Étiquette : peinture

  • Équations des incertains

    Équations des incertains

    Alchimage

    Résumé : Donner à voir ce que se joue dans un processus de création est comme se jeter dans une vague, ne pas trahir le sens de la marée tout en tentant de respirer, de flotter dans ces turbulences pour partager l’indicible.


    Les artistes ont toujours contribué à la société par leurs œuvres, mais l’expérience même de création est aussi une expérience significative pour la connaissance de l’humain sur son humanité.

    Danielle Boutet, Ph.D.

    Chaloupe

    Équations des incertains

    On appelle « inéquation » une inégalité qui n’est vérifiée que pour certaines valeurs attribuées aux lettres qu’elle contient. Ces lettres sont les inconnues de l’inéquation.

    Comment approcher cet espace, cette dimension de la création artistique, lieu où la pensée — onde/particule — se transforme, où le geste se retrouve suspendu dans ce temps vertigineux qui nous précède, qui détermine à notre insu la trace/futur de nos parcours, traversée des recherches et expériences, transmissions qui nous constituent ?

    Ce qui émerge, au-delà du discours, du repère. Ce qui conduit dans cette « vallée de l’étonnement »1 que nous découvrons quand la pensée se délivre des conditionnements et ouvre des clairières irriguées par ce qui se dit en s’oubliant.

    Donner à voir ce que se joue dans un processus de création est comme se jeter dans une vague, ne pas trahir le sens de la marée tout en tentant de respirer, de flotter dans ces turbulences pour partager l’indicible.

    Cette manière d’être au monde, cette tentative de transmettre une vision où le hasard devient non pas signe, mais indication d’un geste nouveau à poursuivre sans garde-fou. Ne pas répéter une forme connue qui rencontrera les mémoires en séduisant le contemplateur.

    Inscrire toutes les transmissions sans désir ni peur de plaire

    La pratique de peinture (comme les autres formes d’art) procède de diverses étapes, de postures possibles, de moments/carrefours: transmissions-passages qui nous ont amenée à un moment, atemporel, de décision : s’autoriser à l’art. À l’ «être artiste», à cette position déjà ancrée dans un désir qui nous habitait, s’exprimant dans les métamorphoses de son énergie. De la même façon que le «psychanalyste ne s’autorise que de lui-même», l’artiste s’ «autorise», accepte, ose cette mise en danger constante qui ne repose que sur une nécessité de partager une présence au monde, de communiquer au-delà de nous-mêmes. De se positionner dans ce «lieu de la parole» qui nous dépasse pour rencontrer l’autre dans l’acte même de la création. Lieu de la rencontre des inconscients.

    Géographie des invisibles

    On se retrouve sur une rive nouvelle où les processus de mise en actes, en gestes, en formes, sont non pas issus d’un concept agissant, mais de l’apprentissage renouvelé, discontinu, du risque. Une fragilité acceptée qui, dans l’acte de créer/contempler, nous fait franchir des lignes de perception à l’infini. Nous libère ainsi de la quête d’un sens ultime, d’une forme finie, pour nous inscrire dans une marche, où le mouvement, comme dans la tradition de la peinture chinoise, est toujours en mouvement, aussi bien dans le geste que dans le regard. Une traversée à l’infini de l’œuvre d’art qui devient notre barque, notre pirogue « tanguée » par des rythmes changeants et toujours renouvelés. Naviguant au travers de tous ces niveaux de conscience qui deviennent la trame même de l’œuvre.

    Pour ma part, j’ai décidé il y a des années, de ne travailler que lorsque la chose à dire, bien qu’invisible, était liée au sentiment d’une éclaircie. De ne donner à voir que les traces d’un moment où une ouverture se profilait. De ne jamais transmettre que l’ombre.

    Dès l’enfance, la poésie a été un espace de récréation depuis les bancs réglementés de l’école primaire, là où se construisent les premières manières d’apprendre… et de trouver des fenêtres.

    Équations

    Apprentissage transformateur (Parenthèse)

    Il y a quelques années dans le cadre de caravan, j’ai organisé des chats en ligne, des moments/rencontres de poésie improvisée en live, sous forme de jeu sans attente, où se retrouvaient des personnes de cultures diverses; certaines très loin de la pratique poétique se sont rendu compte de leur capacité à entrer en résonance avec cette dimension poétique de lâcher prise qui ouvre sur le neuf. Le silence entre deux pensées comme dirait Krisnamurti. Cet espace vide qui ouvre sur une autre manière d’ « entre » en relation avec l’Autre : la création artistique.

    Cette expérience a contribué à m’apprendre concrètement que le franchissement d’un registre, d’un état de conscience à l’autre, est facilement possible, que cette ouverture produit peu à peu un effacement de certains conditionnements et croyances. Un changement.

    Mon premier atelier dans une petite rue du vieil Antibes m’a permis de rencontrer des passants et voisins commerçants qui, d’abord moqueurs ou fermés devant la peinture abstraite, sont entrés, saut après saut infimes, dans une perception aigüe et sensible.

    Objet trouvés, don et transmission

    Après avoir, depuis l’enfance, joué avec la poésie : laissé aller ces mots comme des billes qui roulent sans raison le long des papiers, la peinture s’est imposée.

    Justement pour dépasser le mot et ses habitudes, ses repères répétés et archivés, les dérives des interprétations orchestrées inconsciemment. Pour tendre vers une approche nouvelle pour moi, où le sens se retrouve libéré de ses géographies les plus communes. Pour retrouver la vibration de la matière.

    Au début cette pratique redit inlassablement les fragments d’images connues, emmêlées, et de plus en plus vite un espace s’ouvre.

    Là où l’expérience reconnaît le déjà-vu, ne le fuit pas, mais cherche naturellement à ne pas choisir les routes balisées qui redisent les mêmes frontières.

    Quand le monde se donne à voir avec cette inquiétante étrangeté reconnue, quand cette étrangeté devient l’espace d’une planche de bois où les signes tissent d’eux-mêmes d’autres repères pour déplacer les frontières de la perception.

    La question

    On se demande alors où arrêter, ce qui est là, dans cette alchimie du doute et de tentatives, devient d’un coup étranger. Là, pour moi, la toile est achevée. Elle a donné tout ce qu’elle pouvait sans se suspendre à l’ancien, se définir par le connu.

    L’indomptable absence

    Ne pas se laisser emporter par les retouches, les corrections. Il peut y avoir du repentir et celui-ci s’inscrit comme une trace jusqu’au moment où celle-ci devient libre. Signe, lacune, souffle d’inachevé.

    Fenêtre

    Équations, cartes marines, photos « alchimages » et objets trouvés

    Après les cartes marines (toujours utilisées), mes derniers travaux, composés à partir de brouillons d’équations manuscrites et divers documents, se sont constitués dans la convergence de deux tendances: besoin d’inscrire l’autre dans mon travail et ouverture vers la science, particulièrement la physique quantique, avec l’univers fabuleux qu’elle révèle; d’autres sources pour parler dans les ‘ruelles quantiques du monde’. Le langage mathématique que je ne connais pas, et qui devient la matière signifiante d’autres interrogations tracées sur la toile ou le bois.
    Puis peindre, se suspendre dans le vide, laisser aller le plus sensible et immédiat.

    Ces travaux avec ces équations déchirées, collées, peintes, me permettent à la fois cette incarnation dans l’humain, la rencontre … Le don. Je tiens donc à préciser que ces équations m’ont été envoyées par des chercheurs qui ont soutenu une démarche encore invisible et m’ont adressé superbement leurs archives pour cette tentative.

