J’ai écrit ces quelques mots pendant le confinement dû au Covid 19, où comme le reste du monde j’ai été confrontée à des questions existentielles comme « Qui suis-je vraiment ? » « Quelle est la place de l’Humain dans la Nature ? » « Où allons-nous ? »
Je suis Valérie Rey, née à Paris en 1965. J’ai vécu toute ma jeunesse à Paris et je sentais que ce type de vie n’était pas adapté à ma personnalité, ni à mes désirs. Vers mes 30 ans, j’ai eu besoin de changer d’horizon pour vivre enfin une VRAIE VIE. Alors avec toute ma petite famille, je suis partie vivre au Costa Rica dans un petit village de bord de mer.
Je devais (comme un devoir) me connecter à la nature, faire du pain à mes enfants et construire notre maison. Là enfin j’ai pu exprimer ma VRAIE nature, celle qui est en moi. Être enfin une femme artiste, authentique et sans faux-semblants. (D’ailleurs depuis, dans chacune de mes œuvres est cachée une apostille marquée MoA.)
LA QUÊTE de LA création intense, originale, authentique, subtile et intègre.
À la manière d’un archéologue je recherche sans cesse l’innocence de l’enfant que j’étais, l’époque où je savais regarder sans juger, m’émerveiller d’un rien, prendre le temps de ne rien faire (maman disait : elle est toujours dans la lune) – comme c’est bon !
Alors, je récolte des preuves, des bribes, des indices de ce qui faisait mon ingénuité, mon innocence d’enfant, sans jugement, sans préjugés, sans honte et sans aucun format.
Ni œuvre, ni art, juste faire « des expériences »… C’est comme ça que j’appelle encore ça aujourd’hui, je joue à faire des expériences. Si je mets ça avec ça, ça fait quoi ?
Je recherche le temps où j’étais pure et libre. Le temps où je n’avais pas le fardeau de l’éducation, le savoir-faire et savoir dire, l’arrogance, le vouloir briller, la chose à prouver, à qui, à quoi ? Et puis toujours la petite voix dans ma tête qui répète : cherche, creuse, c’est en toi, tu l’as encore ! Lâche-toi, sors-le, ce cri qui est blotti au fond de tes entrailles.
Valérie Rey Oeuvre
Je crois que l’éducation remplace et vide le contenu de ce qui nous faisait authentiques et différents les uns des autres, par un format établi qui est sensé aller à tout le monde – mais trop souvent l’habit est bien trop serré, trop étriqué, trop lourd et on s’y sent mal. Jusqu’à ce qu’on s’adapte au vêtement et pas le contraire. Mais si on entrouvre un peu ce vêtement mal ajusté, alors on comprend bien que cet habit n’est pas à nos mesures.
Bien au contraire, peut-être est-ce ça être un artiste, essayer de résister à cette chape de plomb prête à tout écraser, tout lisser, se conformer à cet habit (si joli soit-il)?
Alors, oui, c’est elle la petite fille que je recherche : la petite moi.
Le temps fait son œuvre
Le chemin qui mène à la solution est ce qu’il y a de plus palpitant, de pister une trace, de tracer une piste, de se perdre et de s’apercevoir que non, ça n’aboutit pas, revenir en arrière, se remettre en question, mais jusqu’à quel point ? Puis étudier une autre voie, d’autres méandres.
Il y a de la douleur là-dedans, du tiraillement, beaucoup de doute, mais en fait, c’est du plaisir.
Consacrer le temps qu’il faut au murissement d’une idée. C’est comme quand on lit un roman, ce n’est pas la chute qui nous intéresse, ce sont les 500 pages entre le début et la fin qui nous tiennent en haleine. Sinon, pourquoi ne pas lire juste le premier et le dernier chapitre? Les délices de l’attente du dénouement. J’aurais aussi pu prendre la métaphore de la naissance à la mort.
Valérie Rey Oeuvre
Puis eurêka, j’ai l’idée, je la tiens ! L’imagination a fait son job, je vois la pièce, je crois la connaitre. Alors dans l’intimité de mon atelier, je fonce tête baissée : une bille, puis une autre, puis cent autres, puis 1000…
Ça prend du temps, beaucoup de temps, mes mains travaillent, infatigables au labeur, elles savent ce qu’elles doivent faire, elles connaissent les gestes, elles savent quoi faire quand le verre est trop chaud et va couler, elles réagissent au quart de seconde pour redresser, tourner, remettre à la flamme et quand il est temps s’arrêter. Elles sont douées d’une intelligence remarquable.
On a l’impression que ce n’est qu’une répétition, mais en réalité, comme on ne se baigne jamais dans la même eau d’une rivière, chaque bille possède son propre ADN, elles ont chacune leurs qualités et leurs défauts. Elles transportent aussi une partie de moi-même, un peu de mon humeur, de mes doutes et de mes émotions.
C’est comme une prière ou un mantra qu’on psalmodie qui crée cette mélodie et qui m’enveloppe d’une douce mélopée et m’incite à la méditation.
Ensuite vient le moment de poser les feuilles d’or, ce métal jaune, brillant et inaltérable, si convoité durant tant de siècles par l’humanité. Ces feuilles sont tellement fines qu’un souffle suffit à les faire s’envoler. C’est un moment de paix avec moi-même. Autant les billes de verre façonnées par le feu sont vivaces, virevoltantes, autant là, c’est un moment de pure sérénité. Je ne respire plus, je suis dans un moment suspendu, puis mon pinceau caresse la feuille avec la délicatesse du duvet d’un oisillon.
Valérie Rey Oeuvre
La Naissance ou la chose accomplie
Alors vient le moment de l’assemblage – je ne fais pas de coup à blanc, ni d’essai pour voir comment ça va sortir. Ce sera la surprise… ça y est, c’est l’heure : Félicitations ! C’est une fille Madame, elle pèse 3 kg, elle a les yeux de son père et les fossettes de sa mère. (Oui, c’est toujours une fille 🙂 )
Halcyon days (le calme après la tempête)
Et là, quand enfin c’est fait, je suis surprise… ça bouge, c’est vivant, j’aime !
Je suis contente, c’est beau et le beau fait du bien, mais d’un autre côté le film est terminé… Il faut tout recommencer, encore cette délicieuse quête douloureuse et si nécessaire à mon état mental. J’espère avoir le privilège de ne jamais trouver le Graal et de continuer ma quête indéfiniment.
Julie Roch-Cuerrier et Joséphine Rivard se sont rencontrées en 2017, dans le cadre du projet d’exposition Écologies/Ecologies, présenté à la galerie AVE – Arts Visuel Émergents à Montréal. Presque immédiatement, une relation d’intérêt et d’entraide s’est installée entre l’artiste et la commissaire. Elles ont depuis poursuivi leur collaboration en entretenant une conversation écrite et orale sur leurs pratiques respectives, et en développant ensemble des idées communes. À l’automne 2019, dans l’idée de travailler à la confection d’un nouveau projet d’exposition nommé Respirer/To Breathe, Julie et Joséphine ont ressenti le besoin de cristalliser leurs échanges dans une réflexion sur certaines préoccupations communes comme le temps, la bienveillance et la corespiration.
10 octobre 2019 – Joséphine: Julie, on s’est rencontrées durant l’hiver 2017 dans le cadre d’un projet d’exposition mené par Marie-Charlotte Carrier et moi, dans une petite galerie située à Saint-Henri, Montréal. C’était notre première expérience de commissariat en tandem, et nous avons intitulé le projet Écologies/Ecologies. Nous avons eu le grand plaisir d’exposer tes œuvres aux côtés de celles de Jessica Slipp et de Caroline Mauxion. Entre notre première rencontre à l’hiver et le début de l’exposition en juillet, une collaboration s’est doucement tissée au sein de ce projet simple, mais réellement enrichissant pour chacune de nous, je crois. Nous avons finalement gardé contact et notre discussion s’est poursuivie à travers plusieurs échanges, écrits et oraux, professionnels et amicaux.
Je me plais à me remémorer notre rencontre parce que je remarque que le temps n’est pas toujours un facteur prépondérant aux initiatives artistiques, et qu’il est rare de pouvoir en bénéficier pleinement. «Prendre le temps» demeure un luxe, trop souvent écarté des processus créatifs. Cela dit, cette conversation entamée avec toi en 2017 m’apaise et me prouve qu’il est possible, et même essentiel, de concevoir une réflexion à long terme avec une consœur. Je remarque au sein de notre rapport une envie commune, sans précipitation, de s’interroger sur l’art et son contexte dans un rythme à contretemps du système productif mis en place. J’aimerais donc débuter en te demandant si, comme moi, tu réfléchis au potentiel d’une relation artiste-commissaire étendue dans le temps; serait-ce là une définition que nous pourrions donner à la pratique curatoriale actuelle ?
19 octobre 2019 – Julie: Je trouve intéressant que d’emblée tu soulèves cette idée de «prendre le temps» pour amorcer notre conversation. De plus en plus, je me rends compte de l’importance de la lenteur et du passage du temps dans ma démarche; cela fait partie de mon questionnement. On avait commencé à en discuter lors de l’exposition Écologies/Ecologies en lien avec l’effacement méticuleux des pages de mon atlas: l’aspect méditatif associé à la répétition de ce geste. On a continué à en parler plus récemment à cause de mes recherches actuelles dans lesquelles le cycle de croissance d’un pigment dicte la progression. L’importance de la lenteur prend ici tout son sens, c’est une obligation. D’une certaine façon, je vois cette conversation que nous venons d’amorcer à long terme, comme une nouvelle manière pour moi de continuer à explorer un questionnement déjà bien présent dans ma pratique, cette fois sous la forme d’un dialogue.
Je trouve très inspirante l’idée que tu soulèves de définir la pratique curatoriale par la temporalité; l’idée d’une relation qui se déroule dans le temps. Cette définition enrichit, je crois, l’idée de commissariat d’une potentialité nouvelle. Elle met en relief l’idée d’accompagnement plutôt que l’idée d’une relation de travail contractuelle et temporaire. C’est une notion dont on a parlé à quelques reprises déjà; tu mentionnais que pour toi, l’idée d’accompagnement est au cœur de la pratique curatoriale. Est-ce que cela a toujours été le cas? Si non, qu’est-ce qui a marqué ce changement d’idéologie dans ton approche au commissariat?
28 octobre 2019 – Joséphine: L’accompagnement est une idée qui résonne énormément en moi à l’heure actuelle. Elle évoque le travail d’équipe et la collaboration. «Accompagner» désigne selon moi une sincère réciprocité entre deux têtes, entre deux instincts; il s’agit de réfléchir ensemble, d’avancer ensemble, dans le but de se rendre conjointement à une zone de contact. Nos cheminements se développent simultanément, et on découvre au même rythme les étapes futures.
Concernant ta question sur mon approche du commissariat, je ne peux m’empêcher de réfléchir d’abord au bagage académique que j’ai reçu. Durant mes études universitaires en histoire de l’art, l’enseignement du commissariat d’exposition m’a été transmis de manière très critique. C’est comme si, dans l’idée de vouloir nous mettre en garde ou de nous surconscientiser sur les risques d’une telle pratique, le rôle du commissaire nous a été appris en contre-exemples. Pour résumer cette critique curatoriale en quelques mots, la pratique du commissaire a souvent été pointée du doigt pour ses conceptions parfois maladroites et hiérarchisantes, évoluant au sein d’un monde de l’art friand de vedettariat et d’autopromotion. Jamais je ne nierai que l’histoire des expositions regorge de situations déséquilibrées entre commissaires et artistes; ces exemples se multiplient de façon évidente dans l’explosion d’événements internationaux et de star-systèmes qui vantent les personnalités flamboyantes de ces auteurs.trices d’expositions. Je me rends compte toutefois que j’ai moi-même adopté un discours somme toute très critique à l’égard du commissariat d’exposition et que souvent, je n’ai pas su affirmer mon désir d’expérimenter cette pratique.
Pourtant, les exemples de «bon» commissariat existent, mais rarement sont-ils mis de l’avant comme tel. J’aimerais sincèrement qu’on en fasse autant la promotion, que ce ne soit que pour diffuser la richesse positive de ce genre de travail d’accompagnement. Par exemple, la collaboration entre Laure Prouvost et Martha Kirszenbaum pour le pavillon de la France à la Biennale de Venise 2019, intitulée Deep See Blue Surrounding You, me semble avoir été réalisée dans un respect et une envie sincère de mettre à profit deux bagages différents. Sans avoir pu visiter l’exposition, la documentation critique sur laquelle j’ai pu mettre la main dépeint un projet pertinent et sensible. Qui plus est, je me réjouis sincèrement de voir deux femmes travailler en équipe…
Bref, pour y revenir, cette notion d’accompagnement ne m’est pas venue du milieu des arts visuels, étrangement; elle est plutôt apparue du côté du théâtre, lors d’une conversation avec une amie dramaturge. En décrivant ses activités quotidiennes, elle m’a dit réaliser un travail d’accompagnement avec les artistes: recherches, discussions, remises en question, la dramaturgie s’infiltre dans l’écriture du texte et de la mise en scène de façon à enrichir certains processus. Il s’agit finalement d’une relation d’aide, mais qui se nourrit mutuellement des deux parties. La dramaturgie peut servir de levier, elle peut engendrer le doute, ou même ouvrir des portes insoupçonnées, mais elle se base avant tout sur le bagage de l’artiste ou de l’autrice ou de l’auteur avec qui elle collabore. En prenant connaissance de la nature de ce rôle, j’y ai tout de suite vu un lien avec la pratique curatoriale que j’aimerais exercer. J’y vois énormément de similitudes! Et on dira que la vie est bien faite, car je débute ce mois-ci un premier contrat de dramaturgie avec l’équipe de création du spectacle Tout Passera, prévu au Théâtre Prospero en mars 2020.
Finalement, je pense que dans l’idée d’accompagnement se dessine une fois de plus une profondeur que seul le temps peut mener à terme. C’est dans la durée et dans l’attention portée aux choses qu’on touche une vérité, c’est dans la compréhension mutuelle, dans le temps qu’on prend à connaître quelqu’un, que la vraie conversation se tisse. Qu’en penses-tu? Est-ce qu’il te vient en tête des exemples de commissariat qui t’inspirent particulièrement? Est-ce que le fait que tes recherches créatives découlent de processus lents a déjà posé problème dans le cas d’une collaboration?
1er novembre 2019 – Julie: Je suis tout à fait d’accord avec toi! J’aimerais en profiter pour aborder le concept de corespiration, car je crois que l’idée d’accompagnement y trouve écho. Le titre qu’on a instinctivement donné à cette conversation, À propos d’une corespiration, prend ici tout son sens. Le mot corespiration évoque pour moi un dialogue ou une relation intime, un événement silencieux, mais fondamental, dont le préfixe annonce une action qui implique un «avec» ou un «ensemble». C’est un concept auquel j’ai commencé à réfléchir en lisant l’essai de Franco « Bifo » Berardi Breathing: Chaos and Poetry (2018), dont je te parlais lors de notre dernière rencontre. J’ai trouvé passionnant le parallèle qu’il y développe entre le concept de société et celui de respiration, l’idée que chaque respiration singulière est enchaînée avec la respiration des autres pour former une corespiration, ce que nous appelons société. L’acte de respirer est à la fois le point de départ et le rythme fondamental de cette structure. C’est une perspective très humaine du temps et de la société, qui évoque l’idée d’une réalité commune qui évolue lentement, une respiration à la fois.
Quelle coïncidence que tu mentionnes la collaboration entre Laure Prouvost et Martha Kirszenbaum. J’ai eu la chance de visiter la Biennale cet été et un des éléments qui m’a le plus frappée de l’exposition au pavillon de la France était la présence et le rythme d’une respiration qui marque la trame sonore du film au centre de l’installation. J’en retiens une chorale de voix et de respirations qui tentent de s’accorder au même rythme, qui s’éloignent et se rejoignent, pour créer une étrange harmonie, une respiration commune, en quelque sorte. C’est fascinant de voir que l’idéologie et la sensibilité derrière le travail de commissariat se reflètent dans l’expérience de l’installation.
C’est intéressant la manière dont tu décris le rôle de dramaturge. Quand tu mentionnes les recherches, les discussions et les remises en question, ça pourrait tout aussi bien être une conversation à propos du monde des arts visuels; on y trouve des processus et des préoccupations communes. Pourtant, la relation entre l’artiste et le commissaire est bien différente. Je pense que la pratique curatoriale aurait tout à apprendre de cette notion d’accompagnement présente au théâtre. Un désir d’accompagnement occupait mes pensées depuis que j’ai terminé la maîtrise, et il s’est infiltré dans ma pratique sous la forme d’une pratique collaborative dans la dernière année. Comme tu le sais, je collabore avec deux autres artistes en arts visuels, Clara Cousineau et Eve Roy, sous le nom de projet Rencontre autour d’une table: une série d’événements explorant les notions de collaboration, d’hospitalité et d’échange. C’est l’espoir de créer un espace inclusif pour partager pensées et processus, luttes et désirs entourant la condition d’être artiste qui a été l’élément déclencheur de notre pratique collaborative. Rencontre autour d’une table est née d’une volonté d’aborder l’état de précarité du contexte contemporain et de briser l’isolement de l’artiste grâce à une approche collective. Ça a été bénéfique, je dirais même thérapeutique, pour nous de créer cette plateforme d’échanges. D’une certaine manière, cette table est devenue une zone de contact, entre nous, nos pratiques et différents intervenants.Tu avais donc accepté notre invitation, en mars dernier, à participer à un de nos événements; je pense que ça a été un moment clé dans le développement de notre corespiration. Il y avait mon œuvre, Temporal Body, au centre de la table: un geste performatif qui se manifeste par un morceau de soie absorbant une solution de vert-de-gris. C’est à ce moment, je crois, que l’idée de durée et de lenteur a commencé à prendre forme dans notre conversation. Tu me demandes si la lenteur du processus dans ma pratique m’a déjà posé problème dans une collaboration. Plus que la lenteur, je crois que c’est le caractère incertain et instable des matériaux que je choisis d’explorer et la place de l’expérimentation dans ma démarche qui peuvent parfois rendre les collaborations difficiles. Pourtant, c’est exactement là où réside mon intérêt pour les pigments avec lesquels je travaille: dans leur instabilité ainsi que leur propriété d’évoluer avec le temps et en réponse à leur environnement. D’une certaine manière, il y a ici aussi, dans ma relation avec ces pigments, une compréhension et une conversation qui se développent dans le temps, et que seul le temps peut mener à terme.
Temporal Body, 2019, soie, solution de vert-de-gris, dalle d’Hydrocal, processus temporels Roch-Cuerrier
30 novembre 2019 – Joséphine: On discute depuis le début de la collaboration entre artiste et commissaire, mais la collaboration entre artistes est tout aussi pertinente à aborder! Ce n’est pas tout à fait la même dynamique, car il s’agit selon moi d’une collaboration peut-être plus sensible et délicate de par la position de l’artiste face à un pair, et la nature similaire du travail. La conjugaison de plusieurs pratiques artistiques, de plusieurs paroles et instincts est-elle plus difficile entre artistes selon toi? En même temps, tu parles d’un grand bénéfice thérapeutique qui s’est créé suite à la formation de Rencontre autour d’une table; comme quoi certaines relations peuvent fondamentalement être salvatrices.
Je rebondis sur une autre idée, car la collaboration entre Clara, Eve et toi m’inspire beaucoup de force et de bienveillance, similairement à ce que j’ai ressenti en lisant sur le projet de Laure Prouvost et Martha Kirszenbaum. Ma sœur Adèle m’a récemment offert le catalogue d’une exposition qui a eu lieu en 2015-2016 au Musée Sztuki, à Lodz en Pologne, dont le titre ne cesse de m’émouvoir: All Men Become Sisters. L’exposition en soi traitait de sisterhood dans les arts, c’est-à-dire de l’esprit de sororité, des années 1970 à aujourd’hui. Ce concept de sororité, popularisé par les mouvements féministes durant les années 1970, s’est développé en écho à l’idée de brotherhood, ou de fraternité, considéré comme véritablement toxique dans les sociétés patriarcales actuelles. Le mot est d’une grande puissance selon moi.
En plus d’être un ouvrage franchement pertinent sur des pratiques artistiques féministes et sur une politique de la division sexuelle dans plusieurs sphères sociales, les textes contenus dans ce catalogue d’exposition m’ont permis de pousser mes réflexions sur la solidarité féminine et sur la richesse d’une entraide fondamentalement ancrée dans une éthique bienveillante (on parle précisément d’ethics of care). Une phrase de l’autrice Joanna Sokolowska a particulièrement résonné durant ma lecture: “Sisterhood rejects the linear depiction of time as a tool used by patriarchy to discipline imaginations for the purposes of the dominant growth ideology. Sisterhood is a machine of minor history, one whose vibrations are shattering the majoritarian, dominant canon of culture.”
2 décembre 2019 – Julie: C’est vrai que les débuts de Rencontre autour d’une table n’ont pas été faciles, ça a pris du temps pour qu’on s’apprivoise. D’une certaine manière, il fallait laisser le temps à nos pratiques de se «mouler» les unes aux autres, et de nous situer dans cette collaboration. Ce n’est pas tout à fait la même dynamique, mais je trouve qu’il y a tout de même beaucoup de similarités entre ma collaboration avec Clara et Eve et ma collaboration avec toi. Plus que des relations définies par une dynamique de rôles, c’est vraiment l’idée d’accompagnement qui définit la collaboration dans les deux cas. C’est une notion qui revient souvent dans nos échanges. Je suis contente que tu abordes les pratiques artistiques féministes, car je trouve que c’est pertinent de lier cette volonté d’accompagnement à la notion de solidarité féminine. Peut-être que c’est justement ce désir de créer un environnement de travail plus féministe, une sisterhood, qui a été un des éléments déclencheurs de nos pratiques collaboratives!
