J’ai écrit ces quelques mots pendant le confinement dû au Covid 19, où comme le reste du monde j’ai été confrontée à des questions existentielles comme « Qui suis-je vraiment ? » « Quelle est la place de l’Humain dans la Nature ? » « Où allons-nous ? »
Je suis Valérie Rey, née à Paris en 1965. J’ai vécu toute ma jeunesse à Paris et je sentais que ce type de vie n’était pas adapté à ma personnalité, ni à mes désirs. Vers mes 30 ans, j’ai eu besoin de changer d’horizon pour vivre enfin une VRAIE VIE. Alors avec toute ma petite famille, je suis partie vivre au Costa Rica dans un petit village de bord de mer.
Je devais (comme un devoir) me connecter à la nature, faire du pain à mes enfants et construire notre maison. Là enfin j’ai pu exprimer ma VRAIE nature, celle qui est en moi. Être enfin une femme artiste, authentique et sans faux-semblants. (D’ailleurs depuis, dans chacune de mes œuvres est cachée une apostille marquée MoA.)
LA QUÊTE de LA création intense, originale, authentique, subtile et intègre.
À la manière d’un archéologue je recherche sans cesse l’innocence de l’enfant que j’étais, l’époque où je savais regarder sans juger, m’émerveiller d’un rien, prendre le temps de ne rien faire (maman disait : elle est toujours dans la lune) – comme c’est bon !
Alors, je récolte des preuves, des bribes, des indices de ce qui faisait mon ingénuité, mon innocence d’enfant, sans jugement, sans préjugés, sans honte et sans aucun format.
Ni œuvre, ni art, juste faire « des expériences »… C’est comme ça que j’appelle encore ça aujourd’hui, je joue à faire des expériences. Si je mets ça avec ça, ça fait quoi ?
Je recherche le temps où j’étais pure et libre. Le temps où je n’avais pas le fardeau de l’éducation, le savoir-faire et savoir dire, l’arrogance, le vouloir briller, la chose à prouver, à qui, à quoi ? Et puis toujours la petite voix dans ma tête qui répète : cherche, creuse, c’est en toi, tu l’as encore ! Lâche-toi, sors-le, ce cri qui est blotti au fond de tes entrailles.
Valérie Rey Oeuvre
Je crois que l’éducation remplace et vide le contenu de ce qui nous faisait authentiques et différents les uns des autres, par un format établi qui est sensé aller à tout le monde – mais trop souvent l’habit est bien trop serré, trop étriqué, trop lourd et on s’y sent mal. Jusqu’à ce qu’on s’adapte au vêtement et pas le contraire. Mais si on entrouvre un peu ce vêtement mal ajusté, alors on comprend bien que cet habit n’est pas à nos mesures.
Bien au contraire, peut-être est-ce ça être un artiste, essayer de résister à cette chape de plomb prête à tout écraser, tout lisser, se conformer à cet habit (si joli soit-il)?
Alors, oui, c’est elle la petite fille que je recherche : la petite moi.
Le temps fait son œuvre
Le chemin qui mène à la solution est ce qu’il y a de plus palpitant, de pister une trace, de tracer une piste, de se perdre et de s’apercevoir que non, ça n’aboutit pas, revenir en arrière, se remettre en question, mais jusqu’à quel point ? Puis étudier une autre voie, d’autres méandres.
Il y a de la douleur là-dedans, du tiraillement, beaucoup de doute, mais en fait, c’est du plaisir.
Consacrer le temps qu’il faut au murissement d’une idée. C’est comme quand on lit un roman, ce n’est pas la chute qui nous intéresse, ce sont les 500 pages entre le début et la fin qui nous tiennent en haleine. Sinon, pourquoi ne pas lire juste le premier et le dernier chapitre? Les délices de l’attente du dénouement. J’aurais aussi pu prendre la métaphore de la naissance à la mort.
Valérie Rey Oeuvre
Puis eurêka, j’ai l’idée, je la tiens ! L’imagination a fait son job, je vois la pièce, je crois la connaitre. Alors dans l’intimité de mon atelier, je fonce tête baissée : une bille, puis une autre, puis cent autres, puis 1000…
Ça prend du temps, beaucoup de temps, mes mains travaillent, infatigables au labeur, elles savent ce qu’elles doivent faire, elles connaissent les gestes, elles savent quoi faire quand le verre est trop chaud et va couler, elles réagissent au quart de seconde pour redresser, tourner, remettre à la flamme et quand il est temps s’arrêter. Elles sont douées d’une intelligence remarquable.
On a l’impression que ce n’est qu’une répétition, mais en réalité, comme on ne se baigne jamais dans la même eau d’une rivière, chaque bille possède son propre ADN, elles ont chacune leurs qualités et leurs défauts. Elles transportent aussi une partie de moi-même, un peu de mon humeur, de mes doutes et de mes émotions.
C’est comme une prière ou un mantra qu’on psalmodie qui crée cette mélodie et qui m’enveloppe d’une douce mélopée et m’incite à la méditation.
Ensuite vient le moment de poser les feuilles d’or, ce métal jaune, brillant et inaltérable, si convoité durant tant de siècles par l’humanité. Ces feuilles sont tellement fines qu’un souffle suffit à les faire s’envoler. C’est un moment de paix avec moi-même. Autant les billes de verre façonnées par le feu sont vivaces, virevoltantes, autant là, c’est un moment de pure sérénité. Je ne respire plus, je suis dans un moment suspendu, puis mon pinceau caresse la feuille avec la délicatesse du duvet d’un oisillon.
Valérie Rey Oeuvre
La Naissance ou la chose accomplie
Alors vient le moment de l’assemblage – je ne fais pas de coup à blanc, ni d’essai pour voir comment ça va sortir. Ce sera la surprise… ça y est, c’est l’heure : Félicitations ! C’est une fille Madame, elle pèse 3 kg, elle a les yeux de son père et les fossettes de sa mère. (Oui, c’est toujours une fille 🙂 )
Halcyon days (le calme après la tempête)
Et là, quand enfin c’est fait, je suis surprise… ça bouge, c’est vivant, j’aime !
Je suis contente, c’est beau et le beau fait du bien, mais d’un autre côté le film est terminé… Il faut tout recommencer, encore cette délicieuse quête douloureuse et si nécessaire à mon état mental. J’espère avoir le privilège de ne jamais trouver le Graal et de continuer ma quête indéfiniment.
Julie Roch-Cuerrier et Joséphine Rivard se sont rencontrées en 2017, dans le cadre du projet d’exposition Écologies/Ecologies, présenté à la galerie AVE – Arts Visuel Émergents à Montréal. Presque immédiatement, une relation d’intérêt et d’entraide s’est installée entre l’artiste et la commissaire. Elles ont depuis poursuivi leur collaboration en entretenant une conversation écrite et orale sur leurs pratiques respectives, et en développant ensemble des idées communes. À l’automne 2019, dans l’idée de travailler à la confection d’un nouveau projet d’exposition nommé Respirer/To Breathe, Julie et Joséphine ont ressenti le besoin de cristalliser leurs échanges dans une réflexion sur certaines préoccupations communes comme le temps, la bienveillance et la corespiration.
10 octobre 2019 – Joséphine: Julie, on s’est rencontrées durant l’hiver 2017 dans le cadre d’un projet d’exposition mené par Marie-Charlotte Carrier et moi, dans une petite galerie située à Saint-Henri, Montréal. C’était notre première expérience de commissariat en tandem, et nous avons intitulé le projet Écologies/Ecologies. Nous avons eu le grand plaisir d’exposer tes œuvres aux côtés de celles de Jessica Slipp et de Caroline Mauxion. Entre notre première rencontre à l’hiver et le début de l’exposition en juillet, une collaboration s’est doucement tissée au sein de ce projet simple, mais réellement enrichissant pour chacune de nous, je crois. Nous avons finalement gardé contact et notre discussion s’est poursuivie à travers plusieurs échanges, écrits et oraux, professionnels et amicaux.
Je me plais à me remémorer notre rencontre parce que je remarque que le temps n’est pas toujours un facteur prépondérant aux initiatives artistiques, et qu’il est rare de pouvoir en bénéficier pleinement. «Prendre le temps» demeure un luxe, trop souvent écarté des processus créatifs. Cela dit, cette conversation entamée avec toi en 2017 m’apaise et me prouve qu’il est possible, et même essentiel, de concevoir une réflexion à long terme avec une consœur. Je remarque au sein de notre rapport une envie commune, sans précipitation, de s’interroger sur l’art et son contexte dans un rythme à contretemps du système productif mis en place. J’aimerais donc débuter en te demandant si, comme moi, tu réfléchis au potentiel d’une relation artiste-commissaire étendue dans le temps; serait-ce là une définition que nous pourrions donner à la pratique curatoriale actuelle ?
19 octobre 2019 – Julie: Je trouve intéressant que d’emblée tu soulèves cette idée de «prendre le temps» pour amorcer notre conversation. De plus en plus, je me rends compte de l’importance de la lenteur et du passage du temps dans ma démarche; cela fait partie de mon questionnement. On avait commencé à en discuter lors de l’exposition Écologies/Ecologies en lien avec l’effacement méticuleux des pages de mon atlas: l’aspect méditatif associé à la répétition de ce geste. On a continué à en parler plus récemment à cause de mes recherches actuelles dans lesquelles le cycle de croissance d’un pigment dicte la progression. L’importance de la lenteur prend ici tout son sens, c’est une obligation. D’une certaine façon, je vois cette conversation que nous venons d’amorcer à long terme, comme une nouvelle manière pour moi de continuer à explorer un questionnement déjà bien présent dans ma pratique, cette fois sous la forme d’un dialogue.
Je trouve très inspirante l’idée que tu soulèves de définir la pratique curatoriale par la temporalité; l’idée d’une relation qui se déroule dans le temps. Cette définition enrichit, je crois, l’idée de commissariat d’une potentialité nouvelle. Elle met en relief l’idée d’accompagnement plutôt que l’idée d’une relation de travail contractuelle et temporaire. C’est une notion dont on a parlé à quelques reprises déjà; tu mentionnais que pour toi, l’idée d’accompagnement est au cœur de la pratique curatoriale. Est-ce que cela a toujours été le cas? Si non, qu’est-ce qui a marqué ce changement d’idéologie dans ton approche au commissariat?
28 octobre 2019 – Joséphine: L’accompagnement est une idée qui résonne énormément en moi à l’heure actuelle. Elle évoque le travail d’équipe et la collaboration. «Accompagner» désigne selon moi une sincère réciprocité entre deux têtes, entre deux instincts; il s’agit de réfléchir ensemble, d’avancer ensemble, dans le but de se rendre conjointement à une zone de contact. Nos cheminements se développent simultanément, et on découvre au même rythme les étapes futures.
Concernant ta question sur mon approche du commissariat, je ne peux m’empêcher de réfléchir d’abord au bagage académique que j’ai reçu. Durant mes études universitaires en histoire de l’art, l’enseignement du commissariat d’exposition m’a été transmis de manière très critique. C’est comme si, dans l’idée de vouloir nous mettre en garde ou de nous surconscientiser sur les risques d’une telle pratique, le rôle du commissaire nous a été appris en contre-exemples. Pour résumer cette critique curatoriale en quelques mots, la pratique du commissaire a souvent été pointée du doigt pour ses conceptions parfois maladroites et hiérarchisantes, évoluant au sein d’un monde de l’art friand de vedettariat et d’autopromotion. Jamais je ne nierai que l’histoire des expositions regorge de situations déséquilibrées entre commissaires et artistes; ces exemples se multiplient de façon évidente dans l’explosion d’événements internationaux et de star-systèmes qui vantent les personnalités flamboyantes de ces auteurs.trices d’expositions. Je me rends compte toutefois que j’ai moi-même adopté un discours somme toute très critique à l’égard du commissariat d’exposition et que souvent, je n’ai pas su affirmer mon désir d’expérimenter cette pratique.
Pourtant, les exemples de «bon» commissariat existent, mais rarement sont-ils mis de l’avant comme tel. J’aimerais sincèrement qu’on en fasse autant la promotion, que ce ne soit que pour diffuser la richesse positive de ce genre de travail d’accompagnement. Par exemple, la collaboration entre Laure Prouvost et Martha Kirszenbaum pour le pavillon de la France à la Biennale de Venise 2019, intitulée Deep See Blue Surrounding You, me semble avoir été réalisée dans un respect et une envie sincère de mettre à profit deux bagages différents. Sans avoir pu visiter l’exposition, la documentation critique sur laquelle j’ai pu mettre la main dépeint un projet pertinent et sensible. Qui plus est, je me réjouis sincèrement de voir deux femmes travailler en équipe…
Bref, pour y revenir, cette notion d’accompagnement ne m’est pas venue du milieu des arts visuels, étrangement; elle est plutôt apparue du côté du théâtre, lors d’une conversation avec une amie dramaturge. En décrivant ses activités quotidiennes, elle m’a dit réaliser un travail d’accompagnement avec les artistes: recherches, discussions, remises en question, la dramaturgie s’infiltre dans l’écriture du texte et de la mise en scène de façon à enrichir certains processus. Il s’agit finalement d’une relation d’aide, mais qui se nourrit mutuellement des deux parties. La dramaturgie peut servir de levier, elle peut engendrer le doute, ou même ouvrir des portes insoupçonnées, mais elle se base avant tout sur le bagage de l’artiste ou de l’autrice ou de l’auteur avec qui elle collabore. En prenant connaissance de la nature de ce rôle, j’y ai tout de suite vu un lien avec la pratique curatoriale que j’aimerais exercer. J’y vois énormément de similitudes! Et on dira que la vie est bien faite, car je débute ce mois-ci un premier contrat de dramaturgie avec l’équipe de création du spectacle Tout Passera, prévu au Théâtre Prospero en mars 2020.
Finalement, je pense que dans l’idée d’accompagnement se dessine une fois de plus une profondeur que seul le temps peut mener à terme. C’est dans la durée et dans l’attention portée aux choses qu’on touche une vérité, c’est dans la compréhension mutuelle, dans le temps qu’on prend à connaître quelqu’un, que la vraie conversation se tisse. Qu’en penses-tu? Est-ce qu’il te vient en tête des exemples de commissariat qui t’inspirent particulièrement? Est-ce que le fait que tes recherches créatives découlent de processus lents a déjà posé problème dans le cas d’une collaboration?
1er novembre 2019 – Julie: Je suis tout à fait d’accord avec toi! J’aimerais en profiter pour aborder le concept de corespiration, car je crois que l’idée d’accompagnement y trouve écho. Le titre qu’on a instinctivement donné à cette conversation, À propos d’une corespiration, prend ici tout son sens. Le mot corespiration évoque pour moi un dialogue ou une relation intime, un événement silencieux, mais fondamental, dont le préfixe annonce une action qui implique un «avec» ou un «ensemble». C’est un concept auquel j’ai commencé à réfléchir en lisant l’essai de Franco « Bifo » Berardi Breathing: Chaos and Poetry (2018), dont je te parlais lors de notre dernière rencontre. J’ai trouvé passionnant le parallèle qu’il y développe entre le concept de société et celui de respiration, l’idée que chaque respiration singulière est enchaînée avec la respiration des autres pour former une corespiration, ce que nous appelons société. L’acte de respirer est à la fois le point de départ et le rythme fondamental de cette structure. C’est une perspective très humaine du temps et de la société, qui évoque l’idée d’une réalité commune qui évolue lentement, une respiration à la fois.
Quelle coïncidence que tu mentionnes la collaboration entre Laure Prouvost et Martha Kirszenbaum. J’ai eu la chance de visiter la Biennale cet été et un des éléments qui m’a le plus frappée de l’exposition au pavillon de la France était la présence et le rythme d’une respiration qui marque la trame sonore du film au centre de l’installation. J’en retiens une chorale de voix et de respirations qui tentent de s’accorder au même rythme, qui s’éloignent et se rejoignent, pour créer une étrange harmonie, une respiration commune, en quelque sorte. C’est fascinant de voir que l’idéologie et la sensibilité derrière le travail de commissariat se reflètent dans l’expérience de l’installation.
C’est intéressant la manière dont tu décris le rôle de dramaturge. Quand tu mentionnes les recherches, les discussions et les remises en question, ça pourrait tout aussi bien être une conversation à propos du monde des arts visuels; on y trouve des processus et des préoccupations communes. Pourtant, la relation entre l’artiste et le commissaire est bien différente. Je pense que la pratique curatoriale aurait tout à apprendre de cette notion d’accompagnement présente au théâtre. Un désir d’accompagnement occupait mes pensées depuis que j’ai terminé la maîtrise, et il s’est infiltré dans ma pratique sous la forme d’une pratique collaborative dans la dernière année. Comme tu le sais, je collabore avec deux autres artistes en arts visuels, Clara Cousineau et Eve Roy, sous le nom de projet Rencontre autour d’une table: une série d’événements explorant les notions de collaboration, d’hospitalité et d’échange. C’est l’espoir de créer un espace inclusif pour partager pensées et processus, luttes et désirs entourant la condition d’être artiste qui a été l’élément déclencheur de notre pratique collaborative. Rencontre autour d’une table est née d’une volonté d’aborder l’état de précarité du contexte contemporain et de briser l’isolement de l’artiste grâce à une approche collective. Ça a été bénéfique, je dirais même thérapeutique, pour nous de créer cette plateforme d’échanges. D’une certaine manière, cette table est devenue une zone de contact, entre nous, nos pratiques et différents intervenants.Tu avais donc accepté notre invitation, en mars dernier, à participer à un de nos événements; je pense que ça a été un moment clé dans le développement de notre corespiration. Il y avait mon œuvre, Temporal Body, au centre de la table: un geste performatif qui se manifeste par un morceau de soie absorbant une solution de vert-de-gris. C’est à ce moment, je crois, que l’idée de durée et de lenteur a commencé à prendre forme dans notre conversation. Tu me demandes si la lenteur du processus dans ma pratique m’a déjà posé problème dans une collaboration. Plus que la lenteur, je crois que c’est le caractère incertain et instable des matériaux que je choisis d’explorer et la place de l’expérimentation dans ma démarche qui peuvent parfois rendre les collaborations difficiles. Pourtant, c’est exactement là où réside mon intérêt pour les pigments avec lesquels je travaille: dans leur instabilité ainsi que leur propriété d’évoluer avec le temps et en réponse à leur environnement. D’une certaine manière, il y a ici aussi, dans ma relation avec ces pigments, une compréhension et une conversation qui se développent dans le temps, et que seul le temps peut mener à terme.
Temporal Body, 2019, soie, solution de vert-de-gris, dalle d’Hydrocal, processus temporels Roch-Cuerrier
30 novembre 2019 – Joséphine: On discute depuis le début de la collaboration entre artiste et commissaire, mais la collaboration entre artistes est tout aussi pertinente à aborder! Ce n’est pas tout à fait la même dynamique, car il s’agit selon moi d’une collaboration peut-être plus sensible et délicate de par la position de l’artiste face à un pair, et la nature similaire du travail. La conjugaison de plusieurs pratiques artistiques, de plusieurs paroles et instincts est-elle plus difficile entre artistes selon toi? En même temps, tu parles d’un grand bénéfice thérapeutique qui s’est créé suite à la formation de Rencontre autour d’une table; comme quoi certaines relations peuvent fondamentalement être salvatrices.
Je rebondis sur une autre idée, car la collaboration entre Clara, Eve et toi m’inspire beaucoup de force et de bienveillance, similairement à ce que j’ai ressenti en lisant sur le projet de Laure Prouvost et Martha Kirszenbaum. Ma sœur Adèle m’a récemment offert le catalogue d’une exposition qui a eu lieu en 2015-2016 au Musée Sztuki, à Lodz en Pologne, dont le titre ne cesse de m’émouvoir: All Men Become Sisters. L’exposition en soi traitait de sisterhood dans les arts, c’est-à-dire de l’esprit de sororité, des années 1970 à aujourd’hui. Ce concept de sororité, popularisé par les mouvements féministes durant les années 1970, s’est développé en écho à l’idée de brotherhood, ou de fraternité, considéré comme véritablement toxique dans les sociétés patriarcales actuelles. Le mot est d’une grande puissance selon moi.
En plus d’être un ouvrage franchement pertinent sur des pratiques artistiques féministes et sur une politique de la division sexuelle dans plusieurs sphères sociales, les textes contenus dans ce catalogue d’exposition m’ont permis de pousser mes réflexions sur la solidarité féminine et sur la richesse d’une entraide fondamentalement ancrée dans une éthique bienveillante (on parle précisément d’ethics of care). Une phrase de l’autrice Joanna Sokolowska a particulièrement résonné durant ma lecture: “Sisterhood rejects the linear depiction of time as a tool used by patriarchy to discipline imaginations for the purposes of the dominant growth ideology. Sisterhood is a machine of minor history, one whose vibrations are shattering the majoritarian, dominant canon of culture.”
2 décembre 2019 – Julie: C’est vrai que les débuts de Rencontre autour d’une table n’ont pas été faciles, ça a pris du temps pour qu’on s’apprivoise. D’une certaine manière, il fallait laisser le temps à nos pratiques de se «mouler» les unes aux autres, et de nous situer dans cette collaboration. Ce n’est pas tout à fait la même dynamique, mais je trouve qu’il y a tout de même beaucoup de similarités entre ma collaboration avec Clara et Eve et ma collaboration avec toi. Plus que des relations définies par une dynamique de rôles, c’est vraiment l’idée d’accompagnement qui définit la collaboration dans les deux cas. C’est une notion qui revient souvent dans nos échanges. Je suis contente que tu abordes les pratiques artistiques féministes, car je trouve que c’est pertinent de lier cette volonté d’accompagnement à la notion de solidarité féminine. Peut-être que c’est justement ce désir de créer un environnement de travail plus féministe, une sisterhood, qui a été un des éléments déclencheurs de nos pratiques collaboratives!
Cela dit, j’aimerais revenir sur les propos de Joanna Sokolowska. Ça m’a tout de suite fait penser à un autre passage du livre Breathing: Chaos and Poetry: “In the industrial age, when a dominant rhythm was imposed on spontaneous rhythms of social subjects, power could be described as a code aligning different temporalities, an all-encompassing rhythm framing and entangling the singularity of individuals’ refrain.” Je trouve passionnant cette association entre les idées de pouvoir et de temporalité, entre les concepts de patriarcat et de linéarité du temps. Avec cette perspective, c’est intéressant d’analyser la temporalité qu’on a instinctivement choisi d’adopter dans notre collaboration et dans les différents projets que l’on conçoit ensemble: une temporalité cyclique qui prend source dans un processus d’échanges mutuels. Sans être ouvertement féministe dans notre propos, je crois tout de même que la sensibilité derrière le projet est ancrée dans des idéaux fondamentalement féministes: la responsabilité, l’attention, le soin, la communauté, la collaboration, etc. Je ne pense pas qu’on en ait déjà parlé, mais as-tu déjà considéré ta pratique curatoriale dans la perspective de l’écoféminisme?
17 décembre 2019 – Joséphine: C’est tout à fait juste! Nous n’avons jamais discuté d’une thématique féministe à proprement parler dans nos derniers projets collaboratifs, bien que j’ai la grande impression que l’idée a été sous-jacente à plusieurs reprises. Le mouvement féministe est une cause à laquelle j’adhère. Et je suis d’avis que mon engagement doit être clamé, haut et fort, tant qu’il le faudra. J’avoue toutefois que j’aime bien l’idée d’un féminisme relationnel qui se développe naturellement, instinctivement, rituellement. C’est utopiste peut-être de croire en un monde où nous n’aurons plus besoin de crier pour qu’on entende les femmes et toutes celles qui s’identifient comme telles; cependant le fait d’entretenir des relations où le féminisme est sans équivoque me donne franchement espoir.
Notre première collaboration en 2017 pour l’exposition Écologies/Ecologies incarne pour moi cet esprit de sororité. Marie-Charlotte et moi, dans notre première expérience de commissariat indépendant, avons véritablement cherché à façonner un projet sur des bases solides et respectueuses. Marie-Charlotte avait plus d’expérience que moi à l’époque, et l’attention avec laquelle elle a instauré les fondements du projet et écouté sincèrement chacune des personnes impliquées m’a fortement marquée et a indéniablement forgé ma propre pratique. Ensuite, j’éprouve une grande fierté à l’idée d’avoir collaboré avec trois femmes (Caroline Mauxion, Jessica Slipp et toi), une décision basée sur vos œuvres qui ont su faire écho à nos sensibilités communes. Je n’ai réalisé l’importance d’un tel choix que lorsqu’un journaliste m’a posé la question, à savoir si notre geste curatorial découlait d’une prise de position militante féministe. C’est amusant comme tout doit être justifié parfois alors que, pour nous, ces décisions étaient tellement intuitives.