    (Merci à Olivier Ramare, Vincent Tejedor, Cyril Cubric et Amélie Viennois – Jean-Pierre Joly pour les cartes marines)

    A chaque fois ce don est inscrit dans le geste/témoignage artistique, comme l’est celui fait, parfois à leur insu — papiers et images trouvés et détournés — à l’attention des personnes qui les ont égarés, jetés. Personnes qui pour moi sont toujours vivantes, présentes, parlantes dans la transformation de ces objets.

    La joyeuse inexactitude des mots

    Changer de regard, permettre cette inscription de l’humain dans chaque geste, pensée, couleur, est un ancrage qui permet de ne pas oublier l’autre, ses traces depuis les parois des grottes où les mains en empreintes et les formes de pigments ocres nous parlent encore des tentatives de l’humanité pour que la mémoire, le signe se libère des cloisonnements pour devenir témoignage vivant de la parole2.

    Rollier

    Intérieur/extérieur

    La découverte de la vision transdisciplinaire m’a permis de rencontrer un espace que j’habitais sans le savoir, un entre-deux où la contradiction se dissout pour donner lieu, peu à peu, à de nouvelles questions, pour réconcilier les cultures qui finalement parlent chacune autrement — regards/archipels — de la tentative d’éclairer de nouveaux passages. Tenter d’appliquer cette éthique au quotidien. D’interpréter à l’infini pour traverser.

    Parler de sa pratique artistique, de sa genèse et expression est un jeu difficile. Ce texte a été écrit presque d’un seul geste, pour tenter de trouver une formulation qui ne procède pas du discours, mais d’une expression fragile et fractale qui tente d’aller à la rencontre, de dire ce qui la dépasse dans un simple moment d’interlude, de vertige, d’étonnement peut-être. D’incertitude certainement.

    on ne regarde que de là
    là où notre présence reflète les prismes
    évidemment
    quand l’invisible nous reconnaît


    1. En français le mot parole a pour étymologie « bal » qui vient du grec ballei, qui signifie « jeter » et « danser » (Dictionnaire étymologique Picoche Le Robert).
      A ballein, βαλλω se rattachent les substantifs bolé « action de jeter » et bolis, bolidos : « objet lancé, dé à jouer, éclair qui jaillit ». Exemple : nous sommes jetés dans l’existence par hasard, au milieu des mots, jetés au milieu des mots comme par un coup de dé ou par un éclair. http://www.psychanalyse-paris.com/1259-La-parole-en-psychanalyse-et.html ↩︎
    2. « … il y a cette oscillation entre le virtuel et le réel qui fait que le monde est dans sa potentialité déjà dans le virtuel, déjà dans le non – être » (Basarab Nicolescu dans « La vallée de l’étonnement » ↩︎
  • La convivialité créatrice

    La convivialité créatrice

    cropped-andree_forget2.jpg

    Depuis janvier 2013, je suis doctorante en philosophie au département de philosophie et des arts à l’Université de Trois-Rivières.

    Le problème de la trop grande scission entre l’expérience esthétique et l’expérience naturelle de la vie est au fondement de mon projet doctoral. Au cours des années qui viennent, c’est donc par le biais d’une investigation philosophique d’une part, et d’ateliers laboratoires d’autre part, que je m’attacherai à faire valoir le caractère évolutif et émancipateur de l’exploration artistique en groupe.


    Le tableau comme l’artiste — vu en tant que créateur — ne sont que des miroirs. Pour parler de la création, autrement que comme un système ou comme un processus, seul le récit d’un vécu semble capable de le permettre et d’atteindre chacun dans ce qu’il a de particulier et d’universel à la fois. Seul le récit d’un vécu peut révéler ce qu’il est sans imposer une façon de voir. La rencontre avec la création comme ses errements et ses incertitudes est un voyage dans les régions accidentées de l’esprit : il faut avoir le pied caprin car la sente est parfois étroite.

    Georges Brunon1

    RÉCIT PREMIÈRE PARTIE

    Comment dire ce qu’est l’art alors que c’est l’art qui nous dit qui nous sommes ?

    Je n’ai jamais cherché l’art, c’est l’art qui m’a trouvée, comme il l’a fait pour tant d’autres. Non plus que je n’enseigne l’art, plutôt, c’est l’art qui m’enseigne. Je suis de celles qui croient qu’un Haïku peut sauver une vie et qu’une trace picturale vivante peut redonner espoir en la nature humaine. Mon travail d’artiste accompagnatrice consiste à apprendre, avec l’autre, comment l’art peut nous créer.

    Mon approche d’atelier est soutenue par une structure procédurale qui s’actualise dans la triple articulation de l’écriture, du pictural et de la parole. Mes ateliers s’annoncent comme un processus artistique exploratoire s’étalant sur une série de douze rencontres hebdomadaires de trois heures. Ce processus peut culminer par une exposition collective. Je propose deux séries distinctes : la première consiste à explorer le langage plastique non figuratif et la deuxième est un processus d’autoportrait. Le nombre de participants varie entre six et dix. Jusqu’à maintenant, j’offre mes ateliers en contexte populaire pour une clientèle adulte provenant de tous les milieux. L’objectif est d’y créer un espace convivial d’exploration artistique dans un contexte d’accompagnement structuré qui stimule la sensibilité esthétique en favorisant les liens entre l’œuvre, l’œuvrant et l’œuvrer. Tout ce qui s’y joue s’interprète à partir de l’écoute et de l’accueil, de sa propre sensibilité esthétique bien sûr, mais aussi de celle de l’autre : qu’est-ce que j’observe en moi lorsque je crée, que se passe-t-il lorsque je me vois créer et lorsque je me vois créer avec l’autre ? Qu’en est-il lorsque je vois ce que j’ai créé et également lorsque je vois ce que l’autre a créé ?

    Le récit, gardien du sens

    Faire le récit d’une pratique artistique est selon moi un acte de langage apte à offrir au créateur l’occasion de se reconnaitre à partir des fondements mêmes de son agir artistique. Il lui est dès lors rendu possible de mieux en évaluer la portée et d’ainsi en arriver à se réapproprier sa propre pratique dans une perspective élargie, et à partir d’une vision renouvelée. Ce qui m’est arrivé. De plus, lorsque le narrateur choisit de partager ce récit par lequel il a enrichi le sens de sa propre existence, il est permis de penser qu’il offre également au lecteur une occasion, si minime soit-elle, d’enrichir de quelque façon la sienne propre. À ce titre, le récit, sous toutes ses variantes, récit de soi, récit de création, récit de pratique, etc., peut aussi être considéré comme un geste éthique et humaniste.

    L’acte artistique est enraciné dans l’intime de soi et en émerge. Il n’y a pas de hasard dans le fait de créer, il n’y a que des nécessités. Les motifs de ces nécessités nous apparaissent parfois inatteignables, et pour cause, car ils participent d’un monde intérieur secret auquel nous n’avons habituellement pas accès, si ce n’est par un travail autoréflexif approprié. Et encore, rien ne se dévoile tout à fait, la plus grande partie du chemin s’effectuant dans l’acceptation du mystère, la confiance et surtout dans le fait de cultiver sa sensibilité à l’irrationnel. Toutefois, à partir du moment où le regard introspectif se pose, on peut s’attendre à ce qu’une compréhension holistique de son rapport à la création puisse prendre forme graduellement. Ainsi, parcourir son territoire intérieur, cueillir et recueillir des fruits autrefois négligés, reprendre ses sentiers à rebours à la lumière de l’expérience vécue, c’est cela que l’exploration de soi par le biais de l’art et du récit m’aura permis. C’est alors que j’ai su mieux apprécier le jaillissement de mes sources et, par delà la nostalgie, me souvenir de ce dont j’avais réellement soif.

