Étiquette : société

  • À vrai dire

    À vrai dire

    Je me vois taper « comment obtenir une résidence artistique » sur Google.   —   Je trouve ça fou quand même. De demander à une machine de m’aider à trouver une solution. J’ai besoin de son objectivité, de sa lucidité, de son manque d’opinion.   —   Il m’arrive d’envier Google.

    Car je suis une source intarissable de communication qui lutte pour trouver la sortie, quand Google, lui, sans une seconde de réflexion, sans peur, déballe tout son savoir.

    Je ressens parfois la sensation d’un pansement sur la bouche. Pas contre moi.   —   Plus pour éviter le brouhaha général en place publique, quand tout le monde cherche à être entendu.   —   Et très souvent, il m’est difficile d’’avancer jusqu’à une oreille.

    Je me sens souvent lâche, et bête aussi.   —   Fainéante, désorganisée, faible.   —   Si d’autres y arrivent, j’ai l’impression de manquer de quelque chose.   —   Il m’arrive même souvent de commencer à créer pour me prouver que je peux faire des choses.

    Et, malgré tous ces doutes, l’envie règne, intacte, au dessus de la débâcle des peurs.   —   Elle continue de me lancer des défis, des images et des sons à décoder.

    Avant d’écrire ce texte, j’ai prié. La lumière, les anges, les saints, la Vierge.   —   Il s’agit un rituel de connexion, alors que je ne suis pas forcément catholique. Je me branche ailleurs.

    Je cherche quelque chose qui ne m’appartiendrait pas à moi seule.   —   Une pensée plus collective.   —   Je peux dire quelque part que je cherche à traduire quelqu’un ou quelque chose de plus grand.

    Je laisse parler un « AUTRE » concerné à travers moi. « Celui » ou bien « Ce » qui s’évade mieux dans la folie des hasards et des inspirations.   —   Il me dira qu’il s’agit d’aller plus haut, non pas plus loin.   —   Que l’Humain est une bien belle machine à vivre.   —   Et nous sommes là, assis dedans.   —   En attendant. Attendre c’est triste.

    Ne pas attendre.

    Arracher les bribes de paillettes sur les corps calleux en noir en blanc et les faire bouger pour donner l’illusion, animer ce qui pourrait être sans vie, remuer l’immobile, secouer les silences.

    Alors vient la question du Pourquoi, existence en pause, dés à la main, on s’attarde à comprendre quand la mort, elle, a toutes les réponses qui nous encombrent.

    Serait-ce donc la fin qui anime l’artiste ?

    Carnivores en eaux troubles   —   Voilà ce que nous sommes   —   Envie insatiable de lutter contrer le sort   —   De courir les miracles comme dans un rétro speech de la Traviata.   —   De sucer la moelle de l’absolu comme on tapine : en aller retour, aux heures interdites, en frénésie, sans nul doute par nécessité pratique, quand on ne sait pas faire autrement.

    Très souvent, il faut que le processus aille vite.   —   Pas par flemme ou impatience, mais pour attraper le plus de lumière possible sur un instant de vérité qui nous transcende.   —   Avant qu’il ne disparaisse sous la prochaine vague.

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    Légende image Lewitz

    Photos + textes : @lewitz.karine sur Instagram

    Création musicale – texte + montage

    Karine Lewitz youtube

    Clip : https://www.youtube.com/watch?v=wZ4HK-teYQo

    Je choisis donc des médias rapides : écriture instantanée, street photographie, collage avec des sources déjà existantes.

    J’apprends à prendre plus de temps en travaillant en équipe, en me laissant stimuler par la pensée qui rebondit. Dans ce contexte, j’arrive parfois à travailler une esthétique sur la longueur.

    C’est d’ailleurs mon objectif 2019. Créer plus d’esthétique. Polir la pierre brute. Me tailler les neurones pour exister, en transparence. Pour montrer cette chose qui paraît absurde, qui le restera sûrement, mais à laquelle on aura rendu hommage.

