur la terre en tant que l’âme qui s’est incarnée, qui croit se souvenir de son origine, qui croit sentir, sans en être certain, la présence de l’au-delà, qu’il appelle aussi le « monde lumineux ».. Il parle de vivre sur la terre en ayant le sentiment de venir d’ailleurs.

    Moi un occidental pourtant de l’époque matérialiste et technologique, j’avais souvent l’impression de ne pas vivre au même moment de l’histoire que les autres. En fait, je n’avais pas l’impression de vivre dans l’histoire, mais plutôt de vivre en travers. Il y avait des voix à l’intérieur de moi qui parlaient latin et sanskrit.

    L’idée de départ m’était venue dans une correspondance avec une amie. J’avais utilisé l’expression « sentiment d’incarnation » et dans la lettre suivante, elle me demandait ce que j’entendais là. J’ai entrepris de lui répondre, mais je me suis vite aperçue que je ne pouvais pas expliquer ce sentiment. Cependant, je reconnaissais des moments ou des expériences dans ma propre vie où « l’impression d’incarnation » se manifestait. J’ai donc commencé à prendre des notes en vue d’un texte plus littéraire. Pendant quelques mois, j’ai traîné avec moi un petit cahier d’esquisses où j’écrivais de courts textes sur des moments, images ou impressions qui me semblaient témoigner de ce sentiment. C’est à partir de ces esquisses que j’ai construit ce monologue.

    Au moment où j’en finissais l’écriture, au printemps 2006, je terminais aussi ma scolarité de doctorat et j’en étais à la rédaction de mon projet de thèse. Pour la composante de création, j’ai soumis au comité un projet de création musique/littérature basé sur ce texte. J’avais dans l’idée d’explorer une forme particulière de texte récité et musique, où les images du texte seraient comme un « film intérieur », dont la musique serait la trame sonore.

    Le rapport musique / texte récité est complexe : il n’est ni illustratif ni purement abstrait, ni uniquement atmosphérique, mais il va et vient entre ces possibilités. La bande sonore cherche à créer l’impression d’un espace intérieur tridimensionnel. La voix parlée crée, pour sa part, une linéarité, puisque le texte avance, qu’on suit la pensée. La musique, par contre, est fragmentée ; elle arrive et repart, elle ouvre soudainement une atmosphère puis se perd ailleurs ; elle est faite de cercles et de spirales, ce qui donne cette impression recherchée d’espace (intérieur).

    (Extrait du projet de thèse, octobre 2006)

    Le comité a accepté mon projet, mais sans avoir lu le texte, qui n’était que décrit. En sortant, j’en ai remis une copie à ma directrice de thèse, ainsi qu’un prototype des trois premières sections (l’œuvre est en douze sections). Quelques jours plus tard, elle abandonnait la direction de mon doctorat! Or il ressortait clairement de ses explications que le problème résidait dans le fait que mon projet comportait une dimension spirituelle. Après quelques complications, j’ai pu continuer mon doctorat avec trois autres professeurs, mais j’ai dû abandonner le projet du Monastère pour une autre production. Tout ceci explique en partie le laps de temps écoulé depuis la rédaction du texte, à l’hiver 2005-2006. À l’été 2006, j’avais travaillé sur le concept (en lien avec mon projet de doctorat) et enregistré le texte récité. En août et septembre, j’avais composé les sections I, II et III. Les neuf autres sections sont venues peu à peu, au fil des quatre années suivantes, entre la création et l’écriture de mon doctorat et l’enseignement à l’université.

    L’équivoque du genre

    C’est mon amie Suzanne qui récite le texte. Suzanne a toujours dit que je devrais le réciter moi-même, mais comme je composais et interprétais la musique en plus, je trouvais que c’était préférable de donner la récitation à quelqu’un d’autre.

    Elle et moi avons longuement parlé de ce choix de faire réciter par une femme ce qui est finalement un rôle masculin. On en a parlé pour s’assurer de bien comprendre ce que nous faisions, mais jamais pour douter de la décision de départ : nous n’avons jamais cherché à défaire la forme, et le genre, dans lesquels le texte s’est présenté.

    Je suis moi-même une personne très androgyne et je crois que l’âme a un double sexe, une part masculine et une part féminine. Le croisé que j’ai fait (voix féminine, texte au masculin) est selon moi la meilleure façon de rendre sensible cette dualité sexuelle : actualiser le fait que c’est l’âme qui est androgyne au départ. Dans la vie, il est très difficile d’échapper à la spécification du genre : on ne peut pas être asexué, être neutre sur le plan du genre, n’être « ni féminin ni masculin » ; on ne peut qu’être l’un ou l’autre ou les deux en proportions variables, être équivoque ou ambigu. C’est ce que vise la voix féminine du personnage masculin dans Le Monastère, en plus du fait qu’il est l’alter ego d’une auteure. Ces va-et-vient me semblent convenir à l’idée (jungienne, notamment) que l’âme humaine allie les deux sexes.

    La métaphore du monastère : la spiritualisation de la vie

    La dernière section du texte s’intitule « la ville comme monastère » et c’est cette idée qui m’a inspiré le titre général.

    Les trottoirs et les murs de la ville se sont mis à ressembler aux allées voûtées d’arcs d’une abbaye. Une atmosphère de monastère s’est étendue sur la ville, je n’entendais plus que de très loin les conversations du marché ; les images bigarrées sont devenues floues. (…) Un grand monastère de silence filtré dans des couleurs de vitraux se superposait la plupart du temps à la rumeur de la ville.