L’écoféminisme est une nouvelle zone de recherche pour moi et j’y trouve énormément d’intérêt. Je ne pense pas vouloir définir ma pratique curatoriale selon un angle précis pour le moment, mais il est vrai que la conjonction des théories féministes et écologistes résonne fortement chez moi, surtout dans le contexte actuel où les prises de position face à la crise environnementale et au capitalisme patriarcal sont nécessaires. Sans être une experte sur le sujet, j’affirme cependant qu’il est juste de se questionner sur le futur des relations sociales et économiques d’un point de vue écologiste et même si ces réflexions peuvent être teintées d’inquiétude, je souhaite relever la poésie dans les idées de sororité, de bienveillance et de jardin global. Les théories de l’éthique du care de Carol Gilligan mettent le doigt sur plusieurs de ces approches relevant de la parole et de la relation. Dans son ouvrage In a Different Voice (1982), qui demeure la référence philosophique et psychologique sur le sujet de l’éthique du care, elle définit la voix comme étant le fondement des relations humaines; c’est ce qui nous permet d’agir, de nous positionner. Elle souligne surtout que la parole est dépendante d’une écoute et ajoute justement ces mots, qui trouvent étrangement leur place dans notre discussion: “Speaking and listening are a form of psychic breathing.”
Garden of Time (Accelerated Life Test), 2020, vert-de-gris, photographié en ultra macro Roch-Cuerrier
Je peux lire la notion de corespiration dans cette phrase: un engagement est fondamental de nos jours, mais il s’active dans sa réception chez un autre parti. Qu’en dis-tu?
6 janvier 2020 – Julie: Oui absolument! Jusqu’à présent, on a plutôt abordé la notion de corespiration comme une forme de dialogue, un échange psychique plus que physique. En lisant la citation de Carol Gilligan, j’en suis venue à me questionner sur les similitudes entre l’acte de parler et l’acte de respirer: ce sont tous deux des processus d’échange. On parle bien souvent de l’interdépendance qui lie les notions de parole et d’écoute, mais qu’en est-il des notions d’inspiration et d’expiration? N’y a-t-il pas là aussi une certaine forme d’interdépendance, de réciprocité?
Quand on parle de la notion de corespiration je pense qu’il est important de se rappeler que l’air est notre bien commun fondamental. C’est ce qui nous lie physiquement les uns aux autres. J’irais jusqu’à dire que c’est une forme d’engagement; dans l’acte d’inspirer et d’expirer, nous partageons une intimité. Je trouve qu’il y a quelque chose de très poétique dans cette action: breathing in, breathing out. D’une certaine manière, cet échange de carbone est un contrat biologique que nous entretenons les uns avec les autres. Constamment, sans y réfléchir, nous échangeons des fluides corporels à travers l’acte de respirer. C’est notre contact premier et fondamental avec l’Autre. L’acte de respirer connecte notre monde interne au monde externe.
Notre organisation en société ajoute, je crois, une dimension sociale à ce contrat. La vie en ville, à travers la cohabitation, précipite et accentue cet échange, cette intimité partagée. Du point de vue écologique, je pense qu’il est important de souligner que cette intimité, que nous partageons à travers l’acte de respirer, est également ce qui nous lie aux plantes. Bien que ce soit un échange dont on a conscience intuitivement, on oublie bien souvent le caractère mutualiste qui définit notre relation aux plantes. Elles inspirent ce que nous expirons et vice-versa. L’acte de respirer connecte donc aussi l’humain au végétal.
Si l’acte de respirer nous connecte au monde externe à un niveau physique, l’acte de parler nous connecte à lui à un niveau psychique. Pour en revenir à la citation de Carol Gilligan, je trouve très belle l’idée d’une respiration psychique: une respiration qui concerne l’esprit. Dans la notion de corespiration, les deux semblent se rejoindre: le physique et le psychique. Depuis le début de notre conversation, les théories du féminisme, de l’éthique du care et du mutualisme semblent s’être intimement liées à la définition qu’on construit peu à peu autour de la corespiration.
21 avril 2020 – Joséphine: La corespiration comme phénomène physique et psychique m’inspire énormément pour de futures réflexions.
Je profiterais de cette définition de corespiration, de laquelle émanent bienveillance et mutualisme, pour conclure notre échange sur une idée philosophique qui m’apparaît très instinctivement à la lecture de tes mots: celle de l’attention, réfléchie entre autres par Simone Weil. La philosophe décrit l’attention comme une tentative de demeurer disponible, de suspendre sa pensée et de se laisser étonner par notre environnement. Dans cette part d’incertitude réside une acceptation portée à l’Autre et aux choses: en étant attentive, j’écoute mon interlocutrice, m’étonne de sa présence et de la singularité de son être. Il se bâtit finalement une relation profonde et vraie dans le consensus de nos esprits attentifs. Simone Weil propose de cultiver notre attention comme on cultive un jardin, avec patience et respect.
Je crois que si j’avais à décrire ta pratique artistique, le sentiment d’attention pourrait très bien décrire la façon dont je perçois ton œil créatif. La nature environnante, les arbres, les fleurs et les pigments deviennent des matériaux que tu accueilles attentivement, et auxquels tu ajoutes ta pensée, sans jamais les dénaturer. Tes expérimentations pigmentaires et ton utilisation du bronze m’ont montré, à plusieurs reprises, ton désir de réellement te connecter au potentiel de ces objets. Ces rencontres définies dans le temps témoignent de ton acceptation de l’imprévu, et te permettent, à toi et à cet Autre, matériel ou vivant, de corespirer pour un moment. Pourrait-on dire que la corespiration est tributaire de l’attention?
Je souhaite que cette corespiration que nous avons tenté de cerner puisse trouver écho dans l’attention que nous nous porterons mutuellement, humains, nature, et environnement dans les arts, mais surtout dans nos démarches sociales et collectives.
Time Flower (lily), 2021, fleur, vert-de-gris, documentation de processus temporels Roch-Cuerrier
Biographies
Julie Roch-Cuerrier est une artiste dont le travail mêle sculpture, photographie et vidéo, alliant sa formation en arts imprimés à ses intérêts pour les processus de transformation. Centrée sur la notion de matérialité, sa pratique prend la forme d’un ensemble d’expérimentations. Par des gestes subtils, elle explore comment les matériaux peuvent être porteurs de sens, invitant le spectateur à construire un tout à partir d’éléments clés distincts. Grâce à ses compositions sculpturales et visuelles, elle se questionne sur l’agentivité des objets, l’aspect transitionnel de la matière, et la spectralité des espaces où se croisent le vivant et le non-vivant.
Joséphine Rivard est travailleuse culturelle, commissaire indépendante et titulaire d’une maîtrise en histoire de l’art de l’UQAM. Outre son expérience comme chargée de projets à Arsenal art contemporain, elle a été responsable de la coordination artistique du 37e Symposium international d’art contemporain de Baie-Saint-Paul, et de la programmation de la 8e édition de Rencontre interuniversitaire de performance actuelle (RIPA). Elle travaille maintenant à l’Usine C, centre de création pluridisciplinaire, en plus de travailler sur ses projets personnels d’exposition et de recherche. Sa pratique curatoriale est centrée sur une approche dialogique et relationnelle. Ses projets tentent de refléter une participation plurielle du commissaire et de l’artiste, en transmettant l’idée d’échange et de conception ouverte au public.
Je me vois taper « comment obtenir une résidence artistique » sur Google. — Je trouve ça fou quand même. De demander à une machine de m’aider à trouver une solution. J’ai besoin de son objectivité, de sa lucidité, de son manque d’opinion. — Il m’arrive d’envier Google.
Car je suis une source intarissable de communication qui lutte pour trouver la sortie, quand Google, lui, sans une seconde de réflexion, sans peur, déballe tout son savoir.
Je ressens parfois la sensation d’un pansement sur la bouche. Pas contre moi. — Plus pour éviter le brouhaha général en place publique, quand tout le monde cherche à être entendu. — Et très souvent, il m’est difficile d’’avancer jusqu’à une oreille.
Je me sens souvent lâche, et bête aussi. — Fainéante, désorganisée, faible. — Si d’autres y arrivent, j’ai l’impression de manquer de quelque chose. — Il m’arrive même souvent de commencer à créer pour me prouver que je peux faire des choses.
Et, malgré tous ces doutes, l’envie règne, intacte, au dessus de la débâcle des peurs. — Elle continue de me lancer des défis, des images et des sons à décoder.
Avant d’écrire ce texte, j’ai prié. La lumière, les anges, les saints, la Vierge. — Il s’agit un rituel de connexion, alors que je ne suis pas forcément catholique. Je me branche ailleurs.
Je cherche quelque chose qui ne m’appartiendrait pas à moi seule. — Une pensée plus collective. — Je peux dire quelque part que je cherche à traduire quelqu’un ou quelque chose de plus grand.
Je laisse parler un « AUTRE » concerné à travers moi. « Celui » ou bien « Ce » qui s’évade mieux dans la folie des hasards et des inspirations. — Il me dira qu’il s’agit d’aller plus haut, non pas plus loin. — Que l’Humain est une bien belle machine à vivre. — Et nous sommes là, assis dedans. — En attendant. Attendre c’est triste.
Ne pas attendre.
Arracher les bribes de paillettes sur les corps calleux en noir en blanc et les faire bouger pour donner l’illusion, animer ce qui pourrait être sans vie, remuer l’immobile, secouer les silences.
Alors vient la question du Pourquoi, existence en pause, dés à la main, on s’attarde à comprendre quand la mort, elle, a toutes les réponses qui nous encombrent.
Serait-ce donc la fin qui anime l’artiste ?
Carnivores en eaux troubles — Voilà ce que nous sommes — Envie insatiable de lutter contrer le sort — De courir les miracles comme dans un rétro speech de la Traviata. — De sucer la moelle de l’absolu comme on tapine : en aller retour, aux heures interdites, en frénésie, sans nul doute par nécessité pratique, quand on ne sait pas faire autrement.
Très souvent, il faut que le processus aille vite. — Pas par flemme ou impatience, mais pour attraper le plus de lumière possible sur un instant de vérité qui nous transcende. — Avant qu’il ne disparaisse sous la prochaine vague.
Je choisis donc des médias rapides : écriture instantanée, street photographie, collage avec des sources déjà existantes.
J’apprends à prendre plus de temps en travaillant en équipe, en me laissant stimuler par la pensée qui rebondit. Dans ce contexte, j’arrive parfois à travailler une esthétique sur la longueur.
C’est d’ailleurs mon objectif 2019. Créer plus d’esthétique. Polir la pierre brute. Me tailler les neurones pour exister, en transparence. Pour montrer cette chose qui paraît absurde, qui le restera sûrement, mais à laquelle on aura rendu hommage.
Parce qu’après tout, à l’image d’une prière très procédurière, rendre hommage à la vie, s’y agenouiller sous le cambouis cérébral et l’humide intimité naissante de ce qui jaillit, est ce qui me semble le plus honorable.
J’écoute à l’instant Elsa Dorfman, qui parle photographie durant une interview où on lui demande si, pour elle, ce procédé représente le réel. — Elle répond avec ferveur « Absolutely noot ». — Je suis troublée, car il me semble qu’elle a raison, et en même temps je ne peux m’empêcher de me demander si, au final, l’art ne représente pas une réalité disséquée. — Je m’explique. — Comme dans un film, si l’on regarde image par image, cela ne veut rien dire. — Mais, mis bout à bout, en comparaison les unes par rapport aux autres, à la vitesse de l’émotion du moment, elle prennent un sens. — Une beauté qui était là, mais que l’on avait pas eu le temps d’analyser. — Pourtant, à un moment, on a décidé de cliquer. Parce qu’on avait saisi que c’était beau, même si on ne savait pas forcément pourquoi.
On crée peut-être pour comprendre ce que l’on sait déjà.
À vitesse humaine, on découpe le chant pour entendre les cordes qui vibrent. — Il ne restera qu’une photo du muscle, mais il était la. Et sans lui, rien n’est vrai.
C’est donc du réel inconscient que nous transmettons.
Il s’agit de mettre en lumière les réalités trop rapides, de disséquer le rêve, que nous analysons en global, en émotion finale.
Nous cherchons à montrer, a comprendre les détails de la vie, pour comprendre pourquoi au final elle est si inexorablement primordiale.
BIOGRAPHIE
Karine Lewitz a commencé à créer comme on s’invente une histoire : au hasard d’un moment de silence.
Après des études en faculté de droit, elle change de cap pour entrer au Centre de Formation Vocale à Paris, où elle étudie les arts de la scène (chant-théâtre et expression scénique).
En parallèle de plusieurs années de tournées en France et en Europe, au service de projets musicaux, elle co-écrit certains titres (musique et texte) avec des artistes en développement, et reprend en 2016, des études de communication visuelle, et de photographie au Centre Verdier.
Commence ici une période de créations de textes, séries de photographies et montages audio-visuels.
Elle réalise en tant qu’auteur-compositeur, et pour le montage vidéo, en 2018 « Please, don’t wake me up », une oeuvre sélectionnée comme prix du public au Mash-up Film Festival, soutenu par le CNC.
Oniriques, ses réalisations sont conçues comme des hommages aux mystères humains, à ces êtres sans certitudes, qui traversent la vie tout autant qu’ils sont traversés par elle.
L’artiste structure le plus souvent ses compositions sous forme de scénarios, mélangeant rêves et réalités, abstraction et réalisme, transformations de matières existantes et création.
Elle tente, en quelque sorte, de révéler le substrat d’une vérité abstraite collective.
Danielle Boutet, centre d’artistes Caravansérail, Rimouski (Québec), le 22 novembre 2018
Plusieurs forces tiraillent le monde artistique actuel : métissage des cultures, fragmentation postmoderne, financement et institutions, nouveaux médiums, aspirations individuelles, conceptions divergentes de la fonction de l’art… Autant la situation est foisonnante et inédite, autant il peut être difficile de nous situer.
Lorsque, dans ma vie de création et d’enseignement, j’ai eu besoin de comprendre la dynamique des arts de mon époque, j’ai toujours commencé par plonger dans les profondeurs de l’histoire et de l’anthropologie. Dans cette présentation, je commencerai par mettre en lumière les particularités de l’art de type occidental qui le distinguent des arts « d’avant et d’ailleurs » et de ce qui émerge dans le dépassement actuel du modernisme artistique et dans les arts mondialisés d’aujourd’hui. Ensuite, à travers une description de la mécanique de l’interdisciplinarité, je proposerai certains grands concepts qui fondent l’architectonique de l’art et qui évoquent une fonction ontique – ou existentielle – de l’art. Pour moi, les arts sont une sorte de technologie millénaire du dépassement existentiel et de l’expérience intense.
Pour l’artiste plasticienne Cécile Daimez, il s’agit d’adopter une attitude directe dans le travail de la création : apprécier la nature des choses et les laisser s’exprimer avant tout concept. Être juste présent comme un sentiment naturel d’existence – qui n’a pas besoin de défi agonistique. Se reconnecter avec les perceptions permettant de se relier à l’énergie qui nous relie au monde pour retrouver notre nature primordiale perdue ; l’endroit où tout peut arriver où tout peut commencer. Rien n’est à rejeter, tout se transforme éternellement, rien ne meurt, tout est vivant.
Être là, présent. Apprendre à être là dans l’instant même. Apprendre à regarder, à ressentir, à être conscient et à revenir à toute la situation dans laquelle nous sommes à ce moment.
Comment regardons-nous les choses au quotidien ? Les objets, les personnes, les œuvres d’art ? Regardons-nous vraiment ce qui se présente à nos yeux ? Prenons-nous le temps de regarder réellement les choses ?
Savons-nous faire l’expérience de ressentir les choses avant le jugement, avant les concepts et sans les mots ? Nous autorisons-nous à ressentir avec nos sens ? À faire l’expérience du toucher, de la vue, de l’ouïe, de l’odorat et du goût tels qu’ils sont ?
Bien souvent tout se passe dans la hâte et nous ne sommes pas conscients de ce que notre œil, notre oreille perçoivent, ni même du goût des aliments.
À l’occasion de la Nuit Blanche 2016 au Viaduc des Arts – dont le thème était Le Franchissement – et à l’initiative de la Mairie du 12e arrondissement de Paris et du Viaduc des Arts, je conviais le public à participer pendant une heure à un Happening sensoriel, plastique et poétique dans l’espace de la voûte 113.
Il s’agissait de repenser notre rapport à l’écoute interne et externe du monde phénoménal et au temps, de s’extraire momentanément de l’agitation parisienne, d’apprécier les choses telles qu’elles sont et de se laisser traverser pour franchir une autre temporalité permettant de restaurer nos liens avec l’univers.
La conception du projet
Le comité de sélection des projets artistiques de la Nuit Blanche 2016 au Viaduc des Arts demandait que soit rédigé un projet de performance ; à savoir, une présentation de l’artiste, le descriptif du projet, le lieu envisagé, les éléments techniques et budgétaires nécessaires à sa réalisation, tout cela accompagnés de visuels.
La première des difficultés à la rédaction d’un projet artistique est d’écrire sur quelque chose qui n’est pas encore réalisé. Quant au visuel à fournir, cela ne peut être qu’une ébauche du projet ou un visuel d’une expérience artistique passée. Comment photographier ou filmer ce qui n’existe pas encore ?
L’autre difficulté est que mon travail artistique s’élabore sur le principe d’une incertitude, s’opposant à la conviction selon laquelle tout peut être connu ou anticipé. Il se déroule dans une sorte d’ignorance des résultats. Les éléments de hasard, lors de leur réalisation, une sorte de « magie de l’esprit » ne sauraient être sacrifiés ; le projet écrit ne sera donc pas identique à celui auquel assistera le public.
Il fallait faire preuve à la fois de raison et d’intuition. La raison consistait à partir de ce que l’on connaît, à savoir le thème choisi par les organisateurs : Le Franchissement. Thème suffisamment ouvert pour que des artistes de sensibilités différentes puissent y trouver de quoi inspirer leur travail. Je déclinais en quelques phrases trois plans du sens à donner au thème, à savoir le plan physique, le plan psychologique et le plan métaphysique, ce dernier m’intéressant particulièrement. Ce qui donna ceci.
Le Franchissement
Sur le plan physique, le franchissement est le fait de franchir, de passer un endroit difficile, un obstacle, tel un col en montagne, un torrent, une mer, un désert…
Sur le plan psychologique, le franchissement est le fait de dépasser une difficulté comme une forte contrariété, un sentiment d’abandon voire de trahison, une maladie, la perte d’un être cher…
Sur le plan métaphysique, le franchissement s’apparente à un affranchissement de nos craintes, de nos limites, de nos peurs. Nous avons tous un point vulnérable qui peut se briser, mais nous avons tous la possibilité de nous « connecter » à un « espace » plus grand pour faire de nous des femmes ou des hommes libres et affranchis
L’intuition consistait à savoir quelle forme plastique donner à cette performance. Quels étaient les médiums à utiliser ? L’encre sur papier, le volume, un parcours scénographique, sonore ? Était-ce vraiment une performance exécutée devant un public ou n’était-ce pas plutôt un happening qui nécessiterait sa participation ? Et dans ce cas jusqu’où irait cette participation ? Serais-je seule ou travaillerais-je en collaboration avec une autre artiste ?
Le peu de temps que j’avais pour rédiger ce projet jouait en ma faveur. Prévenue le 18 juin pour un projet à remettre le 20, il s’agissait d’adopter une attitude directe dans sa conception et sa rédaction. Chaque minute devenant précieuse, l’esprit ne pouvait se perdre ni dans des pensées discursives, ni en échafaudant de multiples scénarios, ni en s’attardant sur soi. Être attentive à ce que l’on doit faire là, maintenant ; écrire, faire des croquis, les photographier, les mettre en page… Le résultat donna ceci, auquel je joignis une présentation des deux artistes et une photo prise dans mon atelier au moment ou je réalisais une encre sur papier japonais.
Au travers de la Nuit Blanche 2016, les artistes Cécile Daimez et Florence Derail invitent le public à participer à une performance et/ou happening qui met en éveil les sens et leur qualité de perception directe – à travers des sessions, liant les mots, l’écriture, la pratique de l’encre – dépassant ainsi nos jugements, nos concepts et nos limites.
Une session portera sur le champ lexical et poétique du terme Le franchissement, une autre sur le champ graphique, une autre sur le champ symbolique (le labyrinthe, l’échelle, les marches).
Les moyens techniques :
Un espace intérieur dépouillé, et si possible blanc, ainsi qu’un mur sur lequel il est possible de fixer des feuilles de papier de 1,20m x 0,80m ou plus.
La participation du public pour chaque session : groupe d’une quinzaine de personnes.
Champ lexical et poétique
Champ graphique
Champ symbolique
À la mi-juillet, le comité de sélection de la Nuit Blanche 2016 au Viaduc des Arts retenait le projet. Restait à choisir le lieu qui conviendrait le mieux à la manifestation. J’en retins deux. L’un à l’aspect froid avec un sol en béton autorisait l’utilisation de l’encre sur des grands formats. L’autre, recouvert d’une moquette rouge brique, à l’aspect chaud, créait une ambiance conviviale mais ne permettait pas d’utiliser un médium liquide. J’avais besoin d’avancer sur le projet ; nous décidâmes de fixer cela au retour des vacances.
La réalisation du projet
Je quittais Paris pour partir dans un village du Sud-Ouest de la France, me promettant de revenir avec un carnet de croquis clarifiant le projet. Mais il n’en fut rien.
Pour créer, il ne s’agit pas de faire le plein d’idées le plus rapidement possible – ce que j’avais déjà fait dans la rédaction du projet en mêlant l’éveil des sens, la perception, l’encre, l’écriture, les champs lexicaux, graphiques, symboliques – mais de ralentir de sorte que puisse émerger la structure fondamentale de la performance comme une évidence, en évitant toutes sortes de contorsions de l’intellect, de bricolages, de manipulations, pour à tout prix faire entrer « des idées » dans le cadre d’une manifestation.
Arrivée à la campagne, les senteurs intenses et profondes de thym, de romarin, de lavande, de figues en cours de mûrissement – jusqu’à l’odeur de leur putréfaction pour celles qui dévorées par les étourneaux atterrissent au sol et feront le régal des abeilles, des guêpes et des fourmis – m’apaisaient et m’éveillaient en même temps. Tenter d’accueillir tout ce qui venait, sans jugement et ne se fixer sur rien de particulier.
Les perceptions auditives n’étaient pas en reste dans cette région située au milieu d’un courant de migration et où on estime à trois cents les espèces d’oiseaux qui y nichent au printemps et à l’été. Le roucoulement des tourterelles, des colombes, des pigeons, des coucous, les pépiements des martinets, des mésanges, des fauvettes… auquel il faut ajouter les stridulations des criquets et des sauterelles, le bourdonnement des guêpes, des bourdons, le caquètement des poules, des oies, des canards… Un véritable Chant de la Terre s’offrait à mes oreilles.[i]
Que dire encore des couleurs des lauriers rose clair, rose tyrien, des tournesols jaune d’or, des bignonias orangés, des champs de blé, de la multitude des verts allant de celui bleuté des aloès en passant à celui tendre des nectariniers jusqu’au vert foncé et profond des cyprès.
Passons sur le détail des saveurs gustatives, des spécialités culinaires de la région, auxquelles il est difficile de ne pas succomber…
Les perceptions se décomposent en trois parties. L’organe sensoriel (l’œil, le nez, l’oreille, la langue, les mains), l’objet de la perception (l’odeur de la lavande, un reflet dans une goutte d’eau, le chant d’un oiseau) et la perception qui se situe entre l’organe et l’objet. Mais au moment où nous sentons une odeur, où nous percevons un son, il n’y a pas trois choses mais une seule expérience complète et totale. Et cette perception qui naît et qui se déploie dans notre corps est un moment de pure présence.