    Parce qu’après tout, à l’image d’une prière très procédurière, rendre hommage à la vie, s’y agenouiller sous le cambouis cérébral et l’humide intimité naissante de ce qui jaillit, est ce qui me semble le plus honorable.

    J’écoute à l’instant Elsa Dorfman, qui parle photographie durant une interview où on lui demande si, pour elle, ce procédé représente le réel.   —   Elle répond avec ferveur « Absolutely noot ».   —   Je suis troublée, car il me semble qu’elle a raison, et en même temps je ne peux m’empêcher de me demander si, au final, l’art ne représente pas une réalité disséquée.   —   Je m’explique.   —   Comme dans un film, si l’on regarde image par image, cela ne veut rien dire.   —   Mais, mis bout à bout, en comparaison les unes par rapport aux autres, à la vitesse de l’émotion du moment, elle prennent un sens.   —   Une beauté qui était là, mais que l’on avait pas eu le temps d’analyser.   —   Pourtant, à un moment, on a décidé de cliquer. Parce qu’on avait saisi que c’était beau, même si on ne savait pas forcément pourquoi.

    On crée peut-être pour comprendre ce que l’on sait déjà.

    À vitesse humaine, on découpe le chant pour entendre les cordes qui vibrent.   —   Il ne restera qu’une photo du muscle, mais il était la. Et sans lui, rien n’est vrai.

    C’est donc du réel inconscient que nous transmettons.

    Il s’agit de mettre en lumière les réalités trop rapides, de disséquer le rêve, que nous analysons en global, en émotion finale.

    Nous cherchons à montrer, a comprendre les détails de la vie, pour comprendre pourquoi au final elle est si inexorablement primordiale.

    BIOGRAPHIE

    Karine Lewitz a commencé à créer comme on s’invente une histoire : au hasard d’un moment de silence.

    Après des études en faculté de droit, elle change de cap pour entrer au Centre de Formation Vocale à Paris, où elle étudie les arts de la scène (chant-théâtre et expression scénique).

    En parallèle de plusieurs années de tournées en France et en Europe, au service de projets musicaux, elle co-écrit certains titres (musique et texte) avec des artistes en développement, et reprend en 2016, des études de communication visuelle, et de photographie au Centre Verdier.

    Commence ici une période de créations de textes, séries de photographies et montages audio-visuels.

    Elle réalise en tant qu’auteur-compositeur, et pour le montage vidéo, en 2018 « Please, don’t wake me up », une oeuvre sélectionnée comme prix du public au Mash-up Film Festival, soutenu par le CNC.

    Oniriques, ses réalisations sont conçues comme des hommages aux mystères humains, à ces êtres sans certitudes, qui traversent la vie tout autant qu’ils sont traversés par elle.

    L’artiste structure le plus souvent ses compositions sous forme de scénarios, mélangeant rêves et réalités, abstraction et réalisme, transformations de matières existantes et création.

    Elle tente, en quelque sorte, de révéler le substrat d’une vérité abstraite collective.

  • Beuys, sculpteur de la conscience humaine

    Sandra Vuaillat est homéopathe et étudiante au programme court en Étude de la pratique artistique, à l’Université du Québec à Rimouski.


    Né en 1921 en Allemagne, Joseph Beuys est un artiste qui a insufflé à son oeuvre une vocation thérapeutique visant à guérir l’humanité. Sa démarche ressemble à une psychanalyse sociale. Il considère que l’homme est sous l’influence de causes provenant du passé, c’est-à-dire de l’histoire de l’humanité. Ces causes sont inconscientes, et en travaillant à ce niveau, il souhaite contribuer à les rendre conscientes afin de libérer l’homme. Dans son oeuvre, à la fois symbolique et autobiographique, Beuys s’inspire directement des épisodes de sa vie. Il invente une oeuvre d’art total incluant sa vie, son travail et sa place d’homme dans la société, car pour lui, l’art c’est la vie. L’acte, l’art en action, est plus important que l’oeuvre d’art. Il était plus soucieux de stimuler les idées que de les représenter, ceci afin de participer à l’amélioration de la société.