Cela dit, j’aimerais revenir sur les propos de Joanna Sokolowska. Ça m’a tout de suite fait penser à un autre passage du livre Breathing: Chaos and Poetry: “In the industrial age, when a dominant rhythm was imposed on spontaneous rhythms of social subjects, power could be described as a code aligning different temporalities, an all-encompassing rhythm framing and entangling the singularity of individuals’ refrain.” Je trouve passionnant cette association entre les idées de pouvoir et de temporalité, entre les concepts de patriarcat et de linéarité du temps. Avec cette perspective, c’est intéressant d’analyser la temporalité qu’on a instinctivement choisi d’adopter dans notre collaboration et dans les différents projets que l’on conçoit ensemble: une temporalité cyclique qui prend source dans un processus d’échanges mutuels. Sans être ouvertement féministe dans notre propos, je crois tout de même que la sensibilité derrière le projet est ancrée dans des idéaux fondamentalement féministes: la responsabilité, l’attention, le soin, la communauté, la collaboration, etc. Je ne pense pas qu’on en ait déjà parlé, mais as-tu déjà considéré ta pratique curatoriale dans la perspective de l’écoféminisme?
17 décembre 2019 – Joséphine: C’est tout à fait juste! Nous n’avons jamais discuté d’une thématique féministe à proprement parler dans nos derniers projets collaboratifs, bien que j’ai la grande impression que l’idée a été sous-jacente à plusieurs reprises. Le mouvement féministe est une cause à laquelle j’adhère. Et je suis d’avis que mon engagement doit être clamé, haut et fort, tant qu’il le faudra. J’avoue toutefois que j’aime bien l’idée d’un féminisme relationnel qui se développe naturellement, instinctivement, rituellement. C’est utopiste peut-être de croire en un monde où nous n’aurons plus besoin de crier pour qu’on entende les femmes et toutes celles qui s’identifient comme telles; cependant le fait d’entretenir des relations où le féminisme est sans équivoque me donne franchement espoir.
Notre première collaboration en 2017 pour l’exposition Écologies/Ecologies incarne pour moi cet esprit de sororité. Marie-Charlotte et moi, dans notre première expérience de commissariat indépendant, avons véritablement cherché à façonner un projet sur des bases solides et respectueuses. Marie-Charlotte avait plus d’expérience que moi à l’époque, et l’attention avec laquelle elle a instauré les fondements du projet et écouté sincèrement chacune des personnes impliquées m’a fortement marquée et a indéniablement forgé ma propre pratique. Ensuite, j’éprouve une grande fierté à l’idée d’avoir collaboré avec trois femmes (Caroline Mauxion, Jessica Slipp et toi), une décision basée sur vos œuvres qui ont su faire écho à nos sensibilités communes. Je n’ai réalisé l’importance d’un tel choix que lorsqu’un journaliste m’a posé la question, à savoir si notre geste curatorial découlait d’une prise de position militante féministe. C’est amusant comme tout doit être justifié parfois alors que, pour nous, ces décisions étaient tellement intuitives.
L’écoféminisme est une nouvelle zone de recherche pour moi et j’y trouve énormément d’intérêt. Je ne pense pas vouloir définir ma pratique curatoriale selon un angle précis pour le moment, mais il est vrai que la conjonction des théories féministes et écologistes résonne fortement chez moi, surtout dans le contexte actuel où les prises de position face à la crise environnementale et au capitalisme patriarcal sont nécessaires. Sans être une experte sur le sujet, j’affirme cependant qu’il est juste de se questionner sur le futur des relations sociales et économiques d’un point de vue écologiste et même si ces réflexions peuvent être teintées d’inquiétude, je souhaite relever la poésie dans les idées de sororité, de bienveillance et de jardin global. Les théories de l’éthique du care de Carol Gilligan mettent le doigt sur plusieurs de ces approches relevant de la parole et de la relation. Dans son ouvrage In a Different Voice (1982), qui demeure la référence philosophique et psychologique sur le sujet de l’éthique du care, elle définit la voix comme étant le fondement des relations humaines; c’est ce qui nous permet d’agir, de nous positionner. Elle souligne surtout que la parole est dépendante d’une écoute et ajoute justement ces mots, qui trouvent étrangement leur place dans notre discussion: “Speaking and listening are a form of psychic breathing.”
Garden of Time (Accelerated Life Test), 2020, vert-de-gris, photographié en ultra macro Roch-Cuerrier
Je peux lire la notion de corespiration dans cette phrase: un engagement est fondamental de nos jours, mais il s’active dans sa réception chez un autre parti. Qu’en dis-tu?
6 janvier 2020 – Julie: Oui absolument! Jusqu’à présent, on a plutôt abordé la notion de corespiration comme une forme de dialogue, un échange psychique plus que physique. En lisant la citation de Carol Gilligan, j’en suis venue à me questionner sur les similitudes entre l’acte de parler et l’acte de respirer: ce sont tous deux des processus d’échange. On parle bien souvent de l’interdépendance qui lie les notions de parole et d’écoute, mais qu’en est-il des notions d’inspiration et d’expiration? N’y a-t-il pas là aussi une certaine forme d’interdépendance, de réciprocité?
Quand on parle de la notion de corespiration je pense qu’il est important de se rappeler que l’air est notre bien commun fondamental. C’est ce qui nous lie physiquement les uns aux autres. J’irais jusqu’à dire que c’est une forme d’engagement; dans l’acte d’inspirer et d’expirer, nous partageons une intimité. Je trouve qu’il y a quelque chose de très poétique dans cette action: breathing in, breathing out. D’une certaine manière, cet échange de carbone est un contrat biologique que nous entretenons les uns avec les autres. Constamment, sans y réfléchir, nous échangeons des fluides corporels à travers l’acte de respirer. C’est notre contact premier et fondamental avec l’Autre. L’acte de respirer connecte notre monde interne au monde externe.
Notre organisation en société ajoute, je crois, une dimension sociale à ce contrat. La vie en ville, à travers la cohabitation, précipite et accentue cet échange, cette intimité partagée. Du point de vue écologique, je pense qu’il est important de souligner que cette intimité, que nous partageons à travers l’acte de respirer, est également ce qui nous lie aux plantes. Bien que ce soit un échange dont on a conscience intuitivement, on oublie bien souvent le caractère mutualiste qui définit notre relation aux plantes. Elles inspirent ce que nous expirons et vice-versa. L’acte de respirer connecte donc aussi l’humain au végétal.
Si l’acte de respirer nous connecte au monde externe à un niveau physique, l’acte de parler nous connecte à lui à un niveau psychique. Pour en revenir à la citation de Carol Gilligan, je trouve très belle l’idée d’une respiration psychique: une respiration qui concerne l’esprit. Dans la notion de corespiration, les deux semblent se rejoindre: le physique et le psychique. Depuis le début de notre conversation, les théories du féminisme, de l’éthique du care et du mutualisme semblent s’être intimement liées à la définition qu’on construit peu à peu autour de la corespiration.
21 avril 2020 – Joséphine: La corespiration comme phénomène physique et psychique m’inspire énormément pour de futures réflexions.
Je profiterais de cette définition de corespiration, de laquelle émanent bienveillance et mutualisme, pour conclure notre échange sur une idée philosophique qui m’apparaît très instinctivement à la lecture de tes mots: celle de l’attention, réfléchie entre autres par Simone Weil. La philosophe décrit l’attention comme une tentative de demeurer disponible, de suspendre sa pensée et de se laisser étonner par notre environnement. Dans cette part d’incertitude réside une acceptation portée à l’Autre et aux choses: en étant attentive, j’écoute mon interlocutrice, m’étonne de sa présence et de la singularité de son être. Il se bâtit finalement une relation profonde et vraie dans le consensus de nos esprits attentifs. Simone Weil propose de cultiver notre attention comme on cultive un jardin, avec patience et respect.
Je crois que si j’avais à décrire ta pratique artistique, le sentiment d’attention pourrait très bien décrire la façon dont je perçois ton œil créatif. La nature environnante, les arbres, les fleurs et les pigments deviennent des matériaux que tu accueilles attentivement, et auxquels tu ajoutes ta pensée, sans jamais les dénaturer. Tes expérimentations pigmentaires et ton utilisation du bronze m’ont montré, à plusieurs reprises, ton désir de réellement te connecter au potentiel de ces objets. Ces rencontres définies dans le temps témoignent de ton acceptation de l’imprévu, et te permettent, à toi et à cet Autre, matériel ou vivant, de corespirer pour un moment. Pourrait-on dire que la corespiration est tributaire de l’attention?
Je souhaite que cette corespiration que nous avons tenté de cerner puisse trouver écho dans l’attention que nous nous porterons mutuellement, humains, nature, et environnement dans les arts, mais surtout dans nos démarches sociales et collectives.
Time Flower (lily), 2021, fleur, vert-de-gris, documentation de processus temporels Roch-Cuerrier
Biographies
Julie Roch-Cuerrier est une artiste dont le travail mêle sculpture, photographie et vidéo, alliant sa formation en arts imprimés à ses intérêts pour les processus de transformation. Centrée sur la notion de matérialité, sa pratique prend la forme d’un ensemble d’expérimentations. Par des gestes subtils, elle explore comment les matériaux peuvent être porteurs de sens, invitant le spectateur à construire un tout à partir d’éléments clés distincts. Grâce à ses compositions sculpturales et visuelles, elle se questionne sur l’agentivité des objets, l’aspect transitionnel de la matière, et la spectralité des espaces où se croisent le vivant et le non-vivant.
Joséphine Rivard est travailleuse culturelle, commissaire indépendante et titulaire d’une maîtrise en histoire de l’art de l’UQAM. Outre son expérience comme chargée de projets à Arsenal art contemporain, elle a été responsable de la coordination artistique du 37e Symposium international d’art contemporain de Baie-Saint-Paul, et de la programmation de la 8e édition de Rencontre interuniversitaire de performance actuelle (RIPA). Elle travaille maintenant à l’Usine C, centre de création pluridisciplinaire, en plus de travailler sur ses projets personnels d’exposition et de recherche. Sa pratique curatoriale est centrée sur une approche dialogique et relationnelle. Ses projets tentent de refléter une participation plurielle du commissaire et de l’artiste, en transmettant l’idée d’échange et de conception ouverte au public.
La mémoire à l’œuvre : regards croisés entre littérature contemporaine et pratiques post-photographiques personnelles
Il est vrai que la ville, comme cadre romanesque de prédilection, lieu de mémoire et espace de souvenir, se décline dans tous les genres littéraires confondus. Prague de Kafka, Paris de Victor Hugo et des surréalistes, Londres de Charles Dickens, New York de Paul Auster, Rome des nouveaux réalistes, et bien d’autres encore. L’univers urbain n’a cessé donc d’être une source d’inspiration pour les écrivains.
L’écriture assigne ainsi à la ville une fonction sémiologique complexe : la ville devient un texte dont les lettres désormais invisibles ne sont pas nécessairement ni visibles ni lisibles. En enlevant à la ville sa matérialité et son bâti, je veux dépasser les limites et les contraintes de la linéarité, c’est-à-dire sa face visible, pour privilégier une structure invisible qui relèverait du mythe, d’une réalité suprasensible.
Je tente donc de déchiffrer cette vision en considérant la ville comme texte à l’image de Walter Benjamin et à « lire ce qui n’est pas écrit »[1]. Il s’agit en d’autres termes de décoder l’ensemble des signes que la ville propose. Je me mets à arpenter la ville à la recherche des signes dont la signification n’apparaît que sous forme de correspondances poétiques. Par la pratique photographique, je cherche à mettre en relief une certaine sensibilité pour des ruines immatérielles qui sont autant de dépôts ou de résidus de constructions mentales, de lieux imaginaires oubliés, de bâtiments utopiques abandonnés, ou encore de quartiers fantasmagoriques désuets. L’image cherchera à permettre à ces traces visibles et invisibles d’être pérennisées dans leur devenir. Et c’est la possibilité d’un tout autre rapport au monde des choses que je cherche ainsi à établir.
Photomontage no 1Photomontage no 2
La mémoire ici n’est pas qu’une fonction humaine pour une remémoration ou pour une anamnèse. C’est aussi un outil passionnant, un médium mythologique qui sert à fabriquer un itinéraire mental et visuel en imaginant des lieux pour contenir des images et unir espace et temps.
Photomontage no 3
Le travail sur la mémoire est essentiellement de deux types : d’une part, je découpe les éléments fragments de perception, je les arrache aux lieux auxquels ils semblaient appartenir, je les sépare les uns des autres en autant de détails ; d’autre part, je les réorganise, les recompose en ensembles, tout en faisant apparaître entre eux de nouveaux rapports.
Je pourrais donc suggérer qu’aux opérations de cadrage, succèdent les effets de montage.
Photomontage no 4
Repenser ces villes en termes photographiques, c’est passer du régime de l’irréfutable et du point de vue unique à celui de la mise en question, de la multiplicité des points de vue rapprochant ainsi le présent et le passé et interrogeant les effets du passage du temps sur les images.
Dépasser les frontières du cadre, c’est penser en termes de limite, c’est penser le seuil où le visible commence (fonction de monstration de l’image) et se termine (cadre photographique dissimulateur) tout en permettant de créer un espacement suggérant une autre conception de la photographie urbaine et combinant facteurs visibles et invisibles pour faire introduire une dimension sensible de la proximité.
Photomontage no 5
La ville du bas vue d’en haut, d’un panorama qui peut oblitérer la ville vécue, peu visible : des lieux de mémoire personnelle plutôt que des lieux de mémoires officielles.
Photomontage no 6
En somme, Mnémosyne témoigne ici visuellement des opérations conjointes de cadrage et de montage que je ne cesse d’infliger tant à la photographie qu’à la matière exploitée, brisant des cadres pourtant institués afin d’en proposer d’autres. Aussi le spectateur devrait-il appréhender notre Atlas du monde d’une manière active car l’ambition ici est essentiellement cognitive.
En prolongeant ce périple post-photographique je chercherai à reconstituer mentalement le climat intime qui accompagne mes réalisations et ce n’est ni le sujet ni la technique qui m’importe plus, mais la difficulté aléatoire produite par une découpe spatiale aléatoire et la subtilité du résultat obtenu.
Il s’en produit une dérogation à la contrainte formelle, une sorte de « case vide » dans la configuration de l’image. Dans cette perspective, par ce manque d’informations et l’énigme qui en découle, la ville se dessine à la fois dans l’image et se forge tout autant dans l’esprit du spectateur, susceptible d’imaginer les contours de certains vides révélés par le trou. La restitution photographique des images sous une forme mentale éveille alors à l’esprit l’anecdote de Simonide par son mode de mémorisation séculaire (qui fut par la suite appelée la méthode des lieux).
Photomontage no 7
C’est une réalité construite selon, à la fois, une succession de points de vue spatiaux fragmentés, une sédimentation aléatoire et des principes de composition ou de combinaison définissant de nouvelles formes de représentation.
Mais si la présence même du vide rend l’image incomplète, nous ne pouvons avoir un point de vue panoptique de l’ensemble que lorsque, dans le même moment, nous devons nous approcher pour s’apercevoir que c’est le vide qui rend l’image accessible mentalement en sa totalité. En d’autres termes, il s’agit d’une sorte de « cercle vicieux ». C’est une sorte de va et vient entre l’image et l’absence dans l’image à laquelle nous avons tendance à palier en essayant de mémoriser certains faits, certains objets ou certaines personnes.
Photomontage no 8
Je passe ici de la représentation du réel à la représentation de l’idée, de l’enregistrement d’un fragment à la construction d’une totalité.
La construction photographique ressemble désormais à une invitation à un voyage mental, avec comme référence un périple tridimensionnel : spatial, imaginaire et textuel (ou encore hypertextuel).
Photomontage no 9
Jean Genet écrivait : « Les images, on le sait, ont une double fonction : montrer et dissimuler »[2] .
Je trouve assez séduisante l’idée que la photographie est un jeu qui se joue pour lui-même, en inventant au jour le jour ses règles propres et faisant de cette remise en jeu son dernier enjeu.
Je souscris donc à l’idée que par la réunion de ces images, une autre image puisse advenir, que plusieurs images peuvent contenir plusieurs images qui peuvent en générer d’autre, etc.
Et si pour Paul Ricœur « repenser doit être une forme d’annuler la distance temporelle »[3], repenser alors la ville serait la rendre présente, vivante, rapprochant le présent et le passé, interrogeant aussi les effets du passage du temps sur les images. La perception de l’espace et de la réalité se voit remise en question et les points de repères tenus pour acquis perdent leur légitimité.
[1] Walter Benjamin, “Das Passagen-Werk”, in: Aurélie Choné (dir.), Villes invisibles et écritures de la modernité. Paris, Orizons, collection Universités, série « Des textes et des lieux », 2012, p. 10.
[2] Jean Genet, 1971, « Les Palestiniens », L’ennemi déclaré – Textes et entretiens, Paris, Gallimard, 1991, p. 89.
[3]PaulRicœur, 1985, Temps et récit. Tome III. Le temps raconté. Paris : éditions du Seuil, p. 261.
BIOGRAPHIE
Né en 1977 en Tunisie, Anis Ben Salem est designer, architecte d’intérieur, docteur en sciences et techniques des arts et enseignant universitaire. Il a suivi ses études en audiovisuel et est maître-assistant en sciences et techniques de l’audiovisuel et du cinéma à l’Institut Supérieur des Arts et Métiers de Sfax. Auteur de plusieurs articles scientifiques, il est l’auteur d’un livre qui s’insère dans les recherches sur le cinéma tunisien : La Médina dans le cinéma Tunisien, Structures et fonctions (Éditions Universitaires Européennes, 2017). Artiste photographe, il a participé à des expositions collectives et a eu le premier prix ex-æquo du 26ème salon annuel des arts de Sfax en 2018 ; actuellement il enseigne les techniques d’écriture scénaristique et s’intéresse de près aux rapports possibles entre narration, montage cinématographique, et mise en récit des recherches scientifiques en design.
Je me vois taper « comment obtenir une résidence artistique » sur Google. — Je trouve ça fou quand même. De demander à une machine de m’aider à trouver une solution. J’ai besoin de son objectivité, de sa lucidité, de son manque d’opinion. — Il m’arrive d’envier Google.
Car je suis une source intarissable de communication qui lutte pour trouver la sortie, quand Google, lui, sans une seconde de réflexion, sans peur, déballe tout son savoir.
Je ressens parfois la sensation d’un pansement sur la bouche. Pas contre moi. — Plus pour éviter le brouhaha général en place publique, quand tout le monde cherche à être entendu. — Et très souvent, il m’est difficile d’’avancer jusqu’à une oreille.
Je me sens souvent lâche, et bête aussi. — Fainéante, désorganisée, faible. — Si d’autres y arrivent, j’ai l’impression de manquer de quelque chose. — Il m’arrive même souvent de commencer à créer pour me prouver que je peux faire des choses.
Et, malgré tous ces doutes, l’envie règne, intacte, au dessus de la débâcle des peurs. — Elle continue de me lancer des défis, des images et des sons à décoder.
Avant d’écrire ce texte, j’ai prié. La lumière, les anges, les saints, la Vierge. — Il s’agit un rituel de connexion, alors que je ne suis pas forcément catholique. Je me branche ailleurs.
Je cherche quelque chose qui ne m’appartiendrait pas à moi seule. — Une pensée plus collective. — Je peux dire quelque part que je cherche à traduire quelqu’un ou quelque chose de plus grand.
Je laisse parler un « AUTRE » concerné à travers moi. « Celui » ou bien « Ce » qui s’évade mieux dans la folie des hasards et des inspirations. — Il me dira qu’il s’agit d’aller plus haut, non pas plus loin. — Que l’Humain est une bien belle machine à vivre. — Et nous sommes là, assis dedans. — En attendant. Attendre c’est triste.
Ne pas attendre.
Arracher les bribes de paillettes sur les corps calleux en noir en blanc et les faire bouger pour donner l’illusion, animer ce qui pourrait être sans vie, remuer l’immobile, secouer les silences.
Alors vient la question du Pourquoi, existence en pause, dés à la main, on s’attarde à comprendre quand la mort, elle, a toutes les réponses qui nous encombrent.
Serait-ce donc la fin qui anime l’artiste ?
Carnivores en eaux troubles — Voilà ce que nous sommes — Envie insatiable de lutter contrer le sort — De courir les miracles comme dans un rétro speech de la Traviata. — De sucer la moelle de l’absolu comme on tapine : en aller retour, aux heures interdites, en frénésie, sans nul doute par nécessité pratique, quand on ne sait pas faire autrement.
Très souvent, il faut que le processus aille vite. — Pas par flemme ou impatience, mais pour attraper le plus de lumière possible sur un instant de vérité qui nous transcende. — Avant qu’il ne disparaisse sous la prochaine vague.
Je choisis donc des médias rapides : écriture instantanée, street photographie, collage avec des sources déjà existantes.