Ainsi, en se mettant en rapport avec les perceptions, on laisse entrer, à l’intérieur de nous, l’immensité de la réalité et on découvre qu’il n’y a aucune frontière entre les phénomènes et l’absolu. Ils se compénètrent totalement dans une circulation vivante et nous ouvrent au monde. Une seule perception sensorielle si on la laisse nous pénétrer, ouvre à une expérience illimitée, comme l’écrit Chögyam Trungpa dans Shambhala, La voie sacrée du guerrier :
Si l’on parvient à se détendre – en saisissant du regard un nuage, une goutte de pluie, dans toute leur authenticité – on peut apercevoir l’aspect inconditionnel de la réalité, qui réside simplement, très simplement, dans les choses telles qu’elles sont […] Ce qu’on voit c’est peut-être une mouche qui bourdonne ou un flocon de neige qui tombe, des ondulations sur un étang ou une araignée venimeuse ; quelle que soit la chose que l’on voit on a toujours le pouvoir d’en avoir une perception non seulement simple et ordinaire, mais aussi pleine d’appréciation. Un monde immense de perceptions sensorielles se manifeste à nous. Le son n’a pas de limites, pas plus que la vue, le goûter, le toucher, et les autres sensations n’ont de limites. Le domaine des sens est illimité, à tel point que la perception est en soi primordiale et indispensable, qu’elle est au delà de la pensée.[ii]
Le monde est beaucoup plus vaste que nous l’imaginons et l’aspiration à la vastitude n’est-elle pas notre véritable nature ? La perception est un moment de fraîcheur unique qui n’est ni contaminé par nos aspirations, nos espoirs, nos souvenirs, nos doutes ou nos peurs. On découvre alors que le monde n’est pas si vide, si mort que l’on pensait. On est ici tel que l’on est, comme on est, où l’on est. Il y a une danse qui se met en place entre nous et le monde. Le monde est notre partenaire de danse, entrons dans la danse.
Philippe Filliot dans Être vivant, méditer, créer précise : « Grâce à une perception aussi ample et subtile de tous les phénomènes, même des choses ou des situations en apparence insignifiantes prennent une signification spirituelle profonde. Quand on sait voir, tout est sacré, rien n’est profane. »[iii]
Cet état d’accueil et de réceptivité a été malheureusement évacué de notre culture quand la pensée occidentale a séparé le sensible de l’intelligible. Et c’est une véritable discipline que de maintenir son ouverture à l’environnement phénoménal.
J’oubliais tout de Paris et du projet de la Nuit Blanche. Et, c’est en regardant la mer de nuages – que l’on ne peut toucher – à travers le hublot de l’avion qui me ramenait sur Paris, que je réalisais que le sens du toucher est celui que l’on explore le moins. Ce fut comme une pensée fraîche qui traversa mon esprit et je sentis que je tenais là la structure fondamentale de la manifestation de la Nuit Blanche au Viaduc des Arts.
Je contactais Florence Derail afin de lui faire part de l’avancée du projet et du désir de travailler sur le toucher. Je l’avais invitée deux ans auparavant, lors de l’exposition Six directions à arpenter. Elle avait expérimenté, avec le public, un travail orienté sur la vue prenant comme support des encres sur papier que j’avais réalisées.
Florence Derail a choisit une voie expérimentale et travaille avec des artistes de Naropa University of Boulder dans le Colorado comme Lee Worley. Elle anime à Paris le collectif Ziji.art dédié aux arts contemplatifs : formes d’art émergent qui explorent le potentiel créatif de la présence directe au monde et dirige des séminaires sur la créativité et la méditation ; chaque participant pouvant libérer sa créativité et élargir ses ressources personnelles. Elle propose aussi des créations qui mêlent théâtre et écriture.
La performance ou plus précisément le happening demanderait une participation plus active du public que ce que j’avais prévu dans le projet initial. Il ne s’agirait pas pour les artistes de se « montrer » ou de se « produire » devant un public dans un rapport scène-salle – tel que nous le retrouvons dans la représentation théâtrale, le concert ou la performance – mais d’expérimenter et de partager avec lui une expérience de perception directe. Le public deviendrait participant.
Le toucher nous met en contact avec la surface ou les contours des corps solides, ou avec la température des corps fluides. Bien souvent nous prenons conscience du toucher quand le contact avec l’objet est brûlant, glacé, coupant et nécessite un soin.
Ce happening nous inviterait, d’une manière simple et profonde, à percevoir notre relation au toucher comme autant de moments uniques et extraordinaires. À ce moment précis, tout se jouerait dans la qualité de notre présence. Chaque participant serait convié à développer une attention pleine et ouverte, aux textures des objets, tels que nous les ressentons au bout de nos doigts et au-delà des jugements concernant la nature de leur corps physique ou de leur utilisation.
De la même façon que mon odorat, mon ouïe et ma vue s’étaient ouverts à la campagne, les yeux fermés, mes doigts effleuraient, palpaient, saisissaient des dizaines de matériaux – souvent délaissés, parfois oubliés, rejetés dans les recoins de mon atelier – et en fabriquaient de nouveaux à l’aide de plâtre et d’argile.
Je sélectionnais des matériaux différents par leurs formes, leurs couleurs, leurs textures, leurs duretés, leurs températures et leur capacité de réflexion à la lumière. Tels que du marbre brut, dur, rugueux et mat ; du marbre poli, lisse et froid ; des gravillons granuleux ; un modelage en plâtre rêche, mat et absorbant la lumière ; un carreau de céramique vernissé, lisse ; du balsa tendre et chaud ; du coco épineux ; de l’altuglas lisse et tiède, déposé sur une feutrine de couleur bleue et froide ; du miroir argenté ou doré lisse, froid et réfléchissant ; du coton doux et coloré ; du feutre vert, triangulaire et rêche, de la mousse de polyester moelleuse et douce ; du carton ondulé léger et fragile ; du film bulle et du film mousse, élastique et transparent, des plumes duveteuses et colorées, offrant une palette multiple de sensations.
Je réalisais quatre supports sensoriels composés d’un total de seize matériaux et associés chacun à une couleur, une direction et à un élément, à savoir le bleu à l’Est associé à l’élément eau, le jaune au Sud associé à l’élément terre, le rouge à l’Ouest associé à l’élément feu et le vert au Nord associé à l’élément air, l’ensemble n’étant pas sans évoquer un Mandala.
J’ajoutais un parfum à chacun des supports tactiles et visuels, tels une fragrance mentholée, légère, fraîche et à peine perceptible pour l’eau, un parfum fruité constitué d’un mélange d’agrumes pour la terre, un parfum fleuri et capiteux pour le feu et une fragrance de romarin pour l’air.
Trois des quatre supports tactiles, visuels et odoriférants
Air ou vent / vert / nord / fragrance de romarinEau / bleu / est / fraîcheur mentholéeFeu / rouge / ouest / parfum fleuri et capiteux
Ces quatre supports visuels et odoriférants seraient disposés à plat sur des tables rondes de couleur blanche réparties dans l’espace de la salle et permettraient à au moins seize personnes de s’en approcher pour y toucher un objet, découvrir sa texture, sa forme, sa dureté, sa température, en suivre les contours… En effectuant une rotation, les participants accèderaient à un autre objet à la texture différente.
Lors d’une séance de travail avec Florence, nous décidâmes d’intégrer l’ouïe par l’intrusion de sons réalisés in situ et avec des matériaux ou du matériel issus du quotidien auxquels nous ne prêtons généralement pas attention.
L’utilisation de sons préenregistrés était à exclure. Cela semblait antinomique avec la recherche phénoménologique que nous menions et dans laquelle il s’agissait d’accueillir tout ce qui se passe à l’instant même. Tout ce que les participants percevraient devrait être le fruit du moment présent, un moment sans anticipation, un temps vierge et unique dans lequel se déploieraient les perceptions sensorielles. Il s’agissait de ne rien figer à l’avance de l’expérience à venir.
Je réunissais – comme je l’avais fait pour les supports tactiles – des dizaines d’objets et de matériaux, sur lesquels je tapotais, cognais, frappais, frottais, froissais afin d’en écouter les vibrations. Quelles vibrations émettent tous ces objets ?
J’en retenais quelques-uns aux fréquences différentes, comme le froissement de sacs plastiques, le bruit de couverts que l’on déplace, le son de l’eau qui coule. Je décidais de les utiliser lors du happening sans décider d’avance ni du moment, ni de leur intensité, ni de leur durée, ni même de leur ordre d’émission.
La réception du projet
Le premier octobre, soir de la Nuit Blanche, Florence Derail et moi-même prenions place dans un cercle comprenant seize participants dont quinze nous étaient inconnus.
Après une introduction de bienvenue, nous les invitâmes à participer à une première série d’exercices effectués les yeux ouverts, permettant de relâcher les tensions du corps localisées dans la nuque, le dos, les genoux, les mâchoires. Il s’agissait de se détendre physiquement et mentalement ; ne pas chercher à être meilleur, plus fort, plus intelligent ou plus performant… Lâchez les bras le long du corps, lâchez la tension dans les genoux, lâchez la tension dans la mâchoire […] Regardez devant vous, sans fixer, ayez un regard large, panoramique. Prenez conscience de l’espace qui est devant vous, de l’espace qui est derrière vous, au dessus de vous, en dessous et sur les côtés…
Puis nous les invitâmes à une deuxième série d’exercices,cette fois-ci les yeux fermés, afin de se relier avec les sens. Nous avons vu plus haut, comment les sens peuvent être des portes d’éveil et nous aider à restaurer nos liens avec le monde phénoménal et l’univers. Sentez le contact des vêtements sur la peau. Peut-être vos mains sont en contact avec ce vêtement, sentez sa texture […] Sentez l’air qui entre et qui sort de vos narines. Y a t-il des odeurs ? Sentez les odeurs qui sont dans la pièce […] Y a t-il un goût qui est resté dans votre bouche ? Un fond de café, de thé, de cigarette […] Ecoutez les sons qui sont à l’extérieur de la pièce, la circulation automobile dans l’avenue, les personnes qui marchent sur le trottoir […] Ecoutez maintenant les sons qui sont proches de nous. C’est à ce moment que je froissais les sacs plastiques, faisais couler de l’eau d’un seau à l’autre et remuais les couverts métalliques.
La troisième série d’exercices consistait à prendre conscience de la présence des autres participants en brisant la glace que l’on met souvent entre nous et autrui. Nous leur demandâmes de se rapprocher afin de former un cercle plus petit. Florence fit circuler un regard et une pression de la main à son voisin de gauche comme une énergie que chaque participant devait transmettre à son tour à son voisin. Le rythme des pressions s’accéléra et nous en perdîmes le fil. Certaines personnes se crispèrent en voyant qu’elles n’arrivaient plus à transmettre ces pressions de mains qui maintenant arrivaient des deux côtés en même temps. Florence leur fit remarquer que cela n’avait aucune importance si nous perdions des pressions de main. Les participants comprirent en quelques secondes qu’il n’y avait pas d’enjeux. Il n’y avait rien à craindre, rien à défendre, rien à prouver. Une grande détente se produisit dans le groupe et tout le monde éclata de rire.
Ce fut un moment de pure présence et d’éveil à autrui. Ces éclats de rires furent si unanimes qu’ils brisèrent tous les a priori que nous avons envers les autres et créèrent un climat de confiance. Ils démontrèrent aussi comment nous avons la faculté de créer des tensions pour des petits riens, de peur de ne pas arriver à faire les choses comme il faut, souvent par manque de confiance. Si nous passons en France des années sur les bancs de l’école à nous remplir de savoirs, nous passons peu de temps à apprendre à avoir confiance en nous-mêmes, dans les autres et dans la société en général.
Avec une pratique régulière de ces exercices, nous devenons attentifs aux moments durant lesquels nous nous ouvrons et aux moments durant lesquels nous nous fermons.
Quand on fait l’expérience du bien-être, c’est-à-dire quand on est ouvert – on accompagne le flot […] Quand on se sent coincé, on est fermé, on se sent effrayé ou maladroit. Nos systèmes de défense entrent en action, et nous sommes incapables de recevoir avec clarté l’énergie du moment présent. Nous sommes pris de panique, nos pensées sont désordonnées et rien de ce que nous entreprenons ne marche.[iv]
La quatrième série d’exercices permettait d’entrer en contact avec l’espace du lieu. J’avais choisi l’espace chaud et convivial recouvert de moquette rouge brique. Maintenant tout doucement nous allons nous séparer et marcher dans l’espace de la pièce. Marchez sans vous arrêter, en regardant ce qui se présente devant vos yeux, sans s’attacher à ce que vos yeux voient […] Là ou vous êtes, arrêtez-vous ! Regardez les lignes verticales. Regardez les lignes horizontales. Regardez un détail qui vous plaît plus particulièrement […] C’est ainsi que nous regardions ce qui se présentait à nos yeux, sans avoir choisi notre point de vue. Quand nous regardons un paysage ou ce qui se passe dans une rue, notre esprit conceptuel fait des choix et rejette toute autre possibilité. Apprendre à accueillir les choses telles qu’elles sont, telles qu’elles se présentent à nos yeux n’est pas si simple.
Le cinquième exercice consistait à entrer en contact avec les supports tactiles. Dirigez-vous maintenant vers les cadres noirs posés sur les tables blanches. Choisissez un cadre et mettez-vous autour à trois ou quatre personnes. Regardez l’ensemble du cadre, son contour, sa couleur. Regardez la totalité des éléments qui le composent. Regardez l’espace entre les éléments. Faites circuler votre regard dans l’espace qui se situe entre les éléments. Regardez un élément en particulier et arrêtez-vous dessus.
Est-ce un matériau opaque, coloré, transparent, réfléchissant ? Regardez sa couleur. Est-ce une couleur vive, pastel ? Est-ce une couleur chaude, froide ? Touchez un élément. Est-il doux, moelleux, lisse, rêche, rugueux ? Son aspect est-il mat, satiné, brillant ? Est-ce un matériau chaud, froid ? Est-ce un élément de couleur froide mais chaud au toucher ou l’inverse un élément de couleur chaude mais froid au toucher ? Touchez son contour. Est-il anguleux, arrondi ? Que ressentez-vous ? Ce matériau est-il agréable, désagréable, neutre ? Florence déclinait un tas de possibilités pour entrer en contact, par le toucher, avec les différents matériaux que j’avais réunis sur les supports tactiles.
Nous découvrîmes qu’il existe « une mémoire » du toucher, de la même façon que nous nous souvenons d’une chanson ou d’un air d’opéra, d’un paysage ou d’un film. Maintenant tout doucement vous allez quitter ce matériau et laissez pendre votre bras. Portez votre attention au bout de vos doigts. Sentez-vous encore la présence du matériau ? Restez avec la sensation du toucher au bout des doigts. Ce fut une découverte pour beaucoup que de rester un certain temps avec la sensation du toucher au bout des doigts alors même que nous n’étions plus en contact avec le matériau.
Ressentir, c’est notre capacité à nous harmoniser avec ce qui se passe. Les sens nous placent toujours dans le moment présent. Le corps et l’esprit se synchronisent et s’unissent. Quand nous faisons l’expérience de cette synchronisation, nous nous ouvrons à un espace plus grand. L’espace, le souffle, l’Unité, la Vérité, la Réalité l’absolu – quel que soit le nom qu’on lui donne – est l’endroit où tout peut arriver, car il se situe avant toutes choses. C’est l’endroit où nous pouvons créer, agir avec fraîcheur, avec authenticité et faire le geste juste dans notre art.
Restait aux participants à effectuer ce dernier franchissement ; celui de l’acte créatif. Dans ce « nouvel état de conscience », comme dépouillés de notre matière brute, nous leur demandâmes de répondre de façon poétique et plastique à l’expérience qu’ils venaient de vivre, soit par des mots, soit par un dessin en adoptant une attitude directe, sans craindre la maladresse ou l’incapacité d’atteindre son but. Tous les exercices concouraient à ce moment de réceptivité et de création sans le combat des peurs ou des espoirs. Écrivez le premier mot qui vous vient à l’esprit. Ensuite écrivez ou dessinez sans réfléchir et sans vous arrêter. Écrivez, dessinez ce qui vient et si à un moment vous ne savez pas quoi écrire, vous pouvez écrire « je ne sais pas quoi écrire ».
Les participants n’hésitèrent pas un instant, ils prirent les stylos, les crayons et les feuilles de papier mis à leur disposition et s’installèrent pour écrire et dessiner pendant cinq minutes. Un petit coup de gong résonna pour leur signaler la fin et tout le monde se rassembla. Les uns lurent leurs écrits, les autres montrèrent leurs dessins, en toute simplicité et humilité.
Venus là par hasard, les participants détendus, souriants et confiants ne posèrent pas de questions. Ils goûtaient ce moment comme quelque chose d’unique et précieux et l’exprimèrent en toute sincérité. Cela n’avait rien à voir avec les vernissages de mes expositions. Il n’y avait rien à montrer, à démontrer ou à vendre seulement à partager ensemble, un moment de « pure présence », un affranchissement du temps ; une véritable liberté.
[i]Das Lied von der Erde (Le chant de la Terre) Gustav Mahler.
L’oiseau gazouille : Oui ! Le printemps
est là, arrivé cette nuit,
Intensément je regarde et j’écoute,
L’oiseau chante, l’oiseau rit !
[ii] Chögyam Trungpa, Shambhala, La voie sacrée du guerrier, éd. Seuil, coll. Points Sagesses, 1990, p. 104.
[iii] Philippe Filliot, Être vivant, méditer, créer, éd. Actes Sud, coll. Le souffle de l’esprit, 2016, p. 88-89.
[iv] Irini Rockwell, Les cinq énergies de sagesse, éd. Kunchab, 2003, p. 33.
Ma première critique à la MFA était le 9 décembre 2015. Le projet prenait la forme d’une exploration de groupe, d’une invitation à se joindre au Cabinet Performance (Performance Cabinet)[1]. Les différentes réflexions qui ont été exprimées au cours de la critique incarnent le point de départ de la production de ce document et métaphorisent également mon départ de la MFA. Toutefois, durant mon passage, de septembre à décembre 2015, j’ai eu la chance de réaliser diverses études de cas qui ont guidé mon travail vers une analyse qualitative, pouvant aussi être interprétée comme un essai. Les données compilées sont principalement basées sur les récits de mes pairs, des lectures académiques et des entrevues formelles et informelles avec des artistes, commissaires, professeurs et des étudiants de la MFA. Après maintes hésitations, j’ai décidé de me joindre à la maitrise en « Fine Art » (Master in Fine Art) dans le programme Open media de l’Université Concordia, où j’ai fait mes débuts en septembre 2015. J’ai eu un beau studio, des interactions humaines très riches et beaucoup d’encouragements en lien avec ma proposition, de la part de la professeure du cours Open media ainsi que du directeur de la MFA. Ce fut ainsi jusqu’à ce que je partage mon projet, à la toute fin de la session, point tournant où j’ai compris où je me trouvais : au fond d’un véritable cul-de-sac. Depuis la soumission de ma candidature et jusqu’à la session automne 2015, mon projet de maitrise était clair : je voulais créer une œuvre dans une autre œuvre où des dialogues prendraient vie. Travailleuse sociale et artiste visuelle, je m’investis dans la performance ainsi qu’en santé mentale depuis dix ans. Les rencontres qui me sont données de vivre, dans la vraie vie et particulièrement dans un esprit performatif, me nourrissent énormément. Artistiquement parlant, mais surtout humainement parlant, il me vient donc d’une urgence naturelle de partager ce médium, si concret, si impliquant, si vivant que soit la performance. Je crois sincèrement que le performatif, lorsqu’utilisé avec sincérité, véhicule en soi une substance capable de faire de nous des agents de changement. « On dit donc du performatif qu’il s’agite dans les dispositifs : une incitation à déployer une quincaillerie en fonction des processus limitatifs imposés par diverses contraintes plus ou moins institutionnelles. Le performatif est donc un débordement. »[2] Parfois, le débordement est accueilli, ce qui permet d’expandre les limites du cadre, parfois le débordement est catégoriquement refusé, ce qui l’amène à contourner l’inflexibilité du cadre pour poursuivre son existence ailleurs.
Ayant d’abord choisi le programme Open media pour l’ouverture avec laquelle il se définit, j’ai transformé mon atelier en cabinet : divan, chaises confortables, livres, couvertures, documentation, pantoufles et finalement tapis de sol puis punching bag. Comme mon studio était le seul à avoir un évier, mes consœurs et confrères venaient souvent y faire un tour et il était assez fréquent que nous nous y retrouvions, en groupe, pour échanger. Cet espace semblait tout naturellement désigné à une pratique relationnelle! La professeure du cours Open media nous a même reflété que c’était la première fois qu’elle ressentait une énergie de solidarité aussi forte parmi ses étudiants. Nous avions aussi pris l’initiative d’y installer une table à café et de prendre les mesures nécessaires pour accueillir davantage le dialogue au travers de nos démarches artistiques. Il semblait alors que j’étais tombée sur la bonne cohorte, que les dés jouaient en la faveur du Cabinet Performance au niveau de l’ouverture de mes pairs et de l’institution. Toutefois, hésitante à changer de programme pour me diriger en Art thérapie, j’ai pris l’initiative de rencontrer le directeur de la MFA pour lui exposer mon dilemme, avoir son son de cloche. Il m’a clairement fait comprendre qu’il y avait de la place pour l’art relationnel dans le programme et qu’il m’encourageait à prioriser ma démarche artistique, à la suite de quoi il m’a fait des suggestions de lectures des plus intéressantes. Cet échange m’avait donné des ailes pour poursuivre la MFA!
Mon plan était de consacrer ma première session de maitrise pour mettre le Cabinet Performance en place, afin qu’il soit pleinement fonctionnel en hiver 2016. J’ai donc travaillé sur l’installation, ai fait des recherches au niveau éthique, ai créé une vidéo mettant en image et en son une proposition d’exploration de groupe donnant un avant-goût de ce qui allait se produire ultérieurement dans le cabinet. Lors de la critique, j’ai opté pour une formule décontractée. Un léger goûter, du thé, des fleurs et une petite chandelle étaient disposés sur une table en entrant. L’éclairage plutôt tamisé portait au silence et donc à percevoir une musique de détente en arrière-plan. J’invitais alors les individus présents à la critique à enlever leurs chaussures et à prendre des pantoufles, si souhaité, à s’installer confortablement sur les matelas de sol ou sur des chaises, selon leur convenance. Un moment fut accordé, en groupe, pour simplement se déposer. Comme j’étais la dernière étudiante-artiste à présenter mon travail, après deux journées complètes de critiques les unes à la suite des autres, l’énergie du groupe était à la fatigue et beaucoup de stress avait aussi été vécu par bon nombre d’étudiants et possiblement de professeurs. Nous avons donc pris un temps pour respirer, assis en cercle, et pour s’auto-masser avec de petites balles prévues à cet effet. Une fois l’exercice terminé, j’ai invité les gens à prendre place devant une projection, celle de la vidéo présentant l’exercice de groupe que j’avais préparé : une performance à partager. Celle-ci consistait simplement à prendre les gants de boxe, et à venir frapper un punching bag brodé en or des lettres « EGO ». Toutefois, les personnes désireuses de participer (nul n’était obligé) pouvaient aussi faire une autre action de leur choix comme, par exemple, enlacer leur EGO. Comme le tissu recouvrant le punching bag était en velours noir, cela devenait également une expérience sensorielle. Suite à l’exercice, la vidéo montrait une pépite d’or passant au travers de l’objet-punching bag. Cette pépite d’or était en quelque sorte ce pour quoi nous travaillons, ce pour quoi nous posons tous ces gestes au quotidien : pour retrouver la petite pépite d’or en soi, pour la laisser briller plein feux, partager son éclat avec les autres.
