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  • Happening sensoriel, plastique et poétique

    Happening sensoriel, plastique et poétique

    Pour l’artiste plasticienne Cécile Daimez, il s’agit d’adopter une attitude directe dans le travail de la création : apprécier la nature des choses et les laisser s’exprimer avant tout concept. Être juste présent comme un sentiment naturel d’existence – qui n’a pas besoin de défi agonistique. Se reconnecter avec les perceptions permettant de se relier à l’énergie qui nous relie au monde pour retrouver notre nature primordiale perdue ; l’endroit où tout peut arriver où tout peut commencer. Rien n’est à rejeter, tout se transforme éternellement, rien ne meurt, tout est vivant.


    Être là, présent. Apprendre à être là dans l’instant même. Apprendre à regarder, à ressentir, à être conscient et à revenir à toute la situation dans laquelle nous sommes à ce moment.

    Comment regardons-nous les choses au quotidien ? Les objets, les personnes, les œuvres d’art ? Regardons-nous vraiment ce qui se présente à nos yeux ? Prenons-nous le temps de regarder réellement les choses ?

    Savons-nous faire l’expérience de ressentir les choses avant le jugement, avant les concepts et sans les mots ? Nous autorisons-nous à ressentir avec nos sens ? À faire l’expérience du toucher, de la vue, de l’ouïe, de l’odorat et du goût tels qu’ils sont ?

    Bien souvent tout se passe dans la hâte et nous ne sommes pas conscients de ce que notre œil, notre oreille perçoivent, ni même du goût des aliments.

    À l’occasion de la Nuit Blanche 2016 au Viaduc des Arts – dont le thème était Le Franchissement – et à l’initiative de la Mairie du 12e arrondissement de Paris et du Viaduc des Arts, je conviais le public à participer pendant une heure à un Happening sensoriel, plastique et poétique dans l’espace de la voûte 113.

    Il s’agissait de repenser notre rapport à l’écoute interne et externe du monde phénoménal et au temps, de s’extraire momentanément de l’agitation parisienne, d’apprécier les choses telles qu’elles sont et de se laisser traverser pour franchir une autre temporalité permettant de restaurer nos liens avec l’univers.

    La conception du projet

    Le comité de sélection des projets artistiques de la Nuit Blanche 2016 au Viaduc des Arts demandait que soit rédigé un projet de performance ; à savoir, une présentation de l’artiste, le descriptif du projet, le lieu envisagé, les éléments techniques et budgétaires nécessaires à sa réalisation, tout cela accompagnés de visuels.

    La première des difficultés à la rédaction d’un projet artistique est d’écrire sur quelque chose qui n’est pas encore réalisé. Quant au visuel à fournir, cela ne peut être qu’une ébauche du projet ou un visuel d’une expérience artistique passée. Comment photographier ou filmer ce qui n’existe pas encore ?

    L’autre difficulté est que mon travail artistique s’élabore sur le principe d’une incertitude, s’opposant à la conviction selon laquelle tout peut être connu ou anticipé. Il se déroule dans une sorte d’ignorance des résultats. Les éléments de hasard, lors de leur réalisation, une sorte de « magie de l’esprit » ne sauraient être sacrifiés ; le projet écrit ne sera donc pas identique à celui auquel assistera le public.

    Il fallait faire preuve à la fois de raison et d’intuition. La raison consistait à partir de ce que l’on connaît, à savoir le thème choisi par les organisateurs : Le Franchissement. Thème suffisamment ouvert pour que des artistes de sensibilités différentes puissent y trouver de quoi inspirer leur travail. Je déclinais en quelques phrases trois plans du sens à donner au thème, à savoir le plan physique, le plan psychologique et le plan métaphysique, ce dernier m’intéressant particulièrement. Ce qui donna ceci.

    Le Franchissement

    Sur le plan physique, le franchissement est le fait de franchir, de passer un endroit difficile, un obstacle, tel un col en montagne, un torrent, une mer, un désert…

    Sur le plan psychologique, le franchissement est le fait de dépasser une difficulté comme une forte contrariété, un sentiment d’abandon voire de trahison, une maladie, la perte d’un être cher…

    Sur le plan métaphysique, le franchissement s’apparente à un affranchissement de nos craintes, de nos limites, de nos peurs. Nous avons tous un point vulnérable qui peut se briser, mais nous avons tous la possibilité de nous « connecter » à un « espace » plus grand pour faire de nous des femmes ou des hommes libres et affranchis

    L’intuition consistait à savoir quelle forme plastique donner à cette performance. Quels étaient les médiums à utiliser ? L’encre sur papier, le volume, un parcours scénographique, sonore ? Était-ce vraiment une performance exécutée devant un public ou n’était-ce pas plutôt un happening qui nécessiterait sa participation ? Et dans ce cas jusqu’où irait cette participation ? Serais-je seule ou travaillerais-je en collaboration avec une autre artiste ?

    Le peu de temps que j’avais pour rédiger ce projet jouait en ma faveur. Prévenue le 18 juin pour un projet à remettre le 20, il s’agissait d’adopter une attitude directe dans sa conception et sa rédaction. Chaque minute devenant précieuse, l’esprit ne pouvait se perdre ni dans des pensées discursives, ni en échafaudant de multiples scénarios, ni en s’attardant sur soi. Être attentive à ce que l’on doit faire là, maintenant ; écrire, faire des croquis, les photographier, les mettre en page… Le résultat donna ceci, auquel je joignis une présentation des deux artistes et une photo prise dans mon atelier au moment ou je réalisais une encre sur papier japonais.

    Au travers de la Nuit Blanche 2016, les artistes Cécile Daimez et Florence Derail invitent le public à participer à une performance et/ou happening qui met en éveil les sens et leur qualité de perception directe – à travers des sessions, liant les mots, l’écriture, la pratique de l’encre – dépassant ainsi nos jugements, nos concepts et nos limites.

    Une session portera sur le champ lexical et poétique du terme Le franchissement, une autre sur le champ graphique, une autre sur le champ symbolique (le labyrinthe, l’échelle, les marches).

    Les moyens techniques :

    Un espace intérieur dépouillé, et si possible blanc, ainsi qu’un mur sur lequel il est possible de fixer des feuilles de papier de 1,20m x 0,80m ou plus.

    La participation du public pour chaque session : groupe d’une quinzaine de personnes.

    Champ lexical et poétique

    Champ graphique

    Champ symbolique

    À la mi-juillet, le comité de sélection de la Nuit Blanche 2016 au Viaduc des Arts retenait le projet. Restait à choisir le lieu qui conviendrait le mieux à la manifestation. J’en retins deux. L’un à l’aspect froid avec un sol en béton autorisait l’utilisation de l’encre sur des grands formats. L’autre, recouvert d’une moquette rouge brique, à l’aspect chaud, créait une ambiance conviviale mais ne permettait pas d’utiliser un médium liquide. J’avais besoin d’avancer sur le projet ; nous décidâmes de fixer cela au retour des vacances.

    La réalisation du projet

    Je quittais Paris pour partir dans un village du Sud-Ouest de la France, me promettant de revenir avec un carnet de croquis clarifiant le projet. Mais il n’en fut rien.

    Pour créer, il ne s’agit pas de faire le plein d’idées le plus rapidement possible – ce que j’avais déjà fait dans la rédaction du projet en mêlant l’éveil des sens, la perception, l’encre, l’écriture, les champs lexicaux, graphiques, symboliques – mais de ralentir de sorte que puisse émerger la structure fondamentale de la performance comme une évidence, en évitant toutes sortes de contorsions de l’intellect, de bricolages, de manipulations, pour à tout prix faire entrer « des idées » dans le cadre d’une manifestation.

    Arrivée à la campagne, les senteurs intenses et profondes de thym, de romarin, de lavande, de figues en cours de mûrissement – jusqu’à l’odeur de leur putréfaction pour celles qui dévorées par les étourneaux atterrissent au sol et feront le régal des abeilles, des guêpes et des fourmis – m’apaisaient et m’éveillaient en même temps. Tenter d’accueillir tout ce qui venait, sans jugement et ne se fixer sur rien de particulier.

    Les perceptions auditives n’étaient pas en reste dans cette région située au milieu d’un courant de migration et où on estime à trois cents les espèces d’oiseaux qui y nichent au printemps et à l’été. Le roucoulement des tourterelles, des colombes, des pigeons, des coucous, les pépiements des martinets, des mésanges, des fauvettes… auquel il faut ajouter les stridulations des criquets et des sauterelles, le bourdonnement des guêpes, des bourdons, le caquètement des poules, des oies, des canards… Un véritable Chant de la Terre s’offrait à mes oreilles.[i]

    Que dire encore des couleurs des lauriers rose clair, rose tyrien, des tournesols jaune d’or, des bignonias orangés, des champs de blé, de la multitude des verts allant de celui bleuté des aloès en passant à celui tendre des nectariniers jusqu’au vert foncé et profond des cyprès.