J’apprends à prendre plus de temps en travaillant en équipe, en me laissant stimuler par la pensée qui rebondit. Dans ce contexte, j’arrive parfois à travailler une esthétique sur la longueur.
C’est d’ailleurs mon objectif 2019. Créer plus d’esthétique. Polir la pierre brute. Me tailler les neurones pour exister, en transparence. Pour montrer cette chose qui paraît absurde, qui le restera sûrement, mais à laquelle on aura rendu hommage.
Parce qu’après tout, à l’image d’une prière très procédurière, rendre hommage à la vie, s’y agenouiller sous le cambouis cérébral et l’humide intimité naissante de ce qui jaillit, est ce qui me semble le plus honorable.
J’écoute à l’instant Elsa Dorfman, qui parle photographie durant une interview où on lui demande si, pour elle, ce procédé représente le réel. — Elle répond avec ferveur « Absolutely noot ». — Je suis troublée, car il me semble qu’elle a raison, et en même temps je ne peux m’empêcher de me demander si, au final, l’art ne représente pas une réalité disséquée. — Je m’explique. — Comme dans un film, si l’on regarde image par image, cela ne veut rien dire. — Mais, mis bout à bout, en comparaison les unes par rapport aux autres, à la vitesse de l’émotion du moment, elle prennent un sens. — Une beauté qui était là, mais que l’on avait pas eu le temps d’analyser. — Pourtant, à un moment, on a décidé de cliquer. Parce qu’on avait saisi que c’était beau, même si on ne savait pas forcément pourquoi.
On crée peut-être pour comprendre ce que l’on sait déjà.
À vitesse humaine, on découpe le chant pour entendre les cordes qui vibrent. — Il ne restera qu’une photo du muscle, mais il était la. Et sans lui, rien n’est vrai.
C’est donc du réel inconscient que nous transmettons.
Il s’agit de mettre en lumière les réalités trop rapides, de disséquer le rêve, que nous analysons en global, en émotion finale.
Nous cherchons à montrer, a comprendre les détails de la vie, pour comprendre pourquoi au final elle est si inexorablement primordiale.
BIOGRAPHIE
Karine Lewitz a commencé à créer comme on s’invente une histoire : au hasard d’un moment de silence.
Après des études en faculté de droit, elle change de cap pour entrer au Centre de Formation Vocale à Paris, où elle étudie les arts de la scène (chant-théâtre et expression scénique).
En parallèle de plusieurs années de tournées en France et en Europe, au service de projets musicaux, elle co-écrit certains titres (musique et texte) avec des artistes en développement, et reprend en 2016, des études de communication visuelle, et de photographie au Centre Verdier.
Commence ici une période de créations de textes, séries de photographies et montages audio-visuels.
Elle réalise en tant qu’auteur-compositeur, et pour le montage vidéo, en 2018 « Please, don’t wake me up », une oeuvre sélectionnée comme prix du public au Mash-up Film Festival, soutenu par le CNC.
Oniriques, ses réalisations sont conçues comme des hommages aux mystères humains, à ces êtres sans certitudes, qui traversent la vie tout autant qu’ils sont traversés par elle.
L’artiste structure le plus souvent ses compositions sous forme de scénarios, mélangeant rêves et réalités, abstraction et réalisme, transformations de matières existantes et création.
Elle tente, en quelque sorte, de révéler le substrat d’une vérité abstraite collective.
Pour l’artiste plasticienne Cécile Daimez, il s’agit d’adopter une attitude directe dans le travail de la création : apprécier la nature des choses et les laisser s’exprimer avant tout concept. Être juste présent comme un sentiment naturel d’existence – qui n’a pas besoin de défi agonistique. Se reconnecter avec les perceptions permettant de se relier à l’énergie qui nous relie au monde pour retrouver notre nature primordiale perdue ; l’endroit où tout peut arriver où tout peut commencer. Rien n’est à rejeter, tout se transforme éternellement, rien ne meurt, tout est vivant.
Être là, présent. Apprendre à être là dans l’instant même. Apprendre à regarder, à ressentir, à être conscient et à revenir à toute la situation dans laquelle nous sommes à ce moment.
Comment regardons-nous les choses au quotidien ? Les objets, les personnes, les œuvres d’art ? Regardons-nous vraiment ce qui se présente à nos yeux ? Prenons-nous le temps de regarder réellement les choses ?
Savons-nous faire l’expérience de ressentir les choses avant le jugement, avant les concepts et sans les mots ? Nous autorisons-nous à ressentir avec nos sens ? À faire l’expérience du toucher, de la vue, de l’ouïe, de l’odorat et du goût tels qu’ils sont ?
Bien souvent tout se passe dans la hâte et nous ne sommes pas conscients de ce que notre œil, notre oreille perçoivent, ni même du goût des aliments.
À l’occasion de la Nuit Blanche 2016 au Viaduc des Arts – dont le thème était Le Franchissement – et à l’initiative de la Mairie du 12e arrondissement de Paris et du Viaduc des Arts, je conviais le public à participer pendant une heure à un Happening sensoriel, plastique et poétique dans l’espace de la voûte 113.
Il s’agissait de repenser notre rapport à l’écoute interne et externe du monde phénoménal et au temps, de s’extraire momentanément de l’agitation parisienne, d’apprécier les choses telles qu’elles sont et de se laisser traverser pour franchir une autre temporalité permettant de restaurer nos liens avec l’univers.
La conception du projet
Le comité de sélection des projets artistiques de la Nuit Blanche 2016 au Viaduc des Arts demandait que soit rédigé un projet de performance ; à savoir, une présentation de l’artiste, le descriptif du projet, le lieu envisagé, les éléments techniques et budgétaires nécessaires à sa réalisation, tout cela accompagnés de visuels.
La première des difficultés à la rédaction d’un projet artistique est d’écrire sur quelque chose qui n’est pas encore réalisé. Quant au visuel à fournir, cela ne peut être qu’une ébauche du projet ou un visuel d’une expérience artistique passée. Comment photographier ou filmer ce qui n’existe pas encore ?
L’autre difficulté est que mon travail artistique s’élabore sur le principe d’une incertitude, s’opposant à la conviction selon laquelle tout peut être connu ou anticipé. Il se déroule dans une sorte d’ignorance des résultats. Les éléments de hasard, lors de leur réalisation, une sorte de « magie de l’esprit » ne sauraient être sacrifiés ; le projet écrit ne sera donc pas identique à celui auquel assistera le public.
Il fallait faire preuve à la fois de raison et d’intuition. La raison consistait à partir de ce que l’on connaît, à savoir le thème choisi par les organisateurs : Le Franchissement. Thème suffisamment ouvert pour que des artistes de sensibilités différentes puissent y trouver de quoi inspirer leur travail. Je déclinais en quelques phrases trois plans du sens à donner au thème, à savoir le plan physique, le plan psychologique et le plan métaphysique, ce dernier m’intéressant particulièrement. Ce qui donna ceci.
Le Franchissement
Sur le plan physique, le franchissement est le fait de franchir, de passer un endroit difficile, un obstacle, tel un col en montagne, un torrent, une mer, un désert…
Sur le plan psychologique, le franchissement est le fait de dépasser une difficulté comme une forte contrariété, un sentiment d’abandon voire de trahison, une maladie, la perte d’un être cher…
Sur le plan métaphysique, le franchissement s’apparente à un affranchissement de nos craintes, de nos limites, de nos peurs. Nous avons tous un point vulnérable qui peut se briser, mais nous avons tous la possibilité de nous « connecter » à un « espace » plus grand pour faire de nous des femmes ou des hommes libres et affranchis
L’intuition consistait à savoir quelle forme plastique donner à cette performance. Quels étaient les médiums à utiliser ? L’encre sur papier, le volume, un parcours scénographique, sonore ? Était-ce vraiment une performance exécutée devant un public ou n’était-ce pas plutôt un happening qui nécessiterait sa participation ? Et dans ce cas jusqu’où irait cette participation ? Serais-je seule ou travaillerais-je en collaboration avec une autre artiste ?
Le peu de temps que j’avais pour rédiger ce projet jouait en ma faveur. Prévenue le 18 juin pour un projet à remettre le 20, il s’agissait d’adopter une attitude directe dans sa conception et sa rédaction. Chaque minute devenant précieuse, l’esprit ne pouvait se perdre ni dans des pensées discursives, ni en échafaudant de multiples scénarios, ni en s’attardant sur soi. Être attentive à ce que l’on doit faire là, maintenant ; écrire, faire des croquis, les photographier, les mettre en page… Le résultat donna ceci, auquel je joignis une présentation des deux artistes et une photo prise dans mon atelier au moment ou je réalisais une encre sur papier japonais.
Au travers de la Nuit Blanche 2016, les artistes Cécile Daimez et Florence Derail invitent le public à participer à une performance et/ou happening qui met en éveil les sens et leur qualité de perception directe – à travers des sessions, liant les mots, l’écriture, la pratique de l’encre – dépassant ainsi nos jugements, nos concepts et nos limites.
Une session portera sur le champ lexical et poétique du terme Le franchissement, une autre sur le champ graphique, une autre sur le champ symbolique (le labyrinthe, l’échelle, les marches).
Les moyens techniques :
Un espace intérieur dépouillé, et si possible blanc, ainsi qu’un mur sur lequel il est possible de fixer des feuilles de papier de 1,20m x 0,80m ou plus.
La participation du public pour chaque session : groupe d’une quinzaine de personnes.
Champ lexical et poétique
Champ graphique
Champ symbolique
À la mi-juillet, le comité de sélection de la Nuit Blanche 2016 au Viaduc des Arts retenait le projet. Restait à choisir le lieu qui conviendrait le mieux à la manifestation. J’en retins deux. L’un à l’aspect froid avec un sol en béton autorisait l’utilisation de l’encre sur des grands formats. L’autre, recouvert d’une moquette rouge brique, à l’aspect chaud, créait une ambiance conviviale mais ne permettait pas d’utiliser un médium liquide. J’avais besoin d’avancer sur le projet ; nous décidâmes de fixer cela au retour des vacances.
La réalisation du projet
Je quittais Paris pour partir dans un village du Sud-Ouest de la France, me promettant de revenir avec un carnet de croquis clarifiant le projet. Mais il n’en fut rien.
Pour créer, il ne s’agit pas de faire le plein d’idées le plus rapidement possible – ce que j’avais déjà fait dans la rédaction du projet en mêlant l’éveil des sens, la perception, l’encre, l’écriture, les champs lexicaux, graphiques, symboliques – mais de ralentir de sorte que puisse émerger la structure fondamentale de la performance comme une évidence, en évitant toutes sortes de contorsions de l’intellect, de bricolages, de manipulations, pour à tout prix faire entrer « des idées » dans le cadre d’une manifestation.
Arrivée à la campagne, les senteurs intenses et profondes de thym, de romarin, de lavande, de figues en cours de mûrissement – jusqu’à l’odeur de leur putréfaction pour celles qui dévorées par les étourneaux atterrissent au sol et feront le régal des abeilles, des guêpes et des fourmis – m’apaisaient et m’éveillaient en même temps. Tenter d’accueillir tout ce qui venait, sans jugement et ne se fixer sur rien de particulier.
Les perceptions auditives n’étaient pas en reste dans cette région située au milieu d’un courant de migration et où on estime à trois cents les espèces d’oiseaux qui y nichent au printemps et à l’été. Le roucoulement des tourterelles, des colombes, des pigeons, des coucous, les pépiements des martinets, des mésanges, des fauvettes… auquel il faut ajouter les stridulations des criquets et des sauterelles, le bourdonnement des guêpes, des bourdons, le caquètement des poules, des oies, des canards… Un véritable Chant de la Terre s’offrait à mes oreilles.[i]
Que dire encore des couleurs des lauriers rose clair, rose tyrien, des tournesols jaune d’or, des bignonias orangés, des champs de blé, de la multitude des verts allant de celui bleuté des aloès en passant à celui tendre des nectariniers jusqu’au vert foncé et profond des cyprès.
Passons sur le détail des saveurs gustatives, des spécialités culinaires de la région, auxquelles il est difficile de ne pas succomber…
Les perceptions se décomposent en trois parties. L’organe sensoriel (l’œil, le nez, l’oreille, la langue, les mains), l’objet de la perception (l’odeur de la lavande, un reflet dans une goutte d’eau, le chant d’un oiseau) et la perception qui se situe entre l’organe et l’objet. Mais au moment où nous sentons une odeur, où nous percevons un son, il n’y a pas trois choses mais une seule expérience complète et totale. Et cette perception qui naît et qui se déploie dans notre corps est un moment de pure présence.
Ainsi, en se mettant en rapport avec les perceptions, on laisse entrer, à l’intérieur de nous, l’immensité de la réalité et on découvre qu’il n’y a aucune frontière entre les phénomènes et l’absolu. Ils se compénètrent totalement dans une circulation vivante et nous ouvrent au monde. Une seule perception sensorielle si on la laisse nous pénétrer, ouvre à une expérience illimitée, comme l’écrit Chögyam Trungpa dans Shambhala, La voie sacrée du guerrier :
Si l’on parvient à se détendre – en saisissant du regard un nuage, une goutte de pluie, dans toute leur authenticité – on peut apercevoir l’aspect inconditionnel de la réalité, qui réside simplement, très simplement, dans les choses telles qu’elles sont […] Ce qu’on voit c’est peut-être une mouche qui bourdonne ou un flocon de neige qui tombe, des ondulations sur un étang ou une araignée venimeuse ; quelle que soit la chose que l’on voit on a toujours le pouvoir d’en avoir une perception non seulement simple et ordinaire, mais aussi pleine d’appréciation. Un monde immense de perceptions sensorielles se manifeste à nous. Le son n’a pas de limites, pas plus que la vue, le goûter, le toucher, et les autres sensations n’ont de limites. Le domaine des sens est illimité, à tel point que la perception est en soi primordiale et indispensable, qu’elle est au delà de la pensée.[ii]
Le monde est beaucoup plus vaste que nous l’imaginons et l’aspiration à la vastitude n’est-elle pas notre véritable nature ? La perception est un moment de fraîcheur unique qui n’est ni contaminé par nos aspirations, nos espoirs, nos souvenirs, nos doutes ou nos peurs. On découvre alors que le monde n’est pas si vide, si mort que l’on pensait. On est ici tel que l’on est, comme on est, où l’on est. Il y a une danse qui se met en place entre nous et le monde. Le monde est notre partenaire de danse, entrons dans la danse.
Philippe Filliot dans Être vivant, méditer, créer précise : « Grâce à une perception aussi ample et subtile de tous les phénomènes, même des choses ou des situations en apparence insignifiantes prennent une signification spirituelle profonde. Quand on sait voir, tout est sacré, rien n’est profane. »[iii]
Cet état d’accueil et de réceptivité a été malheureusement évacué de notre culture quand la pensée occidentale a séparé le sensible de l’intelligible. Et c’est une véritable discipline que de maintenir son ouverture à l’environnement phénoménal.
J’oubliais tout de Paris et du projet de la Nuit Blanche. Et, c’est en regardant la mer de nuages – que l’on ne peut toucher – à travers le hublot de l’avion qui me ramenait sur Paris, que je réalisais que le sens du toucher est celui que l’on explore le moins. Ce fut comme une pensée fraîche qui traversa mon esprit et je sentis que je tenais là la structure fondamentale de la manifestation de la Nuit Blanche au Viaduc des Arts.
Je contactais Florence Derail afin de lui faire part de l’avancée du projet et du désir de travailler sur le toucher. Je l’avais invitée deux ans auparavant, lors de l’exposition Six directions à arpenter. Elle avait expérimenté, avec le public, un travail orienté sur la vue prenant comme support des encres sur papier que j’avais réalisées.
Florence Derail a choisit une voie expérimentale et travaille avec des artistes de Naropa University of Boulder dans le Colorado comme Lee Worley. Elle anime à Paris le collectif Ziji.art dédié aux arts contemplatifs : formes d’art émergent qui explorent le potentiel créatif de la présence directe au monde et dirige des séminaires sur la créativité et la méditation ; chaque participant pouvant libérer sa créativité et élargir ses ressources personnelles. Elle propose aussi des créations qui mêlent théâtre et écriture.
La performance ou plus précisément le happening demanderait une participation plus active du public que ce que j’avais prévu dans le projet initial. Il ne s’agirait pas pour les artistes de se « montrer » ou de se « produire » devant un public dans un rapport scène-salle – tel que nous le retrouvons dans la représentation théâtrale, le concert ou la performance – mais d’expérimenter et de partager avec lui une expérience de perception directe. Le public deviendrait participant.
Le toucher nous met en contact avec la surface ou les contours des corps solides, ou avec la température des corps fluides. Bien souvent nous prenons conscience du toucher quand le contact avec l’objet est brûlant, glacé, coupant et nécessite un soin.
Ce happening nous inviterait, d’une manière simple et profonde, à percevoir notre relation au toucher comme autant de moments uniques et extraordinaires. À ce moment précis, tout se jouerait dans la qualité de notre présence. Chaque participant serait convié à développer une attention pleine et ouverte, aux textures des objets, tels que nous les ressentons au bout de nos doigts et au-delà des jugements concernant la nature de leur corps physique ou de leur utilisation.
De la même façon que mon odorat, mon ouïe et ma vue s’étaient ouverts à la campagne, les yeux fermés, mes doigts effleuraient, palpaient, saisissaient des dizaines de matériaux – souvent délaissés, parfois oubliés, rejetés dans les recoins de mon atelier – et en fabriquaient de nouveaux à l’aide de plâtre et d’argile.
Je sélectionnais des matériaux différents par leurs formes, leurs couleurs, leurs textures, leurs duretés, leurs températures et leur capacité de réflexion à la lumière. Tels que du marbre brut, dur, rugueux et mat ; du marbre poli, lisse et froid ; des gravillons granuleux ; un modelage en plâtre rêche, mat et absorbant la lumière ; un carreau de céramique vernissé, lisse ; du balsa tendre et chaud ; du coco épineux ; de l’altuglas lisse et tiède, déposé sur une feutrine de couleur bleue et froide ; du miroir argenté ou doré lisse, froid et réfléchissant ; du coton doux et coloré ; du feutre vert, triangulaire et rêche, de la mousse de polyester moelleuse et douce ; du carton ondulé léger et fragile ; du film bulle et du film mousse, élastique et transparent, des plumes duveteuses et colorées, offrant une palette multiple de sensations.
Je réalisais quatre supports sensoriels composés d’un total de seize matériaux et associés chacun à une couleur, une direction et à un élément, à savoir le bleu à l’Est associé à l’élément eau, le jaune au Sud associé à l’élément terre, le rouge à l’Ouest associé à l’élément feu et le vert au Nord associé à l’élément air, l’ensemble n’étant pas sans évoquer un Mandala.
J’ajoutais un parfum à chacun des supports tactiles et visuels, tels une fragrance mentholée, légère, fraîche et à peine perceptible pour l’eau, un parfum fruité constitué d’un mélange d’agrumes pour la terre, un parfum fleuri et capiteux pour le feu et une fragrance de romarin pour l’air.
Trois des quatre supports tactiles, visuels et odoriférants
Air ou vent / vert / nord / fragrance de romarinEau / bleu / est / fraîcheur mentholéeFeu / rouge / ouest / parfum fleuri et capiteux
Ces quatre supports visuels et odoriférants seraient disposés à plat sur des tables rondes de couleur blanche réparties dans l’espace de la salle et permettraient à au moins seize personnes de s’en approcher pour y toucher un objet, découvrir sa texture, sa forme, sa dureté, sa température, en suivre les contours… En effectuant une rotation, les participants accèderaient à un autre objet à la texture différente.
Lors d’une séance de travail avec Florence, nous décidâmes d’intégrer l’ouïe par l’intrusion de sons réalisés in situ et avec des matériaux ou du matériel issus du quotidien auxquels nous ne prêtons généralement pas attention.
L’utilisation de sons préenregistrés était à exclure. Cela semblait antinomique avec la recherche phénoménologique que nous menions et dans laquelle il s’agissait d’accueillir tout ce qui se passe à l’instant même. Tout ce que les participants percevraient devrait être le fruit du moment présent, un moment sans anticipation, un temps vierge et unique dans lequel se déploieraient les perceptions sensorielles. Il s’agissait de ne rien figer à l’avance de l’expérience à venir.
Je réunissais – comme je l’avais fait pour les supports tactiles – des dizaines d’objets et de matériaux, sur lesquels je tapotais, cognais, frappais, frottais, froissais afin d’en écouter les vibrations. Quelles vibrations émettent tous ces objets ?
J’en retenais quelques-uns aux fréquences différentes, comme le froissement de sacs plastiques, le bruit de couverts que l’on déplace, le son de l’eau qui coule. Je décidais de les utiliser lors du happening sans décider d’avance ni du moment, ni de leur intensité, ni de leur durée, ni même de leur ordre d’émission.
La réception du projet
Le premier octobre, soir de la Nuit Blanche, Florence Derail et moi-même prenions place dans un cercle comprenant seize participants dont quinze nous étaient inconnus.