    Rechercher ma trace

    Tout en l’adjoignant à d’autres approches, j’ai abordé le récit dans une optique multidimensionnelle. C’est ainsi qu’à travers diverses trames temporelles et sous des registres différents, il m’a été possible en quelque sorte de transcender le temps et l’espace afin de raviver la mémoire de certains évènements marquants de ma vie. Une forme de sensibilité consciente et réceptive, de même que l’expérience et la connaissance acquises depuis les évènements, ont favorisé graduellement la compréhension et par le fait même le processus d’intégration. En donnant sens et clarté à des ressentis, des impulsions, des formes sensibles et des schémas répétitifs qui se sont élaborés et fortifiés tout au long de mon existence, le récit aura fait en sorte de ralentir et même de participer, avec l’activité artistique, à neutraliser certaines dynamiques à l’œuvre dans ma vie, lesquelles jusque-là s’actualisaient à partir d’un niveau inconscient.

    Cette forme d’écriture, jointe aux réalisations picturales, m’aura donc offert une sorte de cliché holographique de ma vie. Du fait des différentes perspectives sous lesquelles il peut être abordé, le récit se trouve être à la fois gardien et amplificateur de sens. Dans un rapport synchronique, au présent de la lecture, il met le sens en évidence, au premier plan je dirais, comme dans un miroir grossissant. Dans un rapport diachronique, de l’enfance à ma vie d’adulte, il reconduit le sens à travers les multiples trames temporelles, c’est-à-dire que de récit en récit j’ai pu y reconnaitre une logique symbolique, tout à fait rassurante à vrai dire. Un véritable travail métamorphique a pu avoir lieu, alors que l’activité discursive et autoanalytique de même que le travail de relecture et de réécriture que cela implique ont fait en sorte de canaliser le mouvement transformateur dans une rivière de sens. Par l’acte d’écrire, l’écoute vigilante des résonances qui en émergent et le travail autoréflexif, les couches de mémoire sédimentées ont été percées, aérées, traversées une à une. Des rivières souterraines autrefois détournées se sont mises à irriguer à nouveau mes terres asséchées. L’énergie vitale, créatrice, est revenue dans toute sa vigueur palpiter au cœur de mon Être, faisant ainsi sentir sa présence rassurante et nourrissante.

    Cet aboutissement du processus — qui par ailleurs loin d’être terminé est plutôt passé à une autre phase — ne s’est pas produit du jour au lendemain et n’a pas été occasionné par un seul évènement particulier, une seule démarche spécifique. Tout au contraire, le retour à mes propres sources et la reconnaissance graduelle de mon potentiel germe, de ma singularité tout aussi bien, sont les fruits d’un cheminement assidu au cours duquel de nombreuses graines ont été semées, et ceci au fur et à mesure des récoltes successives. Pour ma part, je considère que ce processus d’exploration de soi par l’art et l’écriture est tellement complexe qu’il dépasse l’entendement. Fort heureusement d’ailleurs, car je crois qu’un rationnel trop « éduqué » entrave la réalisation de soi. À un certain moment, j’ai donc dû abdiquer devant la fabuleuse complexité des situations et les différents niveaux de sens imbriqués. Tout cela m’apparaissait inextricablement lié dans une extraordinaire danse de synchronicités, dont il était impensable que je ne puisse un jour en apprendre le moindre pas. Malgré le sentiment de confusion dû à mon incompréhension de surface, je pouvais tout de même pressentir une ineffable harmonie qui en profondeur soutenait mon processus existentiel. Sentiment pour le moins singulier qui à d’innombrables reprises m’aura permis de jauger l’incommensurable Intelligence de cette mer immense sur laquelle flotte le petit bateau de la rationalité. Incommensurable Intelligence, va s’en dire, que je suis bien incapable de soupeser, ne pouvant que m’y abandonner. Il est heureux et réconfortant de penser que tant de choses nous échappent, alors que la Vie veille pourtant sur nos vies par delà nos volontés propres, nos grandes angoisses et nos petites inquiétudes.

    Me recréer par l’art

    Toutefois, j’ai cette conviction profonde qu’au-delà même de la parole, de l’écriture, des rencontres inspirantes et des approches corporelles et méditatives auxquelles je me suis adonnée pendant des années, seul l’art avait le réel pouvoir d’affiner et de régenter tout en subtilité cet étonnant mouvement de réintégration dont il sera question plus loin. C’est pourquoi je crois que l’art, dans son essence même, relève d’une énergie constructive dont l’intelligence agit à partir d’un royaume dont jamais l’homme n’atteindra les limites. Car tout comme l’horizon, celles-ci reculent sans cesse au rythme de notre avancement, sans pour autant cesser de se profiler. L’art, c’est peut-être aussi cet appel au mystère qui attise en soi le feu créateur.

    Maintes fois j’ai pu constater que la vie, l’art et le sens sont intrinsèquement liés dans une mystérieuse harmonie. À cet égard, on peut dire que l’artiste est un ausculteur de vie et un pisteur de sens, autrement son agir relève d’une manifestation de surface, non d’une nécessité intérieure. Mais pour cela, il doit parcourir des territoires inconnus et inexplorés, ce qui par conséquent fait en sorte qu’il doit souvent franchir des limites et transgresser des codes, même si là n’est jamais son but premier. La transgression étant une conséquence naturelle de sa liberté d’être et de créer, loin qu’elle en soit la cause volontaire.

    À la lumière de ce qui précède, on comprendra qu’il était importait pour moi dans le cadre de ce récit d’artiste que l’écriture comporte aussi des traces concrètes de cette part de soi, intime et personnelle, qui indéniablement participent à l’acte créateur à partir de profondes racines émotives, sensorielles et spirituelles.

    Remonter à ma source

    À l’aube de ma vie, il est un évènement marquant qui a engendré un schéma intériorisé (pattern) dont les résonances se sont reconduites tout au long de mon existence, ceci tant dans mon attitude intérieure, dans mes façons d’être et de faire que dans mes différents rapports à la création et à la recherche sous toutes ses formes. C’est l’art et l’écriture qui ont rendu ce schéma manifeste. Au moment où cet évènement s’est produit, c’est comme si une explosion s’était produite dans mon énergie vitale. Je crois que cela a en quelque sorte fragmenté le noyau de ma personnalité naissante, ce qui par ailleurs a pu se vérifier par la suite de toutes sortes de façons et sous différents aspects de ma vie. Mais ce que je veux surtout exprimer ici est le fait que c’est tout particulièrement le récit et l’art qui ont fait en sorte de faire transiter progressivement cette énergie spécifique, laquelle depuis l’évènement s’actualisait à partir d’un niveau inconscient de ma psyché, vers le niveau conscient, de sorte que je puisse accéder à la polarité positive de ce schéma de fragmentation, soit celle de la réunification.