    Il y a ici l’idée d’une vie spiritualisée — ou consacrée à la spiritualité —, par opposition à une vie séculière, mais sans entrer dans un ordre religieux ou adopter une religion. Au début du processus d’écriture, je ne cherchais qu’à exprimer mon sentiment d’être née sur la terre, je n’avais pas l’idée que la création elle-même pourrait s’avérer une démarche spirituelle par l’écriture. Mais à la fin, le simple « sentiment d’incarnation » du départ était devenu la grande idée d’une vie spiritualisée, d’une vie consacrée à une vision spirituelle. Il y a eu un déplacement à cet égard. Et peut-être est-ce une des raisons pour lesquelles j’ai écrit ce texte? J’étais alors à un moment de ma démarche artistique où je me questionnais sur le lien entre mon art et ma spiritualité. Je ne parle pas d’un lien général entre l’art et la spiritualité (que j’explore ailleurs, dans des textes plus théoriques) mais bien de ma propre quête. Au fil des ans, à mesure que la dimension spirituelle prenait de l’importance dans ma vie, elle interrogeait de plus en plus ma création — ou peut-être est-ce l’inverse, que ma démarche de création se spiritualisait? Quoi qu’il en soit, je pense que la rédaction du Monastère était une façon non planifiée d’explorer cette question au niveau de l’art. Le texte commence par :

    Je suis né…

    Et l’une des toutes dernières phrases est :

    La terre est devenue lumineuse.

    Autrement dit, il s’est produit une actualisation, comme un approfondissement spirituel, entre le début et la fin de la rédaction. C’est l’écriture elle-même qui a inspiré cette réflexion spirituelle. Consciemment, je n’ai pas cherché à écrire un texte spirituellement édifiant, j’ai simplement voulu écrire un bon texte, profond, poétique, avec une part de mystérieux et d’élévation. J’étais loin de chercher une épiphanie : rappelez-vous, j’écrivais à l’intention de mon amie, et je cherchais à décrire poétiquement et phénoménologiquement ce « sentiment d’incarnation »…

    L’espace musical, la musique comme expérience spirituelle

    Spiritualité et création sont encore plus finement entrecroisées dans le processus compositionnel. Ici, je vais devoir faire un détour dans une explication de la spatialité musicale. En général, la musique n’est associée qu’à la dimension temporelle : on se la représente comme le temps, et comme le discours, c’est-à-dire linéairement. Si on « voit » la musique, c’est généralement comme une arabesque, une frise plus ou moins compliquée se déroulant sur la ligne du temps. Mais certaines personnes vivent plutôt la musique comme un espace (mental, évidemment).

    Les matins de week-end, Claire et moi avons l’habitude d’écouter l’émission classique à la radio FM. Un samedi du printemps dernier, j’étais transportée dans l’écoute d’une cantate de Bach et au bout d’un moment, j’ai demandé à Claire : « Est-ce que tu entends la musique en trois dimensions, toi? » Elle m’a répondu oui, et je m’en doutais car nous partageons un rapport particulier à la musique, toutes les deux. C’est difficile à expliquer, mais c’est comme si à l’écoute de la musique s’ouvrait un espace mental, balisé par les voix, les mélodies, les harmonies, de la même manière que l’architecture d’un bâtiment ou d’un aménagement (un jardin, par exemple) balise l’espace. Imaginez un espace nocturne, où les sons correspondraient à des lumières ou des lueurs. Ou essayez de transposer en sons une aurore boréale…

    Les sons, autant que les couleurs contractent et dilatent, et les couleurs comme les sons connaissent l’ascension et la chute. […] William James a montré les qualités de volume des sons, et ce n’est pas par métaphore qu’on dit des notes qu’elles sont hautes ou basses, longues et brèves, fines et massives. Dans la musique, les sons refluent autant qu’ils avancent ; ils ménagent des intervalles, autant qu’ils progressent.

    John Dewey1

    Tout le monde ne vit pas nécessairement la musique comme un espace intérieur, mais je dois en parler car tout mon intérêt pour la musique est lié à cette expérience. Évidemment, toutes les musiques n’évoquent pas avec autant d’intensité cette impression de spatialité intérieure, et celle-ci est grandement augmentée par l’écoute stéréophonique—notamment avec un casque d’écoute.

    Cet espace mental, ou espace intérieur, vécu de façon intense dans la méditation et rendu « visible » ou « tangible » par la musique, est le même lieu, je crois, que celui des rêves nocturnes, du monde onirique. On pourrait ainsi parler d’un monde musical vécu comme dimension imaginale. Je recherche cette impression de vastitude intérieure. En fait, je me sens enfermée dans le monde extérieur, j’ai l’impression de ne pouvoir respirer que dans la vastitude de ma vision intérieure. Composer de la musique est le moyen que j’ai trouvé pour ouvrir, agrandir et garder ouvert cet espace intérieur.

    Il me semble que tout le monde doit avoir plus ou moins le sentiment de vivre dans un espace intérieur, l’impression qu’il s’y passe des aventures, des expériences, des moments importants. Cet espace intérieur est à mes yeux aussi réel que l’espace extérieur général où se vit la socialité. Dans l’intimité avec l’autre, ces deux espaces se confondent, mais il est impossible de participer entièrement au monde intérieur de l’autre, impossible de voir par nous-mêmes si son espace ressemble au nôtre. Comment savoir, alors, si mon espace musical est la même chose que le mundus imaginalis, cet « espace intermédiaire et médiateur entre l’homme spirituel et le monde des choses »2.