Après une introduction de bienvenue, nous les invitâmes à participer à une première série d’exercices effectués les yeux ouverts, permettant de relâcher les tensions du corps localisées dans la nuque, le dos, les genoux, les mâchoires. Il s’agissait de se détendre physiquement et mentalement ; ne pas chercher à être meilleur, plus fort, plus intelligent ou plus performant… Lâchez les bras le long du corps, lâchez la tension dans les genoux, lâchez la tension dans la mâchoire […] Regardez devant vous, sans fixer, ayez un regard large, panoramique. Prenez conscience de l’espace qui est devant vous, de l’espace qui est derrière vous, au dessus de vous, en dessous et sur les côtés…
Puis nous les invitâmes à une deuxième série d’exercices,cette fois-ci les yeux fermés, afin de se relier avec les sens. Nous avons vu plus haut, comment les sens peuvent être des portes d’éveil et nous aider à restaurer nos liens avec le monde phénoménal et l’univers. Sentez le contact des vêtements sur la peau. Peut-être vos mains sont en contact avec ce vêtement, sentez sa texture […] Sentez l’air qui entre et qui sort de vos narines. Y a t-il des odeurs ? Sentez les odeurs qui sont dans la pièce […] Y a t-il un goût qui est resté dans votre bouche ? Un fond de café, de thé, de cigarette […] Ecoutez les sons qui sont à l’extérieur de la pièce, la circulation automobile dans l’avenue, les personnes qui marchent sur le trottoir […] Ecoutez maintenant les sons qui sont proches de nous. C’est à ce moment que je froissais les sacs plastiques, faisais couler de l’eau d’un seau à l’autre et remuais les couverts métalliques.
La troisième série d’exercices consistait à prendre conscience de la présence des autres participants en brisant la glace que l’on met souvent entre nous et autrui. Nous leur demandâmes de se rapprocher afin de former un cercle plus petit. Florence fit circuler un regard et une pression de la main à son voisin de gauche comme une énergie que chaque participant devait transmettre à son tour à son voisin. Le rythme des pressions s’accéléra et nous en perdîmes le fil. Certaines personnes se crispèrent en voyant qu’elles n’arrivaient plus à transmettre ces pressions de mains qui maintenant arrivaient des deux côtés en même temps. Florence leur fit remarquer que cela n’avait aucune importance si nous perdions des pressions de main. Les participants comprirent en quelques secondes qu’il n’y avait pas d’enjeux. Il n’y avait rien à craindre, rien à défendre, rien à prouver. Une grande détente se produisit dans le groupe et tout le monde éclata de rire.
Ce fut un moment de pure présence et d’éveil à autrui. Ces éclats de rires furent si unanimes qu’ils brisèrent tous les a priori que nous avons envers les autres et créèrent un climat de confiance. Ils démontrèrent aussi comment nous avons la faculté de créer des tensions pour des petits riens, de peur de ne pas arriver à faire les choses comme il faut, souvent par manque de confiance. Si nous passons en France des années sur les bancs de l’école à nous remplir de savoirs, nous passons peu de temps à apprendre à avoir confiance en nous-mêmes, dans les autres et dans la société en général.
Avec une pratique régulière de ces exercices, nous devenons attentifs aux moments durant lesquels nous nous ouvrons et aux moments durant lesquels nous nous fermons.
Quand on fait l’expérience du bien-être, c’est-à-dire quand on est ouvert – on accompagne le flot […] Quand on se sent coincé, on est fermé, on se sent effrayé ou maladroit. Nos systèmes de défense entrent en action, et nous sommes incapables de recevoir avec clarté l’énergie du moment présent. Nous sommes pris de panique, nos pensées sont désordonnées et rien de ce que nous entreprenons ne marche.[iv]
La quatrième série d’exercices permettait d’entrer en contact avec l’espace du lieu. J’avais choisi l’espace chaud et convivial recouvert de moquette rouge brique. Maintenant tout doucement nous allons nous séparer et marcher dans l’espace de la pièce. Marchez sans vous arrêter, en regardant ce qui se présente devant vos yeux, sans s’attacher à ce que vos yeux voient […] Là ou vous êtes, arrêtez-vous ! Regardez les lignes verticales. Regardez les lignes horizontales. Regardez un détail qui vous plaît plus particulièrement […] C’est ainsi que nous regardions ce qui se présentait à nos yeux, sans avoir choisi notre point de vue. Quand nous regardons un paysage ou ce qui se passe dans une rue, notre esprit conceptuel fait des choix et rejette toute autre possibilité. Apprendre à accueillir les choses telles qu’elles sont, telles qu’elles se présentent à nos yeux n’est pas si simple.
Le cinquième exercice consistait à entrer en contact avec les supports tactiles. Dirigez-vous maintenant vers les cadres noirs posés sur les tables blanches. Choisissez un cadre et mettez-vous autour à trois ou quatre personnes. Regardez l’ensemble du cadre, son contour, sa couleur. Regardez la totalité des éléments qui le composent. Regardez l’espace entre les éléments. Faites circuler votre regard dans l’espace qui se situe entre les éléments. Regardez un élément en particulier et arrêtez-vous dessus.
Est-ce un matériau opaque, coloré, transparent, réfléchissant ? Regardez sa couleur. Est-ce une couleur vive, pastel ? Est-ce une couleur chaude, froide ? Touchez un élément. Est-il doux, moelleux, lisse, rêche, rugueux ? Son aspect est-il mat, satiné, brillant ? Est-ce un matériau chaud, froid ? Est-ce un élément de couleur froide mais chaud au toucher ou l’inverse un élément de couleur chaude mais froid au toucher ? Touchez son contour. Est-il anguleux, arrondi ? Que ressentez-vous ? Ce matériau est-il agréable, désagréable, neutre ? Florence déclinait un tas de possibilités pour entrer en contact, par le toucher, avec les différents matériaux que j’avais réunis sur les supports tactiles.
Nous découvrîmes qu’il existe « une mémoire » du toucher, de la même façon que nous nous souvenons d’une chanson ou d’un air d’opéra, d’un paysage ou d’un film. Maintenant tout doucement vous allez quitter ce matériau et laissez pendre votre bras. Portez votre attention au bout de vos doigts. Sentez-vous encore la présence du matériau ? Restez avec la sensation du toucher au bout des doigts. Ce fut une découverte pour beaucoup que de rester un certain temps avec la sensation du toucher au bout des doigts alors même que nous n’étions plus en contact avec le matériau.
Ressentir, c’est notre capacité à nous harmoniser avec ce qui se passe. Les sens nous placent toujours dans le moment présent. Le corps et l’esprit se synchronisent et s’unissent. Quand nous faisons l’expérience de cette synchronisation, nous nous ouvrons à un espace plus grand. L’espace, le souffle, l’Unité, la Vérité, la Réalité l’absolu – quel que soit le nom qu’on lui donne – est l’endroit où tout peut arriver, car il se situe avant toutes choses. C’est l’endroit où nous pouvons créer, agir avec fraîcheur, avec authenticité et faire le geste juste dans notre art.
Restait aux participants à effectuer ce dernier franchissement ; celui de l’acte créatif. Dans ce « nouvel état de conscience », comme dépouillés de notre matière brute, nous leur demandâmes de répondre de façon poétique et plastique à l’expérience qu’ils venaient de vivre, soit par des mots, soit par un dessin en adoptant une attitude directe, sans craindre la maladresse ou l’incapacité d’atteindre son but. Tous les exercices concouraient à ce moment de réceptivité et de création sans le combat des peurs ou des espoirs. Écrivez le premier mot qui vous vient à l’esprit. Ensuite écrivez ou dessinez sans réfléchir et sans vous arrêter. Écrivez, dessinez ce qui vient et si à un moment vous ne savez pas quoi écrire, vous pouvez écrire « je ne sais pas quoi écrire ».
Les participants n’hésitèrent pas un instant, ils prirent les stylos, les crayons et les feuilles de papier mis à leur disposition et s’installèrent pour écrire et dessiner pendant cinq minutes. Un petit coup de gong résonna pour leur signaler la fin et tout le monde se rassembla. Les uns lurent leurs écrits, les autres montrèrent leurs dessins, en toute simplicité et humilité.
Venus là par hasard, les participants détendus, souriants et confiants ne posèrent pas de questions. Ils goûtaient ce moment comme quelque chose d’unique et précieux et l’exprimèrent en toute sincérité. Cela n’avait rien à voir avec les vernissages de mes expositions. Il n’y avait rien à montrer, à démontrer ou à vendre seulement à partager ensemble, un moment de « pure présence », un affranchissement du temps ; une véritable liberté.
[i]Das Lied von der Erde (Le chant de la Terre) Gustav Mahler.
L’oiseau gazouille : Oui ! Le printemps
est là, arrivé cette nuit,
Intensément je regarde et j’écoute,
L’oiseau chante, l’oiseau rit !
[ii] Chögyam Trungpa, Shambhala, La voie sacrée du guerrier, éd. Seuil, coll. Points Sagesses, 1990, p. 104.
[iii] Philippe Filliot, Être vivant, méditer, créer, éd. Actes Sud, coll. Le souffle de l’esprit, 2016, p. 88-89.
[iv] Irini Rockwell, Les cinq énergies de sagesse, éd. Kunchab, 2003, p. 33.
Ma première critique à la MFA était le 9 décembre 2015. Le projet prenait la forme d’une exploration de groupe, d’une invitation à se joindre au Cabinet Performance (Performance Cabinet)[1]. Les différentes réflexions qui ont été exprimées au cours de la critique incarnent le point de départ de la production de ce document et métaphorisent également mon départ de la MFA. Toutefois, durant mon passage, de septembre à décembre 2015, j’ai eu la chance de réaliser diverses études de cas qui ont guidé mon travail vers une analyse qualitative, pouvant aussi être interprétée comme un essai. Les données compilées sont principalement basées sur les récits de mes pairs, des lectures académiques et des entrevues formelles et informelles avec des artistes, commissaires, professeurs et des étudiants de la MFA. Après maintes hésitations, j’ai décidé de me joindre à la maitrise en « Fine Art » (Master in Fine Art) dans le programme Open media de l’Université Concordia, où j’ai fait mes débuts en septembre 2015. J’ai eu un beau studio, des interactions humaines très riches et beaucoup d’encouragements en lien avec ma proposition, de la part de la professeure du cours Open media ainsi que du directeur de la MFA. Ce fut ainsi jusqu’à ce que je partage mon projet, à la toute fin de la session, point tournant où j’ai compris où je me trouvais : au fond d’un véritable cul-de-sac. Depuis la soumission de ma candidature et jusqu’à la session automne 2015, mon projet de maitrise était clair : je voulais créer une œuvre dans une autre œuvre où des dialogues prendraient vie. Travailleuse sociale et artiste visuelle, je m’investis dans la performance ainsi qu’en santé mentale depuis dix ans. Les rencontres qui me sont données de vivre, dans la vraie vie et particulièrement dans un esprit performatif, me nourrissent énormément. Artistiquement parlant, mais surtout humainement parlant, il me vient donc d’une urgence naturelle de partager ce médium, si concret, si impliquant, si vivant que soit la performance. Je crois sincèrement que le performatif, lorsqu’utilisé avec sincérité, véhicule en soi une substance capable de faire de nous des agents de changement. « On dit donc du performatif qu’il s’agite dans les dispositifs : une incitation à déployer une quincaillerie en fonction des processus limitatifs imposés par diverses contraintes plus ou moins institutionnelles. Le performatif est donc un débordement. »[2] Parfois, le débordement est accueilli, ce qui permet d’expandre les limites du cadre, parfois le débordement est catégoriquement refusé, ce qui l’amène à contourner l’inflexibilité du cadre pour poursuivre son existence ailleurs.
Ayant d’abord choisi le programme Open media pour l’ouverture avec laquelle il se définit, j’ai transformé mon atelier en cabinet : divan, chaises confortables, livres, couvertures, documentation, pantoufles et finalement tapis de sol puis punching bag. Comme mon studio était le seul à avoir un évier, mes consœurs et confrères venaient souvent y faire un tour et il était assez fréquent que nous nous y retrouvions, en groupe, pour échanger. Cet espace semblait tout naturellement désigné à une pratique relationnelle! La professeure du cours Open media nous a même reflété que c’était la première fois qu’elle ressentait une énergie de solidarité aussi forte parmi ses étudiants. Nous avions aussi pris l’initiative d’y installer une table à café et de prendre les mesures nécessaires pour accueillir davantage le dialogue au travers de nos démarches artistiques. Il semblait alors que j’étais tombée sur la bonne cohorte, que les dés jouaient en la faveur du Cabinet Performance au niveau de l’ouverture de mes pairs et de l’institution. Toutefois, hésitante à changer de programme pour me diriger en Art thérapie, j’ai pris l’initiative de rencontrer le directeur de la MFA pour lui exposer mon dilemme, avoir son son de cloche. Il m’a clairement fait comprendre qu’il y avait de la place pour l’art relationnel dans le programme et qu’il m’encourageait à prioriser ma démarche artistique, à la suite de quoi il m’a fait des suggestions de lectures des plus intéressantes. Cet échange m’avait donné des ailes pour poursuivre la MFA!
Mon plan était de consacrer ma première session de maitrise pour mettre le Cabinet Performance en place, afin qu’il soit pleinement fonctionnel en hiver 2016. J’ai donc travaillé sur l’installation, ai fait des recherches au niveau éthique, ai créé une vidéo mettant en image et en son une proposition d’exploration de groupe donnant un avant-goût de ce qui allait se produire ultérieurement dans le cabinet. Lors de la critique, j’ai opté pour une formule décontractée. Un léger goûter, du thé, des fleurs et une petite chandelle étaient disposés sur une table en entrant. L’éclairage plutôt tamisé portait au silence et donc à percevoir une musique de détente en arrière-plan. J’invitais alors les individus présents à la critique à enlever leurs chaussures et à prendre des pantoufles, si souhaité, à s’installer confortablement sur les matelas de sol ou sur des chaises, selon leur convenance. Un moment fut accordé, en groupe, pour simplement se déposer. Comme j’étais la dernière étudiante-artiste à présenter mon travail, après deux journées complètes de critiques les unes à la suite des autres, l’énergie du groupe était à la fatigue et beaucoup de stress avait aussi été vécu par bon nombre d’étudiants et possiblement de professeurs. Nous avons donc pris un temps pour respirer, assis en cercle, et pour s’auto-masser avec de petites balles prévues à cet effet. Une fois l’exercice terminé, j’ai invité les gens à prendre place devant une projection, celle de la vidéo présentant l’exercice de groupe que j’avais préparé : une performance à partager. Celle-ci consistait simplement à prendre les gants de boxe, et à venir frapper un punching bag brodé en or des lettres « EGO ». Toutefois, les personnes désireuses de participer (nul n’était obligé) pouvaient aussi faire une autre action de leur choix comme, par exemple, enlacer leur EGO. Comme le tissu recouvrant le punching bag était en velours noir, cela devenait également une expérience sensorielle. Suite à l’exercice, la vidéo montrait une pépite d’or passant au travers de l’objet-punching bag. Cette pépite d’or était en quelque sorte ce pour quoi nous travaillons, ce pour quoi nous posons tous ces gestes au quotidien : pour retrouver la petite pépite d’or en soi, pour la laisser briller plein feux, partager son éclat avec les autres.
À la fin de la vidéo, deux choix s’offraient à moi : offrir un espace d’échange pour parler de l’expérience que nous venions de vivre ou bien passer à la critique conventionnelle. J’ai pensé commencer par un échange et j’ai donc ouvert un espace de partage en demandant aux gens s’ils voulaient exprimer quelque chose. Les premiers étudiants semblaient enthousiastes, l’un d’eux affirmant que c’était la meilleure façon de terminer les critiques, qu’il sentait qu’il y avait eu une énergie de groupe très forte et rare dans un milieu institutionnel. Un autre a exprimé son envie de joindre le Cabinet Performance en janvier, en parlant de sa préférence pour une telle approche, par le biais de la performance, que dans un dialogue en face à face. Puis, une professeure qui semble très respectée et influente a poursuivi par un discours annonçant la portion critique. Celle-ci a nommé son inconfort, dû à une partie de la vidéo à caractère plus hypnotique et a ensuite évoqué qu’il était impossible de ne pas être ironique avec un tel projet, dans un tel contexte. « C’est lorsque nous avons constaté que vous étiez sincère que nous avons commencé à avoir peur », a poursuivi un autre professeur. Puis, les commentaires se sont enchaînés dans un tout autre esprit que celui que j’avais voulu créer. La peur était palpable. C’était comme si tout avait basculé d’un coup, comme si les pôles s’étaient inversés brutalement; l’idée d’humaniser l’institution était devenue un abus de pouvoir où j’incarnais l’agresseure. Prévue pour ma documentation, la présence de la caméra représentait la preuve, pour certains, d’un profond manque d’éthique. Avant de débuter la performance, j’avais pourtant indiqué des zones qui ne seraient pas filmées aux personnes moins à l’aise avec cela. Puis, une professeure invitée m’a fait remarquer qu’« apprendre à respirer, ça prend des années de pratique et une expertise », s’interrogeant sur mon droit à déployer l’exercice de détente que j’avais suggéré au début de la critique. Ensuite, une autre professeure affirma clairement : « You are taking power over people, don’t go that way… » J’ai tenté d’exposer mes assises, mes acquis, mon bagage, mon cadre théorique, mais c’était tout comme si une panique s’était emprise du groupe, une anxiété généralisée, faisant certes entrave à l’ouverture et à l’écoute. Un professeur s’est levé subitement et m’a adressé ces quelques mots : « I wish you the best of luck, the best of luck », puis il est parti. Il s’agit ici du seul professeur qui a bien voulu me rencontrer par la suite, me reflétant que, depuis la critique, des réunions avaient eu lieu à mon sujet et que non seulement je ne pourrais réaliser mon projet du Cabinet Performance, mais que je ne pourrais jamais trouver de directeur de maitrise cautionnant une telle démarche et donc, que je n’obtiendrais jamais ma maitrise.
Lors de cette rencontre où j’ai pris connaissance de la situation malencontreuse que j’avais créée et des balles que je m’étais tirées dans le pied, j’ai écouté le monologue du professeur X, me démontrant paradoxalement l’altruisme par lequel il avait finalement daigné me rencontrer, malgré l’aversion unanime de tous les professeurs du département. Il alla jusqu’à me dire qu’il serait sans doute impossible pour moi de travailler comme professeure puisque l’enseignement est réservé à un nombre très limité d’étudiants qui se démarquent par leurs pratiques artistiques. Dans mon cas, le professeur X clama carrément qu’il « craignait que je finisse par travailler au McDonald’s ». Je restai figée sur place devant cet homme que je ne connaissais pas et qui ne me connaissait pas, mais qui semblait tout bonnement prédire mon avenir. Ce monologue m’appelait au détachement le plus profond, à entrer dans un état méditatif en pratiquant les techniques de respiration apprises lors de mes stages de méditation. J’étais bouche bée intérieurement, mais à l’extérieur, j’affichais un léger sourire et plaçais quelques hochements de tête au hasard des énoncés du professeur, optant alors pour rester dans un état d’écoute active et inconditionnelle. Il paya mon café et il quitta brusquement, comme il était pressé.
Suite à cette histoire, je compris que les artistes de l’institution vivaient des enjeux beaucoup plus sérieux que je pouvais m’imaginer et que, comme la notoriété est capitale dans ce milieu, je devais gagner en crédibilité en créant le service à partir d’une discipline plus ouverte, inspirant plus de sécurité aux individus-artistes : l’art-thérapie. En mars, je reçu ma lettre d’acceptation pour la maitrise en Creative Art Therapy, toujours à Concordia, et débuterai cette nouvelle aventure académique en septembre (2016), avec grand enthousiasme!
La proposition du Cabinet Performance
L’idée principale du Cabinet Performance est de créer des relations en dehors d’un mode de représentation et ce, à l’intérieur de l’institution. Le Cabinet Performance fonctionne autant comme groupe que par des consultations individuelles, formelles et informelles à la suite desquels des tentatives de performance sur mesure font irruption, prenant la forme de co-créations. Un espace confidentiel avec un canapé, de la documentation, des livres, du matériel d’art (…) prend place et devient une installation en soi, une œuvre accueillant d’autres œuvres en son sein, d’autres artistes. Ainsi, ouvert pour la production de performances sincères, le Cabinet Performance répond aux artistes-étudiants qui expriment fréquemment un besoin quant à un regard extérieur sur leur processus créatif, un accompagnement dans leurs motivations intrinsèques, un accueil inconditionnel enclin au dialogue. Plus concrètement, peu importe ce que vit l’individu, ne serait-ce que de la curiosité envers le projet lui-même, le Cabinet Performance propose d’offrir une écoute active, incluant une collecte de données exhaustive, suite à laquelle l’artiste-intervenant et l’artiste-étudiant construiront un bilan. La deuxième étape consiste en un remue-méninges créatif entre les deux protagonistes, qui ébaucheront des codes pertinents et/ou des transpositions visuelles en lien avec les propos exprimés antérieurement. Par exemple, un étudiant international pourrait faire référence à des éléments de sa culture, ceux-ci répertoriés selon ses besoins, afin de créer une performance qui puisse transcender son propos. Bref, au-delà du pôle de présentation de l’œuvre, le dialogue authentique est le but de la démarche, déployé en secret ou dans l’espace public, selon les besoins exprimés.
Conclusion
Contrairement au professeur X1, je crois sincèrement, même dans sa forme la plus immatérielle, que l’art est utile. Sinon, il n’existerait pas. L’art existe pour répondre à la nécessité humaine fondamentale de donner un sens, sans avoir recours à un langage sur-objectifiant. C’est la peur qui veut objectifier un domaine impossible à objectifier, qui affirme que l’art utile incarnerait la mort de l’art. La mort d’une pensée empoisonnée, oui, la mort de l’art, jamais. L’art existera toujours, qu’on le retienne par quelque rationalité, théorie ou élite que ce soit.