À la fin de la vidéo, deux choix s’offraient à moi : offrir un espace d’échange pour parler de l’expérience que nous venions de vivre ou bien passer à la critique conventionnelle. J’ai pensé commencer par un échange et j’ai donc ouvert un espace de partage en demandant aux gens s’ils voulaient exprimer quelque chose. Les premiers étudiants semblaient enthousiastes, l’un d’eux affirmant que c’était la meilleure façon de terminer les critiques, qu’il sentait qu’il y avait eu une énergie de groupe très forte et rare dans un milieu institutionnel. Un autre a exprimé son envie de joindre le Cabinet Performance en janvier, en parlant de sa préférence pour une telle approche, par le biais de la performance, que dans un dialogue en face à face. Puis, une professeure qui semble très respectée et influente a poursuivi par un discours annonçant la portion critique. Celle-ci a nommé son inconfort, dû à une partie de la vidéo à caractère plus hypnotique et a ensuite évoqué qu’il était impossible de ne pas être ironique avec un tel projet, dans un tel contexte. « C’est lorsque nous avons constaté que vous étiez sincère que nous avons commencé à avoir peur », a poursuivi un autre professeur. Puis, les commentaires se sont enchaînés dans un tout autre esprit que celui que j’avais voulu créer. La peur était palpable. C’était comme si tout avait basculé d’un coup, comme si les pôles s’étaient inversés brutalement; l’idée d’humaniser l’institution était devenue un abus de pouvoir où j’incarnais l’agresseure. Prévue pour ma documentation, la présence de la caméra représentait la preuve, pour certains, d’un profond manque d’éthique. Avant de débuter la performance, j’avais pourtant indiqué des zones qui ne seraient pas filmées aux personnes moins à l’aise avec cela. Puis, une professeure invitée m’a fait remarquer qu’« apprendre à respirer, ça prend des années de pratique et une expertise », s’interrogeant sur mon droit à déployer l’exercice de détente que j’avais suggéré au début de la critique. Ensuite, une autre professeure affirma clairement : « You are taking power over people, don’t go that way… » J’ai tenté d’exposer mes assises, mes acquis, mon bagage, mon cadre théorique, mais c’était tout comme si une panique s’était emprise du groupe, une anxiété généralisée, faisant certes entrave à l’ouverture et à l’écoute. Un professeur s’est levé subitement et m’a adressé ces quelques mots : « I wish you the best of luck, the best of luck », puis il est parti. Il s’agit ici du seul professeur qui a bien voulu me rencontrer par la suite, me reflétant que, depuis la critique, des réunions avaient eu lieu à mon sujet et que non seulement je ne pourrais réaliser mon projet du Cabinet Performance, mais que je ne pourrais jamais trouver de directeur de maitrise cautionnant une telle démarche et donc, que je n’obtiendrais jamais ma maitrise.
Lors de cette rencontre où j’ai pris connaissance de la situation malencontreuse que j’avais créée et des balles que je m’étais tirées dans le pied, j’ai écouté le monologue du professeur X, me démontrant paradoxalement l’altruisme par lequel il avait finalement daigné me rencontrer, malgré l’aversion unanime de tous les professeurs du département. Il alla jusqu’à me dire qu’il serait sans doute impossible pour moi de travailler comme professeure puisque l’enseignement est réservé à un nombre très limité d’étudiants qui se démarquent par leurs pratiques artistiques. Dans mon cas, le professeur X clama carrément qu’il « craignait que je finisse par travailler au McDonald’s ». Je restai figée sur place devant cet homme que je ne connaissais pas et qui ne me connaissait pas, mais qui semblait tout bonnement prédire mon avenir. Ce monologue m’appelait au détachement le plus profond, à entrer dans un état méditatif en pratiquant les techniques de respiration apprises lors de mes stages de méditation. J’étais bouche bée intérieurement, mais à l’extérieur, j’affichais un léger sourire et plaçais quelques hochements de tête au hasard des énoncés du professeur, optant alors pour rester dans un état d’écoute active et inconditionnelle. Il paya mon café et il quitta brusquement, comme il était pressé.
Suite à cette histoire, je compris que les artistes de l’institution vivaient des enjeux beaucoup plus sérieux que je pouvais m’imaginer et que, comme la notoriété est capitale dans ce milieu, je devais gagner en crédibilité en créant le service à partir d’une discipline plus ouverte, inspirant plus de sécurité aux individus-artistes : l’art-thérapie. En mars, je reçu ma lettre d’acceptation pour la maitrise en Creative Art Therapy, toujours à Concordia, et débuterai cette nouvelle aventure académique en septembre (2016), avec grand enthousiasme!
La proposition du Cabinet Performance
L’idée principale du Cabinet Performance est de créer des relations en dehors d’un mode de représentation et ce, à l’intérieur de l’institution. Le Cabinet Performance fonctionne autant comme groupe que par des consultations individuelles, formelles et informelles à la suite desquels des tentatives de performance sur mesure font irruption, prenant la forme de co-créations. Un espace confidentiel avec un canapé, de la documentation, des livres, du matériel d’art (…) prend place et devient une installation en soi, une œuvre accueillant d’autres œuvres en son sein, d’autres artistes. Ainsi, ouvert pour la production de performances sincères, le Cabinet Performance répond aux artistes-étudiants qui expriment fréquemment un besoin quant à un regard extérieur sur leur processus créatif, un accompagnement dans leurs motivations intrinsèques, un accueil inconditionnel enclin au dialogue. Plus concrètement, peu importe ce que vit l’individu, ne serait-ce que de la curiosité envers le projet lui-même, le Cabinet Performance propose d’offrir une écoute active, incluant une collecte de données exhaustive, suite à laquelle l’artiste-intervenant et l’artiste-étudiant construiront un bilan. La deuxième étape consiste en un remue-méninges créatif entre les deux protagonistes, qui ébaucheront des codes pertinents et/ou des transpositions visuelles en lien avec les propos exprimés antérieurement. Par exemple, un étudiant international pourrait faire référence à des éléments de sa culture, ceux-ci répertoriés selon ses besoins, afin de créer une performance qui puisse transcender son propos. Bref, au-delà du pôle de présentation de l’œuvre, le dialogue authentique est le but de la démarche, déployé en secret ou dans l’espace public, selon les besoins exprimés.
Conclusion
Contrairement au professeur X1, je crois sincèrement, même dans sa forme la plus immatérielle, que l’art est utile. Sinon, il n’existerait pas. L’art existe pour répondre à la nécessité humaine fondamentale de donner un sens, sans avoir recours à un langage sur-objectifiant. C’est la peur qui veut objectifier un domaine impossible à objectifier, qui affirme que l’art utile incarnerait la mort de l’art. La mort d’une pensée empoisonnée, oui, la mort de l’art, jamais. L’art existera toujours, qu’on le retienne par quelque rationalité, théorie ou élite que ce soit.
Enfin, si nous portons en nous le désir de réellement comprendre le cœur du processus de création, un dialogue humain sincère gagnerait à accompagner cette quête. Il s’agit d’un processus à long terme et je crois que le chemin est celui de l’écoute, du non-jugement et de l’appréciation de l’artiste pour l’être humain qu’il est, d’abord et avant tout. Finalement, la sincérité mène à la vraie satisfaction de celui qui crée et propulse des œuvres beaucoup plus parlantes, qui gagneraient à être partagées à la communauté.
« Le système nous veut tristes et il nous faut arriver à être joyeux pour lui résister. »
Gilles Deleuze
Merci à tous ceux qui ont participé activement aux premières tentatives du Cabinet Performance édition 2015. Il vous reviendra en force en 2018, suite à son acquisition du statut d’art-thérapeute et à son adhésion à l’AATQ (association des art-thérapeutes du Québec).
ANNEXE: ÉTUDE DE CAS / CASE STUDY
La santé mentale ne repose pas seulement sur la capacité du cerveau des individus, mais est aussi une construction sociale directement en lien avec des contextes aliénants.
Michel Foucault
Échantillon
1— “In the audience, I recognise a curator from dance with who I worked in the past, in a project based on the present moment idea. After the conference, we spoke for 5 minutes in which she explained to me that she was systematically going to all Re-CREATE events, in order to keep the cap and understand new practices in dance. She gave me a confidence about the fact she doesn’t even have the required time to go to the grocery store or have a meal with her husband and said with a smile that it was not a choice.” (A curator to an MFA student after Whitefeather’s conference 05/11/2015)
« Parmi le public, j’ai reconnu un/une commissaire du milieu de la danse avec qui j’ai eu la chance de travailler dans le passé, dans le cadre d’un projet chorégraphique basé sur l’idée du moment présent. Après la conférence, nous avons parlé pendant 5 minutes. Il/Elle m’a expliqué qu’il/elle était systématiquement présent(e) à tous les événements de Re-CREATE, afin de maintenir le cap et comprendre les nouvelles pratiques en matière de danse. Il/Elle m’a confié qu’il/elle n’avait pas le temps nécessaire pour aller à l’épicerie ou prendre un repas avec son mari et a ajouté, avec un sourire pep soda, qu’elle n’avait pas le choix. » (Extrait d’une discussion entre un(e) commissaire et un(e) étudiant(e) de la MFA, après la conférence de Whitefeather 11/05/2015)
2- “In the corridor, I met a teacher. We got to chat for 10 minutes. I asked him/her how she/he was doing. He/She answered he/she was a little tired, teaching a lot. He/She continued with a confidence, looking around to see if someone was listening. He/She told me he/she doesn’t have the choice to have all those students; he/she tried to explain his/her situation to people in charge in all possible ways (exhibitions, personal, mental health) but he/she arrived nose on the brick wall of the institution. It is to take or to leave.”(A teacher to a student in MFA program after Whitefeather’s conference 05/11/2015)
« Dans le couloir, j’ai rencontré un(e) professeur(e). Nous avons discuté pendant 10 minutes. Je lui ai demandé comment il/elle allait. Il/Elle a répondu qu’il/elle était un peu fatigué(e), qu’il/elle enseignait beaucoup. Il/Elle a continué avec une confidence, regardant autour pour voir si quelqu’un écoutait . Il/Elle m’a dit qu’il/elle n’avait pas le choix d’avoir tous ces étudiants ; il/elle a essayé d’expliquer sa situation aux personnes en charge de toutes les manières possibles (expositions, santé mentale, vie personnelle), mais il/elle s’est frappé(e) le nez sur le mur de briques de l’institution. C’est à prendre ou à laisser. » (Un(e) enseignant(e) à un(e) étudiant(e) dans le programme MFA, après la conférence de Whitefeather 11/05/2015)
3- “After all, near the entry of FOFA, I met an artist that used to be my roommate’s lover. I also lived in his/her country house near the sea, a quiet place, far from civilisation. I confessed him/her there were too much people on my opinion to see the exhibition at FOFA, that I was going to come back when it gets more quiet. Then, he/she answered me that in order to keep visible and active through my MFA, I should go in the gallery. That’s when I escaped, even though there was attractive food and wine.” (An artist to an MFA student after Whitefeather’s conference 05/11/2015)
« Près de l’entrée du FOFA, j’ai rencontré un(e) artiste qui était autrefois l’amant(e) de ma colocataire. J’ai aussi vécu dans sa maison de campagne près de la mer, un endroit calme, loin de la civilisation. Je lui ai avoué qu’il y avait trop d’individus, à mon avis, pour voir l’exposition au FOFA, que j’allais revenir lorsque ce serait plus tranquille. Il/Elle m’a répondu que, pour rester active et visible au travers de mon parcours à la MFA, je devrais aller dans la galerie. C’est à ce moment que je me suis échappé(e), même s’il y avait de la nourriture et des vins attrayants. » (Un(e) artiste à un étudiant de la MFA, lors du vernissage de Whitefeather 11/05/2015)
4- “When I go back home after a class, I often cry. I wonder how to put a border between my work and my human compassion for students’ emotionnal content in their work. I believe I need help to get confortable in my bounderies or less emotional, as my collegues told me.” (A teacher’s confidence to an MFA student, December 2015)
(Un(e) enseignant(e) à un(e) étudiant(e) à la MFA, décembre 2015)« Quand je rentre à la maison après une classe, je pleure souvent… Je me demande comment poser une frontière entre mon travail et ma compassion humaine au contact de mes étudiants, au travers de leur travail, parfois très personnel. Je crois que j’ai besoin d’aide pour devenir plus confortable à poser mes limites ou à devenir moins émotionnel(le) comme me suggérait un(e) collègue. »
5- “Once I went to art therapy and I could’t do what they encouraged me to do: stupid mandalas.” (A teacher speaking to a student in the MFA program, December 2015)
« Une fois, je suis allé(e) consulter un(e) art-thérapeute et j’étais incapable de faire ce qu’il/elle m’encourageait de faire : de stupides mandalas. » (Un(e) enseignant(e) parlant à un(e) étudiant(e) dans le programme de la MFA, décembre 2015)
6- “My cousin pretends to do art, some kind of collage that she enjoys doing in her Sunday afternoon (students laughing). She really thinks she is doing art and wants me to give her some advice, of course I refused, I was embarrassed…” (A teacher, in an MFA seminary debate, September 2015)
« Ma cousine prétend faire de l’art, des espèces de collages qu’elle aime faire le dimanche après-midi (étudiants rient). Elle pense vraiment qu’elle fait de l’art et voudrait que je lui donne quelques conseils, bien sûr je refuse toujours, j’en suis gêné(e). » (Un(e) enseignant(e), séminaire MFA , septembre 2015)
7- “I am very worried about the fact art could be utile at some point: it would be the end of it.” (Inside an MFA seminary debate, October 2015)
« Je suis très inquiet à l’idée que l’art devienne utile à un moment donné : ce serait la fin de celui-ci. » (Étudiant(e) d’un séminaire de la MFA , octobre 2015)
8- “An artist doesn’t want to be in another’s artist work.” (A teacher speaking to a student in the MFA program, December 2015)
« Un(e) artiste ne veut pas être dans le travail d’un(e) autre artiste. » (Un(e) enseignant(e) à un étudiant dans le programme de la MFA, décembre 2015)
9- “I have a student from art PhD who called me recently. He said he was working at McDonald’s. I really fear it is exactly what is going to happen to you. What you showed was bad art. I fear you won’t get able to find a director after what happened.” (A teacher speaking to a student in the MFA program, December 2015)
« J’ai un étudiant au doctorat qui m’a appelé récemment. Il m’a dit qu’il travaillait chez McDonald’s. Je crains vraiment qu’il vous arrive exactement la même chose. Ce que vous avez montré était du mauvais art. Je crains que vous ne serez pas en mesure de trouver un directeur de maitrise après ce qui est arrivé. » (Un(e) enseignant(e) parlant à un(e) étudiant(e) dans le programme de la MFA, décembre 2015)
10- “After I presented my project I had 2 choices: to defend my project and tell more about its references and context or ask peers how they lived this experience. I thought both of them were important but offering the space to share first seemed like a better option. After 5 minutes, I was “taking power over other people” with irony, questionable ethics and a flagrant lack of conceptual proofs. I remember I didn’t have the chance to express myself so much, as the “untold distress” was speaking through other words.” (Me, December 2015)
« Après avoir présenté mon projet, j’avais 2 choix : le défendre et en dire davantage sur mes références ou demander à mes pairs comment ils avaient vécu cette expérience. Je pensai que les deux étaient importants, mais je voulais d’abord offrir un espace de dialogue à mes pairs et à mes professeurs. Après 5 minutes, j’étais en train de « prendre du pouvoir sur les autres » et avec ironie, avec une éthique douteuse et un manque flagrant de preuves conceptuelles. Je me souviens que je n’ai pas eu la chance de m’exprimer, comme la « détresse flagrante » parlait au travers d’autres mots. » (moi, décembre 2015.
BIO
Karine Bouchard est travailleuse sociale, membre de l’OPTFQ et artiste visuelle, préconisant la performance comme agent de transformation. Ayant œuvré plus de 10 ans dans le milieu de la santé mentale, elle est présentement impliquée auprès des Impatients, réalisant un atelier d’arts médiatiques dispensé aux jeunes adultes aux prises avec un problème de santé mentale. Dans le passé, elle a pratiqué à l’Équipe de santé mentale adulte du CLSC des Faubourgs, au Projet Autochtones du Québec ainsi qu’au Chaînon. Elle fait partie du duo performatif Bouillon de poulet pour l’art, une formule qui se veut réconfortante pour le monde de l’art actuel et qui encourage des rencontres avec la communauté. En 2015, elle a été vue au Centre d’artistes AdMare, où elle a présenté Victoires!, en collaboration avec Sachiko Sumi. Elle réalise présentement une maitrise en Creative Art Therapy à l’Université Concordia, tout en préparant le Cabinet Performatif, qui verra le jour en 2018.
[1] Une initiative mettant de l’avant l’interaction, l’empowerment et la participation des artistes-pairs pour mieux comprendre les différents états d’esprit associés au processus créatif.
[2] En collaboration, Index du performatif, Éditions Intervention, Québec, 2013, p. 23.
Le texte qui suit a été présenté dans le cadre du colloque L’atelier intérieur, Exploration de lieux de présence, lequel s’est tenu à l’UQAR—Lévis, les 27 et 28 février 2016. L’événement venait conclure mon cheminement de deux ans au sein du Programme court de deuxième cycle en étude de la pratique artistique, une expérience qui m’a permis de réfléchir sur ma pratique, mon mode de recherche en création et ma position en tant qu’artiste en plus de vivre des moments de partage inoubliables.
En effet, mon plongeon dans cette communauté d’âmes réfléchissantes, de chercheures invétérées de vérité et de lumière, m’a fait grandir. Ça m’a aidée à retrouver mon intégrité et une certaine sérénité. Merci, chères collègues artistes, de m’avoir éveillée à d’autres manières de faire, de dire, de voir, ainsi qu’à l’importance de se connaître, de se reconnaître et de contribuer humblement à l’évolution du savoir, du monde et de la vie. Je me souviens encore du premier jour de classe, du premier enseignement reçu de Danielle Boutet lorsqu’elle cita les paroles du pédagogue brésilien Paulo Freire, qui ne pouvaient pas mieux décrire la philosophie du programme que j’allais entreprendre :
Personne n’éduque autrui, personne ne s’éduque seul, les hommes s’éduquent ensemble par l’intermédiaire du monde.
* * *
Avant de vous livrer mon texte synthèse sur ma recherche-création (quinze minutes nous étaient allouées), j’aimerais préciser que je l’ai écrit comme si je m’adressais à une amie avec qui j’entretiendrais une correspondance. Cette approche, plus personnelle, m’a permis de transmettre mon expérience avec une plus grande liberté et intimité.
* * *
CONTEXTE : le retour aux études
Chère amie, tu me demandes des nouvelles de ma pratique. Tu es étonnée d’apprendre que j’étudie à l’UQAR et que je participe à un colloque au cours duquel je présenterai ma recherche-création marquant l’aboutissement d’un projet d’études échelonné sur deux ans.
Eh bien, laisse-moi te remettre sur la piste en faisant un petit retour en arrière. Lorsque j’ai entrepris ce programme en janvier 2014, je ne savais plus où j’en étais avec ma pratique. Ma dernière exposition solo remontait à plusieurs années, mon travail de pigiste accaparait tout mon temps, et je faisais du surplace à me poser des questions qui ne m’amenaient nulle part. J’étais complètement à côté de mes pompes, comme on dit, déconnectée et pétrifiée par le doute. Je me demandais si j’étaisune artiste, si j’étais trop vieille pour continuer, si l’art était vraiment important pour moi, et pourquoi je faisais de l’art. J’avais aussi besoin de dépasser mes peurs, démesurées bien sûr, particulièrement celle de prendre la parole en public.
En somme, ce programme répondait à un besoin d’émancipation et de transformation et, en cours de route, j’ai compris qu’il était temps pour moi de rentrer au bercail et de reconquérir mon espace intime. Je parle ici du no man’s land exposé dans Le roseau révolté, de Nina Berberova, de Lachambre à soi, de Virginia Woolf, bref de l’atelier intérieur dont il sera question tout au long du colloque. Il s’agit d’un haut lieu d’observation où se manifeste le non-dit, l’inavouable, et où l’on peut travailler sur soi à se reconstruire et à reconstruire son rapport au monde.
Voilà que tu questionnes magistralement mon titre Elle est où, la joie ?Tu es subjuguée, dis-tu, et désorientée. Tu me demandes ce que la joie vient faire dans mon art.
Puis-je t’avouer qu’au départ c’était pareil pour moi ? Je ne comprenais pas trop pourquoi ce titre me retenait tant, d’autant plus qu’il est censé donner le ton à ma recherche. Mais comme j’avance toujours à l’aveugle quand je crée, je n’ai eu d’autres choix que d’écouter mon intuition et mon ressenti — au risque de me planter !
Intuition et ressenti, voilà deux modes de connaissance importants dans mon processus. C’est ma matière première. Tout ce que je peux te dire pour l’instant, c’est que tu vas finir par comprendre. Accepte seulement d’expérimenter le chaos pendant un moment, et tu t’en réjouiras.
Maintenant, passons à une question fondamentale :
Pourquoi je fais de l’art ?
Je fais de l’art par besoin d’exister autrement que dans la vie ordinaire. Essentiellement, je crée pour être libre. Je veux pouvoir me livrer et me délivrer et ressentir pleinement la présence de la vie en moi. Je n’utilise aucun concept sorcier, sinon ma sensibilité et ma curiosité à l’égard de la nature humaine.
Pour moi, chaque être humain est une planète en soi, une constellation d’énergies sans pareille qui m’interpelle. Il va sans dire que je suis soucieuse de l’autre, mais… quand je parle de l’importance que j’accorde à l’humain, il faut comprendre aussi que, comme je suis le sujet le plus accessible, le plus « traitable », je sers de cobaye. Ainsi, j’observe le « phénomène » que je suis, les mouvements de ma conscience. Et… en admettant que nous sommes tous faits de la même fibre, de la même énergie spirituelle, je considère que ce que je découvre en moi est aussi concevable pour autrui — avec des variables, évidemment. En fin de compte, la complexité et le mystère qui nous relient me fascine. C’est ce qui me préoccupe depuis toujours et c’est à travers l’art que je me rapproche de ma nature véritable. Il se produit une sorte d’alchimie où je me dépouille peu à peu de l’illusoire, du fardeau du mental et des émotions auxquels je m’identifie trop souvent, à tort.
INTENTION DE RECHERCHE
À présent que tu connais mes motivations, passons à mon intention de recherche.
Le projet que je présente au colloque est une quête de plénitude. Il vient d’un questionnement existentiel; à savoir comment l’être humain parvient-il à s’affranchir de ce qui l’entrave, à accepter la vie telle qu’elle est, et à cultiver la joie malgré les épreuves. Voilà mon intention de recherche initiale.
LE PROCESSUS
Trouver une forme pouvant véhiculer un questionnement est comme plonger dans le vide. Et pour alimenter ma recherche, je fais appel à plusieurs outils :
je tiens un journal dans lequel j’inscris mes réflexions et découvertes;
je me documente en puisant dans plusieurs domaines, dont l’art, la philosophie, la psychologie, la spiritualité et, plus récemment, les neurosciences et le comportement animal;
j’élabore des cartes d’idées où j’accumule des mots porteurs de sens, qui me viennent spontanément ou de mes lectures;
et, finalement, je dessine de façon improvisée dans l’esprit du Tao.
Aussi, avant de m’investir dans ma pratique, je m’efforce de faire le vide, d’oublier tout. Et lorsque mon esprit enfin apaisé me fait sentir que je suis prête, je me laisse guider par l’énergie qui m’habite. Juste le fait d’entendre le son de mon crayon parcourir le papier m’indique que je suis dans l’état d’esprit recherché… de présence à soi. Dans cet espace, tout devient fluide et le concept du temps disparaît. C’est ce que je voulais dire tout à l’heure par « vivre autrement que dans la vie ordinaire ».
J’ouvre ici une petite parenthèse ici pour souligner mon affinité avec la philosophie taoïste.
Je sais que tu vas trouver cette idée farfelue, mais, vois-tu, iI m’arrive de penser que je n’ai rien à faire pour que l’œuvre se construise. Je n’ai qu’à être attentive à ce qui arrive. Cette conviction m’est venue en expérimentant l’encre de Chine sur du papier japonais. J’ai remarqué que le papier que je plaçais sous le support sur lequel je dessinais, pour absorber l’encre, produisait souvent des dessins plus vivants, bien qu’ils soient l’œuvre du hasard.
Ce constat est à la fois désolant et bouleversant. Tout ce travail pour rien, me diras-tu ? Mais ça n’a rien à voir… C’est une voie de la spontanéité, de la libération, c’est-à-dire de l’action sans attachement. On laisse la nature suivre son cours, sans juger, et les choses s’ordonnent par elles-mêmes, comme dans le cosmos. C’est vraiment ce à quoi j’aspire. Voilà pour la parenthèse.
Comme tu vois, je parle et je parle, et je ne t’ai pas encore présenté mes travaux récents ni expliqué comment tout ça a débuté.
Imagine-toi que je me suis mise à voir des cerveaux partout. Je ne savais pas trop quoi faire avec cette quasi-obsession, si ce n’est que de prendre conscience de mon agitation mentale et de mes absences, parce que trop souvent perdue dans mes pensées à ressasser des histoires qui n’existent pas. Je crois que mon inconscient essayait de me dire à quel point je suis dans ma tête au lieu d’être là, en plein cœur de la vie.
C’est à partir de cette révélation que ma recherche a commencé. J’ai voulu voir de quoi avait l’air un cerveau, comme si en découvrant sa structure, j’allais pouvoir mieux me comprendre. Sur Internet, j’ai trouvé des clichés extraordinairement détaillés. J’ai passé beaucoup de temps à le scruter sous toutes ses facettes et je l’ai dessiné ensuite à l’aveugle et de mémoire (04a-04b).