    Les conditions de la vie doivent changer — la régénération ne vient que du champ élargi de l’art.

    Sandra Bébié-Valérian1

    Pendant la Seconde Guerre mondiale, il est enrôlé comme pilote dans l’armée de l’air allemande. Son avion s’écrase en Crimée. Recueilli par des nomades Tartares qui lui donnent du miel en guise de nourriture, il revient à la vie, recouvert de graisse et enroulé dans des couvertures de feutre. Cette expérience marquera son oeuvre : on retrouve chez Beuys l’utilisation de feutre gris, parfois marqué d’une croix rouge, symbole de la souffrance. Également l’utilisation de la graisse, du miel, parfois du sang ou encore du soufre.
    Puis entre 1955 et 1957, il traverse une grave dépression. Il est recueilli chez des amis et il travaille dans les champs. C’est une deuxième guérison pour Beuys. Mais contrairement à la première, c’est d’abord une guérison interne, une autorégénération. C’est en ce sens qu’il faut rapprocher cet épisode d’une expérience chamanique. En effet, Beuys traverse cet épisode de sa vie à la manière d’un chamane qui, passé par la « maladie initiatique », se purifie et guérit par lui-même. C’est une période où il réalise de nombreux dessins et met en place les bases de sa pensée qu’il développera plus tard à travers son art.2

    En lien avec ces deux expériences de guérison, Beuys donnera à ses actions une dimension symbolique chamanique. Il avait d’ailleurs entrepris des études de médecine avant la guerre. Il aspire au changement et il compte l’exprimer dans son art, mais surtout il entend à ce que son art participe au changement de la société. Il y a une pensée chamanique dans ce changement, qui est aussi, pour Beuys, ce qu’il nomme une « régénération ». Il s’intéresse aux animaux possédant une signification spirituelle, par exemple le lièvre, lié à la renaissance et à l’intuition, le cerf, symbole de la résurrection, ou encore l’abeille.

    Car il faut dire avant tout que les animaux sont les représentants d’une force vitale qui a été totalement écrasée par le principe technologique : ce sont eux les victimes de notre soi-disante civilisation. Rien que pour cette raison ils ont leur place dans mes dessins comme porteurs de la vie dans toute sa richesse. Ou alors : comme un organe de l’homme, comme un organe directement relié à l’homme.

    Francis Moreeuw3

    Beuys parle de retrouver une « conscience de l’essence », c’est-à-dire renouer avec les forces évolutives. Reconnaître que nous avons séparé essence et apparence et s’intéresser au suprasensible. En ce sens, il cite à plusieurs reprises l’homéopathie, où le matériel disparaît pour laisser la place à l’essence et où la dynamisation renvoie à un principe de mouvement dans l’évolution. Ainsi il affirme que ce qui guérit ne doit pas être cherché dans ce qui est advenu, mais dans ce qui n’est pas encore. Il a réalisé une sculpture intitulée Auschwitz où est inscrite la formule « Similia similibus curantur ». Cette formule « les semblables soignent les semblables » est celle élaborée par Hahnemann, le fondateur de l’homéopathie. Il a réalisé cette oeuvre dans l’intention que les restes de cette inhumanité soient surmontés4. Sa démarche spirituelle a fait qu’à plusieurs reprises il a été en lien avec le Dalaï-Lama.