Enfin, si nous portons en nous le désir de réellement comprendre le cœur du processus de création, un dialogue humain sincère gagnerait à accompagner cette quête. Il s’agit d’un processus à long terme et je crois que le chemin est celui de l’écoute, du non-jugement et de l’appréciation de l’artiste pour l’être humain qu’il est, d’abord et avant tout. Finalement, la sincérité mène à la vraie satisfaction de celui qui crée et propulse des œuvres beaucoup plus parlantes, qui gagneraient à être partagées à la communauté.
« Le système nous veut tristes et il nous faut arriver à être joyeux pour lui résister. »
Gilles Deleuze
Merci à tous ceux qui ont participé activement aux premières tentatives du Cabinet Performance édition 2015. Il vous reviendra en force en 2018, suite à son acquisition du statut d’art-thérapeute et à son adhésion à l’AATQ (association des art-thérapeutes du Québec).
ANNEXE: ÉTUDE DE CAS / CASE STUDY
La santé mentale ne repose pas seulement sur la capacité du cerveau des individus, mais est aussi une construction sociale directement en lien avec des contextes aliénants.
Michel Foucault
Échantillon
1— “In the audience, I recognise a curator from dance with who I worked in the past, in a project based on the present moment idea. After the conference, we spoke for 5 minutes in which she explained to me that she was systematically going to all Re-CREATE events, in order to keep the cap and understand new practices in dance. She gave me a confidence about the fact she doesn’t even have the required time to go to the grocery store or have a meal with her husband and said with a smile that it was not a choice.” (A curator to an MFA student after Whitefeather’s conference 05/11/2015)
« Parmi le public, j’ai reconnu un/une commissaire du milieu de la danse avec qui j’ai eu la chance de travailler dans le passé, dans le cadre d’un projet chorégraphique basé sur l’idée du moment présent. Après la conférence, nous avons parlé pendant 5 minutes. Il/Elle m’a expliqué qu’il/elle était systématiquement présent(e) à tous les événements de Re-CREATE, afin de maintenir le cap et comprendre les nouvelles pratiques en matière de danse. Il/Elle m’a confié qu’il/elle n’avait pas le temps nécessaire pour aller à l’épicerie ou prendre un repas avec son mari et a ajouté, avec un sourire pep soda, qu’elle n’avait pas le choix. » (Extrait d’une discussion entre un(e) commissaire et un(e) étudiant(e) de la MFA, après la conférence de Whitefeather 11/05/2015)
2- “In the corridor, I met a teacher. We got to chat for 10 minutes. I asked him/her how she/he was doing. He/She answered he/she was a little tired, teaching a lot. He/She continued with a confidence, looking around to see if someone was listening. He/She told me he/she doesn’t have the choice to have all those students; he/she tried to explain his/her situation to people in charge in all possible ways (exhibitions, personal, mental health) but he/she arrived nose on the brick wall of the institution. It is to take or to leave.”(A teacher to a student in MFA program after Whitefeather’s conference 05/11/2015)
« Dans le couloir, j’ai rencontré un(e) professeur(e). Nous avons discuté pendant 10 minutes. Je lui ai demandé comment il/elle allait. Il/Elle a répondu qu’il/elle était un peu fatigué(e), qu’il/elle enseignait beaucoup. Il/Elle a continué avec une confidence, regardant autour pour voir si quelqu’un écoutait . Il/Elle m’a dit qu’il/elle n’avait pas le choix d’avoir tous ces étudiants ; il/elle a essayé d’expliquer sa situation aux personnes en charge de toutes les manières possibles (expositions, santé mentale, vie personnelle), mais il/elle s’est frappé(e) le nez sur le mur de briques de l’institution. C’est à prendre ou à laisser. » (Un(e) enseignant(e) à un(e) étudiant(e) dans le programme MFA, après la conférence de Whitefeather 11/05/2015)
3- “After all, near the entry of FOFA, I met an artist that used to be my roommate’s lover. I also lived in his/her country house near the sea, a quiet place, far from civilisation. I confessed him/her there were too much people on my opinion to see the exhibition at FOFA, that I was going to come back when it gets more quiet. Then, he/she answered me that in order to keep visible and active through my MFA, I should go in the gallery. That’s when I escaped, even though there was attractive food and wine.” (An artist to an MFA student after Whitefeather’s conference 05/11/2015)
« Près de l’entrée du FOFA, j’ai rencontré un(e) artiste qui était autrefois l’amant(e) de ma colocataire. J’ai aussi vécu dans sa maison de campagne près de la mer, un endroit calme, loin de la civilisation. Je lui ai avoué qu’il y avait trop d’individus, à mon avis, pour voir l’exposition au FOFA, que j’allais revenir lorsque ce serait plus tranquille. Il/Elle m’a répondu que, pour rester active et visible au travers de mon parcours à la MFA, je devrais aller dans la galerie. C’est à ce moment que je me suis échappé(e), même s’il y avait de la nourriture et des vins attrayants. » (Un(e) artiste à un étudiant de la MFA, lors du vernissage de Whitefeather 11/05/2015)
4- “When I go back home after a class, I often cry. I wonder how to put a border between my work and my human compassion for students’ emotionnal content in their work. I believe I need help to get confortable in my bounderies or less emotional, as my collegues told me.” (A teacher’s confidence to an MFA student, December 2015)
(Un(e) enseignant(e) à un(e) étudiant(e) à la MFA, décembre 2015)« Quand je rentre à la maison après une classe, je pleure souvent… Je me demande comment poser une frontière entre mon travail et ma compassion humaine au contact de mes étudiants, au travers de leur travail, parfois très personnel. Je crois que j’ai besoin d’aide pour devenir plus confortable à poser mes limites ou à devenir moins émotionnel(le) comme me suggérait un(e) collègue. »
5- “Once I went to art therapy and I could’t do what they encouraged me to do: stupid mandalas.” (A teacher speaking to a student in the MFA program, December 2015)
« Une fois, je suis allé(e) consulter un(e) art-thérapeute et j’étais incapable de faire ce qu’il/elle m’encourageait de faire : de stupides mandalas. » (Un(e) enseignant(e) parlant à un(e) étudiant(e) dans le programme de la MFA, décembre 2015)
6- “My cousin pretends to do art, some kind of collage that she enjoys doing in her Sunday afternoon (students laughing). She really thinks she is doing art and wants me to give her some advice, of course I refused, I was embarrassed…” (A teacher, in an MFA seminary debate, September 2015)
« Ma cousine prétend faire de l’art, des espèces de collages qu’elle aime faire le dimanche après-midi (étudiants rient). Elle pense vraiment qu’elle fait de l’art et voudrait que je lui donne quelques conseils, bien sûr je refuse toujours, j’en suis gêné(e). » (Un(e) enseignant(e), séminaire MFA , septembre 2015)
7- “I am very worried about the fact art could be utile at some point: it would be the end of it.” (Inside an MFA seminary debate, October 2015)
« Je suis très inquiet à l’idée que l’art devienne utile à un moment donné : ce serait la fin de celui-ci. » (Étudiant(e) d’un séminaire de la MFA , octobre 2015)
8- “An artist doesn’t want to be in another’s artist work.” (A teacher speaking to a student in the MFA program, December 2015)
« Un(e) artiste ne veut pas être dans le travail d’un(e) autre artiste. » (Un(e) enseignant(e) à un étudiant dans le programme de la MFA, décembre 2015)
9- “I have a student from art PhD who called me recently. He said he was working at McDonald’s. I really fear it is exactly what is going to happen to you. What you showed was bad art. I fear you won’t get able to find a director after what happened.” (A teacher speaking to a student in the MFA program, December 2015)
« J’ai un étudiant au doctorat qui m’a appelé récemment. Il m’a dit qu’il travaillait chez McDonald’s. Je crains vraiment qu’il vous arrive exactement la même chose. Ce que vous avez montré était du mauvais art. Je crains que vous ne serez pas en mesure de trouver un directeur de maitrise après ce qui est arrivé. » (Un(e) enseignant(e) parlant à un(e) étudiant(e) dans le programme de la MFA, décembre 2015)
10- “After I presented my project I had 2 choices: to defend my project and tell more about its references and context or ask peers how they lived this experience. I thought both of them were important but offering the space to share first seemed like a better option. After 5 minutes, I was “taking power over other people” with irony, questionable ethics and a flagrant lack of conceptual proofs. I remember I didn’t have the chance to express myself so much, as the “untold distress” was speaking through other words.” (Me, December 2015)
« Après avoir présenté mon projet, j’avais 2 choix : le défendre et en dire davantage sur mes références ou demander à mes pairs comment ils avaient vécu cette expérience. Je pensai que les deux étaient importants, mais je voulais d’abord offrir un espace de dialogue à mes pairs et à mes professeurs. Après 5 minutes, j’étais en train de « prendre du pouvoir sur les autres » et avec ironie, avec une éthique douteuse et un manque flagrant de preuves conceptuelles. Je me souviens que je n’ai pas eu la chance de m’exprimer, comme la « détresse flagrante » parlait au travers d’autres mots. » (moi, décembre 2015.
BIO
Karine Bouchard est travailleuse sociale, membre de l’OPTFQ et artiste visuelle, préconisant la performance comme agent de transformation. Ayant œuvré plus de 10 ans dans le milieu de la santé mentale, elle est présentement impliquée auprès des Impatients, réalisant un atelier d’arts médiatiques dispensé aux jeunes adultes aux prises avec un problème de santé mentale. Dans le passé, elle a pratiqué à l’Équipe de santé mentale adulte du CLSC des Faubourgs, au Projet Autochtones du Québec ainsi qu’au Chaînon. Elle fait partie du duo performatif Bouillon de poulet pour l’art, une formule qui se veut réconfortante pour le monde de l’art actuel et qui encourage des rencontres avec la communauté. En 2015, elle a été vue au Centre d’artistes AdMare, où elle a présenté Victoires!, en collaboration avec Sachiko Sumi. Elle réalise présentement une maitrise en Creative Art Therapy à l’Université Concordia, tout en préparant le Cabinet Performatif, qui verra le jour en 2018.
[1] Une initiative mettant de l’avant l’interaction, l’empowerment et la participation des artistes-pairs pour mieux comprendre les différents états d’esprit associés au processus créatif.
[2] En collaboration, Index du performatif, Éditions Intervention, Québec, 2013, p. 23.
Le texte qui suit a été présenté dans le cadre du colloque L’atelier intérieur, Exploration de lieux de présence, lequel s’est tenu à l’UQAR—Lévis, les 27 et 28 février 2016. L’événement venait conclure mon cheminement de deux ans au sein du Programme court de deuxième cycle en étude de la pratique artistique, une expérience qui m’a permis de réfléchir sur ma pratique, mon mode de recherche en création et ma position en tant qu’artiste en plus de vivre des moments de partage inoubliables.
En effet, mon plongeon dans cette communauté d’âmes réfléchissantes, de chercheures invétérées de vérité et de lumière, m’a fait grandir. Ça m’a aidée à retrouver mon intégrité et une certaine sérénité. Merci, chères collègues artistes, de m’avoir éveillée à d’autres manières de faire, de dire, de voir, ainsi qu’à l’importance de se connaître, de se reconnaître et de contribuer humblement à l’évolution du savoir, du monde et de la vie. Je me souviens encore du premier jour de classe, du premier enseignement reçu de Danielle Boutet lorsqu’elle cita les paroles du pédagogue brésilien Paulo Freire, qui ne pouvaient pas mieux décrire la philosophie du programme que j’allais entreprendre :
Personne n’éduque autrui, personne ne s’éduque seul, les hommes s’éduquent ensemble par l’intermédiaire du monde.
* * *
Avant de vous livrer mon texte synthèse sur ma recherche-création (quinze minutes nous étaient allouées), j’aimerais préciser que je l’ai écrit comme si je m’adressais à une amie avec qui j’entretiendrais une correspondance. Cette approche, plus personnelle, m’a permis de transmettre mon expérience avec une plus grande liberté et intimité.
* * *
CONTEXTE : le retour aux études
Chère amie, tu me demandes des nouvelles de ma pratique. Tu es étonnée d’apprendre que j’étudie à l’UQAR et que je participe à un colloque au cours duquel je présenterai ma recherche-création marquant l’aboutissement d’un projet d’études échelonné sur deux ans.
Eh bien, laisse-moi te remettre sur la piste en faisant un petit retour en arrière. Lorsque j’ai entrepris ce programme en janvier 2014, je ne savais plus où j’en étais avec ma pratique. Ma dernière exposition solo remontait à plusieurs années, mon travail de pigiste accaparait tout mon temps, et je faisais du surplace à me poser des questions qui ne m’amenaient nulle part. J’étais complètement à côté de mes pompes, comme on dit, déconnectée et pétrifiée par le doute. Je me demandais si j’étaisune artiste, si j’étais trop vieille pour continuer, si l’art était vraiment important pour moi, et pourquoi je faisais de l’art. J’avais aussi besoin de dépasser mes peurs, démesurées bien sûr, particulièrement celle de prendre la parole en public.
En somme, ce programme répondait à un besoin d’émancipation et de transformation et, en cours de route, j’ai compris qu’il était temps pour moi de rentrer au bercail et de reconquérir mon espace intime. Je parle ici du no man’s land exposé dans Le roseau révolté, de Nina Berberova, de Lachambre à soi, de Virginia Woolf, bref de l’atelier intérieur dont il sera question tout au long du colloque. Il s’agit d’un haut lieu d’observation où se manifeste le non-dit, l’inavouable, et où l’on peut travailler sur soi à se reconstruire et à reconstruire son rapport au monde.
Voilà que tu questionnes magistralement mon titre Elle est où, la joie ?Tu es subjuguée, dis-tu, et désorientée. Tu me demandes ce que la joie vient faire dans mon art.
Puis-je t’avouer qu’au départ c’était pareil pour moi ? Je ne comprenais pas trop pourquoi ce titre me retenait tant, d’autant plus qu’il est censé donner le ton à ma recherche. Mais comme j’avance toujours à l’aveugle quand je crée, je n’ai eu d’autres choix que d’écouter mon intuition et mon ressenti — au risque de me planter !
Intuition et ressenti, voilà deux modes de connaissance importants dans mon processus. C’est ma matière première. Tout ce que je peux te dire pour l’instant, c’est que tu vas finir par comprendre. Accepte seulement d’expérimenter le chaos pendant un moment, et tu t’en réjouiras.
Maintenant, passons à une question fondamentale :
Pourquoi je fais de l’art ?
Je fais de l’art par besoin d’exister autrement que dans la vie ordinaire. Essentiellement, je crée pour être libre. Je veux pouvoir me livrer et me délivrer et ressentir pleinement la présence de la vie en moi. Je n’utilise aucun concept sorcier, sinon ma sensibilité et ma curiosité à l’égard de la nature humaine.
Pour moi, chaque être humain est une planète en soi, une constellation d’énergies sans pareille qui m’interpelle. Il va sans dire que je suis soucieuse de l’autre, mais… quand je parle de l’importance que j’accorde à l’humain, il faut comprendre aussi que, comme je suis le sujet le plus accessible, le plus « traitable », je sers de cobaye. Ainsi, j’observe le « phénomène » que je suis, les mouvements de ma conscience. Et… en admettant que nous sommes tous faits de la même fibre, de la même énergie spirituelle, je considère que ce que je découvre en moi est aussi concevable pour autrui — avec des variables, évidemment. En fin de compte, la complexité et le mystère qui nous relient me fascine. C’est ce qui me préoccupe depuis toujours et c’est à travers l’art que je me rapproche de ma nature véritable. Il se produit une sorte d’alchimie où je me dépouille peu à peu de l’illusoire, du fardeau du mental et des émotions auxquels je m’identifie trop souvent, à tort.
INTENTION DE RECHERCHE
À présent que tu connais mes motivations, passons à mon intention de recherche.
Le projet que je présente au colloque est une quête de plénitude. Il vient d’un questionnement existentiel; à savoir comment l’être humain parvient-il à s’affranchir de ce qui l’entrave, à accepter la vie telle qu’elle est, et à cultiver la joie malgré les épreuves. Voilà mon intention de recherche initiale.
LE PROCESSUS
Trouver une forme pouvant véhiculer un questionnement est comme plonger dans le vide. Et pour alimenter ma recherche, je fais appel à plusieurs outils :
je tiens un journal dans lequel j’inscris mes réflexions et découvertes;
je me documente en puisant dans plusieurs domaines, dont l’art, la philosophie, la psychologie, la spiritualité et, plus récemment, les neurosciences et le comportement animal;
j’élabore des cartes d’idées où j’accumule des mots porteurs de sens, qui me viennent spontanément ou de mes lectures;
et, finalement, je dessine de façon improvisée dans l’esprit du Tao.
Aussi, avant de m’investir dans ma pratique, je m’efforce de faire le vide, d’oublier tout. Et lorsque mon esprit enfin apaisé me fait sentir que je suis prête, je me laisse guider par l’énergie qui m’habite. Juste le fait d’entendre le son de mon crayon parcourir le papier m’indique que je suis dans l’état d’esprit recherché… de présence à soi. Dans cet espace, tout devient fluide et le concept du temps disparaît. C’est ce que je voulais dire tout à l’heure par « vivre autrement que dans la vie ordinaire ».
J’ouvre ici une petite parenthèse ici pour souligner mon affinité avec la philosophie taoïste.
Je sais que tu vas trouver cette idée farfelue, mais, vois-tu, iI m’arrive de penser que je n’ai rien à faire pour que l’œuvre se construise. Je n’ai qu’à être attentive à ce qui arrive. Cette conviction m’est venue en expérimentant l’encre de Chine sur du papier japonais. J’ai remarqué que le papier que je plaçais sous le support sur lequel je dessinais, pour absorber l’encre, produisait souvent des dessins plus vivants, bien qu’ils soient l’œuvre du hasard.
Ce constat est à la fois désolant et bouleversant. Tout ce travail pour rien, me diras-tu ? Mais ça n’a rien à voir… C’est une voie de la spontanéité, de la libération, c’est-à-dire de l’action sans attachement. On laisse la nature suivre son cours, sans juger, et les choses s’ordonnent par elles-mêmes, comme dans le cosmos. C’est vraiment ce à quoi j’aspire. Voilà pour la parenthèse.
Comme tu vois, je parle et je parle, et je ne t’ai pas encore présenté mes travaux récents ni expliqué comment tout ça a débuté.
Imagine-toi que je me suis mise à voir des cerveaux partout. Je ne savais pas trop quoi faire avec cette quasi-obsession, si ce n’est que de prendre conscience de mon agitation mentale et de mes absences, parce que trop souvent perdue dans mes pensées à ressasser des histoires qui n’existent pas. Je crois que mon inconscient essayait de me dire à quel point je suis dans ma tête au lieu d’être là, en plein cœur de la vie.
C’est à partir de cette révélation que ma recherche a commencé. J’ai voulu voir de quoi avait l’air un cerveau, comme si en découvrant sa structure, j’allais pouvoir mieux me comprendre. Sur Internet, j’ai trouvé des clichés extraordinairement détaillés. J’ai passé beaucoup de temps à le scruter sous toutes ses facettes et je l’ai dessiné ensuite à l’aveugle et de mémoire (04a-04b).
Au début, toute cette matière grise ne m’attirait guère (on aurait dit de la viande), mais ç’a passé. Un dessin charnière m’a ancrée davantage dans cette recherche et conduite à me concentrer sur mon ressenti.
Voilà que je t’entends déjà me demander comment mon esprit m’a amenée à la métaphore du cerveau. Tout ça s’est construit lentement, inconsciemment. Je vais te montrer des photos de ce qui m’apparaît être les éléments déclencheurs. (Je ne peux malheureusement vous montrer que quelques photos de mes travaux présentés au colloque en raison de questions de lourdeur informatique.)
Par exemple, je me demande si ce n’est pas une plante qui m’a inspirée. J’avais laissé ma plante sécher dans son pot par manque d’espace, puis je l’ai déterrée quelques semaines plus tard, par culpabilité, et suspendue au plafond par le tronc. Les racines me faisaient penser à la forme d’un cerveau avec ses neurones. (06a-06b)
Est-ce que ça pourrait être ces signes et ovales symbolisant l’œuf, la renaissance ?
Ou est-ce que ce dessin insignifiant pourrait marquer le début de tout ?
Ou encore cette petite boule de pâte à modeler que j’avais laissée traîner sur ma table de travail et qui m’a fait penser à la forme d’un cerveau ?
Ou finalement est-ce cet état contemplatif, cette quiétude que j’ai ressentie très jeune lorsque je me réfugiais dans la forêt, qui me connecte au Grand Tout et à mon être intérieur ? N’est-ce pas un état d’être que je recherche lorsque je crée et qui m’amène à voir autrement ?
Travaux récents
Quoi qu’il en soit, j’aimerais maintenant te montrer mes travaux récents. Ce sont des représentations mentales reflétant l’énergie qui m’habite et le germe d’une forme-pensée. Je tente dans ce travail gestuel de m’abandonner. Ce qui m’importe, c’est d’expérimenter par le mouvement et d’être attentive à ce que la matière me révèle. (08-12)
CONCLUSION
Mon incursion dans le domaine des neurosciences m’a permis de découvrir des réalités qui coïncident avec mes croyances personnelles, à savoir que nous avons la capacité de nous transformer en devenant plus conscients. Selon le chercheur Mario Beauregard, « nous ne sommes pas des machines biologiques complètement déterminées par notre génétique, nos neurones et notre environnement ». Notre esprit ou conscience a le pouvoir d’influencer notre cerveau, notre perception, et tous les systèmes physiologiques liés à cet organe. Ainsi, plus nous devenons conscients des émotions et des pensées négatives qui polluent notre corps et notre esprit, plus notre pouvoir d’influencer notre bien-être s’accroît. En tant qu’artiste, je suis très touchée par cette avancée et je me demande si la science, l’art et la spiritualité ne sont pas en train de se serrer la main. On verra bien.