    Le récit que j’ai fait de cet évènement traumatique détient la clé maitresse qui m’aura amenée à comprendre que l’origine du sentiment d’éparpillement qui a dominé une bonne partie de ma vie, de même que l’intense volonté de réunification qui nécessairement s’y accolait — et qui souvent m’oppressait sans que je ne puisse comprendre pourquoi — provenaient d’un schéma intériorisé de fragmentation. J’ai été à même d’accéder progressivement à ma vérité propre et de comprendre le fondement de cette douleur intérieure ingérable qui m’aura aussi conduit vers l’autodestruction. C’est ainsi que la plus grande partie de ma vie je me suis sentie constamment écartelée entre, d’un coté, un terrible sentiment d’inadéquation, d’isolement et d’éparpillement, et d’un autre coté, une fervente recherche de beauté, d’harmonie et de réunification. Guidée par l’intuition, vers la fin de la vingtaine, j’ai entrepris une investigation en vue de rapatrier mon être-au-monde autour de son noyau central, mon potentiel-germe en fait, dont je ressentais une incroyable nostalgie. Outre la quête de connaissance et l’exploration de différentes approches corporelles et spirituelles, cette recherche, comme je le présenterai plus loin, s’est actualisée de façon concluante dans la rencontre avec l’autre, ceci, dans un premier temps, par le biais de l’accompagnement thérapeutique, avec la massothérapie entre autres, et dans un deuxième temps, par le biais de l’art et de l’accompagnement artistique, avec mes ateliers.

    Me réintégrer : des corps et des visages

    L’art est venu à moi tardivement dans une période très difficile. Il est entré dans ma vie par le portrait. J’en ai ainsi réalisé plus d’une centaine en moins de 18 mois. Avec le recul, j’ai constaté que ce premier processus artistique consistait en une nécessité, soit celle de me réapproprier, esthétiquement, ces fragments éparpillés de mon être-au-monde. Ainsi, de mon lieu marginal où je vivais, en semi-retrait de la société, me refusant l’Autre en quelque sorte, et par le fait même la plus belle part de mon humanité, une puissante pulsion esthétique a fait en sorte que graduellement, à partir de mon regard intérieur, j’ai pu maitriser la pénétration de l’Autre dans mon espace vital, sans pour cela que je ne me sente menacée. Les portraits donc, comme des centaines de fragments d’âmes éparpillés que j’ai ardemment rapatriés par le geste esthétique tourné gracieusement vers l’autre, au sens où je ne vendais pas mes portraits, je les offrais.

    Cette forme de rapatriement, si je peux m’exprimer ainsi, s’est aussi effectuée dans mon travail en massothérapie, donc d’une façon plus sensorielle et directe cette fois, par le biais du corps. D’une part, mon approche attentionnée et respectueuse peut être interprétée comme une nécessité, qui consistait celle-là en une réappropriation douce et sensible de la corporéité. D’autre part, le soin tout spécialement chaleureux et enveloppant que j’offre à ma clientèle peut également être envisagé sous le thème d’une projection de ce besoin inscrit en moi depuis l’enfance, qui est celui d’être touchée avec soin et respect, et ce, jusqu’au terme de l’expérience de contact. Par ailleurs, ne dit-on pas que l’on donne ce dont on a le plus besoin et que l’on pratique le métier de son plus grand conflit ? Il n’est pas nécessaire d’ajouter d’autres suppositions, car ces deux interprétations font sens pour moi, étant donné que la compréhension que j’en ai eue a toujours conduit à des dénouements éclairants.
    Avant que je ne comprenne vraiment la dynamique de ce conflit et sa source, mon énergie devait nécessairement transiter par les parts d’ombre avant de se projeter, souvent déformée, dans le miroir du monde. Pourtant, même si mon approche thérapeutique était efficace et procurait un mieux-être évident au receveur, n’en reste pas moins qu’elle ne pouvait être porteuse de son plein potentiel tant que mon énergie vitale devait transiter par mes parts d’ombre, c’est-à-dire ces multiples fragments éparpillés, qui non encore éclairés par la conscience s’actualisaient quand même dans le domaine de l’inconscient et se projetaient dans mes expériences concrètes. Lorsque ce conflit s’est progressivement dissout au cours d’une thérapie de régression dans l’inconscient, mon énergie de thérapeute est devenue presque instantanément plus fluide alors que je constatais un allègement de ces charges émotives non intégrées, comme si l’ombre avait un poids.

    L’art, miroir de l’Être

    Il y eut un moment quasi mystique où, devant une étude que j’avais réalisée et qui se présentait en nombreux fragments réunifiés (polyptyque), j’ai pris conscience de façon fulgurante de l’impact profond que cet évènement violent et le schéma de fragmentation qui en a découlé avaient eu dans ma vie, dans tous les domaines. À cet instant, des images, des sensations, des sentiments et des souvenirs se présentaient à ma conscience avec la rapidité de l’éclair : tout venait à moi, de partout, comme une explosion à rebours. J’ai alors été capable de comprendre et d’englober simultanément de nombreuses situations, des évènements et des phénomènes sous le thème de la fragmentation et de l’éparpillement, mais aussi de la réunification. Ce schéma intériorisé, dont les résonances se sont reconduites tout au long de ma vie, en touchait tous les aspects, tant affectifs, émotifs et intellectuels que relationnels, professionnels et spirituels. C’est précisément à ce moment que j’ai été à même de comprendre l’arrière-plan harmonieux de ma recherche existentielle. Plus tard, lors de relectures et à la suite de réflexions, j’ai aussi compris davantage le fondement de mon travail thérapeutique et celui de mon cheminement artistique. Lequel cheminement a d’abord débuté par la réalisation de nombreux portraits, comme je le mentionnais plus haut, pour ensuite se poursuivre, dans le domaine professionnel cette fois, dans la convivialité créatrice, concept d’exploration artistique que j’ai élaboré et qui consiste à s’explorer soi, avec l’autre, à travers le chaos créateur et la réunification esthétique, curieusement.

    Le fait donc qu’un schéma de fragmentation-réunification était à l’oeuvre dans ma vie est devenu plus qu’évident. Celui-ci, à partir de sa polarité négative, aura régenté la première partie de mon existence sous le thème de l’autodestruction. Toutefois, il contenait aussi la clé de ma renaissance, c’est-à-dire sa polarité positive, dont la dynamique même consistait de quelque façon que ce soit à stimuler le mouvement de réunification et de rapatriement de mon Être, éparpillé depuis l’explosion initiale. Ce que j’ai fait par le biais de la massothérapie dans un premier temps, de l’art ensuite, puis de l’accompagnement artistique.

    Lorsqu’une graine porteuse de potentiel vital est déposée dans la matière, c’est inéluctable, elle cherche indéfectiblement et sans relâche son chemin vers la vie : elle est codée pour s’épanouir. C’est ainsi que le plus minuscule des brins d’herbe fraie son chemin vers le soleil à travers le moindre interstice du béton. C’est ainsi également que le potentiel-germe propre à chaque être humain cherche sa lumière à travers les sinuosités de l’existence et malgré tous les obstacles qui se présentent. À cet effet, j’ai réalisé pleinement la profondeur d’une loi kabbalistique qui dit que ce qui est au-dehors est comme ce qui est au-dedans, mais inversement proportionnel. Dès lors, je peux dire que si la dynamique d’atelier dans la convivialité créatrice me tient tant à cœur, c’est probablement du fait que là se trouve l’exact pendant extériorisé de mon intimité incréée. Ainsi, toute ma vie, sans que je ne m’en doute, ce schéma paradoxal de fragmentation-réunification, avec ses variantes de destruction-création, éparpillement-rapatriement, m’aura été aussi intime et naturel, en tant que réflexe vital d’équilibre, que le réflexe d’un clignement de paupière, quoiqu’infiniment plus complexe.