    Passons sur le détail des saveurs gustatives, des spécialités culinaires de la région, auxquelles il est difficile de ne pas succomber…

    Les perceptions se décomposent en trois parties. L’organe sensoriel (l’œil, le nez, l’oreille, la langue, les mains), l’objet de la perception (l’odeur de la lavande, un reflet dans une goutte d’eau, le chant d’un oiseau) et la perception qui se situe entre l’organe et l’objet. Mais au moment où nous sentons une odeur, où nous percevons un son, il n’y a pas trois choses mais une seule expérience complète et totale. Et cette perception qui naît et qui se déploie dans notre corps est un moment de pure présence.

    Ainsi, en se mettant en rapport avec les perceptions, on laisse entrer, à l’intérieur de nous, l’immensité de la réalité et on découvre qu’il n’y a aucune frontière entre les phénomènes et l’absolu. Ils se compénètrent totalement dans une circulation vivante et nous ouvrent au monde. Une seule perception sensorielle si on la laisse nous pénétrer, ouvre à une expérience illimitée, comme l’écrit Chögyam Trungpa dans Shambhala, La voie sacrée du guerrier :

    Si l’on parvient à se détendre – en saisissant du regard un nuage, une goutte de pluie, dans toute leur authenticité – on peut apercevoir l’aspect inconditionnel de la réalité, qui réside simplement, très simplement, dans les choses telles qu’elles sont […] Ce qu’on voit c’est peut-être une mouche qui bourdonne ou un flocon de neige qui tombe, des ondulations sur un étang ou une araignée venimeuse ; quelle que soit la chose que l’on voit on a toujours le pouvoir d’en avoir une perception non seulement simple et ordinaire, mais aussi pleine d’appréciation. Un monde immense de perceptions sensorielles se manifeste à nous. Le son n’a pas de limites, pas plus que la vue, le goûter, le toucher, et les autres sensations n’ont de limites. Le domaine des sens est illimité, à tel point que la perception est en soi primordiale et indispensable, qu’elle est au delà de la pensée.[ii]

    Le monde est beaucoup plus vaste que nous l’imaginons et l’aspiration à la vastitude n’est-elle pas notre véritable nature ? La perception est un moment de fraîcheur unique qui n’est ni contaminé par nos aspirations, nos espoirs, nos souvenirs, nos doutes ou nos peurs. On découvre alors que le monde n’est pas si vide, si mort que l’on pensait. On est ici tel que l’on est, comme on est, où l’on est. Il y a une danse qui se met en place entre nous et le monde. Le monde est notre partenaire de danse, entrons dans la danse.

    Philippe Filliot dans Être vivant, méditer, créer précise : « Grâce à une perception aussi ample et subtile de tous les phénomènes, même des choses ou des situations en apparence insignifiantes prennent une signification spirituelle profonde. Quand on sait voir, tout est sacré, rien n’est profane. »[iii]

    Cet état d’accueil et de réceptivité a été malheureusement évacué de notre culture quand la pensée occidentale a séparé le sensible de l’intelligible. Et c’est une véritable discipline que de maintenir son ouverture à l’environnement phénoménal.

    J’oubliais tout de Paris et du projet de la Nuit Blanche. Et, c’est en regardant la mer de nuages – que l’on ne peut toucher – à travers le hublot de l’avion qui me ramenait sur Paris, que je réalisais que le sens du toucher est celui que l’on explore le moins. Ce fut comme une pensée fraîche qui traversa mon esprit et je sentis que je tenais là la structure fondamentale de la manifestation de la Nuit Blanche au Viaduc des Arts.

    Je contactais Florence Derail afin de lui faire part de l’avancée du projet et du désir de travailler sur le toucher. Je l’avais invitée deux ans auparavant, lors de l’exposition Six directions à arpenter. Elle avait expérimenté, avec le public, un travail orienté sur la vue prenant comme support des encres sur papier que j’avais réalisées.

    Florence Derail a choisit une voie expérimentale et travaille avec des artistes de Naropa University of Boulder dans le Colorado comme Lee Worley. Elle  anime à Paris le collectif Ziji.art dédié aux arts contemplatifs : formes d’art émergent qui explorent le potentiel créatif de la présence directe au monde et dirige des séminaires sur la créativité et la méditation ; chaque participant pouvant libérer sa créativité et élargir ses ressources personnelles. Elle propose aussi des créations qui mêlent théâtre et écriture.

    La performance ou plus précisément le happening demanderait une participation plus active du public que ce que j’avais prévu dans le projet initial. Il ne s’agirait pas pour les artistes de se  « montrer »  ou de se  « produire » devant un public dans un rapport scène-salle – tel que nous le retrouvons dans la représentation théâtrale, le concert ou la performance – mais d’expérimenter et de partager avec lui une expérience de perception directe. Le public deviendrait participant.

    Le toucher nous met en contact avec la surface ou les contours des corps solides, ou avec la température des corps fluides. Bien souvent nous prenons conscience du toucher quand le contact avec l’objet est brûlant, glacé, coupant et nécessite un soin.

    Ce happening nous inviterait, d’une manière simple et profonde, à percevoir notre relation au toucher comme autant de moments uniques et extraordinaires. À ce moment précis, tout se jouerait dans la qualité de notre présence. Chaque participant serait convié à développer une attention pleine et ouverte, aux textures des objets, tels que nous les ressentons au bout de nos doigts et au-delà des jugements concernant la nature de leur corps physique ou de leur utilisation.

    De la même façon que mon odorat, mon ouïe et ma vue s’étaient ouverts à la campagne, les yeux fermés, mes doigts effleuraient, palpaient, saisissaient des dizaines de matériaux – souvent délaissés, parfois oubliés, rejetés dans les recoins de mon atelier – et en fabriquaient de nouveaux à l’aide de plâtre et d’argile.

    Je sélectionnais des matériaux différents par leurs formes, leurs couleurs, leurs textures, leurs duretés, leurs températures et leur capacité de réflexion à la lumière. Tels que du marbre brut, dur, rugueux et mat ; du marbre poli, lisse et froid ; des gravillons granuleux ; un modelage en plâtre rêche, mat et absorbant la lumière ; un carreau de céramique vernissé, lisse ; du balsa tendre et chaud ; du coco épineux ; de l’altuglas lisse et tiède, déposé sur une feutrine de couleur bleue et froide ; du miroir argenté ou doré lisse, froid et réfléchissant ; du coton doux et coloré ; du feutre vert, triangulaire et rêche, de la mousse de polyester moelleuse et douce ; du carton ondulé léger et fragile ; du film bulle et du film mousse, élastique et transparent, des plumes duveteuses et colorées, offrant une palette multiple de sensations.

    Je réalisais quatre supports sensoriels composés d’un total de seize matériaux et associés chacun à une couleur, une direction et à un élément, à savoir le bleu à l’Est associé à l’élément eau, le jaune au Sud associé à l’élément terre, le rouge à l’Ouest associé à l’élément feu et le vert au Nord associé à l’élément air, l’ensemble n’étant pas sans évoquer un Mandala.

    J’ajoutais un parfum à chacun des supports tactiles et visuels, tels une fragrance mentholée, légère, fraîche et à peine perceptible pour l’eau, un parfum fruité constitué d’un mélange d’agrumes pour la terre, un parfum fleuri et capiteux pour le feu et une fragrance de romarin pour l’air.

    Trois des quatre supports tactiles, visuels et odoriférants

    Ces quatre supports visuels et odoriférants seraient disposés à plat sur des tables rondes de couleur blanche réparties dans l’espace de la salle et permettraient à au moins seize personnes de s’en approcher pour y toucher un objet, découvrir sa texture, sa forme, sa dureté, sa température, en suivre les contours… En effectuant une rotation, les participants accèderaient à un autre objet à la texture différente.

    Lors d’une séance de travail avec Florence, nous décidâmes d’intégrer l’ouïe par l’intrusion de sons réalisés in situ et avec des matériaux ou du matériel issus du quotidien auxquels nous ne prêtons généralement pas attention.

    L’utilisation de sons préenregistrés était à exclure. Cela semblait antinomique avec la recherche phénoménologique que nous menions et dans laquelle il s’agissait d’accueillir tout ce qui se passe à l’instant même. Tout ce que les participants percevraient devrait être le fruit du moment présent, un moment sans anticipation, un temps vierge et unique dans lequel se déploieraient les perceptions sensorielles. Il s’agissait de ne rien figer à l’avance de l’expérience à venir.