Elle est où, la joie ?
Arrivée à la fin de mon parcours, je me dois de respecter ma promesse, celle de t’expliquer le titre de mon exposé, Elle est où, la joie ? En fait, la joie est partout, pourvu qu’on soit là pour l’accueillir. Elle est dans ce feu qui brûle en moi et qui se manifeste dans ma pratique, dans ma capacité à me livrer et à me délivrer, dans l’accomplissement de soi, l’engagement, l’ouverture, le détachement, la réflexion, le partage, la contemplation. La joie est innée, c’est notre nature fondamentale. Elle est la vie en soi. Finalement, ma joie en ce moment même est d’avoir vécu cette expérience à l’UQAR et d’en ressortir grandie.
J’envisage déjà d’autres projets, dont un en lien avec les femmes et la domestication, l’intégration d’autres disciplines dans ma pratique et la collaboration avec d’autres artistes. J’aimerais aussi publier des carnets de dessins annotés inspirés du Livre des transformations et concocter un cabinet de curiosités. Voilà, chère amie, ce qui se passe actuellement dans ma vie.
Pour terminer, je lance à la volée l’idée d’une suite à ce programme.
Mille mercis de votre attention !
Monique Lalancette Artiste en arts visuels Licence Art libre (http://artlibre.org/)
Très tôt, à l’âge d’environ deux ans, j’ai voulu savoir ce qu’étaient les lettres…
En posant mon doigt sur chacune de celles du journal que mon père était en train de lire, je demandais chaque fois avec insistance « qué ce c’est ça ? », ce qui l’avait littéralement forcé à m’initier aux vingt-six lettres de l’alphabet latin.
Pour m’apprendre les lettres de l’alphabet, mon père avait choisi une méthode personnelle très plaisante. Chaque semaine, il découpait dans du papier de couleur les formes d’une lettre, capitale et minuscule, qui resteraient collées au mur près de mon lit, avant d’être remplacées par les formes de la lettre suivante. Il me révélait aussi son nom que je m’exerçais à prononcer avec encore un peu de difficulté. Les lettres allaient demeurer pour moi le référent originel ludique et multiforme, avant de servir à la transcription des sons de la parole et à la représentation des mots.
Plus tard, après des études de Lettres classiques et modernes en Sorbonne et une traversée du désert en Suède, j’entrepris une recherche et une expérimentation artistique inaugurée par les Dessins-Écriture :
Les Dessins-Écriture sont le revers d’un travail littéraire où la cursive explore, aux limites du lisible et du visible, la démesure du minuscule. De quelques mots répétés dans la continuité du trait de plume, le sens tout encombré d’encre se résout en figure. Il arrive que la main s’affole : vibrations en quête du son, au plus près du devenir, dans le passage de la trace où un souffle, une poussière, infléchissent le parcours de la plume. Les mots que forment nos lèvres sont d’abord des vibrations que nous imprimons à l’air. De même les mouvements du tracé, fréquences que l’encre dessine à nos yeux.
Soudain, sur ces fréquences manuscrites, je captai des signaux :
Rouge comme l’amour, rouge comme la mer, la Grande Écriture racontait au Grand Livre tous les secrets du monde : pourquoi le soleil donne la lumière, pourquoi la lune agite les vagues, pourquoi les pierres silencieuses en savent plus long sur la vie que tous les bruyants animaux. De ces secrets, comme les pierres, comme les tatouages que font le vent et le temps, notre corps a gardé la mémoire. Et de cette histoire, comme les mots, chacun de nous est une page.[1]
La Grande Écriture remplissait les pages blanches de mon journal de bord, où les lignes de fuite métamorphosaient des fourmis en signes primordiaux :
Des graffitis atténués serpentent dans un brouillard. Ombre, grain ou pliure, marque dans la matière, anticipant mon geste. Le guidant. Chemin offert comme circuit pour mon air, douce éducation de la nécessité d’apparaître. L’écriture est affaire de méandres, de linéaments, de filaments, de volutes, d’éloignement et de retour à la ligne. Écrire, remplir le temps de petites fourmis qui cavalent. Ces petites fourmis sont des unités d’être. Elles travaillent, et leur réseau est l’image d’une vie transformante, quoique vue de loin, presque inerte. Petites notes noires et frêles, les fourmis font l’échelle… Tout un théâtre de rébus.[2]
Écrire est un acte lent, miroir d’un geste. Aussi avais-je lancé un manifeste pour une éthique de la trace, Exercice de la Caresse[3]:
Encre comme témoignage. Encre comme preuve. Accession à la conscience du mouvement par la révélation de ce qu’il fut. Pour en restituer l’accomplissement dans la démesure du senti, allant vers un savoir de la touche juste. Contre la rature. Contre le ravage. Contre le déchirement. Ralentir et raréfier. Que les mouvements soient des actions de grâce…
Encre. Pour atteindre la mer. Yeux clos dans la conscience sensible. Connaître la vie dans ses doigts.
Dans la chambre de bonne que j’habitais, et ensuite dans mon premier atelier, je me livrais à des expériences poético-plastiques sur la physique et la dynamique de l’écriture et du tracé. J’expérimentais les Écritures Imaginaires et élaborai les Formules Graphiques, une symbolique de principes dynamiques complémentaires mis en œuvre lors de happenings, d’actions cérémonielles et de performances voix-tracé-mouvement :
Quatre formules graphiques de quatre signes élémentaires modélisant des principes dynamiques du tracé, constituent le matériau de base des performances Fréquences du Noir. Leurs manifestations combinatoires, plastiques, corporelles, ou sonores, composent un champ de forces, à l’intérieur duquel sont figurés le déploiement d’une énergie et le temps mythique de sa genèse.
Convertissant ma bibliothèque en sanctuaire du Livre… d’artiste, je modelai mes Livres Mâchés, et réalisai l’installation des Livres Noirs sur pupitres mobiles :
Livres en papier mâché par les mains. Goût d’une parole dont le monde se nourrit. Remettre le mot à la bouche. Manger la pâte. Passer par tous les états de la matière. Colle… collages. Aires de passage qu’interrogent nos touches. Sec… séchage. Liquide, solide, liquide…
Comme déjouant toute inflation de trace, jouer au monde à l’envers. Elle signe, elle signe, la lumière, sur nombre de livres noirs. C’est le centre de la nuit. Les graphies blanches sont, au-delà de toute écriture, l’impossibilité de toute figure sinon celle impossible de la transformation. Chaque forme est une transition, lieu de passage, combinaison, degré vers ce que précisément je ne sais…
Qu’est-ce que l’écriture ? Question toujours renouvelée depuis mes commencements. Qu’est-elle d’autre que la seule transcription du langage verbal ? Quel est son génie propre? Qu’est-ce que la scripturalité ? Qu’inscrit-elle d’indicible et d’inouï dans la multidimensionnalité de l’espace ? Ainsi j’en vins à donner des conférences sur l’histoire de l’écriture, Écritures du Monde, s’attachant à la spécificité de l’expression graphique afin de repérer ce qui fait l’originalité du texte par rapport au discours. J’ouvrais au grand public des centres culturels et des bibliothèques mon Workshop de la Scripturalité:
L’écriture longtemps assujettie à la parole et tenue pour seconde, révèle au cœur de notre réflexion contemporaine sa dynamique de questionnement. Distincte du verbal qu’elle stimule et inspire, la scripturalité est alors envisagée au travers de jeux dans lesquels le conceptuel et le sensible tissent ensemble les bases d’une éthique – voire d’une politique – du dérangement et d’un art de la pensée.
« Au commencement », premier mot de la Bible en traduction française, était devenu LE MOT. Répété dans la continuité du trait de plume à l’encre de chine sur des os d’animaux de boucherie, il y eut les Os Écrits:
Forme et matière ne sont dans l’os qu’une lente et même pensée.[4]
J’avais découvert l’alphabet des os dans nos assiettes et chez les bouchers qui voulaient bien m’en remettre d’assez gros, et j’en déchiffrais les variantes formelles avec émerveillement dans les Galeries d’Anatomie comparée et de Paléontologie du Museum national d’Histoire naturelle.
La sculpture est ma meilleure façon de peser.
Un jour, de ces vertèbres, côtes, bréchets et fémurs de poulet, de caille et de lapin qui restaient à l’atelier, naquit l’armée des Pions, une microsociété de guerriers, de sorciers, et d’esprits. Cinquante-six personnages aux attributs spécifiques, d’une hauteur variant entre dix et trente centimètres, comprenant chacun un petit os écrit et portant un nom propre, jeu et enjeu de cette fantaisie sociologique :
L’Attraction Terrestre, Le Grand-Sourcier, L’Esprit du Lapin Danseur, Le Juste, La Jambe du Chasseur, Le Poète Épique, La Chamane Tutélaire…
Le trésor des outils du grand-père, bijoutier joaillier sertisseur, avait été transmis à sa méritante petite fille, artiste de l’os et de la plume. Délicats et spécialisés, ces instruments évoquaient l’intelligence technique et l’habileté manuelle d’une pléiade de savoir-faire ancestraux, et leur noblesse artisanale m’avait généreusement adoubée. De là, je fus prête à investir le terrain d’une anthropologie des techniques de l’écrit.
Le mot, WORD, est matière à l’œuvre, WORK. C’est le mot-œuvre.
En deux mots, la Création[5]… dont WORDWORK scellait l’imprimatur. Du tampon matriciel au copy art, les lettres W, O, R, D, K, tamponnées, coloriées, photocopiées, agrandies, déformées, multipliées, superposées, m’emportèrent dans une jonglerie technicolore d’où surgissaient des visages et fleurissaient des villes.
Ne confondez pas « lettre » et « littéral », car le littéral est le littoral du sens, son invitation au voyage. En route ! La lettre, mouvante, vibre déjà, messagère d’onde profonde, ange de claire voyance. Laissez-la nous dessiner un pays. Laissez-la inventer le dire.
Autrefois, pour préparer l’enfant à l’étude des saintes lettres qui composent le rouleau de la Torah, la Bible du peuple juif, on lui montrait d’abord les vingt-deux lettres de l’alphabet hébraïque enduites de miel, et on les lui faisait lécher. Avais-je, moi aussi, léché le miel des lettres, ces modalités de l’énergie cosmique annonciatrices de quelque Big Bang Art Inner Mouvement ?
Penser la mystérieuse fécondité de l’art comme processus d’avènements intérieurs et d’émergences dans l’incessant renouvellement. Cultiver en soi l’espace d’une liberté heureuse de sa rigueur, le temps d’une sensibilité aux vibrations inattendues. Se risquer au travail de la question afin de se plonger toujours à la source, fraîche et inexplorée.
Accéder à la responsabilité envers le monde créé et contribuer peut-être à la transmutation de l’opacité afin d’émettre des chants d’une lueur inespérée.[6]
De l’écriture-matière à l’écriture-lumière, le rayonnement des lettres-nombres allait dès lors me transporter dans une féerie cabalistique, où l’énergie novatrice du sens deviendrait créatrice de langage et rendrait possible, avec l’ouverture de nouveaux champs de conscience, des intuitions et expressions extraordinaires.
Imaginer une écriture qui ne serait l’enjeu d’aucune volonté de puissance, d’aucune prise de pouvoir interprétatif – mais un jardin de toutes les vertus. Le lieu de la santé-pensée libérée de la pensée-pansement.
[1] Joëlle Dautricourt, La Grande Écriture, livre-spectacle pour grands pinceaux et alphabet corporel, Carnaval de Bobigny, 1980.
[2] Joëlle Dautricourt, Cher Commencement, page du cahier d’écriture et dessin, Paris, 1980.
[3] Joëlle Dautricourt, Exercice de la Caresse. Sur l’art de l’écriture et du tracé comme exercice éthique, texte et dessins, Paris, 1979.
[4] Joëlle Dautricourt, Sculptures, livre d’artiste publié en coédition avec la Galerie Antoine Candau, Paris, 1986.
[5] Gladys Fabre, En Deux Mots, La Création, texte du catalogue de l’exposition » Joëlle Dautricourt / WORDWORK « , Canon Center, Rond-Point des Champs-Élysées, Paris, 1996.
[6] Sophie Charrier et Joëlle Dautricourt, Manifeste de Big Bang Art Inner Mouvement, Paris, 1989. Texte mis en ligne en 2002 sur l’e-théâtre Big Bang Fäerie : http://bigbangart.free.fr/index.html
[7] Joëlle Dautricourt, Le Livre de l’Écriture Heureuse, œuvre de poésie scripturale. Exposition au Musée d’art et d’histoire du Judaïsme, Paris, 2010, au Hebrew Union College – Jewish Institute of Religion Museum, New York, 2012. Conférence et vidéoprojection à l’Academy Art Museum de Easton, Maryland, en 2013.
Voici une carte heuristique ou un schéma sémantique, peu importe le nom, pour moi c’est presque une carte routière! Je vais vous la présenter par morceaux pour représenter le chemin de ma pratique artistique. Elle m’a aidée à ne pas me perdre.
Quand ma mère était triste sans raison apparente, d’une tristesse qui enveloppait ses jours de noirceur, elle me disait souvent que le monde était donc lourd. Et souvent bien sûr, il y avait plusieurs grands conflits ou catastrophes dans le monde à ce moment-là. Elle absorbait tout et avait l’impression de porter ces événements. Ce souvenir me raconte beaucoup sur ma propre façon de prendre les événements. Ces événements tristes ou durs qui se passent ailleurs ou ici, je les absorbe. J’absorbe tout ce qui en émane, tout ce qui m’attriste, me révolte, me déboussole, m’inquiète, m’apeure, m’assombrit, me dégoûte, m’oppresse. C’est ce que je reçois, ce que j’emmagasine de ce monde.
Depuis longtemps par contre, j’ai toujours nié ce côté que je peux appeler de « noirceur ». À l’adolescence, il a marqué ma différence; mais depuis longtemps, je le considère comme nuisible. Ce n’est pas dans la normalité d’absorber tout et de choisir le noir. Il y a cette prière qui me suit depuis longtemps, je ne connais pas son auteur : « Maranatha… Ayant reçu depuis l’enfance tant d’injuste bonheur, je mesure ce que je risque de perdre si le monde doit changer. Mais avec quelle joie si les autres pouvaient connaître ce que j’ai connu!… » Donc, tout ce côté noir est devenu comme une bête noire pour moi. Je devais me tourner vers le blanc pour que ma vie devienne plus positive. Ou du moins fermer la porte pour ne plus rien voir de ce monde qui peut être si noir! Et donc, au côté de ma culpabilité s’est ajouté un sentiment d’impuissance majeur. Et d’avoir fermé la porte tant d’années, cela ne m’a pas aidée à voir le monde plus beau.
J’ai trouvé une citation d’Annie Dillard dans un travail d’une collègue. Elle écrit : « L’écrivain vit dans le monde, il ne peut pas le rater. (…) Il fait attention à ce qu’il lit, car c’est ce qu’il écrira. Il fait attention à ce qu’il apprend, car c’est ce qu’il saura. »
J’aime beaucoup l’idée que puisque l’on y vit, que l’on a les deux pieds dans le monde, on ne peut pas passer à côté. Le monde nous rentre dedans, ma quête commence là. C’est donc cette porte-là qui s’est ouverte grâce à ce cours sur ma pratique artistique. Je ne veux plus que cette noirceur soit une nuisance, mais plutôt un élan pour avancer. Comme un besoin, je tiens à faire face à ce monde puisque j’y vis et y faire face cette fois sans le sentiment d’impuissance et de culpabilité qui m’habite normalement.
Cet extrait d’Annie Dillard m’a fait aussi réagir quand elle nous conseille de faire attention à ce qu’on lit et à ce que l’on apprend puisque c’est ce que l’on écrira et que l’on saura. Mais pouvons-nous vraiment y faire attention? Si oui, c’est pour moi une autocensure comme des œillères pour juste voir ce que l’on veut voir. C’était comme ça quand je tenais la porte fermée. Pouvons-nous croire qu’à regarder juste du beau, nous ne créerons que du beau et du magnifique?
Mon œil à moi regarde le laid, le dur, le triste, tout ce qui est imparfait sans chercher le sensationnalisme ou le pessimisme. Je regarde de cette façon tout naturellement, par empathie je crois. Depuis toute petite, je porte l’empathie sans savoir si ça se porte ou non. Mais comme une deuxième nature, je ressens ce qui se vit autour de moi. Et pour moi ce ressenti, c’est la recherche de l’authenticité qui réside dans l’imperfection. Il y a les paroles de Richard Desjardins dans sa chanson Y va toujours y avoir de son album Boom Boom qui traduisent très bien ce sentiment : « Quand le vent souffle, moi je sais d’où c’est qu’ça vient. Y en a qui ont tout’ pis tout’ les autres, y ont rien. Change-moi ça. »
Alors dans mon chemin de création, il y a toute cette absorption qui se produit au fil des jours, dans mon quotidien avec ma famille. Je ne recherche pas de sujets particuliers, ils viennent comme le vent qui souffle.
Quotidiennement, je récolte aussi tous les matériaux qui me porteront à la création. Je récolte beaucoup d’images dans les journaux, les revues, les livres parfois, des articles sont souvent choisis aussi. Mes récoltes sont toujours en lien avec une réalité, un vécu ou une injustice. Et bien entendu, il s’en dégage une imperfection, donc une authenticité. Pour les matières, c’est la même chose. Tissus, toiles, bois, papiers, roches, ils doivent presque être tous usés, brisés, sales ou écorchés. Mais il ne faut pas croire… ils sont tous très beaux. Dans le laid, le noir, l’imparfait, il y a une grandeur et une beauté qui m’émeut profondément. Et puis « quand le monde est donc bien lourd à porter », je m’assieds dans mon atelier et j’essaie de placer tous ces éléments ensemble.
J’étais rendue là dans mon chemin à comprendre que tous les gestes qui me portaient à la création étaient dans une authenticité marquée d’imperfection. Mais à quoi cela servait-il? Et là je me la suis posée, cette question : « L’art peut-il sauver le monde? » Est-ce que je peux vraiment croire qu’avec ma création, je peux aider quelqu’un? Est-ce que de toute cette imperfection, cette misère, cette tristesse, cette violence mises en relation comme une sorte de constellation, il peut porter quelque chose quelque part…? Mon sentiment d’impuissance peut-il vraiment disparaître?
À ce moment-là, il m’est arrivé des murs, une possibilité pour moi nouvelle. J’allais pouvoir mettre mes créations sur des murs dans un lieu très passant. C’est comme si à ce moment-là, j’ai compris que ces murs pouvaient devenir le sens de ma création, l’aboutissement, l’utilité.
Mais la question restait : « L’art peut-il sauver le monde? » Alors il m’est venu quelque chose de loin, de ma mère. Comme je vous parlais au début, elle était sombre certains jours quand elle avait l’impression de porter le monde. Mais ma mère avait une belle joie de vivre aussi et de l’émerveillement au quotidien. Ma mère avait la foi, une spiritualité ouverte et forte. Elle priait et c’est ce qui m’est monté, la prière.
C’est comme si une autre porte s’était ouverte. Une porte déjà vue, mais rarement ouverte. J’ai lu que la prière, c’était de demander à quelqu’un de faire quelque chose… c’est d’une belle simplicité! La prière, c’est aussi la communion des esprits, comme si j’embarquais dans le grand réseau planétaire des personnes bienveillantes. De tous ceux et celles qui veillent, qui ont une lumière et qui espèrent. Donc en plus, la prière me place dans l’action avec les autres. Hervé Fischer écrit : « Mais la solidarité n’est pas un vain mot. Elle jouit à nouveau d’une puissante crédibilité. Ne nous limitons pas à n’être qu’un reflet du temps. Tout reflet n’est qu’une illusion passive. Allumer la lumière dans l’obscurité signifie l’intention d’y agir. »
Et il m’est venu aussi quelque chose de plus proche, de mes enfants. En les observant faire face à plusieurs de leurs peurs avec un dessin. Quelquefois, c’est moi qui leur donne l’idée de faire un monstre pour annuler l’effet d’un cauchemar.
Mais souvent aussi, ce besoin vient d’eux. Sans même avoir verbalisé leur peur, un dessin de monstre prend forme. Je me dis que de dessiner, cela leur permet d’apprivoiser la force que ce monstre peut avoir. Donc, je joins un monstre parfois à ma prière pour marquer la monstruosité des horreurs qui me rentrent dedans et pour que la force de ce monstre m’aide à faire face.
Voilà que tout émergeait, le sens de mon chemin se définissait avec mon besoin d’agir, porté par ma prière, augmenté d’un monstre et qui aboutissait sur un mur. Les murs allaient dévoiler ce que j’étais dans ce côté de noirceur. Donc, être moi, en proposant une prière, une réflexion pour que plus de personnes allument des lumières et veillent avec moi. C’était ça pour moi avoir des murs.