    Ou s’il est semblable au monde intérieur de saint Augustin? Impossible, évidemment, mais comment ne pas associer mon expérience musicale à ces autres descriptions de la vie intérieure?

    Portée métaphore
    L’expérience de composition : métaphores du dessin à l’encre, du tai-chi et du jardinage.

    La musique du Monastère est marquée par une grande simplicité des lignes et des arrangements. Simplicité de la technologie numérique que j’ai utilisée, aussi, car je ne me suis servi que de quelques fonctions de base. Tout a été enregistré en audio avec un seul clavier électronique. Au début, je n’étais pas sûre de cette avenue : je trouvais que cette simplicité était un pari risqué, je craignais d’être mal comprise. Mais je travaillais pour moi, sans projet de production publique, et cette simplicité me donnait de l’espace. Je pouvais respirer et réfléchir plus à l’aise. En simplifiant la musique, je faisais aussi de l’espace pour le texte, car on sait comme c’est difficile de mettre un texte récité sur de la musique : la musique tendant à prendre toute la place. Pour décrire cela, j’ai l’image d’un peintre qui, pour une série d’œuvres donnée, s’astreindrait à l’encre de Chine : les couleurs, les textures, les jeux d’ombre… rien ne peut intervenir que la ligne, voire le geste. C’est une sorte de parcimonie, de réserve, qui donnera forcément une œuvre minimaliste.

    Je ferais une comparaison avec le tai-chi : malgré la lenteur à laquelle il est pratiqué, le tai-chi est un art martial. Les maîtres n’essaient pas de faire les katas plus rapidement ; cette lenteur est un exercice en soi. Elle oblige la maîtrise des gestes, de leur portée, leur sens, leur forme… La lenteur ne pardonne pas : pas de poudre aux yeux, pas d’échappatoire. Sur le plan martial, l’idée est que le geste répété lentement des milliers de fois est parfaitement maîtrisé et le jour hypothétique où le maître serait impliqué dans une bataille, son geste fait à la vitesse de l’éclair serait parfait. En même temps, le fait de pratiquer lentement, comme une danse, permet une maîtrise de l’esprit (en plus de la maîtrise du geste), ce qui entre autre va aider le praticien à développer une attitude pacifique et ne plus s’engager dans des conflits. Il y a un peu de cette logique dans la composition du Monastère : en opérant dans les cadres de cette simplicité obligée, je me suis trouvée autant dans une situation de discipline spirituelle que de processus créateur.

    Une autre métaphore pour illustrer mon expérience serait celle du jardinage : entre la création d’une œuvre et l’œuvre finie, il y a un peu la même différence qu’entre le jardinage et le jardin. Ce qui me frappe, en lien avec la composition du Monastère, c’est la différence entre moi qui travaille pendant cinq années à la composition et la personne qui prend une heure de son temps pour l’écouter.

    Lorsqu’on jouit d’un jardin, on jouit de ses caractéristiques intégrées : le coup d’œil général, les différentes vues, les odeurs, la qualité de l’air, le temps qu’on y passe. Mais lorsqu’on jardine, on a les mains dans la terre, on s’intéresse aux graines, aux vers, aux petites pousses, on soulève les pierres, on plante et on arrache les herbes et les plants un à un… Ainsi, le promeneur jouit du jardin à un niveau intégré d’ensemble, alors que le jardinier opère à un niveau de zoom et de détail. De la même façon, les auditeurs du Monastère vont l’entendre dans son ensemble, alors qu’en composant, j’ai tout joué ligne par ligne, note par note, accord par accord, j’ai répété des dizaines de fois certains passages j’ai réécouté certains mots, certaines phrases un nombre incalculable de fois. J’ai vécu, littéralement, avec chaque section des semaines chacune.

    Pour mieux illustrer ce que j’essaie de dire, imaginez que j’ai monté la voix du texte sur la musique de la même façon qu’un monteur vidéo. Tous les monteurs vous le diront, le degré d’intimité qu’on atteint avec les personnages et les situations d’un film en le montant est pratiquement inimaginable pour qui n’a jamais eu cette expérience : le clignement d’œil du personnage juste avant la coupe, qu’on va voir et revoir des dizaines de fois, le respir juste avant le changement de plan, ou le geste furtif qui sert de repère, ces détails infimes qu’on revoit à l’infini, nous donnent l’impression de participer à l’être de la personne filmée à un niveau d’intimité jamais atteint avec des personnes vivantes dans la vie ordinaire. Ce fut la même chose pour la voix et le texte : certains mots ou bouts de phrase, que je plaçais très exactement sur un changement d’accord ou sur une tenue, ou intercalés dans une ligne mélodique, étaient comme l’agrandissement macro d’un détail d’une photo. Même chose pour les différentes lignes musicales, dans l’espace entre deux accords ou une portion du dessin d’une ligne mélodique. Jamais aucun auditeur n’aura cette même expérience en entendant l’œuvre—même s’il l’écoutait plusieurs fois. Ce niveau de l’infime dans l’œuvre est littéralement un niveau de perception altérée. Et pourtant c’est là, dans ces interstices macro, ces zooms, que l’expérience spirituelle avait le temps et l’espace de se produire pour moi.