Au début, toute cette matière grise ne m’attirait guère (on aurait dit de la viande), mais ç’a passé. Un dessin charnière m’a ancrée davantage dans cette recherche et conduite à me concentrer sur mon ressenti.
Voilà que je t’entends déjà me demander comment mon esprit m’a amenée à la métaphore du cerveau. Tout ça s’est construit lentement, inconsciemment. Je vais te montrer des photos de ce qui m’apparaît être les éléments déclencheurs. (Je ne peux malheureusement vous montrer que quelques photos de mes travaux présentés au colloque en raison de questions de lourdeur informatique.)
Par exemple, je me demande si ce n’est pas une plante qui m’a inspirée. J’avais laissé ma plante sécher dans son pot par manque d’espace, puis je l’ai déterrée quelques semaines plus tard, par culpabilité, et suspendue au plafond par le tronc. Les racines me faisaient penser à la forme d’un cerveau avec ses neurones. (06a-06b)
Est-ce que ça pourrait être ces signes et ovales symbolisant l’œuf, la renaissance ?
Ou est-ce que ce dessin insignifiant pourrait marquer le début de tout ?
Ou encore cette petite boule de pâte à modeler que j’avais laissée traîner sur ma table de travail et qui m’a fait penser à la forme d’un cerveau ?
Ou finalement est-ce cet état contemplatif, cette quiétude que j’ai ressentie très jeune lorsque je me réfugiais dans la forêt, qui me connecte au Grand Tout et à mon être intérieur ? N’est-ce pas un état d’être que je recherche lorsque je crée et qui m’amène à voir autrement ?
Travaux récents
Quoi qu’il en soit, j’aimerais maintenant te montrer mes travaux récents. Ce sont des représentations mentales reflétant l’énergie qui m’habite et le germe d’une forme-pensée. Je tente dans ce travail gestuel de m’abandonner. Ce qui m’importe, c’est d’expérimenter par le mouvement et d’être attentive à ce que la matière me révèle. (08-12)
CONCLUSION
Mon incursion dans le domaine des neurosciences m’a permis de découvrir des réalités qui coïncident avec mes croyances personnelles, à savoir que nous avons la capacité de nous transformer en devenant plus conscients. Selon le chercheur Mario Beauregard, « nous ne sommes pas des machines biologiques complètement déterminées par notre génétique, nos neurones et notre environnement ». Notre esprit ou conscience a le pouvoir d’influencer notre cerveau, notre perception, et tous les systèmes physiologiques liés à cet organe. Ainsi, plus nous devenons conscients des émotions et des pensées négatives qui polluent notre corps et notre esprit, plus notre pouvoir d’influencer notre bien-être s’accroît. En tant qu’artiste, je suis très touchée par cette avancée et je me demande si la science, l’art et la spiritualité ne sont pas en train de se serrer la main. On verra bien.
Elle est où, la joie ?
Arrivée à la fin de mon parcours, je me dois de respecter ma promesse, celle de t’expliquer le titre de mon exposé, Elle est où, la joie ? En fait, la joie est partout, pourvu qu’on soit là pour l’accueillir. Elle est dans ce feu qui brûle en moi et qui se manifeste dans ma pratique, dans ma capacité à me livrer et à me délivrer, dans l’accomplissement de soi, l’engagement, l’ouverture, le détachement, la réflexion, le partage, la contemplation. La joie est innée, c’est notre nature fondamentale. Elle est la vie en soi. Finalement, ma joie en ce moment même est d’avoir vécu cette expérience à l’UQAR et d’en ressortir grandie.
J’envisage déjà d’autres projets, dont un en lien avec les femmes et la domestication, l’intégration d’autres disciplines dans ma pratique et la collaboration avec d’autres artistes. J’aimerais aussi publier des carnets de dessins annotés inspirés du Livre des transformations et concocter un cabinet de curiosités. Voilà, chère amie, ce qui se passe actuellement dans ma vie.
Pour terminer, je lance à la volée l’idée d’une suite à ce programme.
Mille mercis de votre attention !
Monique Lalancette Artiste en arts visuels Licence Art libre (http://artlibre.org/)
Très tôt, à l’âge d’environ deux ans, j’ai voulu savoir ce qu’étaient les lettres…
En posant mon doigt sur chacune de celles du journal que mon père était en train de lire, je demandais chaque fois avec insistance « qué ce c’est ça ? », ce qui l’avait littéralement forcé à m’initier aux vingt-six lettres de l’alphabet latin.
Pour m’apprendre les lettres de l’alphabet, mon père avait choisi une méthode personnelle très plaisante. Chaque semaine, il découpait dans du papier de couleur les formes d’une lettre, capitale et minuscule, qui resteraient collées au mur près de mon lit, avant d’être remplacées par les formes de la lettre suivante. Il me révélait aussi son nom que je m’exerçais à prononcer avec encore un peu de difficulté. Les lettres allaient demeurer pour moi le référent originel ludique et multiforme, avant de servir à la transcription des sons de la parole et à la représentation des mots.
Plus tard, après des études de Lettres classiques et modernes en Sorbonne et une traversée du désert en Suède, j’entrepris une recherche et une expérimentation artistique inaugurée par les Dessins-Écriture :
Les Dessins-Écriture sont le revers d’un travail littéraire où la cursive explore, aux limites du lisible et du visible, la démesure du minuscule. De quelques mots répétés dans la continuité du trait de plume, le sens tout encombré d’encre se résout en figure. Il arrive que la main s’affole : vibrations en quête du son, au plus près du devenir, dans le passage de la trace où un souffle, une poussière, infléchissent le parcours de la plume. Les mots que forment nos lèvres sont d’abord des vibrations que nous imprimons à l’air. De même les mouvements du tracé, fréquences que l’encre dessine à nos yeux.
Soudain, sur ces fréquences manuscrites, je captai des signaux :
Rouge comme l’amour, rouge comme la mer, la Grande Écriture racontait au Grand Livre tous les secrets du monde : pourquoi le soleil donne la lumière, pourquoi la lune agite les vagues, pourquoi les pierres silencieuses en savent plus long sur la vie que tous les bruyants animaux. De ces secrets, comme les pierres, comme les tatouages que font le vent et le temps, notre corps a gardé la mémoire. Et de cette histoire, comme les mots, chacun de nous est une page.[1]
La Grande Écriture remplissait les pages blanches de mon journal de bord, où les lignes de fuite métamorphosaient des fourmis en signes primordiaux :
Des graffitis atténués serpentent dans un brouillard. Ombre, grain ou pliure, marque dans la matière, anticipant mon geste. Le guidant. Chemin offert comme circuit pour mon air, douce éducation de la nécessité d’apparaître. L’écriture est affaire de méandres, de linéaments, de filaments, de volutes, d’éloignement et de retour à la ligne. Écrire, remplir le temps de petites fourmis qui cavalent. Ces petites fourmis sont des unités d’être. Elles travaillent, et leur réseau est l’image d’une vie transformante, quoique vue de loin, presque inerte. Petites notes noires et frêles, les fourmis font l’échelle… Tout un théâtre de rébus.[2]
Écrire est un acte lent, miroir d’un geste. Aussi avais-je lancé un manifeste pour une éthique de la trace, Exercice de la Caresse[3]:
Encre comme témoignage. Encre comme preuve. Accession à la conscience du mouvement par la révélation de ce qu’il fut. Pour en restituer l’accomplissement dans la démesure du senti, allant vers un savoir de la touche juste. Contre la rature. Contre le ravage. Contre le déchirement. Ralentir et raréfier. Que les mouvements soient des actions de grâce…
Encre. Pour atteindre la mer. Yeux clos dans la conscience sensible. Connaître la vie dans ses doigts.
Dans la chambre de bonne que j’habitais, et ensuite dans mon premier atelier, je me livrais à des expériences poético-plastiques sur la physique et la dynamique de l’écriture et du tracé. J’expérimentais les Écritures Imaginaires et élaborai les Formules Graphiques, une symbolique de principes dynamiques complémentaires mis en œuvre lors de happenings, d’actions cérémonielles et de performances voix-tracé-mouvement :
Quatre formules graphiques de quatre signes élémentaires modélisant des principes dynamiques du tracé, constituent le matériau de base des performances Fréquences du Noir. Leurs manifestations combinatoires, plastiques, corporelles, ou sonores, composent un champ de forces, à l’intérieur duquel sont figurés le déploiement d’une énergie et le temps mythique de sa genèse.
Convertissant ma bibliothèque en sanctuaire du Livre… d’artiste, je modelai mes Livres Mâchés, et réalisai l’installation des Livres Noirs sur pupitres mobiles :
Livres en papier mâché par les mains. Goût d’une parole dont le monde se nourrit. Remettre le mot à la bouche. Manger la pâte. Passer par tous les états de la matière. Colle… collages. Aires de passage qu’interrogent nos touches. Sec… séchage. Liquide, solide, liquide…
Comme déjouant toute inflation de trace, jouer au monde à l’envers. Elle signe, elle signe, la lumière, sur nombre de livres noirs. C’est le centre de la nuit. Les graphies blanches sont, au-delà de toute écriture, l’impossibilité de toute figure sinon celle impossible de la transformation. Chaque forme est une transition, lieu de passage, combinaison, degré vers ce que précisément je ne sais…
Qu’est-ce que l’écriture ? Question toujours renouvelée depuis mes commencements. Qu’est-elle d’autre que la seule transcription du langage verbal ? Quel est son génie propre? Qu’est-ce que la scripturalité ? Qu’inscrit-elle d’indicible et d’inouï dans la multidimensionnalité de l’espace ? Ainsi j’en vins à donner des conférences sur l’histoire de l’écriture, Écritures du Monde, s’attachant à la spécificité de l’expression graphique afin de repérer ce qui fait l’originalité du texte par rapport au discours. J’ouvrais au grand public des centres culturels et des bibliothèques mon Workshop de la Scripturalité:
L’écriture longtemps assujettie à la parole et tenue pour seconde, révèle au cœur de notre réflexion contemporaine sa dynamique de questionnement. Distincte du verbal qu’elle stimule et inspire, la scripturalité est alors envisagée au travers de jeux dans lesquels le conceptuel et le sensible tissent ensemble les bases d’une éthique – voire d’une politique – du dérangement et d’un art de la pensée.
« Au commencement », premier mot de la Bible en traduction française, était devenu LE MOT. Répété dans la continuité du trait de plume à l’encre de chine sur des os d’animaux de boucherie, il y eut les Os Écrits:
Forme et matière ne sont dans l’os qu’une lente et même pensée.[4]
J’avais découvert l’alphabet des os dans nos assiettes et chez les bouchers qui voulaient bien m’en remettre d’assez gros, et j’en déchiffrais les variantes formelles avec émerveillement dans les Galeries d’Anatomie comparée et de Paléontologie du Museum national d’Histoire naturelle.
La sculpture est ma meilleure façon de peser.
Un jour, de ces vertèbres, côtes, bréchets et fémurs de poulet, de caille et de lapin qui restaient à l’atelier, naquit l’armée des Pions, une microsociété de guerriers, de sorciers, et d’esprits. Cinquante-six personnages aux attributs spécifiques, d’une hauteur variant entre dix et trente centimètres, comprenant chacun un petit os écrit et portant un nom propre, jeu et enjeu de cette fantaisie sociologique :
L’Attraction Terrestre, Le Grand-Sourcier, L’Esprit du Lapin Danseur, Le Juste, La Jambe du Chasseur, Le Poète Épique, La Chamane Tutélaire…
Le trésor des outils du grand-père, bijoutier joaillier sertisseur, avait été transmis à sa méritante petite fille, artiste de l’os et de la plume. Délicats et spécialisés, ces instruments évoquaient l’intelligence technique et l’habileté manuelle d’une pléiade de savoir-faire ancestraux, et leur noblesse artisanale m’avait généreusement adoubée. De là, je fus prête à investir le terrain d’une anthropologie des techniques de l’écrit.
Le mot, WORD, est matière à l’œuvre, WORK. C’est le mot-œuvre.
En deux mots, la Création[5]… dont WORDWORK scellait l’imprimatur. Du tampon matriciel au copy art, les lettres W, O, R, D, K, tamponnées, coloriées, photocopiées, agrandies, déformées, multipliées, superposées, m’emportèrent dans une jonglerie technicolore d’où surgissaient des visages et fleurissaient des villes.
Ne confondez pas « lettre » et « littéral », car le littéral est le littoral du sens, son invitation au voyage. En route ! La lettre, mouvante, vibre déjà, messagère d’onde profonde, ange de claire voyance. Laissez-la nous dessiner un pays. Laissez-la inventer le dire.
Autrefois, pour préparer l’enfant à l’étude des saintes lettres qui composent le rouleau de la Torah, la Bible du peuple juif, on lui montrait d’abord les vingt-deux lettres de l’alphabet hébraïque enduites de miel, et on les lui faisait lécher. Avais-je, moi aussi, léché le miel des lettres, ces modalités de l’énergie cosmique annonciatrices de quelque Big Bang Art Inner Mouvement ?
Penser la mystérieuse fécondité de l’art comme processus d’avènements intérieurs et d’émergences dans l’incessant renouvellement. Cultiver en soi l’espace d’une liberté heureuse de sa rigueur, le temps d’une sensibilité aux vibrations inattendues. Se risquer au travail de la question afin de se plonger toujours à la source, fraîche et inexplorée.
Accéder à la responsabilité envers le monde créé et contribuer peut-être à la transmutation de l’opacité afin d’émettre des chants d’une lueur inespérée.[6]
De l’écriture-matière à l’écriture-lumière, le rayonnement des lettres-nombres allait dès lors me transporter dans une féerie cabalistique, où l’énergie novatrice du sens deviendrait créatrice de langage et rendrait possible, avec l’ouverture de nouveaux champs de conscience, des intuitions et expressions extraordinaires.
Imaginer une écriture qui ne serait l’enjeu d’aucune volonté de puissance, d’aucune prise de pouvoir interprétatif – mais un jardin de toutes les vertus. Le lieu de la santé-pensée libérée de la pensée-pansement.
[1] Joëlle Dautricourt, La Grande Écriture, livre-spectacle pour grands pinceaux et alphabet corporel, Carnaval de Bobigny, 1980.
[2] Joëlle Dautricourt, Cher Commencement, page du cahier d’écriture et dessin, Paris, 1980.
[3] Joëlle Dautricourt, Exercice de la Caresse. Sur l’art de l’écriture et du tracé comme exercice éthique, texte et dessins, Paris, 1979.
[4] Joëlle Dautricourt, Sculptures, livre d’artiste publié en coédition avec la Galerie Antoine Candau, Paris, 1986.
[5] Gladys Fabre, En Deux Mots, La Création, texte du catalogue de l’exposition » Joëlle Dautricourt / WORDWORK « , Canon Center, Rond-Point des Champs-Élysées, Paris, 1996.
[6] Sophie Charrier et Joëlle Dautricourt, Manifeste de Big Bang Art Inner Mouvement, Paris, 1989. Texte mis en ligne en 2002 sur l’e-théâtre Big Bang Fäerie : http://bigbangart.free.fr/index.html
[7] Joëlle Dautricourt, Le Livre de l’Écriture Heureuse, œuvre de poésie scripturale. Exposition au Musée d’art et d’histoire du Judaïsme, Paris, 2010, au Hebrew Union College – Jewish Institute of Religion Museum, New York, 2012. Conférence et vidéoprojection à l’Academy Art Museum de Easton, Maryland, en 2013.
Voici une carte heuristique ou un schéma sémantique, peu importe le nom, pour moi c’est presque une carte routière! Je vais vous la présenter par morceaux pour représenter le chemin de ma pratique artistique. Elle m’a aidée à ne pas me perdre.
Quand ma mère était triste sans raison apparente, d’une tristesse qui enveloppait ses jours de noirceur, elle me disait souvent que le monde était donc lourd. Et souvent bien sûr, il y avait plusieurs grands conflits ou catastrophes dans le monde à ce moment-là. Elle absorbait tout et avait l’impression de porter ces événements. Ce souvenir me raconte beaucoup sur ma propre façon de prendre les événements. Ces événements tristes ou durs qui se passent ailleurs ou ici, je les absorbe. J’absorbe tout ce qui en émane, tout ce qui m’attriste, me révolte, me déboussole, m’inquiète, m’apeure, m’assombrit, me dégoûte, m’oppresse. C’est ce que je reçois, ce que j’emmagasine de ce monde.
Depuis longtemps par contre, j’ai toujours nié ce côté que je peux appeler de « noirceur ». À l’adolescence, il a marqué ma différence; mais depuis longtemps, je le considère comme nuisible. Ce n’est pas dans la normalité d’absorber tout et de choisir le noir. Il y a cette prière qui me suit depuis longtemps, je ne connais pas son auteur : « Maranatha… Ayant reçu depuis l’enfance tant d’injuste bonheur, je mesure ce que je risque de perdre si le monde doit changer. Mais avec quelle joie si les autres pouvaient connaître ce que j’ai connu!… » Donc, tout ce côté noir est devenu comme une bête noire pour moi. Je devais me tourner vers le blanc pour que ma vie devienne plus positive. Ou du moins fermer la porte pour ne plus rien voir de ce monde qui peut être si noir! Et donc, au côté de ma culpabilité s’est ajouté un sentiment d’impuissance majeur. Et d’avoir fermé la porte tant d’années, cela ne m’a pas aidée à voir le monde plus beau.
J’ai trouvé une citation d’Annie Dillard dans un travail d’une collègue. Elle écrit : « L’écrivain vit dans le monde, il ne peut pas le rater. (…) Il fait attention à ce qu’il lit, car c’est ce qu’il écrira. Il fait attention à ce qu’il apprend, car c’est ce qu’il saura. »
J’aime beaucoup l’idée que puisque l’on y vit, que l’on a les deux pieds dans le monde, on ne peut pas passer à côté. Le monde nous rentre dedans, ma quête commence là. C’est donc cette porte-là qui s’est ouverte grâce à ce cours sur ma pratique artistique. Je ne veux plus que cette noirceur soit une nuisance, mais plutôt un élan pour avancer. Comme un besoin, je tiens à faire face à ce monde puisque j’y vis et y faire face cette fois sans le sentiment d’impuissance et de culpabilité qui m’habite normalement.
Cet extrait d’Annie Dillard m’a fait aussi réagir quand elle nous conseille de faire attention à ce qu’on lit et à ce que l’on apprend puisque c’est ce que l’on écrira et que l’on saura. Mais pouvons-nous vraiment y faire attention? Si oui, c’est pour moi une autocensure comme des œillères pour juste voir ce que l’on veut voir. C’était comme ça quand je tenais la porte fermée. Pouvons-nous croire qu’à regarder juste du beau, nous ne créerons que du beau et du magnifique?
Mon œil à moi regarde le laid, le dur, le triste, tout ce qui est imparfait sans chercher le sensationnalisme ou le pessimisme. Je regarde de cette façon tout naturellement, par empathie je crois. Depuis toute petite, je porte l’empathie sans savoir si ça se porte ou non. Mais comme une deuxième nature, je ressens ce qui se vit autour de moi. Et pour moi ce ressenti, c’est la recherche de l’authenticité qui réside dans l’imperfection. Il y a les paroles de Richard Desjardins dans sa chanson Y va toujours y avoir de son album Boom Boom qui traduisent très bien ce sentiment : « Quand le vent souffle, moi je sais d’où c’est qu’ça vient. Y en a qui ont tout’ pis tout’ les autres, y ont rien. Change-moi ça. »
Alors dans mon chemin de création, il y a toute cette absorption qui se produit au fil des jours, dans mon quotidien avec ma famille. Je ne recherche pas de sujets particuliers, ils viennent comme le vent qui souffle.
Quotidiennement, je récolte aussi tous les matériaux qui me porteront à la création. Je récolte beaucoup d’images dans les journaux, les revues, les livres parfois, des articles sont souvent choisis aussi. Mes récoltes sont toujours en lien avec une réalité, un vécu ou une injustice. Et bien entendu, il s’en dégage une imperfection, donc une authenticité. Pour les matières, c’est la même chose. Tissus, toiles, bois, papiers, roches, ils doivent presque être tous usés, brisés, sales ou écorchés. Mais il ne faut pas croire… ils sont tous très beaux. Dans le laid, le noir, l’imparfait, il y a une grandeur et une beauté qui m’émeut profondément. Et puis « quand le monde est donc bien lourd à porter », je m’assieds dans mon atelier et j’essaie de placer tous ces éléments ensemble.
J’étais rendue là dans mon chemin à comprendre que tous les gestes qui me portaient à la création étaient dans une authenticité marquée d’imperfection. Mais à quoi cela servait-il? Et là je me la suis posée, cette question : « L’art peut-il sauver le monde? » Est-ce que je peux vraiment croire qu’avec ma création, je peux aider quelqu’un? Est-ce que de toute cette imperfection, cette misère, cette tristesse, cette violence mises en relation comme une sorte de constellation, il peut porter quelque chose quelque part…? Mon sentiment d’impuissance peut-il vraiment disparaître?
À ce moment-là, il m’est arrivé des murs, une possibilité pour moi nouvelle. J’allais pouvoir mettre mes créations sur des murs dans un lieu très passant. C’est comme si à ce moment-là, j’ai compris que ces murs pouvaient devenir le sens de ma création, l’aboutissement, l’utilité.
Mais la question restait : « L’art peut-il sauver le monde? » Alors il m’est venu quelque chose de loin, de ma mère. Comme je vous parlais au début, elle était sombre certains jours quand elle avait l’impression de porter le monde. Mais ma mère avait une belle joie de vivre aussi et de l’émerveillement au quotidien. Ma mère avait la foi, une spiritualité ouverte et forte. Elle priait et c’est ce qui m’est monté, la prière.
C’est comme si une autre porte s’était ouverte. Une porte déjà vue, mais rarement ouverte. J’ai lu que la prière, c’était de demander à quelqu’un de faire quelque chose… c’est d’une belle simplicité! La prière, c’est aussi la communion des esprits, comme si j’embarquais dans le grand réseau planétaire des personnes bienveillantes. De tous ceux et celles qui veillent, qui ont une lumière et qui espèrent. Donc en plus, la prière me place dans l’action avec les autres. Hervé Fischer écrit : « Mais la solidarité n’est pas un vain mot. Elle jouit à nouveau d’une puissante crédibilité. Ne nous limitons pas à n’être qu’un reflet du temps. Tout reflet n’est qu’une illusion passive. Allumer la lumière dans l’obscurité signifie l’intention d’y agir. »
Et il m’est venu aussi quelque chose de plus proche, de mes enfants. En les observant faire face à plusieurs de leurs peurs avec un dessin. Quelquefois, c’est moi qui leur donne l’idée de faire un monstre pour annuler l’effet d’un cauchemar.
Mais souvent aussi, ce besoin vient d’eux. Sans même avoir verbalisé leur peur, un dessin de monstre prend forme. Je me dis que de dessiner, cela leur permet d’apprivoiser la force que ce monstre peut avoir. Donc, je joins un monstre parfois à ma prière pour marquer la monstruosité des horreurs qui me rentrent dedans et pour que la force de ce monstre m’aide à faire face.
Voilà que tout émergeait, le sens de mon chemin se définissait avec mon besoin d’agir, porté par ma prière, augmenté d’un monstre et qui aboutissait sur un mur. Les murs allaient dévoiler ce que j’étais dans ce côté de noirceur. Donc, être moi, en proposant une prière, une réflexion pour que plus de personnes allument des lumières et veillent avec moi. C’était ça pour moi avoir des murs.
Mais voilà que les murs ne sont plus au rendez-vous. Ils étaient dans un lieu où passent des gens venus pour autre chose que ce qui aurait été accroché. Alors la crainte était que mes créations choqueraient ou indisposeraient les gens. Indisposeraient même peut-être ceux qui y travaillent aussi. La question se transforme donc : « Comment l’art peut-il sauver le monde si le monde ne regarde pas l’art? »
Et j’étais rendue là dans ce qui ressemblait bien à un cul-de-sac. C’était pourtant plein de sens puisque je récolte dans le monde et y retourne pour la fin, mais il n’y a plus de murs! Plusieurs m’ont conseillé d’aller cogner à d’autres portes pour avoir d’autres murs… mais cela ne me dit rien. C’est vraiment bien de vouloir utiliser des murs pour espérer réveiller les endormis, mais moi je suis réveillée et je fais partie de ce grand réseau planétaire. Pourquoi aller cogner à d’autres portes… pour amener plein de gens avec moi… pourquoi?
L’art peut sauver le monde sans avoir de mur!