Mais voilà que les murs ne sont plus au rendez-vous. Ils étaient dans un lieu où passent des gens venus pour autre chose que ce qui aurait été accroché. Alors la crainte était que mes créations choqueraient ou indisposeraient les gens. Indisposeraient même peut-être ceux qui y travaillent aussi. La question se transforme donc : « Comment l’art peut-il sauver le monde si le monde ne regarde pas l’art? »
Et j’étais rendue là dans ce qui ressemblait bien à un cul-de-sac. C’était pourtant plein de sens puisque je récolte dans le monde et y retourne pour la fin, mais il n’y a plus de murs! Plusieurs m’ont conseillé d’aller cogner à d’autres portes pour avoir d’autres murs… mais cela ne me dit rien. C’est vraiment bien de vouloir utiliser des murs pour espérer réveiller les endormis, mais moi je suis réveillée et je fais partie de ce grand réseau planétaire. Pourquoi aller cogner à d’autres portes… pour amener plein de gens avec moi… pourquoi?
L’art peut sauver le monde sans avoir de mur!
Alors j’ai collé une nouvelle feuille à ma première carte. Au lieu d’une carte routière, cette fois elle est une carte des étoiles. J’y ai fait ma constellation qui marque le dessin de ma création et cette création est mon action. J’agis avec ma création et non en exposant.
Il y a cette photo très dure, mais aussi très belle prise le 31 janvier 2014 dans un camp de réfugiés au sud de Damas lors d’une distribution d’aide alimentaire. Elle provient de l’Agence de secours et de travaux des Nations Unies pour les réfugiés palestiniens (UNWRA) et son porte-parole Christopher Gunness écrit pour cette photo : « Quand une image rend à la fois la vérité, la beauté, l’humanité (…), elle se transforme d’elle-même. Elle est bien au-delà de la politique. C’est quelque chose d’inestimable, de miraculeux ». Sur ma constellation, à côté du mot prière, j’y ai écrit miracle.
Et l’étoile qui marque ma direction maintenant s’appelle désormais résoudre l’œuvre. Elle ouvre un chemin nouveau où l’idée même d’achèvement devient la quête. Et puis, j’ai ouvert le bréviaire que ma mère utilisait et je suis tombée sur une légende russe qui a comme titre La prière : un combat sans fin. Cette légende raconte qu’un méchant voïvode envoit son serviteur Yvan le Guerrier trancher la tête du moine Mirone qui ne fait que le bien. Yvan le Guerrier ne voulait pas le faire mais puisque c’était un ordre de son chef, il y est allé. Le moine clairvoyant avait compris ce qu’il était venu faire et Yvan le guerrier lui conseilla de prier pour chacun d’eux et pour la race humaine avant qu’il ne le tue. Alors le moine Mirone se rendit au pied d’un jeune chêne et dit au serviteur qu’il devra être patient puisque la prière pour la race humaine est longue, il serait mieux de le tuer tout de suite. Mais il refusa et lui ordonna de commencer sa prière. Alors voici la fin de cette légende…
« Le moine pria jusqu’au soir.
Puis du soir à l’aurore, il continua.
Puis de l’aurore à l’autre nuit, il pria encore.
Et de l’été au printemps, sa prière se prolongea.
Les ans s’ajoutaient aux ans, Mirone priait encore.
Le jeune chêne monta jusqu’aux nuages.
Une forêt épaisse était née de ses glands.
La sainte prière n’était pas terminée.
Et aujourd’hui encore, le moine, tout bas, murmure les paroles rédemptrices, il demande à Dieu d’avoir pitié des hommes, à la Vierge, de leur apporter secours.
Yvan le Guerrier est debout près de lui toujours. Depuis longtemps son épée est tombée en poussière et son armure est rongée par la rouille. Ses beaux habits sont en loque et en pourriture. Hiver comme été, Yvan reste là. Et le gel mord, et la chaleur brûle, et il demeure quand même. Et les loups et les ours passent sans le regarder.
Mais la prière que le vieux moine adresse pour les pauvre pécheurs que nous sommes, coule toujours aussi longue qu’il y a de pécheurs. Elle coule comme une claire rivière qui baigne la terre, fraîche et douce comme la miséricorde de Dieu. »
Réflexions sur l’espace, le corps, la création et le poétique
Le texte qui suit est une exploration et une actualisation de mes intérêts et de mon processus en création artistique, en particulier en poésie. Je suis une femme à l’aube de sa trentaine et l’art et l’humain sont dans ma vie deux pôles qui m’offrent une soif de découverte et d’expérience sans cesse renouvelée. Par mes mots, qu’ils soient poèmes ou essais, je cherche à partager ce chemin qui est le mien. Avec les mots, avec l’humain, avec vous, dans la relation, les résonances, le partage, je cherche à être au monde. Dans ce mouvement sans fin, de ma première vie de danseuse, d’enseignante et d’improvisatrice, jusqu’à mon voyage en poésie, je marche, je laisse ma trace, je prends place, et je vous invite. Ce texte est né à la fin de l’été dernier, alors que je venais d’achever l’échafaudage de mon recueil de poésie intitulé L’Ondée. Ce petit livre paraîtra en 2013 aux Éditions du Noroît.
Bon vent !
Celui qui écrit avec l’outil brut de sa vie et de son regard, avec ses manques, son impuissance, cherche un espace que ni les autres ni l’époque ne peuvent lui donner : un espace vital.
Bernard Noël
Parler de mon écriture. Écrire sur ce que j’écris. Quelle chose étrange! Être son propre rat de laboratoire, revenir à soi, alors que par l’écriture, je veux sortir de moi-même. Dire l’indicible, parce que les mots du poème sont si durs à expliquer en mots, justement. Partir de l’image pour revenir à l’intellect, c’est un difficile parcours, pour qui aime tenter de transcender le mot utilitaire. Pourquoi j’écris, pourquoi la poésie, et pourquoi de cette façon-là? Par quels moyens, par quel chemin, les mots s’acheminent-ils vers moi? D’un monde de sensations et de découvertes intuitives, le poème s’échafaude. Tenter de dire comment, tenter de dire pourquoi.
la charge émotive du poème
se trouve dans la mémoire des cellules
dans un soubresaut d’épiderme
au détour d’un effleurement
Écrire un poème c’est se dépouiller une première fois, afin de plonger dans un abysse. Rendre compte de cette expérience par la suite, cela signifie se mettre à nu une deuxième fois, mais en sachant que nous le sommes, alors que la première fois, ce regard extérieur ne prévalait pas, aurait été un frein à l’élan créateur. J’ai envie de parler des sens. De l’espace. De la musique des mots. Du devoir de se mettre au niveau des choses, des existences, quelles qu’elles soient. Du jeu. D’un moment suspendu, au-dessus des rêves, des routes, du temps. Du rituel. Du face-à-face. Puis du retour sur le poème, pour l’amener vers une forme la plus fidèle qui soit, à son essence profonde, dans un mouvement de Petit Poucet qui revient sans cesse sur ses pas. J’aimerais parler de la patience. De l’amour. Du travail de l’artisan, car pour moi le poète est du côté de l’artisan. Il travaille la matière. Il jardine des petits bouts d’âme tout en se promenant nus pieds sur la terre.
Derrière l’élan d’écrire, il y a l’amour des mots. Un amour qui naît de la lecture, de la découverte et de la reconnaissance des mots des autres. Il y a cet accueil et cette écoute d’autres voix. Et puis il y a le chœur qu’elles forment ensemble et elles nous nourrissent et nous habitent. Ces voix ont d’abord créé des mondes en moi. Un contact alchimique s’est produit, entre leur imaginaire et mon intimité. Lire est si intime. Écrire aussi. Pourtant, en présence d’un livre, je ne suis pas seule. Lorsque j’écris, à mon tour, je vais à la rencontre. Tel est le paradoxe de la littérature : elle s’offre dans la plus grande des solitudes, et est œuvre commune faisant appel à une fraternité du sensible. J’admire le courage de ces hommes et de ces femmes qui écrivent. J’essaie de cultiver ce courage en moi et d’aller vers, vers ce sentiment d’humanité qui m’inspire à dire, à mon tour.
J’ai récemment été initiée à une discipline qui se nomme l’eutonie. Approche de conscience du corps visant un tonus plus juste et adapté à chacune des situations de la vie, l’eutonie a eu plusieurs résonances en moi. La vie est un jeu de forces constant. Un flot d’énergie circule en nous et autour de nous. Lorsque j’écris, j’entre en contact avec la réalité première, la réalité physique des choses. Et c’est grâce à mon corps et à ses sens que je peux entrer en relation avec cette réalité. Et puis il y a aussi mon énergie psychique. Cette chose sans forme et sans couleur qui me rend présente, attentive, en mesure d’écrire ces mots en ce moment même. Pour écrire, je tente d’ouvrir tous mes sentis, de me déployer afin d’être dans la vie vibrante et parlante, tout en dirigeant cette énergie dans un vecteur, tout en la densifiant à partir de ma Psychée, ma conscience. Je ressens ces deux mouvements de l’être et de l’âme comme indissociables, complémentaires, nécessaires à la création poétique. Il s’agit d’un jeu de tension. De tensions créatrices. Une synergie. Une alchimie. Ces forces dialoguent entre elles et mettent en relation sensations et imaginaire. Cet état, Louise Warren lui donne le nom de dessaisissement : « Le dessaisissement ne constitue ni un abandon passif – se contenter d’une écriture automatique, par exemple – ni un état provoqué par le volontarisme. C’est l’intensité d’une réceptivité qui permet de recevoir le tremblement, l’inquiétude, la tension préalable à l’écriture »1. Un lâcher-prise sous-tend ce « dessaisissement », et n’est possible que si une foi, une confiance en l’inconnu m’habitent. Il permet l’émergence d’une pulsion créatrice, d’une intelligence logée dans le corps :
Avoir une imagination débordante ne sert à rien, si l’on ne peut matérialiser ses intuitions. L’artiste n’est pas celui qui est nécessairement le plus imaginatif mais plutôt celui qui peut traduire concrètement dans sa discipline ce qu’il ressent, pense, visualise, entend, pressent… Tel est le problème essentiel concernant la créativité auquel l’Eutonie peut apporter sa contribution, en incitant toujours plus l’élève à bouger et à vivre progressivement selon ses impulsions profondes2.
Je reviens donc à l’eutonie, qui par ses propositions invite à la découverte des chemins corporels qu’emprunte notre conscience. Bien sûr, j’ai un intérêt pour le corps et une sensibilité kinesthésique marqués. Organiquement, j’aborde le poème comme une danse, une improvisation. L’expérience du corps, c’est l’expérience du Présent, cette même expérience de laquelle naît le poème.
l’engagement dans une voie de conscience
dans une autre constance
que se passe-t-il quand on est seul
quand la pensée roule
sous le stylo à bille
L’eutonie me parle et fait écho à cette relation au réel et à l’imaginaire, et tout cela me ramène à être attentive à l’état de conscience propice à la création du poème : « Insistons sur le fait que l’Eutonie vise un élargissement de la conscience et non pas un déplacement. Par son observation constante des sensations proprioceptives et une présence permanente à l’environnement, l’élève développe une capacité stable de contact permanent avec la réalité première »3. Que ce soit par l’eutonie, ou de toute autre manière, cette capacité de contact, et donc de rencontre et de dialogue, me semble essentielle à l’émergence et au déploiement de mon langage poétique. Je tente de faire naître le poème et de naître à son univers grâce à cette « commune-présence » (René Char), que François Cheng évoque ici: « (…) le sujet ne se trouve plus dans une position de vis-à-vis par rapport à l’objet, il se laisse pénétrer par l’autre en sorte que sujet et objet sont dans un devenir réciproque, un va-et-vient de présence à présence»4.
la vie physique
la présence
l’écoute
le désir de dire
de témoigner
de faire écho
d’habiter le monde et de lui donner vie à la fois
je suis ce petit être simple
ce petit cosmonaute du réel
qui glisse en moi-même
et embrasse l’univers
L’écriture poétique demeure pour moi parente et compagne du voyage. Elle demande cette prise de risque constante, nourrie par une curiosité humble, mais farouche, et portée par une fascination sans bornes pour l’humanité et le vivant. C’est un mouvement. Une plongée, lors de la première écriture, puis un mouvement de retour renouvelé vers le cœur du poème, une descente en spirale, vers le noyau chaud du texte, à la rencontre de ce centre qui irradie : « Vivre à l’intérieur d’un mot comme d’une pomme, renoncer à tout le reste, se détacher. De cette façon la tension surgira. L’intensité n’est pas une accumulation, mais un travail de soustraction pour arriver à l’essentiel»5. Densifier, dépouiller. Les mots « matière », « concret » et « espace » ne cessent de revenir à moi au fur et à mesure que je tente de démystifier ce processus d’écriture. La « matière » : ce sont les mots, bien sûr, mais aussi ce à partir de quoi surgissent ces mots. Je recherche cette qualité presque brute du mot qui « est », qui « existe » par lui-même, bien plus qu’il ne nomme. Je vais vers cette présence du mot qui vibre, appelle, dialogue, relance. C’est à cause de ces mots-là que j’écris. Je ressens la nécessité d’aller à leur rencontre. Pour qu’ils me disent, me dépouillent, s’incarnent en moi et me mettent au monde.
un endroit où les plages se rejoignent
où les falaises s’embrassent
embrasement d’une reliaison
dépoussiérée
de la preuve à cacher
Les romanciers témoignent parfois de personnages qui les habitent, et qui parfois en viennent à avoir une vie autonome, et dont le futur échappe à l’écrivain lui-même. J’aspire à entretenir le même type de relation avec les mots de mes poèmes et l’univers qu’ils composent. Je m’invite à entrer dans un jeu avec eux, jeu dont les règles se réinventent à chaque texte. Je tente d’être cette enfant absorbée dans le monde de son carré de sable. Le seul monde qui ait une véritable existence pour elle, à cet instant-là. Un instant de pleine et simple incarnation, où l’énergie circule librement entre les êtres, les éléments.
Quels sont les liens qu’entretient une personne, un créateur, à l’espace, et sa création poétique? L’être humain est, il s’incarne en tout moment dans un espace donné. Cet espace est habité par sa présence, son mouvement. L’humain est toujours, de façon consciente ou non, en relation avec son environnement. Quelles sont les traces, les affluents de ce rapport au lieu dans le processus créateur? L’architecture d’un lieu, son jeu de forces, habite et façonne l’imaginaire, la pensée, l’espace sensible du poète. Elle devient en quelque sorte son architecture intérieure, intime : « nous naissons de chaque lieu / exposés au vent, aux brûlures / égratignés par l’aigle et le corbeau »6. De la même manière, comment le mouvement, l’errance, le voyage, la fuite et l’exil, ou au contraire la stagnation et l’immobilisme, imprègnent-ils et contribuent-ils à faire émerger cet échafaudage de la création? Le processus de création serait-il donc le témoignage, l’écho et la trace d’un parcours, d’une traversée? Artistes et nomades seraient-ils intrinsèquement liés? Le voyage et la création seraient-ils deux miroirs d’une même quête?
le recul dont le poème a besoin pour
respirer avant qu’on y plonge
la fatigue lourde dans les fibres et le sang
le trop-plein de moi qui s’écoule dans l’encre
« L’art intègre une célébration, un questionnement, une transgression » (Guy Sioui-Durand), le poème naît du rituel, de la communion comme de la remise en question, il demande de passer outre les chemins balisés, de se donner des permissions. Et se donner des permissions, c’est prendre le risque de re-naître un peu chaque fois, de ne pas s’arrêter là où semblent poindre des vérités, c’est poursuivre la quête, se déstabiliser, privilégier le mouvement, si ce n’est le provoquer. Cette grande fête où tout est permis, cette célébration du sacré et de la fraternité avec le vivant, elle accueille tout ce qui surgit : laideur, doute, silence, effroi, manque, extase, monotonie, fragilité, contentement, fuite… Ce dessaisissement nommé par Louise Warren, il vit tout proche en moi, aux côtés du consentement, le consentement au chaos! Ce moment où je dis oui aux tremblements, à l’attente, au vide, aux torrents. Écrire ou lire un poème, c’est une tentative d’être au monde, de dire (encore et encore) le déséquilibre qui précède chaque pas, le temps qu’engouffre le souffle, l’impermanence et les recommencements. Créer, c’est aussi promouvoir et susciter du désordre, mais surtout apprendre à le tolérer, pour qu’en ressorte l’expression poétique, de ce sentiment d’être positivement en danger. Pour en arriver à cela, y retourner, malgré l’inconfort, malgré la peur, il faut de l’amour. De l’amour profond envers la vie dans les mots, la vie des mots, la vie en soi-même, la vie tout court! « Quelle puissance d’énergie possède la vie, même dans les pires adversités, l’indispensable étant d’y associer un irrésistible désir de création et un amour sans limite pour la vie »7. L’amour! L’amour… « Je crois qu’on ne peut rien faire de vous, sinon ça : passer outre à toute compréhension, à toute prévision, et vous aimer, inlassablement vous aimer. Comme dans l’écriture n’est-ce pas : sans réserve, inlassablement »8. Et le vivant, toujours, toujours : « La hanche de ma mère guérit. Nous lui apporterons livres et lavande. Le chat Ouistiti se laisse approcher, flatter. Je cuisine des potages pour une amie malade. J’écris dans le même esprit, nourrir le vivant.9»
Lorsque j’écris, j’ai besoin du rituel qui me mène à l’écriture, alors que « l’écoute poétique » devient partie prenante du rituel lui-même. J’ai un grand cahier, je l’appelle mon sanctuaire. Lorsque je m’assois devant lui pour écrire, pour tracer des signes, en noir ou en couleur, mon être entre en mouvement. Je respecte et honore cet espace-temps, comme quelque chose de précieux, de mystérieux, de nécessaire. Je décide de collaborer à la magie, je suis disponible à l’inattendu. L’art, la création, sont pour moi des temples, et j’y cultive ma propre spiritualité. Je m’y cueille et m’y re-cueille. La poésie est mon « espace vital » (Bernard Noël), l’art me sauve de la mort, de l’absurdité, de la dérive. Écrire est ce geste essentiel qui précise, raffine et nourrit mon rapport à ce qui m’entoure, me dépasse, me questionne, me fascine. C’est cette quête d’une incarnation pleine, quête de sens, donc du sacré, de son propre mythe, dévoilé par l’expression artistique, par la création renouvelée de textes poétiques.
indicible temps
de l’avant des choses
de l’avant des mots
Louise Warren, Interroger l’intensité, Typo (Coll. Essai), Montréal, 2009 (1999, Éd. Trois), p. 77. ↩︎
Michel Seifert, « Eutonie et les arts du spectacle », mémoire, Institut national des arts, Louvain, Belgique, 1982, p. 61. ↩︎
Arrêter d’attendre. Le moment propice. Les conditions idéales. Écrire, même fatiguée, revenant de servir au restaurant. Même chez les gens, même dans le bruit. Écrire parce qu’il faut écrire. C’est pour cela que je suis faite. C’est tout. Faire taire les doutes qui paralysent, qui retiennent, qui percluent de rhumatismes. Écrire parce qu’il faut écrire. Il est temps. Il est temps d’obéir à cette injonction suprême, qui n’attend que moi. Qui attend que je m’asseye, n’importe où, dans un café, sur une plage en Gaspésie, en transhumance, partout où je suis et je passe. Qui attend que j’ouvre mon ordinateur et que je commence.
Il s’agit de muscler ma capacité à persévérer. « Persister, demeurer ferme et constant dans un sentiment, une manière d’être ou d’agir, une résolution. » nous dit le Wiktionnaire. Il y a aussi ce livre de Bernard Honoré qui s’intitule Persévérer dans l’existence. L’inspiration, oui ! Mais j’ai besoin de tenir mon fil, mon intention. La porter en moi comme on porte un enfant. Avec patience. Ne pas le perdre, jamais. Que tout ce que je vis vienne nourrir mon projet. De la même manière que mon projet nourrit ma vie. Mon amie Karen dit que persévérer, c’est faire le pas entre l’inspiration et la concrétisation. Telle une funambule, je veux tracer le chemin qui me sépare encore de l’écrivaine.
Depuis que j’ai le projet d’écrire, j’oscille entre des moments de toute-puissance – les moments où je suis inspirée, où tout s’ouvre et me paraît possible – et les moments d’impuissance, où je me relis et me décourage. Je me mets alors à penser que je ne suis pas à la hauteur de ce projet. Trop petite face à l’immensité de la tâche. Jugement, dévalorisation, auto-sabotage. Tous les artistes connaissent cela. Des hauts et des bas. Un pas en avant, un pas en arrière. L’incessante valse de l’hésitation qui retarde plutôt qu’elle ne sert la vie.
Il me semble qu’il est temps de prendre le chemin de la maturité. De quitter l’enfance. C’est drôle, cette expression, « l’enfance de l’art ». Comme si l’art n’était qu’enfantin. Non, devenir artiste, c’est pour moi, m’engager dans le chemin de la maturité. C’est croître. Devenir adulte. Prendre la responsabilité de mon talent. Et faire ce pour quoi je suis faite. Pour que la vie vive.
Il y aura des moments de doute, de découragement, d’impuissance. Penser que cela se fait uniquement dans la grâce est encore un enfantillage. Les épreuves font partie du chemin. Elles me demandent foi et constance, pour rester là, même dans l’inconfort, même dans la peur d’échouer. Elles testent mon courage. Elles exigent l’audace d’y croire. Avec humilité.