    Le respir de Suzanne dans la section VI, par exemple, juste avant la phrase « Nul besoin d’imaginer des démons dans des espaces sauvages ou liminaires… » En réalité, je lui avais demandé de réciter le texte très lentement, sans y mettre d’intention particulière (c’est-à-dire pas de ton tragique ou d’interprétation théâtrale) et sans projeter. Le soupir à cet endroit-là était donc plus ou moins accidentel : c’est là qu’elle a repris son souffle, tout simplement. Mais voilà qu’il prend une signification intense et je l’ai écouté pratiquement en boucle pendant le montage de cette section—il était tellement magnifié dans mon esprit que j’avais l’impression d’être au cœur d’une vision. Passer ainsi plusieurs minutes (le temps de finir le montage) au cœur de ce soupir fut une expérience intérieure très intense. Et comme le texte parle du mal et de la cruauté à ce moment là, ce soupir est devenu celui de la compassion et du pardon, à un niveau de sens que je n’avais jamais réfléchi à la rédaction.

    L’arsis/thésis des progressions harmoniques est un autre exemple. Il y a de longs accords tenus de cordes (sections II et V notamment), dont la progression évoque un mouvement de respiration au ralenti. Le fait de travailler ces progressions dans le détail infime les magnifiait en quelque sorte et ce n’était pas ma respiration ordinaire qui se soulevait (parce que l’arsis / thésis dans la progression était beaucoup plus lent que la respiration physique), mais mon être tout entier, même mon âme, si je peux dire. À cause du texte et du sujet, j’avais l’impression d’une prière qui s’élevait (arsis), et parfois d’une réponse qui arrivait, d’une supplication apaisée (thésis). Je le vivais complètement, ce mouvement analogue à une prière, mais une prière sans contenu, vu que je ne disais rien—j’en vivais la forme, sans contenu, un peu comme lorsqu’on est soulevé d’un profond soupir, sans avoir de raison immédiate de soupirer.

    Ce que j’essaie de raconter, c’est un effet de loupe dans le travail de composition et d’enregistrement—cela m’apparait un peu paradoxal que l’essentiel de mon expérience visionnaire se produise dans les interstices de changements d’accord ou de quelques mots récités magnifiés, alors que l’auditeur ne peut avoir cette expérience. C’est pourquoi je retiens la métaphore du jardin : le jardinier a une expérience de son jardin qui est faite de l’infime et de l’arrière-plan des choses, alors que le propriétaire vit son jardin à un niveau macroscopique. C’est un peu la même chose pour la composition.

    La production publique

    J’ignore quelle suite donner à ce projet. Suzanne et moi avons évoqué la possibilité d’une représentation publique—dans un endroit intime, avec un petit groupe de personnes. Ça ne demanderait pas un budget énorme, mais il faudrait quand même y mettre beaucoup de temps de préparation et de répétitions. Je pense aussi à un DVD.

    On dit que les œuvres doivent être partagées… qu’elles ne sont pas terminées tant qu’elles n’ont pas été reçues. Je ne sais pas ce que je pense de ça. J’ai distribué des enregistrements à tous ceux de mes amis qui en ont demandé, mais au-delà de ça, j’ai tellement vécu une expérience forte de voyage intérieur… Dans l’idée d’un « voyage », on peut dire que je suis « de retour », et il me faudra encore quelque temps pour décider quoi faire ensuite.

    1. J. Dewey, L’art comme expérience. Gallimard / Folio Essais, 2010, p. 347. ↩︎
    2. Voir J. Moncelon, « Hûrqaliâ — le monde imaginal », D’Orient et d’Occident [en ligne]. http://www.moncelon.com/urqalya.htm (consulté le 25 juillet 2010). ↩︎
  • Insouciance Instinctive

    Insouciance Instinctive

    Je suis guidée et grandie par la musique, j’écris sans savoir quel mot sera le suivant. J’écris parce qu’il faut commencer. Commencer, c’est recommencer là où il n’y a ni fondations ni histoire. Écrire, c’est se lancer dans une affaire universelle. J’écris. Je réussis à me jeter grâce à un moteur, mon moteur principal. Écrire quand la musique nous porte, c’est faire un duo, c’est multiplier l’imagination, faciliter la divagation. Écrire à deux tout en restant l’unique être qui écrit. Mes doigts dansent sur le clavier et accompagnent la musique. Je n’ai pas besoin de réfléchir, je n’ai pas besoin de m’arrêter. Ça coule…

    Pour combien de temps? Pendant combien de temps écrire de cette manière pourra-t-il marcher? Je fonctionne à l’instinct, je carbure aux rêves et aux utopies. J’aime ça. Je ne suis pas sûre que cela soit la meilleure façon d’écrire/vivre. Je ne suis pas sûre qu’il existe une vraie bonne et universelle façon d’écrire/vivre. Si nous sommes ce que nous écrivons, laissez-moi lire le monde entier ! Je ne sais pas comment commencer car je ne sais pas qui je suis, du moins, pas totalement. J’aimerais rendre un travail exceptionnel, digne des grands auteurs. Oh ! Je n’ai jamais eu la prétention d’en être capable, mais j’estime que mon travail doit être parfait car je me demande la perfection, toujours. Ce que je ne demande pas aux autres. J’aime les défauts des autres, toutes ces petites choses qui les rendent uniques, qui donnent le charme. Avoir du charme, c’est merveilleux. Avoir du charme, c’est déjouer la perfection. C’est la contradiction idéale quand le charme devient la perfection humaine. Lorsqu’il s’agit de ce que j’appellerais une beauté matérielle, donc physique, je me plais à penser que je n’aime pas les gens qui ont eu de la chance. J’aime les gens qui ont de la magie en eux.