    RÉCIT DEUXIÈME PARTIE

    Itinéraire amazonien :
    d’une petite pointe de graphite à l’exploration d’un hémisphère

    andree_forget3

    Du plus loin que je me souvienne, l’écriture m’a fascinée. Le fait de tracer mes premières lettres dans mon cahier d’écolière me plongeait dans une expérience quasi mystique. Le temps ralentissait jusqu’à ne plus faire sentir son mouvement. L’énergie de l’espace et du monde se trouvait entièrement canalisée vers la trace de graphite inscrite par mon geste minutieux sur les doubles lignes de mon petit cahier. J’étais complètement absorbée par le mystère de ces tracés. À cinq ans, je ne savais pas vraiment ce que j’étais en train de faire, mais pour moi c’était comme une question vitale de le faire du mieux que je pouvais. Si ce geste d’apprentissage me semblait gigantesque, c’est surtout parce qu’il m’apprenait à avoir l’espoir en l’inconnu et confiance au neuf. Je ressentais quelque chose d’immense s’avancer vers moi à travers l’apprentissage de ces codes étranges et je les accueillais avec soin et application les uns après les autres. Je me sentais vivante alors que je refermais mon petit cahier. Un profond sentiment d’accomplissement m’habitait, que j’aurais aimé partager, en vain. J’étais seule devant cet immense espace qui s’ouvrait à moi. Ici se trouvent peut-être par ailleurs les motifs profonds de ma pulsion vers l’accompagnement. J’ai peu de souvenirs de mon enfance, mais ceux-là sont bien précis. Oui, j’ai adoré apprendre à écrire, car une part de moi savait intuitivement que ces traces étaient importantes, qu’elles étaient en quelque sorte liées à mon Être. C’est un peu comme si mon horizon tenait dans ce mince petit fil d’argent aux ondulations révélatrices. Un diamant entre mes mains n’aurait pas été aussi précieux. À sa brillance ostentatoire, je lui préférerai toujours la modeste trace de ce carbone dont il est issu.

    J’ai écrit et dessiné dès le début de l’adolescence. Puis, vers l’âge de 16 ans, j’ai cessé. J’ai ainsi traversé ma vie de jeune adulte sans chercher à m’exprimer plus avant par l’écriture ou le dessin. C’est à l’âge de 28 ans que j’ai repris l’écriture, lorsque ma mère a été gravement malade et que mon deuxième enfant est né. De 28 à 38 ans, je n’ai cessé d’écrire, pour ensuite délaisser l’écriture pour une période de cinq ans. Toutefois, c’est aussi vers la fin de ce laps de temps que d’une façon inattendue l’art a refait surface dans ma vie par le biais du dessin, comme pour prendre la relève expressive de l’écriture que j’avais délaissée pour un temps. Ainsi, depuis l’âge de 43 ans je n’ai plus cessé d’écrire. De même, depuis cet âge, j’ai vécu simultanément d’intenses périodes de recherche et de création.

    Tracés luxuriants : Taches, traces et fragments

    Une partie de mon travail d’atelier dans la convivialité créatrice est basée sur l’exploration du langage plastique non figuratif. Il n’y a ainsi ni représentation, ni tentation décorative, ni théorie, ni techniques particulières. Que des traces, des taches et des traits, inscrits franc, avec cœur et aplomb, selon une procédure spécifique que j’ai élaborée. Que de pittoresques tracés amazoniens en provenance de nos jungles profondes encore vierges. Nous nous disposons à explorer dans une intention précise, celle de trouver en soi quelque chose d’inconnu et de neuf. Nous explorons pour mettre en lumière ce langage qui appelle des profondeurs de l’autre hémisphère de notre planète corps. Nous explorons pour nous parcourir autrement et nous inventer des itinéraires à rebours. Ces intenses voyages atelier après atelier, comme en terre indigène, nous révèlent à moi et aux artistes convives des sources intérieures souvent insoupçonnées, ils nous confrontent parfois à des mouvements de haute voltige, ou de rudes descentes, mais aussi, ils nous projettent en des lieux aux horizons multicolores traversés de sinueux parcours et de fabuleuses oasis. Il y a en ces rencontres beaucoup d’ouvertures et de découvertes, des possibilités de transformation et d’émancipation occasionnées par une façon autre, intime et inusitée, de s’inscrire dans le monde par le biais de l’art.

    L’itinéraire de création procède d’une logique d’exploration, de fragmentation et de réunification (après coup, quelques années plus tard en fait, comme je le mentionne plus haut, j’ai pu relier cette procédure de création au schéma de fragmentation-réunification). On explore picturalement, tous en même temps, sur divers formats, avec différents médiums et selon des contraintes et des consignes spécifiques. Puis, on divise, on fragmente, on retouche et on réorganise selon une facture esthétique propre à chacun. Presque toujours, les œuvres sont ainsi présentées en diptyques, triptyques ou polyptyques. Les détails se juxtaposent selon le vibrato esthétique du moment. J’invite toutefois les artistes convives soit à les interchanger ultérieurement, soit à les faire pivoter, selon leur gré, afin que leur sensibilité vibre différemment et que leur regard intérieur puisse s’y projeter et s’y renouveler au fil du temps. Ces tableaux sont faits pour ça.

    Une plongée esthétique dans l’intime

    À la suite de cette première série d’ateliers, j’ai conçu une deuxième série qui consiste en une démarche exploratoire originale sur le thème de l’autoportrait, intitulée Miroir de papier. Ma procédure de création est axée sur un geste artistique libéré de la performance, c’est pourquoi ces ateliers, comme tous mes ateliers d’ailleurs, sont ouverts à tous. Il me tient à cœur en effet de rejoindre ces gens qui se sentent à la fois interpelés, mais intimidés par l’art, sentiment qui, pour l’avoir maintes fois ressenti, ne m’est pas étranger va s’en dire. Je crois que ces gens ressentent intuitivement le pouvoir de l’art, mais ne savent comment l’aborder. En cela, je les accompagne. Je stimule et soutiens leur processus exploratoire, comme j’aurais aimé qu’on le fasse pour moi à certains moments. À travers ces rencontres créatives sur la thématique de l’autoportrait, par le biais de nombreux exercices et échanges, l’intériorité se dévoile tout en douceur, de nombreuses parts de soi sont mises à jour, observées, questionnées, accueillies. L’artiste convive se transforme en développant sa sensibilité esthétique, en dialoguant avec ses multiples visages et en partageant le sens de ses expériences créatives.

    L’être avant l’art

    Bien sûr, je me transforme également au fil de ces rencontres. Je participe à plein à ce processus d’autoportrait. J’apprends moi aussi à mieux me voir, quoique dans un miroir différent du leur. Et tout comme eux, j’apprends à suspendre mon jugement, à cultiver mon ouverture à l’autre et ma réceptivité. Je participe d’un même contexte exploratoire, mais à partir d’une posture différente, celle de l’artiste accompagnatrice en constant apprentissage de l’art et de l’Autre. C’est pourquoi je dis qu’en tant qu’accompagnatrice mon média est l’art, mais en tant qu’artiste mon média est l’énergie humaine. En d’autres termes, il s’agit toujours pour moi de considérer l’être avant l’art.

    L’art est quelque chose qui me dépasse, qui nous dépasse tous, je crois. De ce fait, on ne peut le commander, ce serait un non-sens. C’est l’une des raisons pour lesquelles je prône l’ouverture, la réceptivité, l’exploration et l’agir artistique spontané. Et je propose qu’on y aille à fond, honnêtement, jusqu’au bout, en toute simplicité, juste pour voir. Et à coup sûr, nous voyons beaucoup. Pour qui y consent, le processus est toujours révélateur de soi, car dans la mesure du possible, nous y avançons nus et les mains ouvertes. Les œuvres sont ainsi empreintes de singularité, elles sont vivantes et vibrantes. Je constate que l’art vécu de cette façon nous enseigne aussi la tendresse envers soi-même.