    Je réunissais – comme je l’avais fait pour les supports tactiles – des dizaines d’objets et de matériaux, sur lesquels je tapotais, cognais, frappais, frottais, froissais afin d’en écouter les vibrations. Quelles vibrations émettent tous ces objets ?

    J’en retenais quelques-uns aux fréquences différentes, comme le froissement de sacs plastiques, le bruit de couverts que l’on déplace, le son de l’eau qui coule. Je décidais de les utiliser lors du happening sans décider d’avance ni du moment, ni de leur intensité, ni de leur durée, ni même de leur ordre d’émission.

    La réception du projet

    Le premier octobre, soir de la Nuit Blanche, Florence Derail et moi-même prenions place dans un cercle comprenant seize participants dont quinze nous étaient inconnus.

    Après une introduction de bienvenue, nous les invitâmes à participer à une première série d’exercices effectués les yeux ouverts, permettant de relâcher les tensions du corps localisées dans la nuque, le dos, les genoux, les mâchoires. Il s’agissait de se détendre physiquement et mentalement ; ne pas chercher à être meilleur, plus fort, plus intelligent ou plus performant… Lâchez les bras le long du corps, lâchez la tension dans les genoux, lâchez la tension dans la mâchoire […] Regardez devant vous, sans fixer, ayez un regard large, panoramique. Prenez conscience de l’espace qui est devant vous, de l’espace qui est derrière vous, au dessus de vous, en dessous et sur les côtés…

    Puis nous les invitâmes à une deuxième série d’exercices,cette fois-ci les yeux fermés, afin de se relier avec les sens. Nous avons vu plus haut, comment les sens peuvent être des portes d’éveil et nous aider à restaurer nos liens avec le monde phénoménal et l’univers. Sentez le contact des vêtements sur la peau. Peut-être vos mains sont en contact avec ce vêtement, sentez sa texture […] Sentez l’air qui entre et qui sort de vos narines. Y a t-il des odeurs ? Sentez les odeurs qui sont dans la pièce […] Y a t-il un goût qui est resté dans votre bouche ? Un fond de café, de thé, de cigarette […] Ecoutez les sons qui sont à l’extérieur de la pièce, la circulation automobile dans l’avenue, les personnes qui marchent sur le trottoir […] Ecoutez maintenant les sons qui sont proches de nous. C’est à ce moment que je froissais les sacs plastiques, faisais couler de l’eau d’un seau à l’autre et remuais les couverts métalliques.

    La troisième série d’exercices consistait à prendre conscience de la présence des autres participants en brisant la glace que l’on met souvent entre nous et autrui. Nous leur demandâmes de se rapprocher afin de former un cercle plus petit. Florence fit circuler un regard et une pression de la main à son voisin de gauche comme une énergie que chaque participant devait transmettre à son tour à son voisin. Le rythme des pressions s’accéléra et nous en perdîmes le fil. Certaines personnes se crispèrent en voyant qu’elles n’arrivaient plus à transmettre ces pressions de mains qui maintenant arrivaient des deux côtés en même temps. Florence leur fit remarquer que cela n’avait aucune importance si nous perdions des pressions de main. Les participants comprirent en quelques secondes qu’il n’y avait pas d’enjeux. Il n’y avait rien à craindre, rien à défendre, rien à prouver. Une grande détente se produisit dans le groupe et tout le monde éclata de rire.

    Ce fut un moment de pure présence et d’éveil à autrui. Ces éclats de rires furent si unanimes qu’ils brisèrent tous les a priori que nous avons envers les autres et créèrent un climat de confiance. Ils démontrèrent aussi comment nous avons la faculté de créer des tensions pour des petits riens, de peur de ne pas arriver à faire les choses comme il faut, souvent par manque de confiance. Si nous passons en France des années sur les bancs de l’école à nous remplir de savoirs, nous passons peu de temps à apprendre à avoir confiance en nous-mêmes, dans les autres et dans la société en général.

    Avec une pratique régulière de ces exercices, nous devenons attentifs aux moments durant lesquels nous nous ouvrons et aux moments durant lesquels nous nous fermons.

    Quand on fait l’expérience du bien-être, c’est-à-dire quand on est ouvert – on accompagne le flot […] Quand on se sent coincé, on est fermé, on se sent effrayé ou maladroit. Nos systèmes de défense entrent en action, et nous sommes incapables de recevoir avec clarté l’énergie du moment présent. Nous sommes pris de panique, nos pensées sont désordonnées et rien de ce que nous entreprenons ne marche.[iv]

    La quatrième série d’exercices permettait d’entrer en contact avec l’espace du lieu. J’avais choisi l’espace chaud et convivial recouvert de moquette rouge brique. Maintenant tout doucement nous allons nous séparer et marcher dans l’espace de la pièce. Marchez sans vous arrêter, en regardant ce qui se présente devant vos yeux, sans s’attacher à ce que vos yeux voient […] Là ou vous êtes, arrêtez-vous ! Regardez les lignes verticales. Regardez les lignes horizontales. Regardez un détail qui vous plaît plus particulièrement […] C’est ainsi que nous regardions ce qui se présentait à nos yeux, sans avoir choisi notre point de vue. Quand nous regardons un paysage ou ce qui se passe dans une rue, notre esprit conceptuel fait des choix et rejette toute autre possibilité. Apprendre à accueillir les choses telles qu’elles sont, telles qu’elles se présentent à nos yeux n’est pas si simple.

    Le cinquième exercice consistait à entrer en contact avec les supports tactiles. Dirigez-vous maintenant vers les cadres noirs posés sur les tables blanches. Choisissez un cadre et mettez-vous autour à trois ou quatre personnes. Regardez l’ensemble du cadre, son contour, sa couleur. Regardez la totalité des éléments qui le composent. Regardez l’espace entre les éléments. Faites circuler votre regard dans l’espace qui se situe entre les éléments. Regardez un élément en particulier et arrêtez-vous dessus.

    Est-ce un matériau opaque, coloré, transparent, réfléchissant ? Regardez sa couleur. Est-ce une couleur vive, pastel ? Est-ce une couleur chaude, froide ? Touchez un élément. Est-il doux, moelleux, lisse, rêche, rugueux ? Son aspect est-il mat, satiné, brillant ? Est-ce un matériau chaud, froid ? Est-ce un élément de couleur froide mais chaud au toucher ou l’inverse un élément de couleur chaude mais froid au toucher ? Touchez son contour. Est-il anguleux, arrondi ? Que ressentez-vous ? Ce matériau est-il agréable, désagréable, neutre ? Florence déclinait un tas de possibilités pour entrer en contact, par le toucher, avec les différents matériaux que j’avais réunis sur les supports tactiles.

    Nous découvrîmes qu’il existe « une mémoire » du toucher, de la même façon que nous nous souvenons d’une chanson ou d’un air d’opéra, d’un paysage ou d’un film. Maintenant tout doucement vous allez quitter ce matériau et laissez pendre votre bras. Portez votre attention au bout de vos doigts. Sentez-vous encore la présence du matériau ? Restez avec la sensation du toucher au bout des doigts. Ce fut une découverte pour beaucoup que de rester un certain temps avec la sensation du toucher au bout des doigts alors même que nous n’étions plus en contact avec le matériau.

    Ressentir, c’est notre capacité à nous harmoniser avec ce qui se passe. Les sens nous placent toujours dans le moment présent. Le corps et l’esprit se synchronisent et s’unissent. Quand nous faisons l’expérience de cette synchronisation, nous nous ouvrons à un espace plus grand. L’espace, le souffle, l’Unité, la Vérité, la Réalité l’absolu  – quel que soit le nom qu’on lui donne – est l’endroit où tout peut arriver, car il se situe avant toutes choses. C’est l’endroit où nous pouvons créer, agir avec fraîcheur, avec authenticité et faire le geste juste dans notre art.

    Restait aux participants à effectuer ce dernier franchissement ; celui de l’acte créatif. Dans ce « nouvel état de conscience », comme dépouillés de notre matière brute, nous leur demandâmes de répondre de façon poétique et plastique à l’expérience qu’ils venaient de vivre, soit par des mots, soit par un dessin en adoptant une attitude directe, sans craindre la maladresse ou l’incapacité d’atteindre son but. Tous les exercices concouraient à ce moment de réceptivité et de création sans le combat des peurs ou des espoirs. Écrivez le premier mot qui vous vient à l’esprit. Ensuite écrivez ou dessinez sans réfléchir et sans vous arrêter. Écrivez, dessinez ce qui vient et si à un moment vous ne savez pas quoi écrire, vous pouvez écrire « je ne sais pas quoi écrire ».