    J’avais un sujet. Je ne sais pas suivre les sujets. Étant donné la difficulté que j’ai eue avant de commencer cet essai, j’ai décidé d’utiliser l’unique méthode, celle qui marche, toujours. Je me lance dans une aventure. J’écris à mon insu. Je suis portée par moi-même vers un endroit que je ne connais pas. C’est merveilleux de pouvoir s’offrir un tel voyage. Il faut tout de même préparer son sac, avant l’aventure des mots. On ne s’offre pas un road trip vers Clémentine aux pays des merveilles sans s’équiper. Il faut une préparation mentale. Comment se mettre dans une bulle?

    On ne se lève pas un beau matin avec un éclair de génie. On va prendre un thé, d’abord. Puis un café, ensuite. Une cigarette après le pain au chocolat. Une douche. Diverses banalités et un moment d’amitié échangé avec ses colocataires. Quelques flocons tombent et mon cœur de sudiste s’illumine. C’est féerique, irréel. On y vient. On se concentre parce que le « laisser aller » est partout. Dans les photos de mes proches placardées sur mon mur, dans les murmures de ma colocataire qui récite ses cours de marketing dans la chambre d’à coté, dans ma propre imagination. Il y a aussi mon fabuleux talent de déconcentration. J’ai la capacité d’attention d’une enfant de trois ans. N’est-ce pas en fait une capacité d’attention multiple? Essayer de considérer l’ensemble du monde au travers de mes réflexions. C’est une étrange faculté que d’envisager ce qu’il y a d’inattentif en moi au lieu d’examiner ce qui est déjà appliqué.

    Voilà. Je m’égare. Je m’égare toujours, mais quitte à vivre avec, j’essaye d’en faire une force. Mon fabuleux talent de déconcentration, pourrais-je le guider vers des mots? Le concentrer dans l’écriture? Le ranger dans un endroit à « pro prié » ! « Au fond, est-ce que ranger ça ne revient pas un peu à foutre le bordel dans son désordre? » (Philippe Geluck)

    C’est tout moi. C’est l’unique chose que j’aime chez moi, celle dans laquelle je me retrouve constamment car elle me caractérise. Clémentine aux pays des merveilles, c’est moi, sous la plus belle lumière. C’est aussi celle que je ne sais pas gérer, celle qui sans lumière se transforme en imaginaire-psychotique sous absinthe d’un mézigue-Lewis Carroll. C’était ça, le risque. On ne peut que rêver car « plus claire la lumière, plus sombre l’obscurité… Il est impossible d’apprécier correctement la lumière sans connaître les ténèbres. » (Sartre)

    Il me semble que lorsque nos rêves, nos envies, nos fascinations sont saines, elles sont réalisables. L’équilibre dans le rêve, c’est de ne pas avoir les yeux plus gros que le ventre. C’est dans la subtilité, dans le réel… Les fictions et les réalités, dit Rousseau, ne sont pas séparées les unes des autres. Le rêve, afin qu’il ne devienne pas frustration, doit s’adapter au réel. Il ne peut pas être le réel. Quel réel? Quelle réalité? Notre réalité est intime et individuelle. C’est ça, la rêverie, l’intime. C’est possible puisque notre réalité ne dépend que de nous. C’est un endroit merveilleux parce qu’individuel et privé, sans nécessairement être un secret. Quelle chance ! Nous sommes nos propres contes ! Nous sommes chacun un des auteurs du plus complexe conte merveilleux de l’univers. En cela, nous sommes unis.

    Nous avons en nous des trésors de rêves et d’émotion. Le rêve, c’est d’abord être sensible et entrer en résonance avec le monde qui nous entoure. À ce qui est précieux. Le monde dans lequel nous vivons actuellement forme ma culture et ma façon de voir les choses. Le monde dans lequel je vis aujourd’hui s’autodétruit. Ne pas prendre soin de sa planète, c’est se détruire soi-même. Alors, à mes yeux, ce qu’il y a de plus précieux, c’est la nature. Les moindres minuscules endroits de nature, de pureté. Ce qui diffère, c’est le mode d’expression choisi pour amener ses rêves dans la réalité commune de l’humanité.

    Se trouver une passion pour l’écriture et les mots, c’est merveilleux, mais cela appelle à une écoute de soi et à une considération de tout ce qu’on a pu refouler et nier depuis toujours, et en ça, c’est l’épreuve la plus difficile au monde. Est-ce qu’elle en vaut la peine? En fait, je ne crois pas qu’il y ait question à poser, car il n’y a pas de choix à faire.

    « Celui qui médite vit dans l’obscurité ; celui qui ne médite pas vit dans l’aveuglement. Nous n’avons que le choix du noir. »

    Victor Hugo

    Une fois qu’on a réveillé notre esprit qui dormait depuis si longtemps, il ne veut pas retourner se coucher, il veut vivre. Quelle est cette chose incroyable qui, une fois que la porte n’est qu’à peine entrouverte, va la pousser de toutes ses forces sans jamais la refermer? Maintenant je dois nourrir un esprit qui est bel et bien vivant. L’écriture est cette nourriture. Aujourd’hui, l’écriture est tout aussi importante que mon alimentation. Elle ne l’est pas moins, elle ne l’est pas plus. C’est seulement qu’auparavant, je n’étais qu’un corps. L’écriture, c’est quand l’esprit vit. Comme le mouvement permet au corps de se sentir vivant.