    Créer et se créer dans la convivialité créatrice

    J’ai choisi de lier ces deux mots, « convivialité créatrice », en un énoncé signifiant pour rendre compte, dans un premier temps, de la qualité des rapports qui s’actualisent dans les ateliers, c’est-à-dire des rapports qui sont à la fois conviviaux et créatifs. Et, dans un deuxième temps, ce terme veut aussi souligner les potentialités réciproques qui émergent de ces rapports. C’est-à-dire que la convivialité supporte l’œuvrer, et que c’est à partir des échanges et du partage autour de cet œuvrer que se manifeste un rapport de convivialité encourageant, qui à son tour stimule la création. Ces deux aspects, convivialité et création, interagissent donc réciproquement de manière constructive à travers le processus exploratoire pour créer cette dynamique propre aux ateliers.

    À travers ce processus d’atelier, il s’agit de s’initier à une façon novatrice de s’inscrire dans le monde par le biais de l’art et qui puisse aussi rendre compte d’une liberté innée en soi. De cette liberté qui par le regard poétique « déstabilise tout ce qui est fixe, dématérialise les formes, décloisonne la vision sociale du réel et sa vision de propriétaire »2.

    . Comme le souligne Fintz, « la puissance de l’art réside dans le transfert de l’énergie contenue dans la trace qui vibre jusqu’à notre œil ». Ainsi, de l’énergie il en faut ! En produire, en dépenser, en recevoir, en partager, en exprimer. Les ateliers sont conçus pour ça, afin de restaurer les liens avec son unicité propre, sa singularité en fait, pour la ressentir, l’exalter, la propulser même, la mirer hors de soi. En regard de tous ces aspects, l’exploration picturale consiste en une expérience dynamique, intensive et exigeante, profondément intime, bouleversante parfois, mais évolutive. Telle que nous la vivons, elle est aussi résistance aux formes établies, convenues, sécurisantes. De ces formes trop stables, statiques, figées et stériles qui contraignent les envolées poétiques. Mais encore, résistance au conforme, à l’attendu et au déjà trop vu. C’est pourquoi l’objet est aboli, et l’image tout autant. Abolie aussi l’idée même de valeur esthétique proposée par d’autres afin de parcourir, pour soi, seul mais avec l’autre, les sentiers de la joie picturale, sans souci de plaire à qui que ce soit ou de répondre à quelque impératif extérieur. Nous sommes là dans le lieu infini de la sensibilité esthétique et nous y laissons nos traces, nos traits et nos taches avec cœur et aplomb.

    Fintz nous dit encore que « ce que donne à saisir l’art, c’est le mouvement interne de ce qui est contemplé, c’est de saisir ce qui sous-tend, c’est s’avancer vers plus d’insignifiance, vers l’indifférenciation du sens. Un mouvement spirituel traverse la signification artistique et mène aux limites du sens ». Ce mouvement spirituel dont il est question, et cet avancement vers plus d’insignifiance, vers les limites du sens, sont vécus pleinement dans mes ateliers. Ainsi, se détourner du moi appris pour se disposer à désapprendre. Se tourner vers l’aurore de l’être, en amont de soi. C’est d’ailleurs ce qui toujours est recherché, partout dans ma vie, et dans le penser qui cherche la non-pensée, et dans le faire qui cherche à ne pas faire. De même dans mes ateliers : on se saisit de l’art en s’en dessaisissant, comme on se réapproprie soi-même en s’abandonnant.

    Ainsi, participer de ce mouvement à rebours : ne pas peindre ce que l’on voudrait, mais plutôt cela même qui se veut peint. Alors, peindre cela qui se veut être peint, pas écrit, pas parlé, pas chanté, pas dansé, mais peint, juste peint par le geste-peintre, sans plus et tout simplement. Alors peindre, agir le questionnement en même temps qu’il a lieu. Peindre, agir la joie en temps réel. Peindre, agir la frustration à l’instant ressentie, agir l’hésitation quand elle est là. Peindre et être présent en même temps que soi. Dans ce mouvement exploratoire, peindre c’est agir vrai, autrement et maintenant. C’est vivre l’instant en énergie pulsive, rythmique, colorée, vibrante et ondulatoire, tout à la fois. C’est tracer une voie nouvelle qui s’effondre sans cesse sur elle-même dans les sables merveilleusement mouvants du vivant en soi.

    Dans mon approche artistique, l’énergie de la spontanéité est aussi le nom de l’art. L’énergie du lâcher-prise, de l’abandon, de l’accueil, de l’humilité est aussi le nom de l’art. La vibration avant le son, l’art. Le mouvement avant la danse, l’amour avant le geste, le silence avant la parole, l’art. Tout ce qui fait sens, parce qu’en deçà et au-delà du « sens », ouvre sur l’art. De même, perdre le fil attendu de la ligne droite fait art, comme perdre le sens attendu des mots fait poésie. Tout inconnu qu’on reconnait pourtant, c’est art. Tout ce qu’on ne peut nommer, mais qui pourtant nous nomme, c’est art. Étrange équilibre de l’entredeux, mouvement incessant de recherche vibrante, comme un point de rencontre évanescent entre la scription spontanée et la vibration de l’Être.

    Le tableau matérialise ce passage insaisissable de ceci à cela, qui n’est ni ceci ni cela. Créer les conditions de ce passage, proposer l’ouverture à l’insensé, un chemin vers l’intensité, stimuler le désir de la rencontre inusitée, du faire l’art ensemble, voilà le sens premier de mes ateliers. Ainsi l’art, comme un langage transcendant auquel nous avons tous accès, une force multidimensionnelle qui nous habite, un lien cosmique, une énergie fabuleuse et disponible qui, telle une racine spirituelle, naturelle, innée et vivace, est à même de nous ancrer toujours plus profondément dans notre propre humanité en constant devenir.

    1. G. Brunon, L’art et le feu créateur, Paris, Éd. du Dauphin, 2002, p. 25. ↩︎
    2. C. Fintz, Expérience esthétique et spirituelle chez Henri Michaux, Paris, L’Harmattan, 1996, p. 51-52. ↩︎
  • Beuys, sculpteur de la conscience humaine

    Sandra Vuaillat est homéopathe et étudiante au programme court en Étude de la pratique artistique, à l’Université du Québec à Rimouski.


    Né en 1921 en Allemagne, Joseph Beuys est un artiste qui a insufflé à son oeuvre une vocation thérapeutique visant à guérir l’humanité. Sa démarche ressemble à une psychanalyse sociale. Il considère que l’homme est sous l’influence de causes provenant du passé, c’est-à-dire de l’histoire de l’humanité. Ces causes sont inconscientes, et en travaillant à ce niveau, il souhaite contribuer à les rendre conscientes afin de libérer l’homme. Dans son oeuvre, à la fois symbolique et autobiographique, Beuys s’inspire directement des épisodes de sa vie. Il invente une oeuvre d’art total incluant sa vie, son travail et sa place d’homme dans la société, car pour lui, l’art c’est la vie. L’acte, l’art en action, est plus important que l’oeuvre d’art. Il était plus soucieux de stimuler les idées que de les représenter, ceci afin de participer à l’amélioration de la société.

    Les conditions de la vie doivent changer — la régénération ne vient que du champ élargi de l’art.