    Sa pensée chamanique est très bien représentée par l’action intitulée I like America and America likes Me. Cette action se déroule dans une galerie à New York en 1974. Un espace de la galerie délimité par une grille sert de refuge, pendant trois jours, à Joseph Beuys et à un coyote capturé pour l’occasion dans le désert du Texas. Ayant décidé de ne pas poser les pieds aux États-Unis avant la fin de la guerre du Vietnam, il désire ne rencontrer de ce pays que le coyote, animal sacré, dieu des Indiens, représentant selon lui, « le point névralgique psychologique du système entier des énergies américaines : le trauma du conflit de l’Américain avec l’Indien ».5 Beuys essaie ainsi de réconcilier l’esprit des Blancs et celui des Indiens d’Amérique. Il parle même de réconciliation karmique du continent nord-américain. C’est donc en sorcier, par des rituels précis, que Beuys entre en contact avec l’animal. Il porte son habituel chapeau de feutre et se recouvre d’étoffes, elles aussi en feutre, que le coyote s’amuse à déchirer. Chaque jour, des exemplaires du Wall Street Journal, sur lesquels le coyote urine, sont livrés dans la cage. Filmés et observés par les visiteurs derrière un grillage, l’homme et l’animal partageront ensemble le feutre, la paille et le territoire de la galerie avant que l’artiste ne reparte comme il était venu, sans poser les pieds sur le sol américain, le corps roulé dans une couverture de feutre, transporté dans une ambulance, en urgence, vers l’aéroport Kennedy.

    Comment expliquer les tableaux à un lièvre mort est une autre de ses actions. Beuys porte un lièvre mort sur son épaule dont la tête est recouverte de miel et de feuilles d’or. Il s’adresse à lui par des sons, des bruits, du silence. Il dit au sujet de cette action : « avec le miel sur la tête je fais naturellement quelque chose qui a à voir avec la pensée. La capacité humaine n’est pas de sécréter du miel, mais de penser et d’émettre des idées. C’est ainsi que le caractère mortifère de la pensée se revivifie. Car le miel est sans aucun doute une substance vivante. La pensée humaine peut, elle aussi être vivante, mais elle peut également présenter un danger mortel par intellectualisation ou rester morte, ou s’exprimer de façon mortuaire, comme en politique ou en pédagogie par exemple »6. Le lièvre représente un organe de Beuys lui-même. Il symbolise quelque chose de mort et d’extérieur à soi pouvant être revivifié et réintégré. La forme vivante est soumise à un processus de vie et de mort renvoyant à l’évolution en général et à l’homme en particulier. L’utilisation de sons et de bruits illustre son refus d’expliquer les tableaux aux gens. La notion de langage dans sa pratique est centrale. Pour lui la pensée puis le langage sont les points de départ de sa conception de la plastique. Beuys parle de la pensée libre comme d’un processus sculptural c’est à dire réalisé par l’homme et non inculqué par une quelconque autorité, car pour lui la mise en forme commence au niveau de la pensée puis de la parole. En ce sens, l’homme répète le principe de l’évolution depuis l’origine. « L’homme devient lui-même le créateur du monde et découvre comment il peut poursuivre la création »7.

    Beuys propose donc une conception élargie de l’art. Pour lui, l’art est une sorte de science de la liberté8. Aussi sa définition de l’art repose avant tout sur une conception anthropologique. Il parle de la nécessité interne d’élaborer le monde à partir de l’art, c’est-à-dire l’art élargi à tous les domaines, et non plus seulement comme pratique réservée à quelques initiés. D’où son affirmation controversée « chaque homme est un artiste », qui n’a aucun rapport avec le fait que chacun puisse peindre ou sculpter. Non ceci fait plutôt référence à l’idée que chacun devrait être capable d’utiliser ses forces de création qui parfois sont à l’état latent. Beuys parle de la « puissance de mise en forme » que chacun doit connaître et développer afin d’aboutir à un état d’autodétermination.Ce n’est que par la prise de conscience de la nécessité de « percevoir des choses qu’on ne perçoit pas normalement » et par l’entraînement que chacun peut parvenir à ce but9. C’est donc un art politique au sens philosophique du terme, parce qu’il participe aux débats et à l’élaboration de la société.

    Le concept d’art doit remplacer le concept dégénéré de capital. L’art est le capital vraiment concret et il faut en prendre conscience. Il n’est pas vrai que l’argent, le capital puissent être une valeur économique, le capital c’est la dignité humaine et la créativité.