    Exposer les mots, c’est voyager soi-même. Sans l’aide de personne. Je dirais plutôt, avec la contrainte de l’autre, de la vie, à l’extérieur. Celle qui ramène à une réalité partagée. Je ne veux pas déformer, ni pervertir ma réalité. L’écrit se partage, l’écriture est intime. C’est un moment qui n’appartient qu’à moi, un moment magique, un voyage isolé dans le présent de sa transhumance.

    Cet écrit est ma matière. Je ne veux pas mentir. Je veux qu’elle soit une authentique représentation de ce que je suis, dans sa plus grande incohérence. C’est seulement ensuite que je me plais à espérer que cette matière volera de ses propres mots.

    Une fois que tout est là, l’écrit se fond doucement au reste du monde. Il devient collectif, il devient hors de nous, il vit sans nous. Pour sa première existence au-dehors de l’auteur, il va agir sur l’auteur lui-même. Il y a le moment particulier de la relecture de son texte. Je me suis souvent faite la réflexion selon laquelle j’aime me relire car ça me permet de me comprendre. La magie de la rétroaction. Le texte qui, avant de prendre sa place dans la réalité collective était indissociable de son auteur, devient alors autonome. Un écrit, c’est l’instant. Dès lors que les mots se posent sur le papier, ils échappent à l’instant et se transforment en souvenir. En fait, les mots sont là pour rappeler à son auteur un instant qu’il ne peut fixer autrement que par l’écrit. Le moment de la relecture est en quelque sorte une prise de conscience, une distinction des idées floues d’un présent perdu.

    À ce moment de la vie d’un texte, il y a encore la fraîcheur de la nouveauté, jusqu’au moment où l’écrit va heurter d’autres réflexions, d’autres réalités. L’auteur ne veut pas perdre cette fraîcheur et le souvenir de l’instant en amenant d’autres souvenirs se cogner à l’empreinte de son espace privé. C’est en ça qu’il existera toujours une appréhension quant à amener son texte au monde. Il ne dépend plus de nous mais pourtant il restera lié pour toujours à son auteur. Dure contradiction que d’avoir la nécessité intime d’écrire tout en ayant peur de son impact.

    Alors, lorsque l’écrit devient universel, si l’auteur y a réellement apporté toute son âme, « des miracles se produisent ».1

    Ma volonté, quoique quelque peu inconsciente, était de voyager à travers mon incohérence. Entrer en résonance avec les mots. Pratiquer l’action boomerang de l’écriture. Ceci est une mise en abîme. L’expérience exclusive des mots. Écrire sur l’écriture. Expérimenter un voyage inconscient et instinctif tout en l’analysant, en le regardant droit dans les mots afin de vivre, non seulement l’écrit, mais le présent. Expérience ultime que de poser des mots pour converser sur ces mêmes mots. Ce texte est le résultat de ma recherche. Se lancer dans les mots m’a menée à une réflexion sur l’écriture et sur la capacité de l’homme à développer un imaginaire, à accepter l’incohérence et l’absurdité de ses vagabondages. L’imaginaire ne se soumet à aucune règle. Je me plais à penser qu’il existe un lieu, intime à chacun, non loin de la philosophie, sympathisant avec la poésie et dans lequel on peut essayer de se glisser, avec patience et naïveté, simplicité et innocence.

    Lewis Carroll contait qu’Alice serait « curieuse, extravagamment curieuse », ce qui fait d’elle l’exploratrice idéale. Elle brille d’une insouciance instinctive, en s’engageant dans le terrier du Lapin sans songer un seul instant à la manière dont elle pourra en ressortir…

    1. Henry David Thoreau, Walden ou la vie dans les bois : « Ce qu’il y a devant nous et ce que nous laissons derrière, ceci est peu de chose comparativement à ce qui est en nous. Et lorsque nous amenons dans le monde ce qui dormait en nous, des miracles se produisent ». ↩︎
  • Retrouver un état de grâce perdu

    Retrouver un état de grâce perdu

    Paule Caillé est une artiste de la Gaspésie, étudiante au programme court en Étude de la pratique artistique.


    Exercices sur les « expériences sources »

    Mise en contexte

    En décembre, lors d’un séminaire prévu au programme court de deuxième cycle en étude de la pratique artistique, Danielle Boutet a proposé aux étudiants, dont je suis, un exercice à faire à partir de souvenirs appartenant ou non à notre enfance, pour chercher en quoi leurs expériences pouvaient être en lien avec nos pratiques artistiques. Quelques-unes d’entre elles pouvant être considérées comme des « expériences sources » de nos pratiques. C’est cet exercice qui m’a donné envie d’écrire ce récit à partir d’un souvenir de mon enfance. Je travaillais à rédiger le retour réflexif sur la session d’automne quand j’ai su que je lui annexerais un premier « récit d’artiste ».

    J’avais choisi de commencer ce travail de réflexion en poursuivant d’abord l’exercice sur lequel s’était terminé le dernier séminaire de la session. J’avais trouvé cet exercice confrontant puisqu’aucun souvenir ne me semblait être digne d’être « de source ». J’avais décidé de l’aborder avec un premier exercice qui exigeait de rédiger rapidement et spontanément une suite de mots qui représentaient des éléments concrets associés à des thèmes qui me sont chers. C’est au travers de cette liste que se sont insinuées des images précises de paysages de mon enfance. Les images me revenaient plusieurs heures après ce séminaire, tranquillement, puis, avec l’étonnement de les avoir oubliés, l’évidence que mon enfance s’inscrivait aussi comme une référence implicite à mes pratiques adultes. Ma pratique artistique contenait des clés pour retrouver un état de grâce perdu.