Alors j’ai collé une nouvelle feuille à ma première carte. Au lieu d’une carte routière, cette fois elle est une carte des étoiles. J’y ai fait ma constellation qui marque le dessin de ma création et cette création est mon action. J’agis avec ma création et non en exposant.
Il y a cette photo très dure, mais aussi très belle prise le 31 janvier 2014 dans un camp de réfugiés au sud de Damas lors d’une distribution d’aide alimentaire. Elle provient de l’Agence de secours et de travaux des Nations Unies pour les réfugiés palestiniens (UNWRA) et son porte-parole Christopher Gunness écrit pour cette photo : « Quand une image rend à la fois la vérité, la beauté, l’humanité (…), elle se transforme d’elle-même. Elle est bien au-delà de la politique. C’est quelque chose d’inestimable, de miraculeux ». Sur ma constellation, à côté du mot prière, j’y ai écrit miracle.
Et l’étoile qui marque ma direction maintenant s’appelle désormais résoudre l’œuvre. Elle ouvre un chemin nouveau où l’idée même d’achèvement devient la quête. Et puis, j’ai ouvert le bréviaire que ma mère utilisait et je suis tombée sur une légende russe qui a comme titre La prière : un combat sans fin. Cette légende raconte qu’un méchant voïvode envoit son serviteur Yvan le Guerrier trancher la tête du moine Mirone qui ne fait que le bien. Yvan le Guerrier ne voulait pas le faire mais puisque c’était un ordre de son chef, il y est allé. Le moine clairvoyant avait compris ce qu’il était venu faire et Yvan le guerrier lui conseilla de prier pour chacun d’eux et pour la race humaine avant qu’il ne le tue. Alors le moine Mirone se rendit au pied d’un jeune chêne et dit au serviteur qu’il devra être patient puisque la prière pour la race humaine est longue, il serait mieux de le tuer tout de suite. Mais il refusa et lui ordonna de commencer sa prière. Alors voici la fin de cette légende…
« Le moine pria jusqu’au soir.
Puis du soir à l’aurore, il continua.
Puis de l’aurore à l’autre nuit, il pria encore.
Et de l’été au printemps, sa prière se prolongea.
Les ans s’ajoutaient aux ans, Mirone priait encore.
Le jeune chêne monta jusqu’aux nuages.
Une forêt épaisse était née de ses glands.
La sainte prière n’était pas terminée.
Et aujourd’hui encore, le moine, tout bas, murmure les paroles rédemptrices, il demande à Dieu d’avoir pitié des hommes, à la Vierge, de leur apporter secours.
Yvan le Guerrier est debout près de lui toujours. Depuis longtemps son épée est tombée en poussière et son armure est rongée par la rouille. Ses beaux habits sont en loque et en pourriture. Hiver comme été, Yvan reste là. Et le gel mord, et la chaleur brûle, et il demeure quand même. Et les loups et les ours passent sans le regarder.
Mais la prière que le vieux moine adresse pour les pauvre pécheurs que nous sommes, coule toujours aussi longue qu’il y a de pécheurs. Elle coule comme une claire rivière qui baigne la terre, fraîche et douce comme la miséricorde de Dieu. »
Allocution au colloque « L’atelier intérieur » – Université du Québec à Rimouski, campus de Lévis, 28 février 2016
Introduction
Ce texte a été présenté au colloque des finissantes du cours Recherche et création, dans le cadre du programme court de 2e cycle en étude de la pratique artistique. Ce colloque étudiant fait toute la place à la présentation, par les artistes du programme, de leur recherche. À contre-courant des habitudes dans le monde de l’art, les œuvres ne sont là, cette fois, qu’en appui aux propos réflexifs. C’est que ce colloque fait le pari que la recherche et la réflexion des artistes sur leur pratique est aussi intéressante que les œuvres isolées – voire même plus intéressante, du moins lorsqu’elle est présentée de façon authentique et généreuse dans le dévoilement. En fait, la présentation d’une recherche par l’art et d’une réflexion d’atelier peut devenir une œuvre en soi, ayant demandé autant de génie et d’invention qu’une œuvre matérielle ordinaire. Lorsqu’on connaît les artistes, on sait que les histoires qui sortent de leur atelier, leurs intuitions et leurs quêtes ont une immense valeur existentielle et nous rejoignent à une place différente de la contemplation des œuvres.
Cette année-là, une dizaine d’étudiantes présentaient leur recherche devant une bonne soixantaine de participants, sur deux journées. Après avoir remercié les organisatrices de m’avoir invitée, j’ai souligné l’intérêt des présentations, qui atteignaient un niveau de parole généreux – bien loin de la simple « présentation d’artiste » qu’on connaît d’habitude. J’ai souligné qu’on entendait « un niveau de réflexion qui nous fait réfléchir à notre tour, un niveau de franchise et d’intimité que personnellement, je trouve très touchant ». C’est avec émotion que je rencontrais la synthèse, la condensation, de ces quêtes que j’avais eu le privilège d’accompagner à certains moments de leur émergence et de leur mûrissement dans les semestres précédents.
L’artiste et sa recherche
Les écrits d’artistes
Lorsque je parle de ce programme en « étude de la pratique artistique » à l’extérieur, je me heurte souvent à un certain scepticisme… L’idée de « réfléchir sur sa pratique artistique » semble étrange, voire répréhensible, à certaines personnes. Les gens n’imaginent pas toute la part de création qu’il y a dans la pensée artistique… Et puis on a tellement idéalisé la dimension non-verbale de la création, son aspect ineffable et indicible, que c’en est devenu une sorte de mythe – du style « l’art, si on en fait, on ne peut pas en parler – et si on en parle, c’est parce qu’on n’en fait pas »… L’œuvre doit être autonome, elle doit « parler pour elle-même », dit-on, avec un soupçon de reproche si l’artiste ressent le besoin de nous la présenter ou de nous en expliquer quelques aspects. Avec pour conséquence que les philosophes n’hésitent jamais à écrire sur l’art, alors que les artistes se sentent souvent moins légitimes de le faire. Mais que la réflexion puisse nuire à la création, c’est bien vite dit. Il est vrai qu’il y a quelque chose de spontané dans la création et que parfois, il faut simplement se lancer dans l’acte créateur sans réfléchir, mettre les peurs et les jugements de côté, tenter le coup – quitte à voir après. Mais voilà, s’il y a des parties spontanées et des parties indicibles dans la création, la réflexion est toujours présente dans le long temps de l’atelier et la continuité de toute une vie d’artiste. La démarche ne s’improvise pas, elle se désire, se réfléchit, elle s’examine, elle se dit.
Ce que les gens qui ont de tels préjugés ignorent souvent, c’est que les artistes, de fait, ont toujours beaucoup écrit. Oh, les vrais « livres », les monographies comme telles, sur des sujets en particulier, sont assez rares. On trouve plus souvent des collections de textes, qui ont été mis en recueil. On trouve aussi des journaux personnels, de notes d’atelier. Et pendant la période moderne surtout, un certain nombre de « manifestes ». Plus souvent encore, ce sont des entrevues – c’est-à-dire des dialogues. Ou des correspondances, qui sont aussi des échanges dialogiques. La réflexion, ça vient plus facilement avec un interlocuteur, ou mieux, avec des interlocuteurs, car l’art évolue dans les échanges et les brassements culturels.
Certainement, la difficulté de l’indicible est bien réelle : il y a effectivement de grandes parties inexprimables, intraduisibles, dans la création – de grands pans qu’on peut difficilement théoriser. Plusieurs artistes l’ont mentionné. Mais on voit aussi que la réflexion, et même la réflexion systématique, est partie intégrante d’une vie de création – autant que les moments de sauts dans le vide, que les flashs de création pure. Dans l’atelier, en plus des moments de réalisation ou de matérialisation comme telle, il y a des phases d’introspection, des interrogations, des idées à expérimenter et à approfondir, des expériences à théoriser, des conclusions à tirer… des trucs à lire, des notes à prendre. Réfléchir sur sa pratique, c’est tout cela – et c’est une dimension importante de la vie de l’artiste.
Processus, œuvre, processus orienté
Pour revenir à quand il m’arrive de parler de ce programme à l’extérieur, les gens ont aussi l’air de comprendre que si nous ne centrons pas l’enseignement sur la production des œuvres, c’est que nous privilégions le processus, les opposant ainsi l’un à l’autre, comme si on disait que le résultat importerait peu finalement, que c’est le processus qui compte. Vous savez, le dicton qui dit que c’est le voyage qui importe, et non la destination.
Ça m’agace, cette opposition. Je ne sens pas que nous mettons l’œuvre de côté ou que nous en diminuons l’importance. Au contraire… Un processus sans œuvre, ça n’existe pas en art – ça serait du loisir. L’œuvre est toujours là, dans le processus, même si parfois nous ne réussirons pas à l’atteindre, à la faire aboutir. L’œuvre c’est le point de fuite du travail, c’est l’attracteur, ce vers quoi tout le processus converge. Elle est aussi inséparable du processus que la pointe de l’épée est inséparable de la lame! Si je n’étais pas portée par une inspiration – même diffuse – de quelque chose à accomplir, si je n’étais pas poussée par un désir d’œuvre, est-ce que j’œuvrerais? Est-ce que je mettrais en place tous les outils et les matières d’une œuvre si je n’étais pas tournée dans la direction de son existence? Est-ce que j’y travaillerais sans que quelque part à l’intérieur de moi, il n’y ait une partie de mon être qui est là, tendue, à tenter de l’apercevoir?
Le processus créateur est un processus orienté (comme tous les processus, en fait, parce que par définition un processus, c’est « quelque chose en train de se faire »). C’est comme une quête : on peut dire que c’est la quête qui est importante, et ça serait vrai… Mais une quête, pour en être une, est forcément orientée vers un but, vers quelque chose qu’on cherche. Sinon ça ne serait pas une quête, mais une simple promenade. Dans la création, c’est la même chose : on ne peut pas imaginer un processus créateur qui ne soit pas tendu vers une œuvre à venir. Cette œuvre qu’on entrevoit est le point d’attraction de tous les mouvements, les actes et les matières qui se travaillent dans l’atelier. En plus, c’est d’elle que vient l’énergie.
Et puis entre nous, c’est comme ça parce que la vie humaine elle-même est orientée. Mais j’y reviendrai.
Former des artistes
C’est pour cette raison que l’enseignement est axé sur le processus et sur l’artiste, c’est-à-dire sur ce qui se passe dans l’atelier. Car on ne peut pas enseigner un mystère qui n’est pas encore accompli. On pourra toujours dire, a posteriori, si une œuvre est de qualité ou non, on pourra toujours en décortiquer les attributs, en comprendre le pouvoir – tout ça –, mais on ne peut rien dire de l’œuvre en amont. Je veux dire, il est impossible (comme professeur ou comme créateur) de savoir quelle idée, quelle vision a le plus de chances d’aboutir sur une œuvre forte. Il faut la faire – et tant qu’elle ne sera pas terminée, on ne peut rien savoir de sa puissance ou de sa beauté.
La seule chose sur laquelle nous ayons une prise, donc, c’est sur le faire – et sur la personne qui œuvre. Souvent, on reproche à l’enseignement traditionnel des arts d’être centré sur le produit plutôt que sur le processus, mais bien au contraire, ce qu’on enseigne, c’est le faire. Le problème, selon moi, c’est lorsqu’on ne va pas assez loin dans les dimensions du faire : lorsqu’on enseigne l’art comme on enseigne le génie ou la médecine; comme un savoir-faire. Lorsqu’on enseigne la théorie des couleurs, l’harmonie, l’analyse musicale, la sémiologie du langage pictural, etc., mais qu’on s’occupe peu de la personne singulière, unique, qui va les mettre, ces outils, au service de sa quête artistique personnelle.
Je ne dis pas qu’il ne faut pas enseigner ces matières plus techniques. Si on veut faire de la musique, il est utile de savoir lire les partitions, de connaître les règles de l’harmonie – où elles commencent, où elles s’arrêtent. On peut difficilement apprendre l’aquarelle tout seul : il est utile de prendre des cours ou de suivre des tutoriels. Même chose pour l’histoire de l’art – c’est essentiel d’en avoir des notions. Et en plus, ce sont des sujets qui s’enseignent bien.
Mais voilà, cela ne suffit pas pour former des artistes. Et ici, il faut prendre « former des artistes » au sens propre. C’est-à-dire prendre acte de la solidarité existentielle qui existe entre l’artiste et son œuvre : chaque fois que j’avance dans l’inconstruit, le pas-encore-construit, de l’œuvre, j’avance aussi dans des inconstruits de moi-même. Je me fais en faisant. Il n’y a pas que l’œuvre, qui nait dans l’atelier. Toutes les œuvres qu’une artiste produit forment ensemble un plus grand processus, une autre quête « orientée » vers une autre œuvre, qui est cette fois l’accomplissement de l’être de l’artiste, l’actualisation de l’artiste elle-même.
Se former comme artiste, ce n’est donc pas seulement la technique, c’est aussi se rendre capable de l’œuvre, se rendre capable de la vision qu’on porte : apprendre – entre autres – à oser chercher, à oser les phases de l’œuvre, oser les risques que l’œuvre va nous demander, apprendre à oser déplaire, oser échouer, oser croire – parfois – à une œuvre qui ne ressemble à rien de ce qu’on connait et dont on ne peut savoir comment elle sera reçue. Une œuvre qui bien souvent nous surprend et même nous fait peur. Il y a dans cela l’exigence d’une certaine force de caractère, particulière à l’artiste.
Ce parcours de l’artiste qui doit se construire lui-même pour pouvoir mener son œuvre à l’existence, c’est là une histoire rarement racontée, mais très inspirante. C’est une histoire qui raconte l’actualisation de l’humain. Quand je réfléchissais à ce que j’allais dire aujourd’hui, je lisais le programme. C’est ça qui m’a mise sur cette piste, parce que cette autre œuvre, cette « méta œuvre » pourrait-on dire, où l’artiste se fait lui-même dans les opérations de l’atelier, ça ressortait de l’ensemble de vos textes. Et j’ai repensé à cette phrase du sculpteur et performeur allemand Joseph Beuys, qui résume tant en si peu de mots : « L’homme est l’œuvre de l’art », dit-il. Et par « homme », il voulait dire l’humain, l’anthropos, l’humain réalisé.
C’est très frappant, cette idée (« l’homme est l’œuvre de l’art »), et elle revient constamment dans les écrits d’artistes, exprimée de toutes sortes de façons.
« L’atelier intérieur », comme on l’a appelé dans ce colloque, c’est le lieu alchimique où cette double création se produit : création de soi et de l’œuvre, création de soi par l’œuvre et création de l’œuvre à partir de soi. Je cite cet extrait du programme : « Lieu de tous les possibles en création, [l’atelier intérieur] apparaît comme un terrain de travail sur soi où la matière se métamorphose par le geste, le coeur et l’esprit agissant. »1
Œuvrer
« Le geste, le cœur et l’esprit agissant ». Voilà qui est important : l’ « agissant ». Comme une œuvre d’art ne peut pas être réalisée en pensée seulement, l’être humain non plus. Il faut faire, il faut œuvrer – se « mettre à l’œuvre », se « mettre soi-même en œuvre ». La pensée, la connaissance, la signifiance ne sont pas immatériels. Et lorsqu’on fait, lorsqu’on œuvre, lorsqu’on travaille, le temps qu’on y passe, l’engagement, la ferveur, les efforts qu’on y met nous changent aussi, et changent notre relation même au monde. Laissez-moi vous lire un petit passage dans L’attente de Dieu, de Simone Weil. Elle écrit :
Si on cherche avec une véritable attention la solution d’un problème de géométrie, et si, au bout d’une heure, on n’est pas plus avancé qu’en commençant, on a néanmoins avancé, durant chaque minute de cette heure, dans une autre dimension plus mystérieuse. Sans qu’on le sente, sans qu’on le sache, cet effort en apparence stérile et sans fruit a mis plus de lumière dans l’âme. Le fruit se retrouvera un jour, plus tard, […] dans un domaine quelconque de l’intelligence, peut-être tout à fait étranger à la mathématique. Peut-être un jour celui qui a donné cet effort inefficace [du problème de géométrie] sera-t-il capable de saisir plus directement, à cause de cet effort, la beauté d’un vers de Racine.2
On comprend ici qu’il n’y a pas que l’art qui est instauratif dans ce sens-là – le simple fait de mettre de l’effort, de l’application, à quelque chose a cet effet sur notre esprit. La pratique ou la jouissance des arts n’est donc pas le seul domaine où l’on peut vivre ainsi, de façon augmentée, mais plus que tout autre domaine, l’art revendique le fait qu’il implique tout de nous : la conscience, l’intention, la pratique systématique, l’intelligence, l’intuition, la sensibilité, la création, l’imagination, la concentration, toutes nos facultés psychiques en somme, qu’il met en œuvre dans le temps, l’espace, la matière. Et cela se fait aussi à travers une mobilisation générale du corps et de ses facultés, dans une série d’actes ou d’arrêts sinon toujours conscients, du moins toujours attentionnels. D’ailleurs, plusieurs philosophes – je pense à John Dewey, à Hans-Georg Gadamer, à Étienne Souriau – ont utilisé l’art comme exemple de la création de soi. L’éducateur américain Elliot W. Eisner a écrit ce livre au titre tellement évocateur pour expliquer pourquoi l’enseignement des arts dès l’enfance est absolument essentiel au développement de la personne : le livre s’intitule « Les arts et la création de l’esprit »3 et le premier chapitre « Le rôle des arts dans la transformation de la conscience ». Il y écrit :
Le travail artistique ne vise pas seulement la création de performances et de produits; il sert à créer nos vies en élargissant notre conscience, donnant forme à nos dispositions, répondant à notre quête de sens, établissant notre rapport avec les autres et partageant une culture.4
Quand on lit les écrits d’artistes ou d’éducateurs des arts, ou les philosophes qui ont pris l’art au sérieux, on trouve une théorie de la vie, de l’existence humaine, très différente de la vision de la science ou de la philosophie. On trouve une théorie où la vie est un processus orienté de création de soi et du monde, une vie où l’on est, à chaque instant, orienté vers le mystère de notre accomplissement.
Il y a beaucoup à dire sur ce grand sujet, mais pour le moment, je m’en tiendrai à une question plus simple : Comment enseigner ça? Car au-delà des savoir-faire et des connaissances techniques, la formation des artistes devrait aussi impliquer une formation existentielle. Que faut-il mettre en place pour aider l’artiste à se rendre capable de l’œuvre qui l’appelle?
J’ai plusieurs idées à ce sujet, et j’ai aussi une intuition, que j’ai mise en pratique dans différents contextes d’enseignement depuis une bonne vingtaine d’années : ce qui est le plus formateur, en matière de création et de formation de l’être, c’est le dialogue, l’échange, la co-formation. Une fois acquise une bonne maîtrise technique et une certaine culture artistique, une fois que l’artiste est dans une pratique, une fois qu’il y a une démarche qui est commencée, c’est entre nous, ensemble, que nous nous formons. C’est avec les autres, en leur compagnie, qu’on apprend le plus sur l’art. Car franchement, aucun professeur ne peut enseigner, tout seul comme ça, comment faire pour augmenter votre capacité à vibrer, à ressentir, à prendre les risques de la création, à chasser le spectre de l’abandon et du découragement, à connaître les conditions de la beauté et de l’évocation. On le fait en s’accompagnant les uns les autres. Comme professeur, je ne peux qu’aider à mettre en place les conditions de cet accompagnement.
On ne fait pas qu’ « échanger » sur notre expérience dans ce programme court, on la vit ensemble, pendant une série de weekends sur deux ans. Au fil des rencontres, une expérience commune se génère et je ne connais rien, personnellement, de plus dynamisant et de plus existentiellement fondateur qu’un tel « vécu ensemble », avec des personnes qui croient en nous lorsque nous n’en sommes plus sûrs, qui nous rappellent ce qu’on a dit qu’on voulait faire, qui reconnaissent notre vision en voyant ce que nous avons fait.
Au-delà du « comment créer » qui est au centre des études en arts – surtout au premier cycle –, il y a une autre dimension : celle du pourquoi créer et celle du quoi créer; c’est-à-dire les questions existentielles de l’art. Dans une vie d’artiste, ce sont ces questions qui posent problème, qui obsèdent, ce sont rarement des problèmes techniques – ou du moins, les problèmes techniques trouvent réponse à l’extérieur de soi. L’artiste qui ne se pose pas ces questions du pourquoi et du quoi n’est qu’un technicien. La « recherche » de l’artiste, dont je parle et dont vous témoignez dans ce colloque, concerne ces questions existentielles. Je crois qu’elles sont non seulement les plus importantes, mais aussi qu’elles méritent d’être partagées.
E. W. Eisner, The Arts and the Creation of Mind (Yale University Press, 2002). Le chapitre en question : The Role of the Arts in Transforming Consciousness. ↩︎
“Work in the arts is not only a way of creating performances and products; it is a way of creating our lives by expanding our consciousness, shaping our dispositions, satisfying our quest for meaning, establishing contact with others, and sharing a culture.” E. W. Eisner, The Arts and the Creation of Mind (Yale University Press, 2002), 3. ↩︎
Adrian Piper, “In Support of Meta-Art”, Out of Order Out of Sight, MIT Press, 1996, 17-27.
Résumé et discussion: Danielle Boutet, professeure agrégée, Université du Québec à Rimouski
Introduction : cohérence des projets
C’est en 1973 qu’Adrian Piper publie In Support of Meta-Art[1] dans la revue Artforum[2]. On est alors en pleine époque de l’art conceptuel et Piper, une jeune artiste philosophe américaine[3], se réclame de ce mouvement. Son idée de « méta-art », présentée un peu sur le ton d’un manifeste, ne générera pas chez les artistes le mouvement d’écriture espéré, mais elle aura été symptomatique d’un courant de réflexivité qui ne s’est pas démenti jusqu’ici dans la pratique de plusieurs artistes.
Mon projet doctoral et mes récentes activités m’ont amenée à écrire sur ma pratique de création, et j’ai vu à plusieurs moments comment les deux pourraient être inséparables et s’intégrer l’un dans l’autre pour former un projet créateur d’un type particulier : c’est là que sans le savoir, je rejoignais Piper, d’autant plus que j’avais choisi d’utiliser le terme « méta-œuvre d’art » pour désigner ce tandem œuvre/écriture.
Ce que j’aime, dans l’essai de Piper, c’est qu’elle voit le témoignage de l’artiste sur sa pratique comme une contribution importante dont la société a besoin. Elle écrit d’un point de vue marxiste et dans son esprit le « méta-art » proposé a une fonction révolutionnaire, mais sa proposition n’est pas si fondamentalement différente de celle que je fais dans le projet Récits d’artistes.org . Ce témoignage de l’artiste, pour Piper, concerne les conditions sociales et politiques, en même temps que psychologiques et philosophiques, de la création des œuvres — ce qui en fait un témoignage unique sur l’expérience artistique d’une part, et sur la société au sein de laquelle la pratique de l’artiste est inscrite d’autre part. Piper dit que seul un discours où l’artiste témoigne de ces conditions de création peut empêcher les classes dominantes de s’approprier l’art pour leurs propres intérêts. Elle explique aussi que la critique d’art (centrée sur la dimension esthétique) sert ces intérêts capitalistes, alors que le témoignage de l’artiste sur sa propre œuvre viendrait désamorcer cette récupération. Personnellement, je ne suis pas certaine de la puissance réelle de ce pouvoir dialectique que Piper voit dans l’activité artistique, mais je suis d’accord que le témoignage du créateur nous renseignerait sur la société dans laquelle cette création est inscrite. Mon projet ne nie pas cette fonction sociale, il l’inclut au contraire dans un ensemble plus large qui comprend les dimensions sociales et politiques autant que métaphysiques, spirituelles et existentielles, psychologiques, imaginaires, etc., de l’activité artistique. Piper dit, à la fin de son article, que l’artiste est un « être social » et c’est pourquoi son expérience est importante à la société — mais pour moi, il s’agit d’un argument particulier inclus dans une affirmation plus large : l’artiste est un être humain et c’est pourquoi son expérience est importante à l’humanité.
Un autre aspect qui rejoint mon projet, c’est lorsque Piper dit que si la fonction de l’œuvre d’art est une fonction esthétique, la fonction du « méta-art » est humaniste. En effet, ma propre proposition ne vise pas à éclaircir les dimensions esthétiques des œuvres ni à produire un nuage herméneutique autour d’elles, mais plutôt à dire qu’en plus des œuvres d’art, les artistes peuvent produire un témoignage particulier sur l’expérience humaine — et que ce témoignage s’inscrirait dans un système humaniste de valeurs, plutôt que de répondre à des valeurs d’ordre purement esthétique.