    Sandra Bébié-Valérian1

    Pendant la Seconde Guerre mondiale, il est enrôlé comme pilote dans l’armée de l’air allemande. Son avion s’écrase en Crimée. Recueilli par des nomades Tartares qui lui donnent du miel en guise de nourriture, il revient à la vie, recouvert de graisse et enroulé dans des couvertures de feutre. Cette expérience marquera son oeuvre : on retrouve chez Beuys l’utilisation de feutre gris, parfois marqué d’une croix rouge, symbole de la souffrance. Également l’utilisation de la graisse, du miel, parfois du sang ou encore du soufre.
    Puis entre 1955 et 1957, il traverse une grave dépression. Il est recueilli chez des amis et il travaille dans les champs. C’est une deuxième guérison pour Beuys. Mais contrairement à la première, c’est d’abord une guérison interne, une autorégénération. C’est en ce sens qu’il faut rapprocher cet épisode d’une expérience chamanique. En effet, Beuys traverse cet épisode de sa vie à la manière d’un chamane qui, passé par la « maladie initiatique », se purifie et guérit par lui-même. C’est une période où il réalise de nombreux dessins et met en place les bases de sa pensée qu’il développera plus tard à travers son art.2

    En lien avec ces deux expériences de guérison, Beuys donnera à ses actions une dimension symbolique chamanique. Il avait d’ailleurs entrepris des études de médecine avant la guerre. Il aspire au changement et il compte l’exprimer dans son art, mais surtout il entend à ce que son art participe au changement de la société. Il y a une pensée chamanique dans ce changement, qui est aussi, pour Beuys, ce qu’il nomme une « régénération ». Il s’intéresse aux animaux possédant une signification spirituelle, par exemple le lièvre, lié à la renaissance et à l’intuition, le cerf, symbole de la résurrection, ou encore l’abeille.

    Car il faut dire avant tout que les animaux sont les représentants d’une force vitale qui a été totalement écrasée par le principe technologique : ce sont eux les victimes de notre soi-disante civilisation. Rien que pour cette raison ils ont leur place dans mes dessins comme porteurs de la vie dans toute sa richesse. Ou alors : comme un organe de l’homme, comme un organe directement relié à l’homme.

    Francis Moreeuw3

    Beuys parle de retrouver une « conscience de l’essence », c’est-à-dire renouer avec les forces évolutives. Reconnaître que nous avons séparé essence et apparence et s’intéresser au suprasensible. En ce sens, il cite à plusieurs reprises l’homéopathie, où le matériel disparaît pour laisser la place à l’essence et où la dynamisation renvoie à un principe de mouvement dans l’évolution. Ainsi il affirme que ce qui guérit ne doit pas être cherché dans ce qui est advenu, mais dans ce qui n’est pas encore. Il a réalisé une sculpture intitulée Auschwitz où est inscrite la formule « Similia similibus curantur ». Cette formule « les semblables soignent les semblables » est celle élaborée par Hahnemann, le fondateur de l’homéopathie. Il a réalisé cette oeuvre dans l’intention que les restes de cette inhumanité soient surmontés4. Sa démarche spirituelle a fait qu’à plusieurs reprises il a été en lien avec le Dalaï-Lama.

    Sa pensée chamanique est très bien représentée par l’action intitulée I like America and America likes Me. Cette action se déroule dans une galerie à New York en 1974. Un espace de la galerie délimité par une grille sert de refuge, pendant trois jours, à Joseph Beuys et à un coyote capturé pour l’occasion dans le désert du Texas. Ayant décidé de ne pas poser les pieds aux États-Unis avant la fin de la guerre du Vietnam, il désire ne rencontrer de ce pays que le coyote, animal sacré, dieu des Indiens, représentant selon lui, « le point névralgique psychologique du système entier des énergies américaines : le trauma du conflit de l’Américain avec l’Indien ».5 Beuys essaie ainsi de réconcilier l’esprit des Blancs et celui des Indiens d’Amérique. Il parle même de réconciliation karmique du continent nord-américain. C’est donc en sorcier, par des rituels précis, que Beuys entre en contact avec l’animal. Il porte son habituel chapeau de feutre et se recouvre d’étoffes, elles aussi en feutre, que le coyote s’amuse à déchirer. Chaque jour, des exemplaires du Wall Street Journal, sur lesquels le coyote urine, sont livrés dans la cage. Filmés et observés par les visiteurs derrière un grillage, l’homme et l’animal partageront ensemble le feutre, la paille et le territoire de la galerie avant que l’artiste ne reparte comme il était venu, sans poser les pieds sur le sol américain, le corps roulé dans une couverture de feutre, transporté dans une ambulance, en urgence, vers l’aéroport Kennedy.

    Comment expliquer les tableaux à un lièvre mort est une autre de ses actions. Beuys porte un lièvre mort sur son épaule dont la tête est recouverte de miel et de feuilles d’or. Il s’adresse à lui par des sons, des bruits, du silence. Il dit au sujet de cette action : « avec le miel sur la tête je fais naturellement quelque chose qui a à voir avec la pensée. La capacité humaine n’est pas de sécréter du miel, mais de penser et d’émettre des idées. C’est ainsi que le caractère mortifère de la pensée se revivifie. Car le miel est sans aucun doute une substance vivante. La pensée humaine peut, elle aussi être vivante, mais elle peut également présenter un danger mortel par intellectualisation ou rester morte, ou s’exprimer de façon mortuaire, comme en politique ou en pédagogie par exemple »6. Le lièvre représente un organe de Beuys lui-même. Il symbolise quelque chose de mort et d’extérieur à soi pouvant être revivifié et réintégré. La forme vivante est soumise à un processus de vie et de mort renvoyant à l’évolution en général et à l’homme en particulier. L’utilisation de sons et de bruits illustre son refus d’expliquer les tableaux aux gens. La notion de langage dans sa pratique est centrale. Pour lui la pensée puis le langage sont les points de départ de sa conception de la plastique. Beuys parle de la pensée libre comme d’un processus sculptural c’est à dire réalisé par l’homme et non inculqué par une quelconque autorité, car pour lui la mise en forme commence au niveau de la pensée puis de la parole. En ce sens, l’homme répète le principe de l’évolution depuis l’origine. « L’homme devient lui-même le créateur du monde et découvre comment il peut poursuivre la création »7.

    Beuys propose donc une conception élargie de l’art. Pour lui, l’art est une sorte de science de la liberté8. Aussi sa définition de l’art repose avant tout sur une conception anthropologique. Il parle de la nécessité interne d’élaborer le monde à partir de l’art, c’est-à-dire l’art élargi à tous les domaines, et non plus seulement comme pratique réservée à quelques initiés. D’où son affirmation controversée « chaque homme est un artiste », qui n’a aucun rapport avec le fait que chacun puisse peindre ou sculpter. Non ceci fait plutôt référence à l’idée que chacun devrait être capable d’utiliser ses forces de création qui parfois sont à l’état latent. Beuys parle de la « puissance de mise en forme » que chacun doit connaître et développer afin d’aboutir à un état d’autodétermination.Ce n’est que par la prise de conscience de la nécessité de « percevoir des choses qu’on ne perçoit pas normalement » et par l’entraînement que chacun peut parvenir à ce but9. C’est donc un art politique au sens philosophique du terme, parce qu’il participe aux débats et à l’élaboration de la société.

    Le concept d’art doit remplacer le concept dégénéré de capital. L’art est le capital vraiment concret et il faut en prendre conscience. Il n’est pas vrai que l’argent, le capital puissent être une valeur économique, le capital c’est la dignité humaine et la créativité.

    Joseph Beuys et Volker Harlan10

    L’idée que chaque homme puisse être un artiste fait ressortir une des caractéristiques essentielles de l’homme, c’est-à-dire le fait qu’il incarne la liberté et qu’il la transmette comme impulsion pour l’évolution du monde.