    14 décembre 2013

    J’ai rempli ce matin, à l’intérieur peut-être de 30 minutes, 12 pages de quelque 265 images ou pensées concrètes reliées à des thèmes. (J’aime l’idée d’être le plus exacte possible à défaut de ne jamais être vraiment proche de la vérité. Et pourtant, je ne suis pas dupe de l’exactitude. Elle prouve seulement qu’une large part dans ma vie erre.)

    Pourquoi des souvenirs d’enfance ont-ils été si difficiles à faire revenir de ma mémoire? Écouter les «expériences sources» des autres étudiants avait-il mis en relief la neutralité de mes souvenirs? Les avais-je bloqués? C’est cette idée qui s’est imposée comme une première explication. Il m’a fallu d’abord admettre des souvenirs avant d’essayer de comprendre pourquoi le rappel de leur expérience s’était fait discrètement. Aurais-je été gênée de témoigner en groupe de leur simplicité?

    *

    Évelyne évoquait le souvenir de s’être approprié par une action très «éclairée» pour son âge une pièce de bois appartenant à son père, espérant ainsi échapper à son inquisition. Je me rappelle après coup que je collais dans un «scrapbook» dans des cases qui préfiguraient des pièces d’une maison sur plusieurs étages des photographies de meubles et peut-être bien des mannequins découpés dans le catalogue Sears. Je me rappelle précisément où je m’exécutais, la couleur exacte de la surface en «arborite» turquoise de ma table de travail au sous-sol, dans la salle de jeu. C’est là que je «bricolais» beaucoup. Ma mère me fournissait depuis aussi loin que je me souviens tout ce qui était sécuritaire et courant de mettre entre les mains des enfants pour dessiner, peindre, faire des bricolages et des modelages. Je me rappelle même de l’odeur de la gouache (celle en pots et en pastilles. De l’odeur de la pâte à modeler et des déclinaisons de ses couleurs. L’effort physique pour la réchauffer et l’amollir pour qu’elle prenne la forme de mon imaginaire). Et voilà que maintenant je fais des liens avec des pratiques de ma vie quotidienne (domestique ou artistique) pour transformer les lieux communs et privés en fonction des besoins de ses habitants. Alors s’ensuit une déclinaison de mots concrets : «hospitalité», la mienne et celle d’Arthur. Je vois notre «salle à manger», le «comptoir de notre cuisine» autour duquel viennent s’asseoir sans s’annoncer des connaissances et quelques amis qui passent par chez nous. Mes «lieux de travail» qui ne sont pas clairement établis encore. Ce «bureau» usé de professeur très souvent encombré de paperasse, au cœur de la maison familiale où je travaille le plus souvent. C’est là que je suis et que je dors le plus souvent. Il y a la «table de la dînette» à l’étage de ma maison qui me sert d’atelier où je me retire pour faire durer le silence qui est si bénéfique à «la prière», et où j’écris «les pages du matin». Il y a la «grande table de chêne» qui a servi à de multiples usages depuis qu’elle meuble mes maisons. Elle est disposée déjà dans le lieu qui doit me servir de bureau au rez-de-chaussée de cette maison à moi que j’habite à l’occasion. Et ces «divisions» de l’espace familial à aire ouverte que je m’évertue à «compartimenter» pour accommoder les besoins des ses membres et pour trouver ma place.

    Durant ce dernier séminaire, après la pause de l’après-midi, j’inscrivais dans un de mes cahiers de notes le mot «salon»; lieu à venir pour se confier. C’est un lieu qui, selon Rémy, manque aux artistes pour se rassembler et partager à un niveau auquel Danielle nous initie présentement et qui met en évidence un besoin viscéral de parler des sources de nos pratiques. Alors, je prends aussi avec moi ce mot «salon» qui va rejoindre dans mon cahier ceux que je lui adjoins : «campement», mon campement – ma maison, et un mot égaré : «éparpillement».

    J’ai écouté les souvenirs de Claude qui racontait sa relation à un père taciturne qui passait sous silence, par tradition, la transmission de son savoir intérieur, et qui dut la priver de son support parental le plus élémentaire; susciter un respect mitigé de part et d’autre.

    On s’est présenté ensuite à Virginie qui prendra la relève de Danielle pour animer les séminaires de la prochaine session. Je m’entends me présenter autrement, une fois de plus… «Je suis ici pour résoudre une opposition entre la vie de création/dévotion et la vie quotidienne». C’est probablement le mot «opposition» que j’ai utilisé, mais il me vient le mot «séparation» qui propose l’exigence du célibat comme condition de vie quotidienne à leur pratique. Je suis «trois mariages et un enterrement».

    Je réalise que le mot «séparation» est l’écho de celle qui bouffe ma capacité à profiter simplement de ma vie et qui met sous scellé au fur et à mesure de j’en fais l’expérience, son goût et sa texture, presque toutes ses sensations qui me font tant de bien. Une séparation plusieurs fois centenaire qui n’appartient pas à mon époque. C’est la séparation entre la vie spirituelle et terrestre (domestique). L’idée que cette vie première est à préserver et à élever au-dessus des contingents de la seconde. Une grande partie de ma démarche personnelle consiste à faire la preuve du contraire, sous le joug d’un doute existentiel. Cette ambitieuse entreprise risquant aussi de m’opposer à Dieu dont je ne perçois aucune évidence de l’existence sinon le désir de sa rencontre.