    Les participants n’hésitèrent pas un instant, ils prirent les stylos, les crayons et les feuilles de papier mis à leur disposition et s’installèrent pour écrire et dessiner pendant cinq minutes. Un petit coup de gong résonna pour leur signaler la fin et tout le monde se rassembla. Les uns lurent leurs écrits, les autres montrèrent leurs dessins, en toute simplicité et humilité.

    Venus là par hasard, les participants détendus, souriants et confiants ne posèrent pas de questions. Ils goûtaient ce moment comme quelque chose d’unique et précieux et l’exprimèrent en toute sincérité. Cela n’avait rien à voir avec les vernissages de mes expositions. Il n’y avait rien à montrer, à démontrer ou à vendre seulement à partager ensemble, un moment de « pure présence », un affranchissement du temps ; une véritable liberté.


    [i] Das Lied von der Erde (Le chant de la Terre) Gustav Mahler.

    L’oiseau gazouille : Oui ! Le printemps

    est là, arrivé cette nuit,

    Intensément je regarde et j’écoute,

    L’oiseau chante, l’oiseau rit !

    [ii] Chögyam Trungpa, Shambhala, La voie sacrée du guerrier, éd. Seuil, coll. Points Sagesses, 1990, p. 104.

    [iii] Philippe Filliot, Être vivant, méditer, créer, éd. Actes Sud, coll. Le souffle de l’esprit, 2016, p. 88-89.

    [iv] Irini Rockwell, Les cinq énergies de sagesse, éd. Kunchab, 2003, p. 33.

  • L’artiste en tant qu’être humain :  Lorsque la sincérité devient effrayante

    L’artiste en tant qu’être humain : Lorsque la sincérité devient effrayante

    Mise en contexte 

    Historique 

    Ma première critique à la MFA était le 9 décembre 2015. Le projet prenait la forme d’une exploration de groupe, d’une invitation à se joindre au Cabinet Performance (Performance Cabinet)[1]. Les différentes réflexions qui ont été exprimées au cours de la critique incarnent le point de départ de la production de ce document et métaphorisent également mon départ de la MFA. Toutefois, durant mon passage, de septembre à décembre 2015, j’ai eu la chance de réaliser diverses études de cas qui ont guidé mon travail vers une analyse qualitative, pouvant aussi être interprétée comme un essai. Les données compilées sont principalement basées sur les récits de mes pairs, des lectures académiques et des entrevues formelles et informelles avec des artistes, commissaires, professeurs et des étudiants de la MFA.
    Après maintes hésitations, j’ai décidé de me joindre à la maitrise en « Fine Art » (Master in Fine Art) dans le programme Open media de l’Université Concordia, où j’ai fait mes débuts en septembre 2015. J’ai eu un beau studio, des interactions humaines très riches et beaucoup d’encouragements en lien avec ma proposition, de la part de la professeure du cours Open media ainsi que du directeur de la MFA. Ce fut ainsi jusqu’à ce que je partage mon projet, à la toute fin de la session, point tournant où j’ai compris où je me trouvais : au fond d’un véritable cul-de-sac. Depuis la soumission de ma candidature et jusqu’à la session automne 2015, mon projet de maitrise était clair : je voulais créer une œuvre dans une autre œuvre où des dialogues prendraient vie. Travailleuse sociale et artiste visuelle, je m’investis dans la performance ainsi qu’en santé mentale depuis dix ans. Les rencontres qui me sont données de vivre, dans la vraie vie et particulièrement dans un esprit performatif, me nourrissent énormément. Artistiquement parlant, mais surtout humainement parlant, il me vient donc d’une urgence naturelle de partager ce médium, si concret, si impliquant, si vivant que soit la performance. Je crois sincèrement que le performatif, lorsqu’utilisé avec sincérité, véhicule en soi une substance capable de faire de nous des agents de changement. « On dit donc du performatif qu’il s’agite dans les dispositifs : une incitation à déployer une quincaillerie en fonction des processus limitatifs imposés par diverses contraintes plus ou moins institutionnelles. Le performatif est donc un débordement. »[2]  Parfois, le débordement est accueilli, ce qui permet d’expandre les limites du cadre, parfois le débordement est catégoriquement refusé, ce qui l’amène à contourner l’inflexibilité du cadre pour poursuivre son existence ailleurs.

    Ayant d’abord choisi le programme Open media pour l’ouverture avec laquelle il se définit, j’ai transformé mon atelier en cabinet : divan, chaises confortables, livres, couvertures, documentation, pantoufles et finalement tapis de sol puis punching bag. Comme mon studio était le seul à avoir un évier, mes consœurs et confrères venaient souvent y faire un tour et il était assez fréquent que nous nous y retrouvions, en groupe, pour échanger. Cet espace semblait tout naturellement désigné à une pratique relationnelle! La professeure du cours Open media nous a même reflété que c’était la première fois qu’elle ressentait une énergie de solidarité aussi forte parmi ses étudiants. Nous avions aussi pris l’initiative d’y installer une table à café et de prendre les mesures nécessaires pour accueillir davantage le dialogue au travers de nos démarches artistiques. Il semblait alors que j’étais tombée sur la bonne cohorte, que les dés jouaient en la faveur du Cabinet Performance au niveau de l’ouverture de mes pairs et de l’institution. Toutefois, hésitante à changer de programme pour me diriger en Art thérapie, j’ai pris l’initiative de rencontrer le directeur de la MFA pour lui exposer mon dilemme, avoir son son de cloche. Il m’a clairement fait comprendre qu’il y avait de la place pour l’art relationnel dans le programme et qu’il m’encourageait à prioriser ma démarche artistique, à la suite de quoi il m’a fait des suggestions de lectures des plus intéressantes. Cet échange m’avait donné des ailes pour poursuivre la MFA!

    Mon plan était de consacrer ma première session de maitrise pour mettre le Cabinet Performance en place, afin qu’il soit pleinement fonctionnel en hiver 2016. J’ai donc travaillé sur l’installation, ai fait des recherches au niveau éthique, ai créé une vidéo mettant en image et en son une proposition d’exploration de groupe donnant un avant-goût de ce qui allait se produire ultérieurement dans le cabinet. Lors de la critique, j’ai opté pour une formule décontractée. Un léger goûter, du thé, des fleurs et une petite chandelle étaient disposés sur une table en entrant. L’éclairage plutôt tamisé portait au silence et donc à percevoir une musique de détente en arrière-plan. J’invitais alors les individus présents à la critique à enlever leurs chaussures et à prendre des pantoufles, si souhaité, à s’installer confortablement sur les matelas de sol ou sur des chaises, selon leur convenance. Un moment fut accordé, en groupe, pour simplement se déposer. Comme j’étais la dernière étudiante-artiste à présenter mon travail, après deux journées complètes de critiques les unes à la suite des autres, l’énergie du groupe était à la fatigue et beaucoup de stress avait aussi été vécu par bon nombre d’étudiants et possiblement de professeurs. Nous avons donc pris un temps pour respirer, assis en cercle, et pour s’auto-masser avec de petites balles prévues à cet effet. Une fois l’exercice terminé, j’ai invité les gens à prendre place devant une projection, celle de la vidéo présentant l’exercice de groupe que j’avais préparé : une performance à partager. Celle-ci consistait simplement à prendre les gants de boxe, et à venir frapper un punching bag brodé en or des lettres « EGO ». Toutefois, les personnes désireuses de participer (nul n’était obligé) pouvaient aussi faire une autre action de leur choix comme, par exemple, enlacer leur EGO. Comme le tissu recouvrant le punching bag était en velours noir, cela devenait également une expérience sensorielle. Suite à l’exercice, la vidéo montrait une pépite d’or passant au travers de l’objet-punching bag. Cette pépite d’or était en quelque sorte ce pour quoi nous travaillons, ce pour quoi nous posons tous ces gestes au quotidien : pour retrouver la petite pépite d’or en soi, pour la laisser briller plein feux, partager son éclat avec les autres.