Par contre, je regrette qu’elle n’ait pas exploré de possibles manières de faire : à quoi pourrait ressembler ce « méta-art », concrètement? Quelles formes cela pourrait-il prendre? Son article reste, comme le titre le suggère d’ailleurs, un argument en faveur de ce type de travail. Malgré cela, je suggèrerais quand même à tous de lire cet article. Malheureusement, il ne semble pas être disponible en ligne au moment où j’écris et je n’en trouve pas de traduction française non plus. En voici donc un résumé.
1.
Piper commence en disant que son intention est de préconiser une « nouvelle occupation pour les artistes ». Cette occupation, dit-elle, pourrait faire partie de l’œuvre comme telle, comme elle pourrait aussi se faire en parallèle, ou encore carrément à la place de l’œuvre. Tant mieux si elle remplace l’œuvre, s’exclame Piper, qui appelle cette nouvelle occupation « méta-art ». « Par ‘méta-art’, je désigne l’action de rendre explicite les raisonnements, les opérations et les présuppositions liées à l’art que l’on fait, de quelque genre que ce soit[4]. »
Elle définit ensuite ce qu’elle entend par chacun de ces termes:
Les raisonnements (thought processes). C’est-à-dire comment nous avons imaginé la venue à l’existence d’une œuvre : si cela nous vient de manière subliminale, ou si l’œuvre nous apparaît soudainement à la conscience, déjà complètement formée; si nous raisonnons à partir de problèmes rencontrés dans des œuvres précédentes; ou si nous avons été simplement « inspirés » (Piper met ce mot entre guillemets, je présume qu’elle le considère problématique) en voyant l’œuvre de quelqu’un d’autre; ou par un aspect d’une œuvre à nous que nous n’avions pas remarqué avant; ou par une lecture, ou une expérience, ou une conversation, ou si nous avons travaillé à l’aveugle, et ainsi de suite.
Les opérations (procedures) : Les « opérations » comprennent comment nous avons trouvé les matériaux dont nous nous servons; où nous nous les procurons et avec qui nous devons négocier pour ce faire; quelles sortes de décisions nous devons prendre à leur sujet (esthétiques, financières, environnementales, etc.); dans quelle mesure ce projet nous demande-t-il d’interagir avec d’autres, etc. « En général, dit-elle, j’appelle ‘opérations’ ce que nous faisons en lien avec la réalisation de l’œuvre, par opposition à ce que nous pensons[5] ».
Les présuppositions (presuppositions) : Par là elle entend nos présupposés subjectifs sur le monde, qui influencent la réalisation de l’œuvre. Ces présuppositions sont d’ordre social, psychologique, politique, métaphysique ou esthétique — ou tout amalgame possible de ceux-ci. Piper note que ces présuppositions sont plus difficiles à identifier : « Alors que l’identification des raisonnements et des opérations est beaucoup une affaire de décrire attentivement quelque chose qui est immédiatement manifeste, identifier les présuppositions n’est pas aussi simple[6]. » Il faut utiliser un processus d’analyse quelconque (qu’elle cherche chez Kant et Hegel, dans la psychanalyse de Freud, de Jung et de Reich, ou d’autres encore, méthodes inductives, analyse des rêves, etc.).
Elle précise qu’il n’est pas nécessaire de faire trop de cas de ces trois catégories.
De façon générale, tout ce que ça prend, pour le méta-art, c’est de se reculer pour réfléchir à notre activité d’artiste; de regarder le fait même de notre production artistique comme un état ou un processus particulier dont les implications sont intéressantes en elles-mêmes et valent la peine d’être regardées; d’articuler et de présenter ces implications à un public (le même ou un public plus large que le public de l’art) pour évaluation et commentaire[7].
En d’autres mots, elle suggère que la réflexion sur l’art — qu’elle accompagne la production d’une œuvre ou qu’elle se fasse pour elle-même — puisse être une activité d’artiste — et elle précise que ce serait une nouvelle activité. Elle implique que cette réflexion pourrait apporter des éléments différents sur l’art que la réflexion des théoriciens et philosophes. Elle croit, comme je le crois aussi, que l’artiste a une expérience particulière à partager avec le public, sur son rôle au sein de la société.
2.
Il est possible que les résultats de cette activité réflexive reviennent nourrir et transformer l’art que nous faisons. Comme toute autre chose, cette réflexion pourrait aussi devenir un matériau pour la création artistique. Ou encore, ajoute-t-elle, cette activité réflexive pourrait carrément remplacer la création. Quelqu’un pourrait en effet en venir à consacrer tout son temps à réfléchir aux raisonnements, aux opérations et aux présuppositions liées à la pratique artistique, détournant en quelque sorte la pulsion créatrice vers la réflexion. (18)
[À partir de là, Piper va considérer en priorité la possibilité de faire du « méta-art » notre vocation première, de façon à 1) clarifier certaines différences entre l’art et le méta-art, 2) offrir quelques suggestions sur ce qui constitue notre identité d’artistes, et 3) argumenter le fait que le méta-art est spécifiquement un travail pour artistes.]
La pulsion créatrice de l’artiste, écrit Piper, génère un produit qui est, en un sens, « opaque » (19). En effet, dit-elle, si l’art peut, d’une certaine façon, changer le monde ou la structure de la société, il ne le fait pas de la même façon que le font par exemple le travail social ou politique, l’enseignement, la médecine, etc. Si l’artiste peut parfois offrir un service, ce n’est pas au même titre qu’un chauffeur de taxi ou un administrateur. Il ne contribue pas à la connaissance par des découvertes scientifiques, des recherches anthropologiques, etc. S’il peut parfois améliorer notre environnement habité, il ne le fait pas de la même manière que le design intérieur, la mode ou l’architecture. Et la différence est liée au caractère particulier de l’œuvre. En qualifiant le produit artistique d’ « opaque[8] », elle suggère que celui-ci est un exemple unique, concret, une manifestation de quelque chose dont les référents — liés à la personnalité de l’artiste, à des préoccupations esthétiques, au climat sociopolitique de l’époque — ne sont pas complètement accessibles. Pour comprendre ce qu’elle dit ici, je pense à l’idée de H.R. Jauss[9], à l’effet que les intentions premières de l’artiste ne sont plus visibles dans la réception de l’œuvre, ou encore à cette rupture entre le poïétique et la réception dont parle aussi J.J. Nattiez[10]. Je crois que son affirmation, ici, rejoint celle de d’autres théoriciens : l’œuvre n’est pas transparente, au sens où le travail d’un travailleur social ou d’un chauffeur de taxi sont transparentes, au regard de leur fonction et de leur raison d’être.
La fonction de l’artiste diffère des autres fonctions professionnelles en ce que la pulsion de l’artiste est de personnifier ou d’incarner (epitomize) son expérience dans les fruits mêmes de son travail. (p. 19) Le médecin soigne les malades, le chauffeur conduit les passagers, l’activiste transforme la société, le scientifique fait des découvertes, mais l’artiste travaille à incarner dans son travail son expérience même de création. Comme si le médecin travaillait à être médecin et que les résultats de son travail de médecin étaient de produire des exemples de son expérience de la médecine. En somme, et quoiqu’elle ne le qualifie pas de cette manière, Piper souligne ici l’aspect autotélique et autoréférentiel de l’activité artistique, et c’est cela qu’elle considère comme une forme d’opacité dans les œuvres de l’artiste.
Les référents de l’œuvre (elle en a déjà listés quelques-uns) ne résument pas l’œuvre : « énumérer ses référents possibles ne peut ni fixer ni épuiser la signification de l’œuvre à nos yeux : il semble que seule une rencontre réitérée et excessive puisse le faire[11] ». Elle s’engage alors dans un argument sur l’aspect unique, non généralisable et non fonctionnel, de l’œuvre, voyant dans cette caractéristique particulière la raison de l’opacité de sa signification. J’étais déjà arrivée à cette même observation en montrant que le contenu de l’œuvre est lié à un mode de connaissance plus gnostique qu’épistémique; et donc que le sens de l’œuvre doit être appréhendé par la fréquentation et l’expérience sensible — et non par un processus rationnel, comme le sens d’une phrase ou d’un texte, par exemple. « Tout cela pour dire, conclut Piper, que l’œuvre est un objet esthétique plutôt qu’un objet épistémique[12] ».
Or, continue-t-elle, « l’activité de création artistique est de même nature que l’œuvre elle-même[13] » : la poïétique, en effet, est tout aussi opaque, au sens où il est impossible de rationaliser l’impulsion qui nous amène à créer quelque chose qui manifestera notre expérience. On peut justifier la création en termes des effets de l’œuvre (effets sur la conscience, sur la culture, etc.), mais le désir d’esthétiser, d’édifier, de disséminer, n’est pas une explication au même titre qu’une personne pourrait expliquer pourquoi elle choisit d’être travailleur social. « Il n’y a pas d’explication rationnelle pour l’activité de création artistique, pas plus qu’il n’y en a pour l’existence de l’œuvre ». De même, l’unicité (ou la singularité) de l’activité est fonction de l’unicité (ou la singularité) de l’œuvre : si nous ne pouvons répliquer une œuvre, nous ne pouvons non plus répéter un processus de création[14].
Piper vient d’affirmer deux choses importantes : 1) l’autotélisme du processus artistique, parallèle à l’autotélisme de l’œuvre; et 2) le processus est aussi unique et singulier — non codifiable, non généralisable — que l’œuvre. L’œuvre, en tant qu’objet esthétique et manifestation d’une expérience, est autotélique, opaque et singulière. Et il en va de même pour le processus de sa création.
En fait, remarque Piper, l’œuvre et le processus sont aussi opaques, autotéliques et singulier, donc irréductibles, que l’artiste lui-même ou elle-même, comme personne. « Je peux essayer d’expliquer comment je vis, mais pas le fait que je vis[15] ».
La thèse de Piper, ici, est que l’œuvre, l’activité poïétique et l’artiste sont « homogènes » (c’est le mot qu’elle utilise, mais on devrait peut-être dire « isomorphes »). Mais des trois, l’artiste est plus actif et plus complexe, et c’est cela qui donne toute son importance au projet de « méta-art » : notamment un spectre plus large et plus subtil d’influences diverses (sociales, politiques, psychologiques, physiologiques, esthétiques, philosophiques, etc.). Aussi, alors que l’œuvre est essentiellement un objet esthétique, l’artiste est un être à la fois esthétique et épistémique. Esthétique par notre manière d’être, qui est unique, particulière, inclassable, insondable — autrement dit, opaque. Mais nous sommes aussi des êtres épistémiques, c’est-à-dire capables de conceptualisation, de discours et de cognition. Et dans la mesure où nous pouvons analyser, identifier et déterminer des propriétés nous caractérisant, nous dépassons notre être esthétique (donc notre opacité), pour devenir « épistémiquement transparents » : nous pouvons être connus. (p. 20 – 21).
Ceci nous mène à une seconde différence entre l’œuvre et l’artiste : alors que l’œuvre est un objet ne pouvant être rencontré que de l’extérieur, l’artiste a un accès privilégié à lui-même ou elle-même : nous pouvons en effet nous connaître nous-mêmes. Or si l’œuvre d’art, le processus artistique et l’artiste sont génériquement apparentés (comme on a vu), ce caractère qui les relie, cela, qui leur est commun, est accessible à l’introspection de l’artiste. Cette introspection pourra donc intégrer une vision à la fois esthétique et épistémique du caractère unique liant l’œuvre, le processus et l’artiste.
Mais malgré que nous puissions vivre une expérience esthétique en faisant ou en contemplant de l’art, nous ne pouvons rien connaître au sens conceptuel ou discursif : j’ai montré que cette impossibilité est dans la nature de l’esthétique [l’opacité]. Plus encore, j’ai montré que toute tentative de déplier le sens de l’objet par une analyse conceptuelle sera problématique, sinon impossible. Si on veut articuler quelque chose, il faut faire appel à nos capacités épistémologiques et non à l’expérience esthétique[16].
Et c’est ici qu’entre en jeu son projet de « méta-art ». En effet, elle s’aperçoit que ce « méta-art », c’est-à-dire cette activité de sonder le caractère esthétique et épistémique du travail de l’artiste, est lié (génériquement, isomorphiquement, disons) aux trois autres déjà mentionnés, autrement dit l’œuvre, l’activité de production et l’artiste. Le « méta-art », en effet, est génériquement relié à l’objet d’art, à l’activité artistique et à « l’être artiste ». La pulsion de faire du méta-art est aussi inexplicable que l’impulsion de faire de l’art; le méta-art est singulier au même titre que l’activité artistique et pour les mêmes raisons; et finalement, le sujet du méta-art (son contenu) est, comme l’œuvre et le processus, directement accessible à l’artiste[17]. Cependant, il n’est pas complètement opaque, car ses outils sont les habiletés discursives, conceptualisatrices et cognitives de l’artiste.
Le méta-art présuppose un accès direct et privilégié à l’inspiration, l’action et l’actualisation de l’art. Le méta-art est inséparable de ces derniers, mais il implique en plus un retour conscient épistémique sur eux : précisément, se voir soi-même comme l’objet esthétique que nous sommes, puis élucider le plus complètement possible les pensées, les opérations et les présuppositions qui nous définissent[18].
Je comprends un peu ce qu’elle dit à partir d’une image de poupées russes : l’œuvre, le processus, l’artiste (l’auteur) et le méta-art sont dans une relation d’isomorphisme, mais à des degrés de conscience réflexive de plus en plus grands, du plus esthétique au plus épistémique.
3.
Dans la section suivante, Piper discute de la différence entre le discours de la critique, qui est une interprétation à la troisième personne d’une œuvre artistique, et celui de méta-art, qui est écrit par l’artiste lui-même. Les deux formes de réflexion ont donc un « point focal » différent : « l’attention du méta-artiste est sur soi-même comme objet et sur le processus par lequel on réalise une œuvre. L’attention du critique, par contre, porte, de façon générale, exclusivement sur l’œuvre. »[19]
À partir de là, son propos devient essentiellement politique, d’un point de vue marxiste. Elle discute des motifs et de l’idéologie animant autant la critique que l’histoire de l’art, qui servent les intérêts financiers du marché de l’art et, derrière le marché de l’art, les intérêts des classes dominantes. Elle dénonce le fait que ce discours sur l’œuvre à la troisième personne permet l’appropriation du travail de l’artiste par ces intérêts financiers. Ce faisant, elle dénonce tout le système du marché de l’art, voyant les collectionneurs comme des spéculateurs, et le critique comme un agent important au service de ce marché. Elle montre aussi comment ce contrôle du marché de l’art par les spéculateurs se traduit aussi par un contrôle de qui peut devenir artiste.
« Le critique doit s’intéresser aux propriétés esthétiques de l’œuvre, et non pas aux ramifications plus larges que cette œuvre peut avoir »[20], dit Piper, et ce, parce que s’il discutait des implications plus larges de l’art, il se mettrait en position de dénoncer les conditions sociales sur lesquelles son propre travail repose et que son travail contribue à perpétuer (24). Il doit en quelque sorte se soumettre à une forme d’autocensure, sous peine de subir une véritable censure de la part du marché et de l’establishment de l’art.
Mais le ou la méta-artiste ne craint pas une telle situation :
Parce que son point focal est sur l’artiste en tant qu’artiste, le méta-art intègre tous ces référents plus larges qui soutiennent l’art (incluant son statut culturel, financier et social), tout en n’ayant pas à s’occuper des exigences de l’anthropologie culturelle lorsqu’elle veut rendre compte d’un contexte social entier. Car même si les valeurs seront sociales, éthiques, philosophiques et politiques autant qu’esthétiques, le ou la méta-artiste n’a besoin que d’expliquer ses propres conditions particulières pour suggérer la condition de la société.[21]
Et en cela, le projet de Piper n’est pas sans nous rappeler le mien, qui se centre sur la singularité des conditions et de l’expérience de l’artiste. Je suis d’accord avec elle, aussi, lorsqu’elle dit que le méta-art est « artistique dans ses préoccupations, épistémologique dans sa méthode et humaniste dans son système de valeur[22] ». Je crois que cela s’applique aussi au projet récits d’artistes.org.
4.
Piper reformule alors sa propre question de cette manière : « mais pourquoi donc les artistes devraient-ils faire quelque chose d’autre que de l’art?[23] »
Comme je le comprends, son but est de mettre la valeur humaniste au centre des préoccupations de l’artiste. Tant que nous (les artistes autant que la société) ne nous préoccupons que de l’œuvre, les valeurs liées à l’art sont purement esthétiques.[24] Or, elle rejette l’idée que la fonction de l’art soit de nature esthétique : elle insistera plutôt, sans toutefois la nommer ainsi, sur la dimension autotélique de l’art :
À ce point ci, l’œuvre d’art n’a aucune fonction. Même si elle nous affecte, nous énerve, nous stimule, nous « rappelle qui nous sommes », elle n’a aucune fonction qui ne puisse être remplie tout aussi bien par l’architecture, la psychologie Gestalt, ou la culture populaire. Comme je l’ai montré plus tôt, on peut justifier de plusieurs façons les effets de l’art du point de vue du spectateur. Mais parce que ces justifications ne sont généralement pas les mêmes que nos intentions, elles ne suffisent pas à justifier ou expliquer notre activité. […] Pour une raison ou une autre, la pulsion de faire de l’art est irrépressible pour l’artiste et ce, que le produit de l’art ait une valeur utilitaire ou non.
On ne peut pas justifier notre activité en fonction du produit de notre travail, on ne peut le faire qu’en vertu de nous-mêmes comme agents conscients et responsables. Ce n’est pas notre art, mais notre rôle comme artistes qui a besoin d’être analysé[25].
Autrement dit, pourquoi faisons-nous de l’art, si notre activité ne sert pas à produire un effet quelconque à l’extérieur? Si un psychologue (c’est l’exemple qu’elle donne) en venait à réaliser que ses techniques d’intervention ne donnent pas les résultats escomptés, peut-on imaginer qu’il continuerait à les utiliser juste parce qu’il a la pulsion de le faire? En quelque sorte, elle en vient à dire que c’est l’artiste qui est la justification de l’œuvre, plus encore, la justification de cette triade isomorphe « artiste – processus – œuvre », et comme l’artiste est un être épistémique et éthique en plus d’être esthétique, il faut ce plus grand cercle autour de la triade qu’est le « méta-art » pour rendre compte du fait que si l’œuvre en elle-même est de nature purement esthétique, l’art (incluant l’activité et son auteur) n’est pas seulement esthétique, mais aussi éthique et épistémique — en d’autres mots, c’est une question humaine, qui doit donc être empreinte d’un système de valeurs humaniste.
Mais si l’œuvre n’a pas de fonction comme telle, l’activité artistique n’est pas qu’un jeu gratuit pour autant[26] : notre activité incarne les courants sociaux[27].
L’activité artistique a une valeur pragmatique nécessaire, parce qu’elle révèle la société d’une manière qui peut et doit être explicitée. Elle révèle la société à elle-même parce que nous sommes des êtres sociaux. Le méta-art explicite le caractère et les raisons de notre activité artistique d’une façon que ne peut le faire l’œuvre à elle seule, et qu’on ne doit pas attendre d’elle[28].
Elle insère un argument idéologique, ici, en considérant que les pulsions esthétiques qui animent plusieurs artistes (et que le marché de l’art trouve tout à fait commodes) sont en quelque sorte bourgeoises.
Nos penchants esthétiques sont réels à la base, mais curieusement, ils ne se développeront pas, ou si peu, dans la pauvreté, la surpopulation, la médiocrité de l’éducation, ou la discrimination en emploi. Avoir des penchants esthétiques présuppose que nos besoins de survie sont répondus, et plus nous sommes frappés par les réalités sociales et politiques de la souffrance des autres autour de nous, plus la satisfaction de nos pulsions esthétiques nous apparaît une justification stupide[29].
Le projet de Piper est un projet révolutionnaire. « En éclaircissant le processus de l’art au plan personnel, le méta-art critique et dénonce les machinations qui maintiennent la société telle qu’elle est. Il montre à tous comment fonctionne le capitalisme sur nous et à travers nous […][30]. » Elle termine alors sur ceci :
Ce n’est pas pour dire que la seule justification du méta-art est la dénonciation sociale. Il peut aussi être un outil épistémique pour discuter de l’œuvre à un niveau plus large, qui inclut aussi le niveau esthétique. Mais la justification ultime du méta-art demeure sociale, parce qu’il s’intéresse aux artistes en premier lieu et les artistes sont des êtres sociaux. Nous ne sommes pas à l’abri des forces à l’œuvre dans cette société ou de son destin[31].
Entre le projet de Piper et le mien, il n’y a au fond que cette différence : alors qu’elle voit essentiellement l’humain comme un être social, je le vois d’abord comme un être spirituel. Mais ce qu’elle dit du pouvoir du méta-art de montrer les conditions sociales peut tout aussi bien être dit du pouvoir de montrer la condition humaine dans toutes ses dimensions. Il y a aussi que je propose la phénoménologie du récit, alors qu’elle semble à l’aise avec une approche analytique des conditions de pratique.
Notes :
[1]Artforum 12, no 2 (octobre 1973), p. 79–81. Repris dans A. Piper, Out of Order Out of Sight, MIT 1996, p. 17–27.
[2]http://www.artforum.com/ Sarah Thornton, dans Seven Days in the Art World (WW Norton, 2008) écrit : “Artforum is to art what Vogue is to fashion and Rolling Stone was to rock and roll. »
[3] Adrian Piper a 25 ans à l’époque (née en 1948). En plus de son activité artistique, elle étudie la philosophie analytique, ce qui transparait dans son art autant que dans sa pensée.
[4]By ‘meta-art’ I mean the activity of making explicit the thought processes, procedures, and presuppositions of making whatever kind of art we make. (17)
[5][…] what we do to realize the work as contrasted with how and what we think… (17)
[6]Whereas getting at thought processes and procedures is largely a matter of perspicuous description of what is immediately available, getting at presuppositions is not. (17)
[7]Generally what is required in meta-art is that we stand off and view our role of artist reflectively; that we see the fact of our art making as itself a discrete state or process with interesting implications worthy of pursuit; that we articulate and present these implications to an audience (either the same as or broader than the art audience) for comment, evaluation, and feedback.(18)
[8] Il est possible qu’elle ait emprunté ce mot à John Dewey (Art As Experience) qui lui aussi, a qualifié l’œuvre d’art d’ « opaque ». Cette idée, de toute façon, rejoint plusieurs auteurs, dont Susan Sontag (« Against Interpretation »).
[9] H. R. Jauss, Pour une esthétique de la réception (Paris : Gallimard, 1978).
[10] J.-J. Nattiez, La musique, la recherche et la vie (Montréal : Leméac, 1999).