    Joseph Beuys et Volker Harlan10

    L’idée que chaque homme puisse être un artiste fait ressortir une des caractéristiques essentielles de l’homme, c’est-à-dire le fait qu’il incarne la liberté et qu’il la transmette comme impulsion pour l’évolution du monde.

    Dans la notion de créateur, Beuys attache souvent la notion de plastique, c’est à dire comment nous formons et façonnons le monde dans lequel nous vivons. En faisant quelque chose de nouveau avec lui, l’homme doit ensuite le partager avec les autres et écouter en retour ce que ceux-ci produisent de leur côté. Ce processus implique des forces invisibles, des phénomènes d’énergie et de chaleur, et aboutit à ce que Beuys nommait la « sculpture sociale ». Dans une vision utopiste, il élargit la notion de travail sculptural jusqu’à ce que l’unique objet soit la société humaine. Son travail doit donc être compris dans un esprit transcendantal : la sculpture de Beuys propose au monde occidental malade du matérialisme une nouvelle forme de vie sociale. Tout comme on peut voir dans l’homme des forces évolutives, en procédant par analogie, on peut appréhender l’organisation sociale non pas de manière matérielle et mécanique, mais bien de manière organique. L’enseignement et l’éducation sont chez Beuys le fondement de la société, dans la droite pensée de Steiner, fondateur de l’anthroposophie, qui a beaucoup influencé la pensée de Beuys.

    Puisque l’art est le traitement thérapeutique aux maux de la société, il doit être enseigné à tous, non pas pour que tout le monde devienne artiste, au sens classique du terme, mais pour que chacun applique à son quotidien le concept de l’art élargi. Beuys était antihiérarchique, il se proclamait lui-même étudiant et exposait en égal avec ses étudiants. On peut comprendre que tenant cette position radicale, Beuys s’est heurté à l’administration de l’université. En effet il s’opposait au système de sélection et considérait que chacun devait se voir laisser une chance d’apprendre et que le temps suffirait pour décider de la suite. C’était donc une véritable action politique, car pour lui, la défaillance des institutions publiques était un échec du système politique. Pendant plusieurs années, il s’est battu pour changer le mode de fonctionnement de l’académie, mais malgré ses efforts et un soutien populaire et mondain important, il fut renvoyé de l’Académie de Düsseldorf. Une image célèbre le montre sortant des locaux encadré de policiers, marchant souriant, avec cette phrase : « Demokratie ist lustig » (la démocratie, c’est amusant). Plus tard, en 1974, il fondera à Düsseldorf une « Université internationale libre pour la créativité et la recherche interdisciplinaire ».

    En 1972, il participe à la Documenta 5 de Cassel. La Documenta est une exposition d’art moderne et contemporain qui a lieu tous les cinq ans, et qui dure 100 jours. Pour cette édition, Beuys a ouvert durant 100 jours un bureau d’information sur un parti qu’il a fondé, l’Organisation pour une Démocratie Directe à travers le Référendum. Il invitait les visiteurs à débattre sur la démocratie, l’écologie, l’économie, le droit des femmes, etc. En arrière-plan du bureau, on pouvait lire sur un tableau :

    Nous projetons, en Rhénanie-Westphalie, une campagne populaire pour mettre par référendum en application un important article de loi. Notre proposition : droits égaux pour l’homme et la femme! Vingt années de gouvernement des partis n’ont pas assuré le droit fondamental de reconnaissance du travail ménager comme profession. Cette activité doit se voir décerner un statut égal aux autres occupations et être rémunérée par un salaire pour les ménagères. Salaire pour les ménagères!!! Liberté absolue pour les femmes !

    Sandra Bébié-Valérian11

    En menant cette action, Beuys abolit les frontières entre art et politique. Il a également participé à la création du parti vert allemand, les Grüne. Dix ans plus tard, en 1982, il participe à la Documenta 7 et réalise le projet 7000 chênes qui consistait à inviter les gens avec lui à planter sept mille chênes sur le territoire planétaire.