    À la fin de la vidéo, deux choix s’offraient à moi : offrir un espace d’échange pour parler de l’expérience que nous venions de vivre ou bien passer à la critique conventionnelle. J’ai pensé commencer par un échange et j’ai donc ouvert un espace de partage en demandant aux gens s’ils voulaient exprimer quelque chose. Les premiers étudiants semblaient enthousiastes, l’un d’eux affirmant que c’était la meilleure façon de terminer les critiques, qu’il sentait qu’il y avait eu une énergie de groupe très forte et rare dans un milieu institutionnel. Un autre a exprimé son envie de joindre le Cabinet Performance en janvier, en parlant de sa préférence pour une telle approche, par le biais de la performance, que dans un dialogue en face à face. Puis, une professeure qui semble très respectée et influente a poursuivi par un discours annonçant la portion critique. Celle-ci a nommé son inconfort, dû à une partie de la vidéo à caractère plus hypnotique et a ensuite évoqué qu’il était impossible de ne pas être ironique avec un tel projet, dans un tel contexte. « C’est lorsque nous avons constaté que vous étiez sincère que nous avons commencé à avoir peur », a poursuivi un autre professeur. Puis, les commentaires se sont enchaînés dans un tout autre esprit que celui que j’avais voulu créer. La peur était palpable. C’était comme si tout avait basculé d’un coup, comme si les pôles s’étaient inversés brutalement; l’idée d’humaniser l’institution était devenue un abus de pouvoir où j’incarnais l’agresseure. Prévue pour ma documentation, la présence de la caméra représentait la preuve, pour certains, d’un profond manque d’éthique. Avant de débuter la performance, j’avais pourtant indiqué des zones qui ne seraient pas filmées aux personnes moins à l’aise avec cela. Puis, une professeure invitée m’a fait remarquer qu’« apprendre à respirer, ça prend des années de pratique et une expertise », s’interrogeant sur mon droit à déployer l’exercice de détente que j’avais suggéré au début de la critique. Ensuite, une autre professeure affirma clairement : « You are taking power over people, don’t go that way… » J’ai tenté d’exposer mes assises, mes acquis, mon bagage, mon cadre théorique, mais c’était tout comme si une panique s’était emprise du groupe, une anxiété généralisée, faisant certes entrave à l’ouverture et à l’écoute. Un professeur s’est levé subitement et m’a adressé ces quelques mots : « I wish you the best of luck, the best of luck », puis il est parti. Il s’agit ici du seul professeur qui a bien voulu me rencontrer par la suite, me reflétant que, depuis la critique, des réunions avaient eu lieu à mon sujet et que non seulement je ne pourrais réaliser mon projet du Cabinet Performance, mais que je ne pourrais jamais trouver de directeur de maitrise cautionnant une telle démarche et donc, que je n’obtiendrais jamais ma maitrise.

    Lors de cette rencontre où j’ai pris connaissance de la situation malencontreuse que j’avais créée et des balles que je m’étais tirées dans le pied, j’ai écouté le monologue du professeur X, me démontrant paradoxalement l’altruisme par lequel il avait finalement daigné me rencontrer, malgré l’aversion unanime de tous les professeurs du département. Il alla jusqu’à me dire qu’il serait sans doute impossible pour moi de travailler comme professeure puisque l’enseignement est réservé à un nombre très limité d’étudiants qui se démarquent par leurs pratiques artistiques. Dans mon cas, le professeur X clama carrément qu’il « craignait que je finisse par travailler au McDonald’s ». Je restai figée sur place devant cet homme que je ne connaissais pas et qui ne me connaissait pas, mais qui semblait tout bonnement prédire mon avenir. Ce monologue m’appelait au détachement le plus profond, à entrer dans un état méditatif en pratiquant les techniques de respiration apprises lors de mes stages de méditation. J’étais bouche bée intérieurement, mais à l’extérieur, j’affichais un léger sourire et plaçais quelques hochements de tête au hasard des énoncés du professeur, optant alors pour rester dans un état d’écoute active et inconditionnelle. Il paya mon café et il quitta brusquement, comme il était pressé.

    Suite à cette histoire, je compris que les artistes de l’institution vivaient des enjeux beaucoup plus sérieux que je pouvais m’imaginer et que, comme la notoriété est capitale dans ce milieu, je devais gagner en crédibilité en créant le service à partir d’une discipline plus ouverte, inspirant plus de sécurité aux individus-artistes : l’art-thérapie. En mars, je reçu ma lettre d’acceptation pour la maitrise en Creative Art Therapy, toujours à Concordia, et débuterai cette nouvelle aventure académique en septembre (2016), avec grand enthousiasme!

    La proposition du Cabinet Performance

    L’idée principale du Cabinet Performance est de créer des relations en dehors d’un mode de représentation et ce, à l’intérieur de l’institution. Le Cabinet Performance fonctionne autant comme groupe que par des consultations individuelles, formelles et informelles à la suite desquels des tentatives de performance sur mesure font irruption, prenant la forme de co-créations. Un espace confidentiel avec un canapé, de la documentation, des livres, du matériel d’art (…) prend place et devient une installation en soi, une œuvre accueillant d’autres œuvres en son sein, d’autres artistes. Ainsi, ouvert pour la production de performances sincères, le Cabinet Performance répond aux artistes-étudiants qui expriment fréquemment un besoin quant à un regard extérieur sur leur processus créatif, un accompagnement dans leurs motivations intrinsèques, un accueil inconditionnel enclin au dialogue. Plus concrètement, peu importe ce que vit l’individu, ne serait-ce que de la curiosité envers le projet lui-même, le Cabinet Performance propose d’offrir une écoute active, incluant une collecte de données exhaustive, suite à laquelle l’artiste-intervenant et l’artiste-étudiant construiront un bilan. La deuxième étape consiste en un remue-méninges créatif entre les deux protagonistes, qui ébaucheront des codes pertinents et/ou des transpositions visuelles en lien avec les propos exprimés antérieurement. Par exemple, un étudiant international pourrait faire référence à des éléments de sa culture, ceux-ci répertoriés selon ses besoins, afin de créer une performance qui puisse transcender son propos. Bref, au-delà du pôle de présentation de l’œuvre, le dialogue authentique est le but de la démarche, déployé en secret ou dans l’espace public, selon les besoins exprimés.

    Conclusion

    Contrairement au professeur X1, je crois sincèrement, même dans sa forme la plus immatérielle, que l’art est utile. Sinon, il n’existerait pas. L’art existe pour répondre à la nécessité humaine fondamentale de donner un sens, sans avoir recours à un langage sur-objectifiant. C’est la peur qui veut objectifier un domaine impossible à objectifier, qui affirme que l’art utile incarnerait la mort de l’art. La mort d’une pensée empoisonnée, oui, la mort de l’art, jamais. L’art existera toujours, qu’on le retienne par quelque rationalité, théorie ou élite que ce soit.

    Enfin, si nous portons en nous le désir de réellement comprendre le cœur du processus de création, un dialogue humain sincère gagnerait à accompagner cette quête. Il s’agit d’un processus à long terme et je crois que le chemin est celui de l’écoute, du non-jugement et de l’appréciation de l’artiste pour l’être humain qu’il est, d’abord et avant tout. Finalement, la sincérité mène à la vraie satisfaction de celui qui crée et propulse des œuvres beaucoup plus parlantes, qui gagneraient à être partagées à la communauté.

    « Le système nous veut tristes et il nous faut arriver à être joyeux pour lui résister. »

    Gilles Deleuze

    Merci à tous ceux qui ont participé activement aux premières tentatives du Cabinet Performance édition 2015. Il vous reviendra en force en 2018, suite à son acquisition du statut d’art-thérapeute et à son adhésion à l’AATQ (association des art-thérapeutes du Québec).

    ANNEXE: ÉTUDE DE CAS / CASE STUDY

    La santé mentale ne repose pas seulement sur la capacité du cerveau des individus, mais est aussi une construction sociale directement en lien avec des contextes aliénants.

    Michel Foucault

    Échantillon

    1— “In the audience, I recognise a curator from dance with who I worked in the past, in a project based on the present moment idea. After the conference, we spoke for 5 minutes in which she explained to me that she was systematically going to all Re-CREATE events, in order to keep the cap and understand new practices in dance. She gave me a confidence about the fact she doesn’t even have the required time to go to the grocery store or have a meal with her husband and said with a smile that it was not a choice.” (A curator to an MFA student after Whitefeather’s conference 05/11/2015)

    « Parmi le public, j’ai reconnu un/une commissaire du milieu de la danse avec qui j’ai eu la chance de travailler dans le passé, dans le cadre d’un projet chorégraphique basé sur l’idée du moment présent. Après la conférence, nous avons parlé pendant 5 minutes. Il/Elle m’a expliqué qu’il/elle était systématiquement présent(e) à tous les événements de Re-CREATE, afin de maintenir le cap et comprendre les nouvelles pratiques en matière de danse. Il/Elle m’a confié qu’il/elle n’avait pas le temps nécessaire pour aller à l’épicerie ou prendre un repas avec son mari et a ajouté, avec un sourire pep soda, qu’elle n’avait pas le choix. » (Extrait d’une discussion entre un(e) commissaire et un(e) étudiant(e) de la MFA, après la conférence de Whitefeather 11/05/2015)

    2-   “In the corridor, I met a teacher. We got to chat for 10 minutes. I asked him/her how she/he was doing. He/She answered he/she was a little tired, teaching a lot.  He/She continued with a confidence, looking around to see if someone was listening. He/She told me he/she doesn’t have the choice to have all those students; he/she tried to explain his/her situation to people in charge in all possible ways (exhibitions, personal, mental health) but he/she arrived nose on the brick wall of the institution. It is to take or to leave.”(A teacher to a student in MFA program after Whitefeather’s conference 05/11/2015)