    Dans la notion de créateur, Beuys attache souvent la notion de plastique, c’est à dire comment nous formons et façonnons le monde dans lequel nous vivons. En faisant quelque chose de nouveau avec lui, l’homme doit ensuite le partager avec les autres et écouter en retour ce que ceux-ci produisent de leur côté. Ce processus implique des forces invisibles, des phénomènes d’énergie et de chaleur, et aboutit à ce que Beuys nommait la « sculpture sociale ». Dans une vision utopiste, il élargit la notion de travail sculptural jusqu’à ce que l’unique objet soit la société humaine. Son travail doit donc être compris dans un esprit transcendantal : la sculpture de Beuys propose au monde occidental malade du matérialisme une nouvelle forme de vie sociale. Tout comme on peut voir dans l’homme des forces évolutives, en procédant par analogie, on peut appréhender l’organisation sociale non pas de manière matérielle et mécanique, mais bien de manière organique. L’enseignement et l’éducation sont chez Beuys le fondement de la société, dans la droite pensée de Steiner, fondateur de l’anthroposophie, qui a beaucoup influencé la pensée de Beuys.

    Puisque l’art est le traitement thérapeutique aux maux de la société, il doit être enseigné à tous, non pas pour que tout le monde devienne artiste, au sens classique du terme, mais pour que chacun applique à son quotidien le concept de l’art élargi. Beuys était antihiérarchique, il se proclamait lui-même étudiant et exposait en égal avec ses étudiants. On peut comprendre que tenant cette position radicale, Beuys s’est heurté à l’administration de l’université. En effet il s’opposait au système de sélection et considérait que chacun devait se voir laisser une chance d’apprendre et que le temps suffirait pour décider de la suite. C’était donc une véritable action politique, car pour lui, la défaillance des institutions publiques était un échec du système politique. Pendant plusieurs années, il s’est battu pour changer le mode de fonctionnement de l’académie, mais malgré ses efforts et un soutien populaire et mondain important, il fut renvoyé de l’Académie de Düsseldorf. Une image célèbre le montre sortant des locaux encadré de policiers, marchant souriant, avec cette phrase : « Demokratie ist lustig » (la démocratie, c’est amusant). Plus tard, en 1974, il fondera à Düsseldorf une « Université internationale libre pour la créativité et la recherche interdisciplinaire ».

    En 1972, il participe à la Documenta 5 de Cassel. La Documenta est une exposition d’art moderne et contemporain qui a lieu tous les cinq ans, et qui dure 100 jours. Pour cette édition, Beuys a ouvert durant 100 jours un bureau d’information sur un parti qu’il a fondé, l’Organisation pour une Démocratie Directe à travers le Référendum. Il invitait les visiteurs à débattre sur la démocratie, l’écologie, l’économie, le droit des femmes, etc. En arrière-plan du bureau, on pouvait lire sur un tableau :

    Nous projetons, en Rhénanie-Westphalie, une campagne populaire pour mettre par référendum en application un important article de loi. Notre proposition : droits égaux pour l’homme et la femme! Vingt années de gouvernement des partis n’ont pas assuré le droit fondamental de reconnaissance du travail ménager comme profession. Cette activité doit se voir décerner un statut égal aux autres occupations et être rémunérée par un salaire pour les ménagères. Salaire pour les ménagères!!! Liberté absolue pour les femmes !

    Sandra Bébié-Valérian11

    En menant cette action, Beuys abolit les frontières entre art et politique. Il a également participé à la création du parti vert allemand, les Grüne. Dix ans plus tard, en 1982, il participe à la Documenta 7 et réalise le projet 7000 chênes qui consistait à inviter les gens avec lui à planter sept mille chênes sur le territoire planétaire.

    Entre 1973 et 1985, il a séjourné à de nombreuses reprises à Bolognano, petit village de montagne dans le sud des Abruzzes, en Italie. Un couple d’amis mécènes y possédant un domaine, Beuys y a entrepris différents projets à long terme, à caractère à la fois artistique, politique ou écologique. Parmi eux, la fameuse action « Difesa della Natura », en français, « Défense de la Nature ». L’artiste commence alors la plantation de sept mille arbres et arbustes menacés de disparition sur un terrain de quinze hectares, qu’il nomme « Piantagione Paradise ». Cet acte, tourné vers l’avenir invite à la participation de personnes intéressées par l’ensemble des problématiques qui préoccupent Beuys. « Difesa della Natura » n’implique pas seulement des conditions écologiques, elle veut au contraire être lue selon un point de vue anthropologique : protection de l’être humain, de la créativité et des valeurs humaines.

    Beuys était à sa manière un révolutionnaire et il a apporté autant à la réflexion sur l’enseignement, sur l’écologie, sur la démocratie ou encore la sociologie, que sur l’art. Pourtant, il n’est cité que dans un cadre restreint de l’art, c’est-à-dire l’histoire de l’art, loin de son concept de champ élargi de l’art.

    Beuys, c’est la rencontre du chamane, qui par la guérison libère les forces créatrices, et du passeur donnant l’impulsion, ouvrant la voie vers l’avenir, vers la transformation. Sa vision de la société fait qu’il croit profondément au pouvoir de l’éducation et de la guérison comme moteurs de transformation pour la société. En affirmant que chaque être humain est un artiste, il propose un chemin afin que chacun puisse accéder à cette forme de conscience et ainsi participe pleinement à l’élaboration d’une société nouvelle.

    (…) les révolutionnaires et les révolutions n’ont pas réussi à produire autre chose que cette mort et ces effusions de sang. Ainsi, c’est comme s’il n’y avait jamais eu de révolutionnaire en ce monde. Ainsi, jamais encore au monde n’a eu lieu cet acte de transformation qui liera la vie à la vie et cette vie-ci à une autre. Car c’est la seule chose que l’on puisse définir par transformation de ce qu’a reçu l’homme : la vie! Nous n’avons pas besoin d’entrer dans la vie : nous vivons déjà dans un être vivant, pris en nous-même en tant « qu’être vivant ».

    Joseph Beuys12

    Version pdf de l’article :
    Sandra Vuaillat. Beuys, sculpteur de la conscience humaine. 2014

    1. Sandra Bébié-Valérian, Joseph Beuys, l’art pour tous ? Conférence organisée par Oudeis, le vendredi 21 novembre 2008. http://www.oudeis.fr/wp-content/uploads/2009/01/jbeuys.pdf ↩︎
    2. Joseph Beuys, Par la présente, je n’appartiens plus à l’art, Paris, L’Arche, 1988, p. 109. ↩︎
    3. Francis Moreeuw, site web. http://www.moreeuw.com/histoire-art/joseph-beuys.htm (consulté à plusieurs reprises en novembre 2013). ↩︎
    4. Joseph Beuys, Par la présente, je n’appartiens plus à l’art, Paris, L’Arche, 1988, p. 120. ↩︎
    5. Francis Moreeuw, op. cit. ↩︎
    6. Joseph Beuys, op. cit., p. 150. ↩︎
    7. Joseph Beuys et Volker Harlan, Qu’est-ce que l’art ?, Paris, L’Arche, 1992, p. 34. ↩︎
    8. Ibid, p. 20. ↩︎
    9. Ibid, p. 25. ↩︎
    10. Ibid, p. 54. ↩︎
    11. Sandra Bébié-Valérian, op. cit. ↩︎
    12. Joseph Beuys, Par la présente, je n’appartiens plus à l’art, Paris, L’Arche, 1988, p. 46. ↩︎