[11][I]t is in the nature of the work that listing its possible referents can neither fix nor exhaust the significance it has for us : It seems that only repeated and excessive contact can do that. (19)
[12]That is just to say that it is an aesthetic, rather than an epistemic, object. (19)
[13]The activity of making art is similar in character to the work itself. (19)
[14]There is no rational explanation for the art-making activity any more than there is for the existence of the work. Similarly, the uniqueness of the activity is determined by the uniqueness of the work: We don’t, indeed can’t by definition, go through the same process each time we make a work. And this reinforces the opacity of the activity. (20)
[15]I can try to explain the way I live, but not the fact of my living. (20)
[16]But although we can have an aesthetic experience by making and looking at art, we can’t thereby know anything in the conceptual or discursive sense; I have argued that it is in the nature of the aesthetic that we can’t. Further, I have argued that any attempt to unpack the object through conceptual analysis will be at the least problematic and ultimately unsuccessful. If we want to articulate anything, it must be by appeal to our epistemological abilities, and not to the aesthetic experience. (21)
[17]Meta-art is generically related to art, art activity, and being an artist. The impulse to meta-art is unfathomable in the way the impulse to art is; meta-art is unique in just the way art-making activity is, and for the same reasons; its subject matter is, like both of these immediately accessible to artists. (21)
[18]But unlike art and art making, meta-art is not completely opaque because its tools are the discursive, conceptualizing, cognitive abilities of the artist. Doing meta-art presupposes immediate and privileged access to the impulse, the activity, and the emergence of the art. It is all of a piece with these, but in addition requires an epistemic self-consciousness about them, namely, viewing ourselves as the aesthetic objects we are, then elucidating as fully as possible the thoughts, procedures, and presuppositions that so define us. (21)
[19]For a meta-artist the focal point is oneself as object, and the process by which one realizes a work. For an art critic the focal point is, generally speaking, the work alone. (22)
[20]The critic’s concern must be with the aesthetic properties of the work, and not with any broader ramifications it may have. (24)
[21]Because the focal point of meta-art is on the artist qua artist, it simultaneously accommodates all those broader referents that support the art (including its cultural, financial, and social status), while circumventing the requirements of cultural anthropology to account for an entire social context. Although the values will be social, ethical, philosophical, political, as well as aesthetic, the meta-artist need merely explicate his or her particular condition in order to suggest the condition of the society. (24)
[22]…artistic in its concerns, epistemological in its method, humanistic in its system of values (p. 24)
[23]Why do artists need to do anything besides make art? (24)
[24]I characterized meta-art as a cognitive, self-conscious process that attempts to elucidate the broad scope of referents which together define the art-making process over and above the art. I contended that such an elucidation would include its social, political, philosophical, and psychological, as well as aesthetic, components; and that consequently — because we are social beings — the system of values would be humanistic. Right now, our system of values centers around the aesthetic… (24)
[25][A]s things stand, the work of art is functionless. While it does indeed affect us, annoy us, stimulate us, ‘remind us of who we are,’ it has no function that can’t be performed as well by architecture, Gestalt psychology, or popular culture. As I claimed earlier, there are many valid justifications of the effects of the work from the position of spectator. But because these justifications are generally not the same as our intentions, they are not sufficient to justify or explain our activity. […] For whatever reason, the impulse to make art compels artists whether the product has discernible utilitarian value or not. […]
The work per se is without pragmatic value, and this is as it should be. If we are going to justify the activity, it can’t and shouldn’t be by reference to the product of our labor, but to ourselves as conscious and responsible agents. It is not the art but our role as artist that needs analysis. (25)
[26]Of course I want to press the argument that art activity is a great deal more than a gratuitous game. (25)
[27] …our activity epitomizes the social currents of this society. (26)
[28]The art-making activity has a necessary pragmatic value because it reveals society in a way that can and needs to be articulated. It reveals society to itself because we are social beings. Doing meta-art explicates the character of and reasons for making art in ways the art itself cannot and should not be expected to do. (26)
[29]Our basic aesthetic proclivities may indeed be real enough; but curiously, they barely develop, if at all, in the face of poverty, overcrowding, fifth-rate education, or job discrimination. Having aesthetic proclivities presupposes gratification of survival needs, and the more we are hit by the social and political realities of the suffering of other people, the more the satisfaction of aesthetic proclivities seems a fatuous defense of our position. (26)
[30]In elucidating the process of making art on a personal level, meta-art criticizes and indicts the machinations necessary to maintain this society as it is. It holds up for scrutiny how capitalism works on us and through us […] (27)
[31]This is not to say that the justification for meta-art is social indictment alone. It can also be an epistemic tool for discussing the work on a broader basis, which includes the aesthetic. But ultimately the justification of meta-art is social, because it is concerned with artists, and artists are social: We are not exempt from the forces or the fate of this society. (27)
[Le poète] doit être conscient du fait évident que l’art ne s’améliore jamais, mais que le matériel de l’art n’est jamais tout à fait le même. Il doit réaliser que l’esprit de l’Europe — l’esprit de son propre pays — un esprit qu’il réalisera être plus important que son esprit privé à lui — est un esprit qui change, et que ce changement est un développement qui n’abandonne rien en route, qui ne supplante ni Shakespeare, ni Homère, ni les dessins rupestres des artistes magdaléniens.
Relativité et multiplicité des conceptions de l’art
Dépendamment de qui nous sommes, de la culture dans laquelle nous vivons, notre époque, notre éducation et nos affinités personnelles, nous avons une image différente de l’art. Le critique de musique classique, l’étudiant en art contemporain, l’art-thérapeute, le restaurateur d’œuvres d’art, le spécialiste de la peinture chinoise, le graffiteur, l’ethnomusicologue, l’employé d’entretien à la biennale de Venise, le philosophe allemand, l’amateur d’aquarelle, le neurologue, le maître de raku…, chacune de ces personnes — et on pourrait en imaginer bien d’autres — a une image mentale différente de l’art. (Et on notera que j’ai limité ma liste à des personnes d’aujourd’hui.)
Ce qu’on appelle « l’art contemporain » n’est qu’une petite partie de tout l’art qui se fait sur la terre. Il s’agit peut-être de la partie la plus institutionnalisée dans nos pays, celle qu’on retrouve dans les galeries urbaines, les musées, les département d’art dans les universités et les conseil des arts nationaux, mais c’est quand même une région très spécifique — et peut-être pas si typique que ça — de l’immense territoire de l’art. D’ailleurs, « le monde de l’art2 » et « l’art contemporain » sont des notions occidentales très récentes, en comparaison du fait que les arts existent dans les différentes cultures humaines depuis la nuit des temps.
L’artiste japonais Yoshio Shirakawa, dans un texte bouleversant sur la domination idéologique de l’art contemporain3, rappelle que le mot japonais désignant les beaux-arts, bijutsu, n’est apparu qu’en 1872 avec la modernisation du Japon. Si on a eu besoin de ce mot, explique Shirakawa, ce n’est pas parce que les Japonais ne faisaient pas d’art avant cette date, mais parce que les formes d’art et les manières de faire dans ces îles distantes que les occidentaux appellent « le Japon » étaient trop différentes du concept européen pour être englobées sous un seul mot.
En fait l’art est une catégorie universelle si large et diversifiée qu’on pourrait arguer que le terme ne veut rien dire à l’échelle planétaire et qu’il vaudrait mieux le limiter à la culture (aujourd’hui en voie de mondialisation) qui l’a inventé pour désigner une catégorie particulière d’activités et de produits. On voudrait alors que le terme « art » ne désigne, justement, que l’art d’inspiration occidentale associé à des institutions (universités, musées, conseil des arts, etc.) et spécialités bien définies (histoire de l’art, théorie de l’art), craignant qu’à l’autre extrême, il ne s’applique à une variété d’activités trop disparates. Quelle justification y aurait-il, en effet, à appeler « art » des activités auxquelles leurs auteurs n’ont jamais réfléchi en de tels termes, dans des cultures qui, pour plusieurs, n’ont jamais pensé à créer une catégorie de ce genre?
Je suis sensible à ces problèmes terminologiques et peut-être aurait-on besoin d’un groupe de trois mots : un mot pour le modèle, d’origine occidentale, d’art moderne et contemporain, un autre dans chaque langue pour les arts traditionnels d’une culture donnée, puis un troisième mot pour désigner la grande catégorie universelle et transhistorique englobant les arts de toutes les cultures et de toutes les époques. Car il y a bel et bien quelque chose d’universel en lien avec l’art : la danse, la musique, le chant, la peinture, la sculpture, la décoration, les contes… sont universels. Les humains préhistoriques, qui manquaient dramatiquement d’outils, qui n’avaient pratiquement aucun moyen de calcul ou système de raisonnement, qui ne connaissaient (loin s’en faut) encore ni l’écriture, ni la philosophie, ni l’agriculture, ni le commerce, ni rien de toutes ces choses essentielles à la civilisation, faisaient pourtant de l’art : ils peignaient sur les murs, sculptaient statuettes et amulettes, fabriquaient des ornements, jouaient vraisemblablement du tambour et de la flûte, chantaient, dansaient, racontaient des sagas, etc. Avant de savoir écrire, de savoir philosopher, avant de savoir cultiver un champ, les humains faisaient de l’art. N’est-ce pas remarquable, d’ailleurs? Et même à ces époques d’avant l’histoire, il semble qu’une notion d’autotélisme4 existait déjà pour la valeur de certains objets : en effet, on aurait découvert que certains des outils fabriqués par des Solutréens étaient si beaux qu’ils n’étaient pas utilisés…
De tous ces outils, les plus élaborés furent produits par l’homo sapiens sapiens il y a 40 000 ans. Ce sont des outils d’une taille très habile et délicatement épaufrés qui appartiennent à la culture des « lames en feuille » des ères de Cro-Magnon et de Solutré. Les plus beaux de tous sont les lames en forme de feuille de laurier, mais on doute qu’elles aient été utilisées, car les hommes les vénéraient pour leur beauté.
La notion de progrès et la fin de l’histoire de l’art
Aujourd’hui, en ce début du 21e siècle, l’art à l’occidentale est dans un tournant déterminant. En ce moment, sa définition se défait et les trois catégories de l’art (moderne/contemporain, traditionnel et transhistorique) se confondent. Comme plusieurs auteurs6 l’ont fait remarquer avant moi, les cinq derniers siècles en Europe ont marqué une période faste et fascinante pour l’art — c’est la période majeure de l’histoire de l’art, c’est « l’Art » ! Mais cet « Art » très particulier quand on y pense, cet art comme catégorie autonome par rapport au reste de la société, où créateurs et spectateurs sont strictement séparés dans un face à face immobile ; cet art défini, aussi, par le besoin constant d’innovation et de rejet de l’ancien… cet art est fini. C’est la fin de l’art, a dit Danto7. Il faut bien sûr nuancer cette affirmation dramatique, mais on a bel et bien l’idée que quelque chose s’est produit, que quelque chose a changé dans l’art comme l’a connu la modernité.
Mais quoi qu’il en soit, c’est loin d’être la fin de l’art comme pratique de création. Il s’en fait encore beaucoup et selon toute vraisemblance, il s’en fera toujours. Il est possible, en fait, que la société actuelle soit en train, petit à petit, de réinventer sa relation avec l’art et la création artistique. Cette fameuse « fin de l’art » est plutôt la fin de « l’histoire de l’art », c’est-à-dire la fin d’un type d’art qui s’est historicisé, qui s’est inscrit dans la linéarité d’un avancement progressif : d’un mouvement à l’autre, on avait l’impression que l’art avançait, que chaque nouveau mouvement était la nouvelle vérité de l’art, que donc, l’art était de plus en plus ce qu’il devait être… de plus en plus abstrait, de plus en plus pur, jusqu’au moment où on est arrivé (milieu du 20e siècle environ) à la toile monochrome (noire ou blanche), à la pièce pour piano silencieuse, à la dance immobile, au texte inintelligible, à « l’objet » purement conceptuel… Si cet art est fini, c’est parce qu’il a fini par accomplir son idéal, qu’il a atteint son degré zéro. Mais ces trucs silencieux, monochromes, immobiles, n’ont pas arrêté notre élan créateur — ils ont simplement arrêté la marche de l’histoire de l’art conçue comme un progrès continu.
Ce qu’on cherchait, c’était à chaque fois des formes nouvelles, des manières nouvelles de penser l’art, de le faire, de le poser dans sa relation au réel : on expérimentait de nouvelles possibilités expressives, en même temps qu’on cherchait à s’approcher d’une vérité plus grande des médiums. Progressivement, d’ailleurs, on s’est détaché de toute considération extérieure (en terme de contenu, de fonction sociale, etc.) en cherchant à atteindre une forme pure : la peinture pure, la musique pure, etc. — d’où les monochromes et le silence. On croyait — avec raison, en un sens — que l’art « progressait » : la même notion de progrès qui galvanisait l’ensemble de la société par ailleurs. Lorsque le romantisme a remplacé le classicisme en musique, on croyait que la musique se rapprochait de l’âme. Lorsque l’atonalité a remplacé le romantisme, on croyait que la musique se rapprochait d’elle-même. En peinture, l’abstraction a remplacé les formes précédentes de représentation du réel pour toucher d’abord à une plus grande intériorité du peintre (l’expressionnisme), puis ces formes d’abstraction ont été remplacées par des considérations purement formelles : le minimalisme, la couleur pure, etc. Jusqu’à ces « degrés zéro » en peinture, en musique, en théâtre, en littérature, en danse, que j’ai déjà évoqués.
Une multiplicité post-historique
Cette marche de l’histoire de l’art, où chaque nouveau mouvement remplaçait le précédent, s’est faite rapidement. Les mouvements tombaient en désuétude avant que leurs possibilités expressives et/ou esthétiques n’aient été épuisées. Aujourd’hui, les mouvements se chevauchent, ils ne se remplacent plus. Dans les quartiers urbains où se trouvent concentrées des galeries d’art, on peut voir de tout : du portrait, du paysage, du minimalisme, de l’hyper-réalisme, de l’expressionnisme abstrait, de la peinture d’inspiration orientale, d’inspiration africaine, du néo-symbolisme, du color field et ainsi de suite, incluant de nouvelles approches, qu’on n’avait jamais vues avant. Dans la musique, on entend des accents de romantisme, d’atonalité, de jazz, de musique populaire, mêlés à des idiomes d’autres cultures8. Si je décidais de faire une œuvre polyphonique inspirée de la Renaissance, personne ne sourcillerait : on présumerait que je suis dans une recherche. Il y a coexistence des formes d’art occidentales historiques, avec des formes des cultures traditionnelles, et beaucoup d’hybrides, de syncrétisme et de fusion. À l’époque historique, on en était venu à dire qu’ « en art, tout est possible » : cela est plus vrai encore aujourd’hui car ce qui n’était pas possible alors était le retour aux mouvements passés — or cela est désormais acceptable. Et voilà qu’on reprend des recherches formelles ou spirituelles qui avaient été mises de côté dans la marche progressive de l’art ; on les étudie, on les approfondit.
Il faut encore prendre le temps de mentionner aussi que pendant sa période historique, l’art officiel ne canalisait pas toutes les énergies créatrices : il a continué à se faire beaucoup d’art non officiel, non répertorié, non historicisé. Je parle bien sûr des arts des classes populaires, a-historiques car ce sont les arts des classes dominantes qui ont fait l’histoire. Mais aussi, beaucoup de pratiques individuelles se sont développées dans l’ombre des génies reconnus — notamment par les femmes, ainsi que les artistes des groupes marginalisés, autochtones, afro-américains, immigrants. Il y a eu des moments où l’histoire de l’art a pris acte de ce qui se faisait dans ses marges et au long des siècles, plusieurs théoriciens et artistes s’y sont intéressés : qui à l’art populaire, qui à l’art brut, à l’art naïf, à l’art folklorique, l’art primitif, l’art religieux, etc. Mais maintenant que la période historique s’est terminée, tous ces arts sont sur le même pied et ont la même pertinence dans les questions que nous nous posons — en fait, ces catégories ont perdu leur importance au profit de préoccupations conceptuelles et/ou existentielles. C’est dans cet éclatement que je vois l’art prendre une dimension transhistorique : nous avons désormais une conscience élargie des possibilités historiques et anthropologiques de l’art, et c’est la rencontre avec l’art des autres et les arts passés qui nous a donné cette conscience, de façon concomitante avec l’achèvement de la quête moderne d’une vérité de l’art, de l’atteinte de son degré zéro.
L’art comme technique de soi
J’emprunte le terme « technique de soi » à Michel Foucault9 : je trouve le terme un peu morose, mais il a l’avantage d’être précis. L’expression est liée à la tradition grecque et romaine (de Pythagore et Socrate à Sénèque et Marc-Aurèle) du « souci de soi », c’est-à-dire de l’importance de se développer personnellement, de cultiver son esprit et son caractère. Dans un sens large, une technique de soi est une technique, une pratique particulière qui aide à développer le soi ou la conscience de soi. Les humains ont développé un grand nombre de ces techniques, du yoga aux arts martiaux, en passant par le journal intime, la méditation, etc… et bien entendu, toutes les techniques artistiques. J’évoquerai bientôt comment l’écriture permet la réflexivité de la conscience, et particulièrement les formes d’écriture qu’on pourrait appeler « écritures de soi » : dans ce sens, l’écriture est une des plus grandes techniques de soi.
Mais si l’écriture assiste le développement de la conscience réflexive, les arts assistent le développement de la conscience tout court10 et ce, depuis les débuts de l’humanité : Eccles en trace l’évolution parallèlement à l’évolution du cerveau humain, dans la phase dite d’hominisation. C’est une idée — ou plutôt un faisceau d’idées — très vaste que j’ai l’intention d’explorer dans d’autres textes ; je mentionne cela ici pour revenir à mon assertion du début, à l’effet qu’il se fait beaucoup plus d’art que ce qu’on retrouve dans le « monde de l’art contemporain », et ce n’est pas seulement une question de qualité des œuvres ou des pratiques. Dit simplement, la culture, le marché, l’industrie, le public — tout ce qui consomme des œuvres esthétiques — n’ont pas besoin d’autant d’art pour leurs besoins. La grande majorité des créateurs et créatrices ne travaillent pas pour ce marché ou ce monde de l’art et encore moins pour la postérité.
C’est le caractère autotélique de l’art qui fait ça : la création est une activité qu’on fait pour elle-même, pour notre enrichissement personnel, par nécessité intime. Pour certains, ce n’est qu’un loisir — honorable certes, mais sans grande conséquence — mais pour les plus sérieux et les plus engagés, dont plusieurs qui font des études avancées en art et produisent de façon soutenue, c’est une véritable technique de soi, faiseuse de conscience et d’humanité.
L’évolution de la conscience réflexive
Il me reste une dernière idée à développer dans le présent texte, celle du rapport entre l’écriture et l’art dans un contexte où la création est envisagée comme une technique de soi ou un mode de connaissance. L’idée d’écrire pour raconter notre expérience de création, un type d’écriture qui se développe actuellement dans les universités et que j’espère voir se développer plus largement11, me semble s’inscrire dans le temps présent, post-historique, mais logiquement aussi dans le prolongement de l’histoire.
En visitant une grotte paléolithique des Pyrénées, T.S. Eliot en avait conclu que l’art n’avait jamais évolué12, qu’il avait toujours été parfait — et ce, parce que le langage pictural des artistes ayant vécu 20 000 ans avant nous lui apparaissait un langage aussi achevé que celui des artistes de son époque. Le peintre français Pierre Soulages a dit quelque chose du même genre :
Il faut le dire et le répéter : il n’y a pas de progrès en art, seulement des techniques qui se perfectionnent […]. Les peintres de Lascaux ou de Chauvet ont d’emblée porté l’art à un sommet.
Il s’agit de déclarations d’autant plus significatives lorsqu’on les remet dans leur contexte moderniste du vingtième siècle où, justement, l’art était considéré comme étant en évolution et en continuel progrès. Mais j’ai l’impression de comprendre les propos d’Eliot et de Soulages — en fait lorsque je regarde les murales de Lascaux, je trouve moi aussi que ces fresques ne sont pas moins avancées sur le plan de l’évocation picturale que les peintures récentes. La manière dont l’artiste préhistorique s’y prenait pour représenter l’imaginaire qu’il portait dans son esprit n’est pas sous-développée. D’ailleurs, il ne s’agit pas seulement de l’art paléolithique : tous les arts, dans toutes les cultures, sont entièrement développés, c’est-à-dire entièrement aptes de manifester l’esprit de leurs auteurs. Les styles, les techniques et les matériaux varient — et le stade d’avancement technologique et scientifique d’une culture ne manque pas de se voir dans ses artefacts — mais le degré d’achèvement et d’ingéniosité n’est pas plus grand dans les cultures primaires que dans les cultures technologiques.
Ce qui évolue, car il y a bien quelque chose qui évolue, c’est la conscience réflexive. Nous sommes plus conscients de ce que nous faisons. Nous avons la philosophie, l’histoire, l’anthropologie, la théorie des systèmes, l’épistémologie ; tout cela qui nous donne une conscience historique, une conscience culturelle, planétaire, écologique, politique… Nous réfléchissons sans cesse à ce que nous faisons — et c’est cette réflexivité qui, elle, évolue sans aucun doute et s’approfondit. Et je suis d’accord avec Jung que l’un des plus importants marqueurs de cette évolution a été l’invention de l’écriture :
La découverte de l’écriture est pour moi le critère qui permet de dater l’éclosion d’une conscience responsable. Cette découverte représente un pas décisif dans l’évolution de la conscience humaine. Elle indique la naissance d’une conscience réflexive, et non simplement de la conscience.
La période historique de l’art est elle-même caractérisée par l’évolution d’une réflexion sur l’art; c’est d’ailleurs un des moteurs de cette période : chaque artiste individuellement et la communauté des arts en entier réfléchissait sur l’art. Plus encore, la prise de conscience de cette réflexion (une double réflexivité) a accompagné la fin de l’art. Il est significatif que lorsque l’histoire de l’art a trouvé sa conclusion (dans l’atteinte des degrés zéro), on a vu naître l’art conceptuel : un art qui est une pure pensée sur l’art, des œuvres qui mettent en forme une certaine philosophie de l’art. L’art conceptuel est la manifestation même de la conscience réflexive en art, qui s’est retournée sur l’histoire de l’art et a vu de quoi cette histoire était faite.
Dans ce contexte actuel, écrire sur notre pratique artistique, la sonder et en extraire les sens, la relancer et la dynamiser dans la réflexion s’inscrit dans ce moment précis de l’évolution de l’art. Réfléchir sur ce que l’on connaît par la création artistique, sonder les sens de notre expérience poïétique, cela appartient d’emblée à la période contemporaine. Une telle réflexion réinscrit notre art au cœur même de notre esprit et de notre pensée et elle augmente la connaissance de soi et du monde. L’histoire singulière de notre œuvre personnelle devient l’histoire de notre propre pensée et c’est de cet événement que nous témoignons.
Ce qui, dans l’art, n’a pas changé depuis le paléolithique ne changera vraisemblablement pas dans le 21e siècle non plus. Mais ce qui a changé, c’est-à-dire nos manières de comprendre l’art, d’en conceptualiser la fonction, le degré d’intentionnalité et ce que nous en attendons, continuera d’évoluer. En 1925 encore, T.S. Eliot écrivait sur la grande zone d’ombre « entre la conception et la création »15, mais déjà aujourd’hui, nous ne sommes plus si certains de cela.
Que des artistes veuillent interroger leur processus créateur et amener à la conscience ce qui est toujours resté dans l’obscurité, qu’ils veuillent en apprendre quelque chose et surtout, que cette réflexion puisse être une contribution à la connaissance humaine, c’est là quelque chose de nouveau. Mais dans le contexte de l’évolution de la conscience réflexive, ce n’est pas quelque chose de surprenant.
« [The poet] must be quite aware of the obvious fact that art never improves, but that the material of art is never quite the same. He must be aware that the mind of Europe — the mind of his own country — a mind which he learns in time to be much more important than his own private mind — is a mind which changes, and that this change is a development which abandons nothing en route, which does not superannuate either Shakespeare, or Homer, or the rock drawings of the Magdalenian draughtsmen. » T. S. Eliot, “Tradition and the Individual Talent”, cité dans C. Eshleman, Juniper Fuse: Upper Paleolithic Imagination and the Construction of the Underworld (Wesleyan University Press, 2003), p. xiii. Ma traduction. ↩︎
Pour le plaisir, il faut lire le travail ethnographique de Sarah Thornton, ne serait-ce que pour comprendre à quel point c’est un monde idiosyncratique, et à bien des égards fermé et autarcique. S. Thornton, Seven Days in the Art World (New York: W.W. Norton & Co., 2008). ↩︎
From the Eastern Land Where the Sun Rises, catalogue d’exposition, Kitakanto Museum, Maebashi, 1995. ↩︎
Notion que j’ai déjà nommée comme une des grandes caractéristiques de l’art, devant même faire partie de sa définition. Voir le texte L’art comme mode de recherche et de connaissance. ↩︎
J. C. Eccles, Évolution du cerveau et création de la conscience (Paris : Champs / Flammarion, 1994) p. 182. ↩︎
A.C. Danto, After the End of Art : Contemporary Art and the Pale of History (Princeton University Press, 1995); Y. Michaud, L’art à l’état gazeux — Essai sur le triomphe de l’esthétique (Hachette/Littératures, Éditions Stock, 2003) et La crise de l’Art contemporain — Utopie, démocratie et comédie (Paris : PUF, 1997) ; D. Kuspit, The End of Art (Cambridge University Press, 2004), et L. Shiner, The Invention of Art : A Cultural History (The University of Chicago Press, 2001). ↩︎
Pour l’exemple, pensons à la musique de film, qui est un des lieux où l’on entend (sans toujours s’en apercevoir) le plus de musique originale non commerciale. ↩︎
M. Foucault, L’herméneutique du sujet (Paris : Hautes études, Seuil/Gallimard, 2001). ↩︎
Voir la deuxième partie du chapitre 4, dans D. Boutet, Paysages de l’holocène : une expérience de connaissance par la création d’art, thèse de doctorat, Université Laval, 2009. ↩︎
On a compris que le site Récits d’artistes était consacré au développement de ce type d’écriture et de réflexion sur l’expérience poïétique. ↩︎