    « Dans le couloir, j’ai rencontré un(e) professeur(e). Nous avons discuté pendant 10 minutes. Je lui ai demandé comment il/elle allait. Il/Elle a répondu qu’il/elle était un peu fatigué(e), qu’il/elle enseignait beaucoup. Il/Elle a continué avec une confidence, regardant autour pour voir si quelqu’un écoutait . Il/Elle  m’a dit qu’il/elle n’avait pas le choix d’avoir tous ces étudiants ; il/elle a essayé d’expliquer sa situation aux personnes en charge de toutes les manières possibles (expositions, santé mentale, vie personnelle), mais il/elle s’est frappé(e) le nez sur le mur de briques de l’institution. C’est à prendre ou à laisser. » (Un(e) enseignant(e) à un(e) étudiant(e) dans le programme MFA, après la conférence de Whitefeather 11/05/2015)

    3-   “After all, near the entry of FOFA, I met an artist that used to be my roommate’s lover. I also lived in his/her country house near the sea, a quiet place, far from civilisation. I confessed him/her there were too much people on my opinion to see the exhibition at FOFA, that I was going to come back when it gets more quiet. Then, he/she answered me that in order to keep visible and active through my MFA, I should go in the gallery.  That’s when I escaped, even though there was attractive food and wine.” (An artist to an MFA student after Whitefeather’s conference 05/11/2015)

    « Près de l’entrée du FOFA, j’ai rencontré un(e) artiste qui était autrefois l’amant(e) de ma colocataire. J’ai aussi vécu dans sa maison de campagne près de la mer, un endroit calme, loin de la civilisation. Je lui ai avoué qu’il y avait trop d’individus, à mon avis, pour voir l’exposition au FOFA, que j’allais revenir lorsque ce serait plus tranquille. Il/Elle m’a répondu que, pour rester active et visible au travers de mon parcours à la MFA, je devrais aller dans la galerie. C’est à ce moment que je me suis échappé(e), même s’il y avait de la nourriture et des vins attrayants. » (Un(e) artiste à un étudiant de la MFA, lors du vernissage de Whitefeather 11/05/2015)

    4-  “When I go back home after a class, I often cry. I wonder how to put a border between my work and my human compassion for students’ emotionnal content in their work. I believe I need help to get confortable in my bounderies or less emotional, as my collegues told me.” (A teacher’s confidence to an MFA student, December 2015)

    (Un(e) enseignant(e) à un(e) étudiant(e) à la MFA, décembre 2015)« Quand je rentre à la maison après une classe, je pleure souvent… Je me demande comment poser une frontière entre mon travail et ma compassion humaine au contact de mes étudiants, au travers de leur travail, parfois très personnel. Je crois que j’ai besoin d’aide pour devenir plus confortable à poser mes limites ou à devenir moins émotionnel(le) comme me suggérait un(e) collègue. »

    5-  “Once I went to art therapy and I could’t do what they encouraged me to do: stupid mandalas.” (A teacher speaking to a student in the MFA program, December 2015)

    « Une fois, je suis allé(e) consulter un(e) art-thérapeute et j’étais incapable de faire ce qu’il/elle m’encourageait de faire : de stupides mandalas. » (Un(e) enseignant(e) parlant à un(e) étudiant(e) dans le programme de la MFA, décembre 2015)

    6-  “My cousin pretends to do art, some kind of collage that she enjoys doing in her Sunday afternoon (students laughing). She really thinks she is doing art and wants me to give her some advice, of course I refused, I was embarrassed…” (A teacher, in an MFA seminary debate, September 2015)

    « Ma cousine prétend faire de l’art, des espèces de collages qu’elle aime faire le dimanche après-midi (étudiants rient). Elle pense vraiment qu’elle fait de l’art et voudrait que je lui donne quelques conseils, bien sûr je refuse toujours, j’en suis gêné(e). » (Un(e) enseignant(e), séminaire MFA , septembre 2015)

    7-  “I am very worried about the fact art could be utile at some point: it would be the end of it.” (Inside an MFA seminary debate, October 2015)

    « Je suis très inquiet à l’idée que l’art devienne utile à un moment donné : ce serait la fin de celui-ci. » (Étudiant(e) d’un séminaire de la MFA , octobre 2015)

    8-   “An artist doesn’t want to be in another’s artist work.” (A teacher speaking to a student in the MFA program, December 2015)

    « Un(e) artiste ne veut pas être dans le travail d’un(e) autre artiste. » (Un(e) enseignant(e) à un étudiant dans le programme de la MFA, décembre 2015)

    9-  “I have a student from art PhD who called me recently. He said he was working at McDonald’s. I really fear it is exactly what is going to happen to you. What you showed was bad art. I fear you won’t get able to find a director after what happened.” (A teacher speaking to a student in the MFA program, December 2015)

    « J’ai un étudiant au doctorat qui m’a appelé récemment. Il m’a dit qu’il travaillait chez McDonald’s. Je crains vraiment qu’il vous arrive exactement la même chose. Ce que vous avez montré était du mauvais art. Je crains que vous ne serez pas en mesure de trouver un directeur de maitrise après ce qui est arrivé. » (Un(e) enseignant(e) parlant à un(e) étudiant(e) dans le programme de la MFA, décembre 2015)

    10-  “After I presented my project I had 2 choices: to defend my project and tell more about its references and context or ask peers how they lived this experience. I thought both of them were important but offering the space to share first seemed like a better option. After 5 minutes, I was “taking power over other people” with irony, questionable ethics and a flagrant lack of conceptual proofs. I remember I didn’t have the chance to express myself so much, as the “untold distress” was speaking through other words.” (Me, December 2015)

    « Après avoir présenté mon projet, j’avais 2 choix : le défendre et en dire davantage sur mes références ou demander à mes pairs comment ils avaient vécu cette expérience. Je pensai que les deux étaient importants, mais je voulais d’abord offrir un espace de dialogue à mes pairs et à mes professeurs. Après 5 minutes, j’étais en train de « prendre du pouvoir sur les autres » et avec ironie, avec une éthique douteuse et un manque flagrant de preuves conceptuelles. Je me souviens que je n’ai pas eu la chance de m’exprimer, comme la « détresse flagrante » parlait au travers d’autres mots. » (moi, décembre 2015.

    BIO

    Karine Bouchard est travailleuse sociale, membre de l’OPTFQ et artiste visuelle, préconisant la performance comme agent de transformation. Ayant œuvré plus de 10 ans dans le milieu de la santé mentale, elle est présentement impliquée auprès des Impatients, réalisant un atelier d’arts médiatiques dispensé aux jeunes adultes aux prises avec un problème de santé mentale. Dans le passé, elle a pratiqué à l’Équipe de santé mentale adulte du CLSC des Faubourgs, au Projet Autochtones du Québec ainsi qu’au Chaînon. Elle fait partie du duo performatif Bouillon de poulet pour l’art, une formule qui se veut réconfortante pour le monde de l’art actuel et qui encourage des rencontres avec la communauté. En 2015, elle a été vue au Centre d’artistes AdMare, où elle a présenté Victoires!, en collaboration avec Sachiko Sumi. Elle réalise présentement une maitrise en Creative Art Therapy à l’Université Concordia, tout en préparant le Cabinet Performatif, qui verra le jour en 2018.

    [1] Une initiative mettant de l’avant l’interaction, l’empowerment et la participation des artistes-pairs pour mieux comprendre les différents états d’esprit associés au processus créatif.

    [2] En collaboration, Index du performatif, Éditions Intervention, Québec, 2013, p. 23.

  • Le jardin du collège américain

    Le jardin du collège américain

    Suzanne Boisvert devant l'une de ses installations.

    Suzanne Boisvert est une artiste en communauté intègrant la pratique relationnelle. Elle vit à Montréal et travaille actuellement sur un projet collectif, Nous, les femmes qu’on ne sait pas voir, une exploration intergénérationnelle du vieillissement.

    Elle fait ici le récit d’une rencontre émouvante, vécue en 2001 dans le cadre d’un projet relationnel au Goddard College, au Vermont.


    C’est le mois de juillet. Deux mois avant le 11 septembre 2001. Je suis aux États-Unis. Au Vermont. À Plainfield. Dans les jardins victoriens de l’université Goddard. On m’a invitée à venir parler de ma pratique engagée lors de la résidence d’été du MFA in Interdisciplinary Arts. Ma proposition sera une performance-installation-conversation sur trois jours.