    Je prends conscience qu’il y a un tel écart entre l’expérience du bonheur de mon enfance et le champ de bataille intérieur de ma vie d’adulte qui s’évertue pourtant à reproduire pour mes filles les conditions qui ont favorisé cet état de bien-être, un état de grâce perdu. Et je me demande souvent si mes filles éprouvent mes longues absences virtuelles de la maison, quand mes pensées s’attardent encore aujourd’hui pour une période plus ou moins longue en «overtime» dans les dédales d’un combat intérieur que j’ai fini par conclure, après beaucoup d’études théoriques, dénuées de bon sens. Ces études pourtant ne sont pas parvenues jusqu’à mon cœur où Dieu logerait en conformité avec ma religion. En fait, d’une manière que je ne saurais pas expliquer, je reproduis cette séparation de la vie spirituelle et domestique jusque dans le rapport qui s’articule entre ma pratique artistique et la quotidienneté de ma vie.

    Ce que j’expérimente dans la pratique de l’art est ce qui me semble être un calque de l’idéal que j’imagine de ce que vivent des personnes qui s’abandonnent, par exemple, dans l’exercice de l’adoration (expérience qui m’interpelle). Il y a beaucoup plus d’abandon dans différents exercices que j’imagine pour faire évoluer ma pratique d’artiste pour un ouvrage d’humanité, que je ne m’en autorise dans l’exercice de la prière pour servir les obscurs desseins de Dieu dans le même sens. Quelque part, sur le champ de ma bataille intérieure, survit pourtant ma foi en une mystérieuse force qui se met à ma disposition, singulièrement. C’est elle qui s’illustre en usant de mes capacités physiques pour constituer l’ensemble des connaissances que je me fais d’un mystère qui me donne à croire qu’il se réalise plutôt qu’il se révèle pour faire l’humanité.

    Je m’intéresse donc à ce rapprochement à faire entre ma pratique de l’art et ma pratique religieuse pour harmoniser plutôt qu’opposer vie artistique et vie quotidienne. Cet intérêt n’est pas aléatoire. Je le poursuis pour résoudre le lointain conflit qui m’habite sans que je comprenne la chronologie exacte de son établissement. C’est pour moi une entreprise pour retrouver la liberté de disposer de mon corps capable d’étreintes et de contribuer ainsi aux tissus sociaux, sans entraver l’action de ma spiritualité. De m’établir en priorité en un lieu paisible.

    Et puis d’autres étudiants du cercle de partage que nous formons se sont exprimés durant ce dernier séminaire, et j’ai écrit : «objets symboliques», «photographies», «souvenirs écrits», «objets chargés…», «objets du quotidien : les ustensiles, la vaisselle», «rouleau de toile», «avoir un atelier», «marcher dans un espace privé», «organiser les objets par forme, par couleur», «attacher ensemble des objets d’origines différentes», «trouver les qualités qui les assemblent», «raffinement par égard à l’autre», «créer des règles», «établir des règles», «embellir autour de moi», «faire voyager une idée; la trimballer très profondément jusqu’au fond de soi et la faire remonter à la surface épurée par le voyage de retour; de la même façon, rassembler, inviter à faire un voyage; faire le voyage de retour en allégeant ses bagages», «garder les objets significatifs, utiles et peu encombrants», «simplifier», «décharger», «respirer», «sourire», «complicité», «chaleur» – je me vois à la fin d’un rassemblement, regarder partir les convives bien nourris. La place se vide. Il y a la place que reprend le silence.

    Il me faut peut-être comprendre qu’une grande partie de ma pratique est consécutive à cette séparation entre le spirituel et le terrestre. Il y a un sentiment d’être continuellement en état d’esprit. En contrepartie de quoi j’use continuellement de mon intelligence pour rassembler d’abord des mots dans des cahiers qui font du sens afin de rétablir ma matérialité. Ces mots, je m’en sers comme matière pour donner une forme à ma vie. Je brûle aussi les écritures pour affirmer la relative importance de mes pensées; pour ne pas qu’elles se prennent trop au sérieux. Et dans un geste de résistance, je soustrais des extraits, pour le cas contraire où le sens qu’elles donnent à ma vie puisse servir; qu’on se souvienne de moi comme ayant participé viscéralement à ce qui constitue nos connaissances (principalement pour laisser des repères à mes filles et à mon petit fils).

    J’ai vécu ma vie d’adulte comme si j’avais échangé la vie à laquelle j’étais destinée, une vie consacrée à la prière et au service religieux à l’écart d’un monde éprouvé comme désirable et… seule, contre une vie séculière appesantie par la mauvaise conscience à laquelle je n’ai pas réussi à m’habituer. Seule à savoir ce qui me ronge, honteuse, j’ai exclu de ma vie, par contrition, de profiter simplement des bonnes grâces de Dieu auxquelles enfant pourtant je profitais béatement dans un environnement familial enviable, établi avec amour par ma mère et mon père. Mais j’ai redoublé d’ardeur pour l’offrir à mes enfants.

    Les souvenirs difficiles de mon enfance sont les moments où il faut quitter ma famille pour aller vers l’inconnu. Passages nécessaires et mieux réussis s’ils bénéficient d’une période d’adaptation, d’un support ou d’une initiation.

    Je sais que je tiens donc beaucoup à intégrer dans ma pratique artistique les thèmes de la famille et de la communauté de vie, lieu de sécurité, de support, d’affection et de repères. Ma maison est le lieu aussi où je fabrique et conserve les preuves de mon existence terrestre et où je me rassemble.