    Entre 1973 et 1985, il a séjourné à de nombreuses reprises à Bolognano, petit village de montagne dans le sud des Abruzzes, en Italie. Un couple d’amis mécènes y possédant un domaine, Beuys y a entrepris différents projets à long terme, à caractère à la fois artistique, politique ou écologique. Parmi eux, la fameuse action « Difesa della Natura », en français, « Défense de la Nature ». L’artiste commence alors la plantation de sept mille arbres et arbustes menacés de disparition sur un terrain de quinze hectares, qu’il nomme « Piantagione Paradise ». Cet acte, tourné vers l’avenir invite à la participation de personnes intéressées par l’ensemble des problématiques qui préoccupent Beuys. « Difesa della Natura » n’implique pas seulement des conditions écologiques, elle veut au contraire être lue selon un point de vue anthropologique : protection de l’être humain, de la créativité et des valeurs humaines.

    Beuys était à sa manière un révolutionnaire et il a apporté autant à la réflexion sur l’enseignement, sur l’écologie, sur la démocratie ou encore la sociologie, que sur l’art. Pourtant, il n’est cité que dans un cadre restreint de l’art, c’est-à-dire l’histoire de l’art, loin de son concept de champ élargi de l’art.

    Beuys, c’est la rencontre du chamane, qui par la guérison libère les forces créatrices, et du passeur donnant l’impulsion, ouvrant la voie vers l’avenir, vers la transformation. Sa vision de la société fait qu’il croit profondément au pouvoir de l’éducation et de la guérison comme moteurs de transformation pour la société. En affirmant que chaque être humain est un artiste, il propose un chemin afin que chacun puisse accéder à cette forme de conscience et ainsi participe pleinement à l’élaboration d’une société nouvelle.

    (…) les révolutionnaires et les révolutions n’ont pas réussi à produire autre chose que cette mort et ces effusions de sang. Ainsi, c’est comme s’il n’y avait jamais eu de révolutionnaire en ce monde. Ainsi, jamais encore au monde n’a eu lieu cet acte de transformation qui liera la vie à la vie et cette vie-ci à une autre. Car c’est la seule chose que l’on puisse définir par transformation de ce qu’a reçu l’homme : la vie! Nous n’avons pas besoin d’entrer dans la vie : nous vivons déjà dans un être vivant, pris en nous-même en tant « qu’être vivant ».

    Joseph Beuys12

    Version pdf de l’article :
    Sandra Vuaillat. Beuys, sculpteur de la conscience humaine. 2014

    1. Sandra Bébié-Valérian, Joseph Beuys, l’art pour tous ? Conférence organisée par Oudeis, le vendredi 21 novembre 2008. http://www.oudeis.fr/wp-content/uploads/2009/01/jbeuys.pdf ↩︎
    2. Joseph Beuys, Par la présente, je n’appartiens plus à l’art, Paris, L’Arche, 1988, p. 109. ↩︎
    3. Francis Moreeuw, site web. http://www.moreeuw.com/histoire-art/joseph-beuys.htm (consulté à plusieurs reprises en novembre 2013). ↩︎
    4. Joseph Beuys, Par la présente, je n’appartiens plus à l’art, Paris, L’Arche, 1988, p. 120. ↩︎
    5. Francis Moreeuw, op. cit. ↩︎
    6. Joseph Beuys, op. cit., p. 150. ↩︎
    7. Joseph Beuys et Volker Harlan, Qu’est-ce que l’art ?, Paris, L’Arche, 1992, p. 34. ↩︎
    8. Ibid, p. 20. ↩︎
    9. Ibid, p. 25. ↩︎
    10. Ibid, p. 54. ↩︎
    11. Sandra Bébié-Valérian, op. cit. ↩︎
    12. Joseph Beuys, Par la présente, je n’appartiens plus à l’art, Paris, L’Arche, 1988, p. 46. ↩︎