Est-ce vraiment cela que tu veux, au plus profond de toi ? De tout ton coeur, de toute ton âme ?
Si oui, il s’agit d’obéir. Ou plutôt de consentir à ma vocation, à cet appel du dedans. Mettre de côté mon ego, ma soif de reconnaissance, mon désir de bien faire, de faire une oeuvre parfaite !
Me taire et travailler. Doucement, lentement. Mais travailler !
C’est quand je m’engage que la grâce peut se donner, au détour d’un mot, d’une phrase. Et c’est alors l’étonnement, la surprise. Je suis dépassée par ce quelque chose plus grand que moi, qui s’offre parce que je ne l’attends plus.
Mystère de la création.
On ne change pas de capitaine en cours de traversée.
À qui, à quoi je voue ma vie ? Suis-je prête à entrer dans le grand sacrifice ? À payer le prix nécessaire de mon talent ? À répondre de lui dans le monde ?
C’est ainsi que j’assume ma responsabilité dans la cité.
J’avais à peine 11 ans. Je descendais les escaliers qui me conduisaient directement dans l’atelier d’artiste. Edmund me permettait de rester à côté de lui, à condition de ne rien dire. « Pas question de parler », m’a-t-il dit, « tu regardes et tu ne bouges pas. » Jamais je n’oublierai le privilège qui m’a été offert de venir me percher sur ce tabouret à côté du chevalet en bois dégoulinant de peinture à l’huile. C’est ainsi qu’il s’est construit une complicité toute particulière entre nous, je me dépêchais de rentrer de l’école et me précipitais dans son atelier. Edmund vivait chez nous depuis un certain temps, mes parents lui avaient alloué un espace au rez-de-chaussée de notre grande maison située dans la banlieue parisienne. L’atelier était spacieux et éclairé par une grande baie vitrée. Cette pièce donnait directement sur un jardin joliment aménagé. La lumière du jour était idéale pour un peintre.
Le silence qui s’installait entre nous autorisait d’être chacun dans notre monde. Cela me permettait d’observer la construction de l’œuvre tout en savourant les odeurs d’huile de lin et de térébenthine. J’étais fascinée par le geste sûr et précis de mon ami, l’intensité du moindre petit mouvement qui ressemblait à une écriture ou une danse, parfois vif, parfois au ralenti. J’aimais sa façon de mélanger les couleurs, la palette devenait un vrai champ de bataille. Les tubes à moitié vidés de leur matière pâteuse prenaient des formes étranges. La spatule malaxait, se tortillait et la peinture comme par miracle se changeait en une nouvelle couleur. Mes yeux éblouis ne se lassaient pas d’apprendre. Alleyn était un artiste polyvalent, il a eu plusieurs périodes. Personnellement c’est pendant sa période abstraite que je l’ai connu vers la fin des années 50.
À l’époque où il habitait chez nous, il parlait beaucoup de son projet de création avec mon père, je ne comprenais pas toujours ce qu’ils disaient. Ce dont je me souviens particulièrement, c’est du moment passionné où Edmund remontait dans notre salle à manger pour prendre son petit verre de calvados au début de la soirée. Il parlait des expériences qu’il venait de vivre dans son atelier. J’ai le vague souvenir qu’il s’agissait d’ombre et de lumière, de « portes »… du vide et du plein… Voilà tout ce que je peux en dire aujourd’hui. C’était des concepts très étranges pour une enfant de 11 ans ! Malgré tout je les écoutais avec une grande curiosité.
Mon père également a été très influent, car il peignait depuis toujours. Il dessinait aussi avec beaucoup d’habileté et pourtant il était entièrement autodidacte. Comme beaucoup d’artistes de son époque, il se disait peintre du dimanche, car il gagnait sa vie comme ingénieur. Même s’il m’avait beaucoup encouragée à dessiner et à peindre quand j’étais enfant, ce n’est pas pour autant dans cette voie que je me suis engagée. Je suis devenue thérapeute. Ce n’était pas le fait d’avoir essayé l’art qui m’avait fait défaut, mais chaque fois que mon aspiration regardait la possibilité de devenir une artiste, une force plus grande encore me poussait vers des études de sage-femme dans un premier temps, puis plus tard en homéopathie. C’est autour de quarante-huit ans que j’ai commencé à faire un rêve récurrent qui ne m’avait pas trop interpellée au début, mais au fur et à mesure que ce songe revenait, il devenait de plus en plus précis. La plupart du temps je me retrouvais dans les années soixante avec Edmund, mais au lieu d’avoir 11 ans, j’en avais 30, l’âge qu’il avait dans le temps de nos rencontres. Nous sommes dans son atelier. Étonnamment, c’était toujours le même endroit dans chaque rêve, qui était situé en haut d’un immeuble qui avait l’air d’être dans une grande ville européenne. Je ne percevais rien d’autre qu’un immense espace un peu vieillot, avec une grande verrière donnant sur une terrasse. Nous regardions ses tableaux assis sur un vieux divan. La relation chaleureuse que j’entretenais avec Edmund dans ce lieu, où nous étions des égaux, n’existait en réalité que dans les brumes de ces songes. Dans la vie, quand j’étais petite, mon lien avec lui ressemblait plutôt à un pacte avec un grand frère qu’à une réelle complicité.
Aujourd’hui, j’ai encore un souvenir très net des œuvres d’Edmund Alleyn1 et j’ai une grande admiration pour son travail. Mais les tableaux dans mes rêves ne ressemblaient en rien à la peinture que j’avais connue de lui des années plus tôt. Il me semblait que je n’avais jamais vu encore des œuvres semblables, elles étaient étranges et magistrales. Nous regardions les tableaux et j’avais l’impression qu’ils se mettaient à vivre au travers notre regard. C’est particulièrement difficile de décrire ce qui se passait. Les premières fois que j’ai fait ce rêve, j’ai pensé que cela avait rapport avec le bonheur que j’avais eu dans mon enfance d’être à côté d’Edmund quand il peignait. (Il faut dire que les rêves m’interpellaient depuis de nombreuses années. À l’époque, cela faisait dix ans que je suivais régulièrement les stages et les conférences du « le Cercle Jung » à Montréal.) Étant donné que l’analyse des rêves était pour moi une chose familière, j’ai tenté de les analyser mais sans grand résultat. Ces songes revenaient et revenaient encore malgré mes efforts pour les comprendre, presque toujours avec les mêmes images, les mêmes perceptions. Sur le moment, le bien-être qu’ils provoquaient me suffisait largement. Cela m’a demandé du temps et de l’introspection pour comprendre qu’il ne s’agissait pas seulement du souvenir d’une belle expérience de mon passé, mais d’un appel de l’âme. J’ai commencé à considérer ces rêves comme des alliés, sans penser pour autant qu’il serait possible que je puisse reproduire ces œuvres oniriques, je me suis prise à faire confiance au seul désir de créer qui se révélait progressivement. Alors un jour j’ai décidé d’acheter du matériel pour faire un tableau. Je me suis retrouvée chez moi avec une immense toile blanche, et courageusement j’ai fait ma première peinture à l’huile. Je ne peux même pas dire que je me suis amusée à la faire, mais je suis allée le plus loin que je pouvais dans l’exploration de ce médium. A vrai dire ce fut une vraie catastrophe…! C’était laid, creux et vide et de plus, même pas décoratif! J’ai pris quelques semaines pour me remettre de ce désastre! Prise entre ces œuvres idéales oniriques et la réalité des œuvres qui s’incarnent dans la matière, l’impression que j’éprouvais était un peu comme si je devais réapprendre à marcher après une longue maladie.
Puis un matin, je me suis installée avec ma tasse de café dans ma cuisine de la rue de Laverdure à Montréal. Les rayons chauds du soleil me caressaient la peau, emplissaient l’espace d’un éclairage doré. Je me sentais confortable ce jour-là pour regarder sans trop de jugement ce que j’avais peint quelques semaines auparavant. J’étais décidée à remonter sur mon cheval de bataille, comme la digne sagittaire que je suis. C’est là que je réalisai que je n’avais quand même pas tout raté de mon essai : prise dans l’action, je n’avais même pas réfléchi deux minutes sur comment on pouvait allier des couleurs pour en obtenir une autre, et pourtant les mélanges s’étaient faits tout seuls. Je fus étonnée par cette découverte, et de fil en aiguille plongée dans mes réflexions, j’ai fini par me convaincre que j’en savais quand même plus sur la peinture que je pensais. J’ai alors décidé que ça valait la peine de continuer à chercher.
Les préoccupations du passage entre l’invisible et le visible
J’ai peur que les mots n’appartiennent qu’au domaine du visible et ne traduisent que partiellement mon expérience. Mais l’épreuve que j’ai vécue me pousse à raconter le processus qui m’a permis de reconnaître un savoir oublié.
Treize ans après ma première tentative dans le monde de la peinture à l’huile, les murs de notre maison du Bic sont maintenant garnis de mes tableaux et ils font partie de mon quotidien. Malgré tout, j’ai jeté tous mes premiers tableaux et aujourd’hui encore, j’en jette souvent. Il y a aussi plusieurs tableaux que j’ai recyclés. Parfois cela peut me prendre plusieurs mois pour faire une œuvre.
Je suis passée successivement au travers plusieurs époques en explorant tantôt le figuratif et tantôt l’abstraction. Je suis actuellement dans une expression plus figurative. Au travers ce texte je cherche à savoir pourquoi mon filon se dessine ainsi, une chose est certaine, c’est que je piste des renseignements qui me mettent en contact avec une source qui me passionne et me font avancer sur un chemin de connaissance. Comment pourrais-je décrire le point de départ dans cette quête et faire le lien avec mon travail de thérapeute ? Comment aussi traduire ce générateur nommé par les homéopathes principe vital, dans lequel je puise ? Ce qui ne facilite pas les choses, c’est que ce fondement homéopathique appartient en propre au monde de l’invisible (ce que Jung appelle « l’inconscient collectif »), ce qui fait que je ne suis pas toujours consciente de ce que je vois. J’ai l’impression de me tenir à la limite du regard rationnel et de la transmutation alchimique. Se peut-il qu’il y ait un lien entre l’intuition du peintre et celle de l’homéopathe ? Et aussi, entre la science du visible et les couches profondes de l’expérience humaine qui font partie de sa filiation à la terre? Je choisis de faire la comparaison avec le métier d’homéopathe qui est d’un côté une science médicale et de l’autre un savoir qu’on ne connaît pas encore complètement. J’ai appris à connaître à travers l’homéopathie des milliers de remèdes différents. J’ai développé une mémoire spéciale pour archiver chacun des produits disponibles et m’en faire un portrait. C’est comme cela que je sais que chaque remède appartient en propre à la diversité qu’il y a sur la terre. C’est un monde vaste et pratiquement inépuisable qui nourrit mon imaginaire. Ce que j’apprends dans la science de l’homéopathie sur l’humain autant que sur les matières terrestres (utilisées comme remèdes homéopathiques) instruit et entretient l’intuition du créateur.
Cette exploration me pousse à visiter plusieurs sphères dans la peinture, de l’abstraction (l’ordre invisible) au figuratif. La chose que je sais aujourd’hui, c’est que les trésors qui surgissent d’un savoir façonné entre le conscient et l’inconscient me font peindre. C’est pour cela que ce n’est pas tant le résultat qui compte que par où je suis passée pour l’obtenir.
L’opportunité qui m’est donnée ici de décrire avec des mots ma démarche de recherche au travers l’expression artistique m’aide à trouver un sens à mon projet. Cela me pousse à aller plus loin autant sur mon chemin spirituel, que sur la possibilité de rencontrer l’artiste réflexive qui chemine au fur et à mesure que les mots se placent en écrivant. Mais j’avance dans ce processus de réflexion avec beaucoup d’appréhension, c’est un peu comme si j’avançais dans le noir.
Vision dans la nuit
C’est la pratique de la peinture qui m’apporte une certaine manière de regarder – qui ressemble à ce que j’appelle « la vision dans la nuit » – et me donne la possibilité de faire avec un peu plus de souplesse des allers-retours dans le monde de l’invisible jusqu’à celui des réalités tangibles.
Durant plusieurs années, je peignais des paysages abstraits très sombres, dans les tons de bleu-nuit. Or cette entreprise s’est révélée un jour d’une curieuse façon. J’étais allée rencontrer mon amie et thérapeute C. et elle avait sur son ordinateur un programme sur la cohérence cardiaque, et aussi ce très sensible appareil pouvait nous révéler la couleur dominante dans notre état intérieur. Je pris cette expérience comme un jeu, sur le moment je n’ai pas pensé que cela pouvait révéler quoi que ce soit de moi. J’ai eu un véritable choc quand un bleu presque identique à mes peintures est apparu sur l’écran ! C. a poussé un petit cri de surprise. Elle n’avait jamais vu chez personne une telle couleur. Et j’ai eu peur, je ne sais pas trop de quoi, alors que je connaissais tant de choses sur le monde de la nuit. C’était comme si c’était une partie de moi que je ne voulais pas révéler, qui est apparue sans que je puisse rien y faire. Cela m’a tant bousculée que j’ai arrêté de faire des peintures bleu-nuit pendant un certain temps. Et je n’en ai jamais parlé à personne, comme si j’avais un peu honte de m’être laissée dévoiler dans cette histoire.
Aujourd’hui, je suis consciente que cette aventure révèle une grande partie de ma recherche, c’est peut-être pour cela qu’elle m’a d’abord fait peur et par la suite demandé de me mettre dans un état de silence intérieur, sans mots pour expliquer… De toute façon comment aurais-je pu le faire sans avoir pris le temps de faire les liens nécessaires pour avancer sur un terrain pratiquement inconnu de ma conscience. Mais visiblement il y a quelque chose qui me fascine dans le fait que mes cellules et mon énergie vitale reflètent mon état intérieur. Et surtout que cela puisse se dévoiler autant par le geste de la peinture, que par l’interprétation d’un ordinateur. C’est pour cela que je suis intéressée à suivre la proposition de Danielle Boutet, quand elle dit « (…) beaucoup d’artistes s’intéressent plus à ce que la pratique artistique peut transformer dans leur vie et autour d’eux qu’aux produit finis émergeant de cette pratique ». C’est cette voie que je choisis en racontant mon histoire. Voilà que je comprends mieux maintenant comment le petit écran de mon amie C. fait également partie de mon laboratoire de recherche. Antérieurement, j’avais l’impression que si je commençais à expliquer mes intuitions, cela m’aurait placée dans la situation de mentaliser mes découvertes et de les saborder. En fait, j’avais peur que cela détruise la magie !
Pourtant, ne pourrait-on pas dire que les tableaux sortent tout droit de l’inconscient, comme le monde onirique ? Alors les rêves ne servent pas seulement à connaître notre chemin de guérison, mais serviraient également à recevoir les messages d’une conscience supérieure pour inspirer sa création. « Évidemment, » nous dit Marie-Louise Von Franz, « les rêves de personnes créatrices sont de loin les plus difficiles à comprendre parce qu’ils contiennent ce qu’on pourrait appeler des suggestions ou des propositions préparant la découverte d’idées ou d’inspirations nouvelles et éloignées de ce qui a été connu jusqu’à ici. » (Von Franz, 34) Pour la même raison que pour les rêves, la peinture au travers ses représentations illustre un nouvel ordre qui organise la psyché. Notre connaissance actuelle de l’inconscient montre que celui-ci contient tous les aspects de la nature humaine — en même temps ce qu’elle a de plus beau, jusqu’aux affres de la plus grande laideur. Au travers la reconnaissance par nos contemporains de la nature même de la psyché, il y a une ouverture qui a pu « (…) enfin commencer », nous dit Jung. « Les premiers résultats sont encourageants, et ils semblent annoncer une réponse – attendue jusqu’ici – à bien des problèmes qui se posent à l’humanité d’aujourd’hui. » (Jung, 181)
Chemin de connaissance
Le fait de m’inscrire dans une démarche de recherche me permet de faire le point entre mon travail de thérapeute et mon chemin existentiel d’artiste réflexive. C’est ainsi que je peux dire que j’ai un pied dans le monde de l’art et l’autre dans celui de la thérapie. Les deux pieds servent la même personne, mais n’ont pas la même utilité. L’art peut être une manifestation de l’âme par son travail alchimique, mais pour moi il ne peut pas être comparé à un travail de guérison, car ce n’est pas cet objectif qui nourrit ma recherche. Mon travail d’homéopathe me conduit dans un monde déductif et rigoureux. Cela se traduit par le fait de chercher avec la personne qui vient consulter un chemin de connaissance induisant (le plus souvent avec un remède) à un déverrouillage de sa condition émotionnelle et énergétique. Et une fois cela obtenu, elle peut faire son chemin de guérison par elle-même. L’homéopathie est une clé qui ouvre la porte pour que la source de vie puisse recommencer à circuler.
Mais mon besoin de créer appartient en propre à une soif de connaissance et non à un besoin de guérir quelque chose. Je cherche à voir quelque chose qui est encore invisible. Dans ce processus, il y a d’abord comme un moment de pré-intuition : je porte attention aux sensations émotionnelles, en premier lieu, qui viennent m’instruire qu’un évènement est en train de s’actualiser et prendre forme. Ces sensations sont liées quelques fois à des perceptions physiques. Le déclencheur peut être autant un évènement dans les médias qu’une cause personnelle. Cette sensation prend forme parfois pendant plusieurs mois et m’informe qu’il y a quelque chose qui se passe. Puis cette expérience se traduit en intuition, qui inspire l’écriture, un dessin ou une peinture.
J’apprécie aussi la présence des artistes qui vivent et partagent leurs réalisations avec moi. Dans ma vie personnelle je vis avec deux artistes professionnelles. Elles sont mon support, et au travers de nos partages, je me ressource car elles sont toutes deux des chercheures. Cela m’empêche de voir mes œuvres comme des produits finis. J’ai appris avec elles à voir les tableaux comme les traces d’une quête, témoins d’une exploration.
L’atelier
En premier lieu, l’atelier est l’espace qui m’est réservé dans la maison pour que je puisse peindre librement sans avoir à tout ranger d’une visite à l’autre (que j’appellerai ici l’espace-atelier-maison). Mais d’un autre côté je vis aussi avec un atelier-monde-imaginaire, qui est présent dans toutes ses possibilités transdisciplinaires.
C’est l’atelier-monde-imaginaire qui est en action quotidiennement. Il cherche l’équilibre dans les choses opposées. Il fait le pont entre le corps et l’esprit, il me connecte avec le reste du monde. Il m’accompagne dans les lieux les plus obscurs de ma personnalité et me ramène comme un ange qui me dévoilerait la lumière. Il me permet d’imaginer la peinture avant même qu’elle soit déposée sur une toile, c’est la peinture intérieure qui est vivante des jours et des jours, sans relâche. L’art m’apparaît comme un espace de mémoire universelle, les idées naissent de l’étendue de son monde imaginaire. Je crois qu’il y a un savoir qui appartient en propre à l’art.
Et quand je rentre dans l’espace–atelier-maison, il y a souvent un abîme qui me sépare de mes intentions et de mes attentes par rapport à cette réalité picturale qui va s’incarner, cela rappelle le coyote qui se lance dans une aventure, sans trop oser penser qu’elle pourrait être vraiment dangereuse. Même si j’ai découvert qu’il y a une certaine habileté qui peut apparaître d’un travail régulier dans un atelier de peintre, j’ai souvent des difficultés à y pénétrer. Parfois, j’ouvre la porte de mon atelier et je regarde les toiles inachevées qui ont été laissées là, qui m’attendent et je referme aussitôt celle-ci comme si j’y avais vu un monstre. En plus, pour être franche, mon espace de création ressemble à un grand placard à balais ! C’est un véritable mystère pour moi, qui en général a besoin d’ordre quand je travaille, cela me remplit de sentiments paradoxaux. Parfois, j’ai l’impression de pénétrer dans la caverne d’Ali Baba. Il y a un aspirateur et des piles de vieilles revues. Des vieux chiffons saturés de peintures, des encres, des pinceaux et que sais-je encore…! Quand j’arrive à rester dans ce désordre chaotique qui règne dans mon atelier, tout va bien et je sais que le simple fait de peindre va me permettre de retrouver de l’ordre dans mon esprit. Lorsque j’arrive à m’y installer, je peux passer des heures où je perds totalement la notion du temps. Ces moments sont faits de sensations qui passent du désespoir à quelques fois, rarement je l’avoue, de délicieuses épiphanies ! Lorsque je suis coincée dans l’avancée de mon tableau, j’ai l’impression d’être en prison, seule, il y a une espèce d’agitation incontrôlable qui s’empare de moi. Je n’arrive plus à connecter avec mon atelier-monde-imaginaire. C’est en écrivant ces réflexions sur mon espace de création, que finalement, je me dis que ma présence a sans doute aidé Edmund à peindre. Comment ne pas penser à ces moments magiques du temps où j’étais sagement assise sur mon tabouret, gardant un silence quasi religieux ? Peut-être avait-il besoin d’un regard extérieur sur son processus de création ou juste d’une présence rassurante.
Références :
VON FRANZ, Marie-Louise. Rêves d’hier et d’aujourd’hui, Paris, Albin Michel, 1992.
JUNG, Carl Gustav. Essai d’exploration de l’inconscient, Paris, Denoël (Folio Essais), 1964.
On peut voir les tableaux qu’Alleyn faisait pendant cette période sur son site officiel : www.edmundalleyn.com. ↩︎