    Le point de départ, de lancement, de ces trois journées, c’est le mardi soir. Je présente une première performance au manoir, Conversations. Diapositives, dispositif scénique simple et adapté au lieu, script écrit pour plusieurs voix, car j’ai demandé à deux étudiantes volontaires de se joindre à moi dans l’espace, et à un autre de faire tinter une cloche à toutes les 21 secondes. Je « conte » ma trajectoire d’engagement en partant du présent, en partant du projet dans lequel je baigne depuis un an, Détresse et Tendresse, a broken heart is an open heart. Quelque part entre le storytelling, le stand-up, la conférence et un espace de conversation. Je fais le récit des liens entre ma vie personnelle, artistique, activiste. Je fais des liens entre le thème de «prendre refuge» et l’état de réfugié. Des liens entre ma mère Alzheimer qui vient d’être placée dans une institution, elle qui m’avait sortie de mon institution lorsqu’elle m’adopta. Des liens entre tout perdre, tout laisser derrière soi, condition partagée par des millions de gens sur la planète. Je raconte ce que j’ai laissé derrière moi pour arriver à rejoindre ma mère et toutes les personnes vivant dans un état de conscience altérée. À travers les mots de la performance, la cloche tinte, elle rappelle que toutes les 21 secondes, il y a un nouveau réfugié quelque part sur la planète.

    J’ouvre donc mon cœur pour entamer une conversation avec les membres de cette communauté présente sur le campus. Une conversation que je souhaite poursuivre durant trois jours, jusqu’au jeudi soir, 24 heures sur 24 puisque je vais installer mon « campement artistique » rudimentaire dans les jardins. J’invite tout un chacun à venir me voir, me parler, dessiner, danser, prendre le thé, méditer avec moi. Tonglen Garden. Du mardi soir au jeudi soir, je tiens donc « salon » parmi les fleurs et les arbres, avec des éléments d’installation provenant de mon appartement montréalais, altérés pour l’occasion.

    Je ne sais pas du tout, en lançant cette invitation, si j’aurai effectivement des visiteurs. Aucune espèce d’idée de ce qui se passera, se dira, se vivra. La seule chose sur laquelle j’ai un certain « contrôle », c’est que j’ai pris le risque d’ouverture lors de la performance initiale. Je me dis : je demande aux gens de s’ouvrir, de se lancer, d’oser venir vers moi, de prendre des risques… la moindre des choses, c’est d’en prendre moi-même dès le début et espérer que mon cœur ouvert, ma main et mes bras tendus soient reçus comme un début de conversation. Que les gens perçoivent ma sincérité, en dehors du côté « art conceptuel » d’une telle démarche. Suis-je seulement dans ma tête?

    Car le plus grand risque pour moi, c’est que personne ne vienne me visiter. Que je passe ces trois journées comme une tarte dans un four ! Que finalement, ce que je propose soit rejeté, que toute cette performance ne soit qu’une vue de l’esprit et non pas une offre du cœur, que cela ne rejoigne personne. Que je ne touche personne. Que tout ça reste de l’art conceptuel qui se veut relationnel mais qui n’est que conceptuel…

    Suzanne Boisvert

    J’ai eu très peur durant la préparation. Une sensation qui me prenait parfois à la gorge quand je préparais les éléments de l’installation ou quand je me projetais dans cet inconnu. Quelques jours avant de partir pour le Vermont, j’étais allée visitée Jeanne au CHSLD Jacques-Viger à Montréal – une dame que je visitais régulièrement depuis l’automne précédent, avec qui j’écoutais de la musique, je parlais, je restais souvent silencieuse à quelques pouces de son visage. Jeanne était aveugle, en fauteuil roulant, très âgée et elle vivait dans un niveau de conscience altérée. Mais elle était tellement «présente». C’était une des mes « teachers » pour Détresse et tendresse. Je suis donc allée la voir. Je lui ai demandé de prier pour moi. De me donner du courage parce que j’avais peur. Je lui ai expliqué pourquoi. Elle a tenu ma main entre les siennes. Jeanne. Elle était très certainement avec moi, la belle Jeanne, pour veiller sur moi… car ces journées sans pluie passées dans les jardins de Goddard sont peut-être les plus belles de ma vie.

    Tonglen Garden. Un jardin, du temps, pour «donner et recevoir». Tout fait tellement de sens. Chaque minute. Chaque fleur. Chaque mouvement des feuilles dans les arbres. Chaque visage qui se tourne vers moi. Chaque bribe de conversation. Chaque rencontre avec des inconnus… Mais qui est donc l’« Étranger » ici? C’est comme si nous l’étions tous, donc que personne ne l’était. Nous sommes tous et toutes de passage dans le territoire des dévas du jardin.

    Des femmes, des hommes, des enfants, beaucoup de gens ont pris refuge avec moi dans ce territoire pour un court moment ou pour une longue conversation. Des étudiants, des professeurs, des employés de cafétéria ou du registraire, des artistes, des écrivains, des visiteurs qui passaient par là par hasard…

    De toutes ces rencontres je retiens celle-ci en particulier. Car j’y ai vécu une réelle communion, un moment de grâce, un moment que je n’aurais jamais pu imaginer vivre. Lin Chuan Chu est un artiste accompli, formé dans la tradition classique chinoise. Il vit à Taiwan et a décidé de faire son MFA aux États-Unis. Il me semble jeune pour un maître de sa discipline. Il est beau. Il m’apporte du thé chinois et je mets de l’eau à bouillir sur le petit bleuet de camping que j’ai apporté. Chuan Chu m’offre un petit catalogue de ses peintures; sur chacune des pages vierges, il a calligraphié une longue dédicace en caractère chinois. Il me traduit. C’est une réponse à la performance que j’ai faite mardi soir. Une phrase l’a bouleversé, dit-il, « my mother is dying ». Il vient me parler de sa mère, de sa famille, de sa vie à Taiwan. Il me dit qu’il fait cette maîtrise pour intégrer quelque chose de plus personnel dans son travail. Nous buvons lentement notre thé bouillant, assis à la petite table de prière que j’ai confectionnée pour l’occasion. Nous sommes assis sur mes longs coussins rouges. Il y a des oiseaux dans les grands arbres, un écureuil qui traverse les dalles en courant. Il y a le vent léger qui fait bouger les feuilles. Il y a le soleil légèrement voilé par les nuages. Il y a cet homme qui vient de si loin et moi qui lui suis si étrangère. Et pourtant… Nous sommes assis ensemble dans cet instant suspendu. Le temps n’existe plus. Les frontières non plus. La langue est autre. L’anglais est notre no man’s land, notre terre d’accueil, notre point d’intersection pour quelques instants. Et Chuan Chu se met à chanter a cappela. Un extrait d’opéra classique chinois du XIIIème siècle, me dit-il. C’est comme un rêve tellement c’est étrange, so unlikely to happen. Et pourtant… C’est en même temps tellement incarné, d’une telle beauté impossible à reproduire. Ça me fait presque mal, comme chaque fois que j’expérimente l’essence de la beauté. De la poésie. Du vivant. Du cœur. Ça fait mal, comme la morsure du réel dans un monde que je ressens si souvent sans consistance, cauchemardesque, so upside down.

    Le silence habité du jardin revient. Les dévas sourient. Jeanne aussi.

    Nous nous prenons dans nos bras, Chuan Chu et moi, nous nous serrons un moment sans rien dire.

    Nous nous quittons.

    Je reste assise longtemps. Ce nous ne me quittera plus jamais.

  • Les marches performatives dans ma recherche de création

    Les marches performatives dans ma recherche de création

    Natasha Durand est une artiste en arts visuels qui vit sur la Côte-Nord, au Québec. Sa pratique utilise le dessin, l’installation, l’action filmée et la performance. Elle se situe à proximité du corps et des expériences vécues, de même qu’elle favorise une interactivité intimiste.

    « Ma recherche constitue des échanges sur le vif et des traces d’examens attentifs qui adviennent en atelier, lors de déambulations dans la nature et de rencontres avec autrui – entretiens, accompagnement, coexistence. L’idée de trace dans mon travail se traduit surtout par des dessins et des vidéos d’autoreprésentation que je déploie en exposition ».

    Pratique

    Les marches performatives sont des actions dans la nature. Elles visent à développer l’expérience sensorielle, la disponibilité et la réception de la personne par rapport au milieu où elle se trouve. Elles visent aussi à transformer une activité du quotidien en expérience esthétique.

    Ces marches s’effectuent sur des distances et des durées précises habituellement sur des sentiers forestiers ou en bord de mer. Elles peuvent intégrer des postures ou des accessoires handicapants, de la spontanéité, de l’introspection ainsi que des mouvements ralentis. Par exemple, sur une plage pendant plusieurs minutes on chemine les yeux fermés, on fait marche arrière, on porte une branche d’arbre sur la tête ou l’on rampe par terre. Ces contraintes forcent le marcheur-performeur à déployer attention et précaution ainsi que d’autres stratégies comme l’amplification de son souffle. De plus, il peut observer sans jugement ce qui se passe pendant et après le processus.

    Je crois que les marches performatives sont le fruit de mes séjours dans la nature et de mon goût pour l’art action. De façon inattendue, elles sont apparues dans ma recherche de création alors que je devais la suspendre.

    Dehors

    Je me plais depuis l’enfance à me retrouver dans le paysage pour me promener, observer, dessiner et créer des mini-installations que je prends en photographie. Plus récemment, au cours de ma maîtrise en art (2010-2013), je me suis mise à fréquenter ce milieu dans l’intention d’emmagasiner son énergie puis de la transporter en atelier. Voici un extrait de mon journal.

    Une fois par semaine, je me réserve un moment en forêt ou sur le bord de la mer pour être à l’écoute du milieu dans lequel je me trouve. À cette occasion, je m’ouvre davantage qu’à l’habitude aux odeurs nouvelles, à la lumière changeante, aux mouvements incessants de l’air et des marées. Je goûte à un sentiment d’unité. Ces déambulations sur des sites animés de vie me révèlent à ma propre vivacité créative. J’explore des présences minérales et végétales dans la nature que je palpe du pied, de la tête, de la main. J’expérimente diverses façons de me déplacer… Je deviens le témoin de ce qui se passe à l’extérieur comme à l’intérieur de moi. Je vis, j’observe et je note.

    Dans le contexte de mes études, la liberté que me procurait le grand air me manquait. Je devais conséquemment à mes responsabilités prolonger mes heures de travail à l’intérieur. Nous étions au printemps 2012, je produisais beaucoup de dessins, mais je voyais la fin de cette période arriver. À l’évidence, mon départ pour l’île d’Anticosti s’annonçait afin que j’y travaille comme guide-naturaliste sept jours sur sept durant deux mois consécutifs. Ce qui, je l’anticipais, ne me laisserait pas de temps pour la création. C’est donc en réaction à ces événements que je m’étais mise à passer le plus de temps possible dehors.

    Voici un autre extrait de mon journal qui décrit l’une de mes expériences de marches performatives réalisées au cours d’une longue randonnée en solitaire dans le parc national du Fjord-du-Saguenay.

    Je progresse très lentement sur le sentier tout en restant attentive aux textures de la surface de marche et au bruit de mes pas. Je chemine les yeux fermés puis je fais marche arrière parmi les racines qui recouvrent le sol. Je tente de rester sur le tracé tortueux du sentier. Je pose ensuite un morceau de bois en équilibre sur ma tête et je marche un long moment dans cette posture. Après, je remplis mes paumes de cônes d’épinette blanche trouvées en abondance sur le sol. J’essaie d’en retenir le plus possible. J’en pince un entre mes lèvres, un autre avec mon nez et ma lèvre supérieure et j’en place d’autres dans mes oreilles et mes narines. Ces pommes de pin maintenues précairement de toutes sortes de façons dictent les postures de mon corps et de mon esprit à travers mes déplacements : je contracte certains muscles et je ralentis mes mouvements. Je me pose de la même façon les questions suivantes… Comment passer entre les arbres avec un bois mort sur la tête? Ce port élargit l’espace que j’occupe et je risque de m’accrocher aux branches. Comment reculer sans trébucher? La surface de marche est irrégulière et je ne vois pas où je mets les pieds. J’observe de plus mes sensations lorsqu’après une éternité à déambuler affublée de fragments d’arbres je les retire : je sens encore leur présence et ma posture demeure la même bien qu’ils ne tiennent plus sur moi.

    De retour à la création, après l’été sur Anticosti, je réalise des vidéos d’autoreprésentation sur les sites où les marches performatives ont été initiées.

    Archivage

    Dans le contexte du filmage, mes essais dans le paysage deviennent des performances pour la caméra. Je demeure consciente du dispositif documentaire et me montre soucieuse du résultat. J’ai en tête de ratisser moins large en me concentrant sur des canevas rudimentaires d’actions. L’expérimentation d’une certaine nouveauté se trouve désormais dans le détail : celui des mouvements minuscules, des pauses entre les gestes et plus généralement, de l’examen attentif du climat des lieux qui change d’instant en instant. Bien sûr, je dois tenir compte de l’image : choisir un arrière-plan, filmer lorsque la lumière naturelle est adéquate, opter pour des accessoires tels que des manchettes grises, une cagoule et un t-shirt blancs. Je peux laisser tourner la caméra pour ensuite couper au montage, mais filmer une action d’un bout à l’autre appelle en moi une délicieuse urgence.

    Les actions filmées montrent des condensés des marches performatives. Sur la première vidéo, on me voit d’abord de dos en train d’installer doucement une branche morte en équilibre sur ma tête. Après, je fais un tour sur moi-même. Les images de la deuxième vidéo défilent à l’inverse. Je suis étendue sur le dos avec la cagoule et les manchettes et je remue ensuite en me déplaçant vers l’extrémité du sentier. Je retire enfin la cagoule. L’arrière de ma tête et mes cheveux apparaissent.

    Je ne savais pas si quelqu’un pouvait comprendre la pertinence des marches performatives dans mon travail matérialisé depuis son début par le dessin. J’ai d’abord été embarrassée d’en montrer le résultat, mais on a trouvé que les vidéos s’appuyaient sur les mêmes fondements que ma production sur papier. Dans les deux cas, il y a un intérêt pour la vie organique et une esthétique dépouillée. De plus, lorsque je les présente côte à côte, les vidéos viennent adoucir l’austérité des dessins.

    Marches performatives : un tour sur moi-même (2012)
    Marches performatives : sur le dos (2012)

    Par la suite, cette recherche en solitaire sur mon rapport à l’environnement s’est élargie sur un autre type de rencontre : la marche-performance participative.

    Partage

    Nous sommes à Baie-Saint-Paul au printemps 2014. L’amie Dorine s’est proposé de faire l’essai d’exercices de présence dans la nature inspirés de mes actions filmées (Marches performatives, 2012) présentées dans le cadre de l’exposition La Pratique des trajets (Centre des arts et de la culture, Saguenay, 2013). Nous marchons en silence vers Le Boisé du Quai sur le même trottoir puis de chaque côté de la rue Sainte-Anne et à nouveau sur le même trottoir. La présence de Dorine m’ouvre davantage que lorsque je suis seule à ce qui se passe. Juste après avoir commencé la marche, je me rends compte que je porte des jugements sur ce que nous sommes en train de faire. Je me concentre ensuite sur l’extérieur en observant les couleurs, les textures, la circulation urbaine, les personnes rencontrées que Dorine connaît et mes réactions aux échanges qu’elle entretient avec ces derniers. Je goûte également aux sensations liées au jeu entre la proximité et la distance avec Dorine. Je préfère à cet instant que nous soyons proches l’une de l’autre.

    Nous arrivons au Boisée du Quai alors que s’enchaîne un nouvel exercice que nous réalisons une personne après l’autre en alternance. Tandis que l’une est en action, l’autre reste immobile à regarder ce qui se passe. La personne en action est donc présente à soi et à son environnement. Voici mon expérience de présence à l’autre.

    Je suis assise à une table de pique-nique. Je vois Dorine en face de moi qui semble se concentrer. Je contemple sa présence devant le fleuve, L’Île-aux-Coudres et la rive sud du Saint-Laurent. La lumière du jour est douillette. Elle révèle toutes les couleurs : les bleus marins, les accents vifs des vêtements de plein air et le noir du mascara. Je bois la silhouette de la participante qui tranche net sur le fond froid. J’admire la pigmentation et les traits de son visage sous son bonnet de laine. Je touche des yeux la pointe de son nez et je sens l’air glacé qui peut-être la mord. Je la regarde bouger lentement de profil avec l’impression d’un hiéroglyphe animé. Je me rends compte qu’elle avance dans une direction puis dans une autre tout en demeurant à proximité de sa position de départ. J’aperçois par la suite des bourrelets de sable à ses pieds. Je sens ces derniers glisser en cherchant à s’appuyer sur le sol qu’elle laboure. Je suis ravie devant la beauté et la simplicité du tableau.

    Regarder Dorine fait jaillir en moi l’intuition que je dois continuer dans cette veine.

    La promenade quotidienne dans la nature est profondément enracinée dans mon histoire et elle habite ma pratique de création. J’ai envie d’y donner suite en questionnant les rapports entre les communautés humaines et leurs environnements. C’est pourquoi j’ai besoin de nouvelles collaborations.

    Comment se passera la prochaine étape ?